OUI PEUVENT TEHMINER LA REVOLUTION
lion française se lenninera-t-elle de notre temps? Verrons-nous la République, si glorieuse par la victoire, pour jamais fondée sur la justice et l'humanité? Cesserons-nous de souffrir et par l'indignation et par la pitié, et verrons-nous les rangs natnrels de l'Etat se coordonner avec certitude, la vertu clans le pouvoir, le crime dans le mépris, l'innocence dans le repos ?
Hélas ! la Providence seule sait à quelle époque cet avenir commencera pour nous. Vous qui lisez, moi dont un vague espoir inspire en cet instant les pensées, une peine, un malheur sans ressources nous attend peut-être demain ; mais, sans remords sur le passé, il nous reste assez de calme pour étendre par la méditation et la pensée nos facultés intellectuelles.
A travers tant d'écrits sur la politique, je n'ai point encore trouvé ce qui répond à mon système. J'ai vu des écrits contre les principes théoriques de la Révolution française, qui respiraient d'ailleurs la plus pure morale. J'ai vu des Philippiques violentes contre les crimes de la Révolution française; mais, quelque juste que soit l'horreur qu'ils doivent inspirer, on n'y voyait que le but de ramener d'anciens préjugés et de perpétuer par des personnalités inutiles ou par des injustices perfides, des haines toujours funestes. J'ai vu des écrits qui renfermaient une théorie politique dont l'abstraction me semblait aussi vraie que spirituelle, mais ils gardaient le silence sur tout ce qui se commet-
tait au nom de cette théorie. J'ai vu d'autres écrits apologistes du crime même, et j'ai plaint ces malheureux hommes qui se flattaient d'échapper à travers une idée générale et de nous faire adopter une doctrine exécrable, pour confondre leur conduite dans des sophismes, pour exprimer leurs actions par une langue métaphysique, comme s'ils pouvaient les placer dans l'abstraction et leur ôter ainsi leurs caractères sanglants.
Les opinions et les sentiments que je crois les meilleurs ne sont exprimés dans aucun de ces écrits. Il me semble donc que, pour avoir quelques chances d'être utile, il faut être véritablement enthousiaste de la théorie du système républicain, s'interdire absolument de rappeler le passé par des attaques individuelles, de reprocher leurs fautes à ceux qui les ont expiées ou qui peuvent les expier encore. 11 me semble qu'il faudrait beaucoup accorder à la violence des circonstances précédentes, beaucoup accorder surtout à l'espoir de réunir et d'apaiser. Je crois aussi qu'il n'est pas permis de vanter une théorie sans exprimer son opinion sur les moyens avec lesquels on croit l'appliquer. Celle qui devrait à son existence de femme la certitude de n'inspirer aucun ombrage, de n'être soupçonnée d'aucune ambition personnelle, aurait quelques avantages pour dire la vérité. Ce livre donc sera d'accord avec les opinions théoriques des vainqueurs et les sentiments des vaincus. Je ne désiijucrai ni les hoannes, ni les querelles particulières
qui sont, pour ainsi dire, la pAlure des factions. Puisse-t-il faire appeler, au milieu même de la tourmente des événements, le terme nécessaire où rien ne peut empêcher que, tut ou tard, ils arrivent. Je veux chercher, dans les circonstances actuelles, ce qui peut terminerla Révolution, dans les principes éternellement vrais; ce qui doit fonder la République eu France. Et comme avant de marcher à ce but, il faut se répondre à soi-même qu'il est honnête en soi et utile à son pays, j'examinerai d'abord, dans cette introduction, les principes républicains en euxmêmes, leurs avantages dans l'application, et je lâcherai de prouver que les crimes delà Révolution ne sont point une conséquence du système républicain, mais que c'est, au contraire, dans ce système qu'on peut en trouver le meilleur et le seul remède. Mon intention est que ce traité ne soit applicable qu'à la France. Sa Révolution faite, les immortelles victoires de ses armées, les résolutions intrépides de son g-ouvernement directorial ont aplani tous les obstacles qui la séparaient de la République, et le repos pour la France est dans l'adoption des principes de ce gouvernement. Quant au principe de propagande qui fait vouloir des Révolutions dans les autres pays, mon esprit ne voit sur la terre aucun principe assez évident pour pouvoir l'établir au prix du sang. D'ailleurs, il est deux moyens de propager les principes démocratiques, le raisonnement et les armes. Le bonheur de la France, les -écrits de ses philosophes amèneront nécessairement
des chang-ements politiques dans le reste de l'Europe. La force des choses le veut ainsi. Ces changements opérés par la conviction se feront volontairement et sans secousses déchirantes, d'accord avec les lumières, mais la propagande armée n'est et ne peut être qu'une conquête et, de longtemps un peuple conquis n'a l'énergie nécessaire pour être libre. En effet, ce qu'il y a de beau dans la Révolution française, c'est qu'elle a été faite par les Français ; ce qui assure la gloire de nos armées, c'est d'avoir repoussé les étrangers qui prétendaient donner une constitution à la France.
Dans un pays où les Français voudraient porter la liberté, même à main armée, que devrait leur répondre un républicain comme eux? Je partage vos opinions, je les ferai, si je le puis, triompher parmi mes concitoyens, mais si vos armées franchissent les frontières de ma patrie, n'importe dans quel but, n'importe sous quelle promesse, vous attentez à l'indépendance de mon pays, à ce droit naturel antérieur à toutes les combinaisons sociales; je me réunis à mes compatriotes pour vous combattre, oui, pour vous repousser, tant qu'il nous restera des forces. Vos guerriers invincibles pourront être triomphants, mais jamais libérateurs. Si vous vous éloignez de nos contrées, de nouveau, je soutiendrai les principes que vous professez. Si vous vous en rapprochez de nouveau, je reprendrai les armes. Le sentiment de la liberté fait rejeter avant tout l'influence étrangère. Les habitudes de la sou-
mission ne préparent point les âmes à la République, et pour mériter votre estime, frères Français, ce n'est pas vous accueillir qu'il faut, c'est vous imiter.
Si tel est le langag-e que doivent tenir les républicains étrangers, j'ai donc raison de ne considérer aujourd'hui, dansl'Europe nouvelle, que la France, et de penser que d'elle seule doit venir l'exemple et le bonheur.
Avant d'examiner les circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution, et les principes qui doivent fonder la République, il faut examiner si le but qu'on se propose est utile, je vais donc, dans cette introduction, analyser les principes démocratiques en eux-mêmes, avant de rechercher les moyens d'en consolider l'établissement. Cette analyse sera tout à fait distincte des événements de la Révolution de France ; je considérerai les principes en euxmêmes, et non les horribles circonstances qui ont accompagné leur adoption prétendue. Passant ensuite au cruel examen des crimes delà Révolution, je montrerai comment, selon mon opinion, ils ne sont en aucune manière une conséquence des principes dont ils se sont si injustement appuyés. Oui pourrait, en effet, consacrer ce qu'il a de forces à soutenir le système républicain, si l'on pouvait lui attribuer la moindre analogie avec les atrocités inouïes qui ont précédé ?
Après doncm'être rendu compte de monbut, je tracerai laroutequejecroislameilleurepouryparvenir.
De l<?galîté politique, de la souveraineté et du gouvernement représentatif.
L'égalité politique n'est autre chose que le rétablissement de l'inégalité naturelle. Toutes les distinctions héréditaires sont une inégalité factice quelquefois d'accord, mais souvent en opposition avec l'inégalité naturelle. Quand vous admettez tous les hommes à la concurrence de tous les emplois et que vous assurez la liberté du choix par de bonnes institutions constitutionnelles, vous êtes assurés que les hommes les plus éclairés, les plus honnêtes, les plus considérés seront appelés par le pcn[)le à le gouverner. Je vais donc traiter d'abord abstraitement la théorie du gouvernement républicain de France, sans aucune application aux événements de la Révolution ; ensuite j'examinerai la nature et la cause de ces affreux événements, avant de présenter les divers moyens qu'on peut offrir pour terminer la Révolution et fonder la République.
Les, horreurs et la confusion de la Révolution avaient appelé à la tète des affaires les âmes les plus féroces, les caractères les plus vils, les es-
prils les plus bornés, mais, loin que, sous le règn» de Robespierre, l'égalité politique existât, il y avait une sorte d'aristocratie retournée, si l'on peut se servir de cette expression, mille fois plus odieuse que la véritable. La puissance révolutionnaire commandait les nominations par la terreur des supplices, au lieu des choix dictés par le hasard de l'hérédité, et la pairie du crime, et les privilèges des vices remplaçaient les rangs arbitraires et les distinctions injustes. Ce n'est donc pas l'égalité politique que l'on combat, quand on vante la suprématie de la vertu, des lumières, de l'éducation, de la propriété même qui, donnant aux candidats et plus d'intérêt à l'association politique, et plus de temps disponible pourl'instruire, leur méritent à cet égard le suffrage de leurs concitoyens. L'égalité politique, loin donc de combattre ce genre de suprématie est instituée pour la rétablir. De quelle manière «.ous les auteurs philosophes, tous les auteurs comiques ont-ils attaqué les institutions sociales? C'est en mettant en opposition le rang de l'homme et sa valeur personnelle. Ils ont fait ressortir l'ignorance des rois en contraste avec leur pouvoir sur les autres hommes, les mœurs condamnables des prêtres en contraste avec les principes de la religion dont ils tenaient leurs dignités, l'insouciance, la prodigalité, l'égoïsme, la dissipation de la noblesse en contraste avec les devoirs que leur imposaient leurs immenses avantages. L'égalité politique détruit entièrement 08 genre de disparate ; elle proportionne
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le pouvoir aux facultés individuelles, etrinflucnce sur le sort des autres aux ])lus grands moyens d'être utiles. On pourrait dire avec beaucoup plus de raison, aux partisans de l'inég^alilé héréditaire, qu'ils sont indifférents aux distinctions naturelles de l'éducation et du mérite, qu'aux défenseurs de l'égalité politique ; car il se peut très facilement qu'il y ait des fils de nobles et de rois qui, se reposant sur leur fortune faite, soient les hommes du monde les plus grossiers, tandis qu'il est impossible que le choix libre du peuple, c'est-à-dire l'opinion publique, ne recherche pas les lumières et les vertus. Il faut retrancher de tous les arguments des adversaires de l'égalité politique ceux par trop évidents contre la domination des hommes grossiers et vicieux, et rétablir la question, savoir : s'il faut donner la préférence à l'aristocratie naturelle, c'està-dire le gouvernement des meilleurs, ou à l'aristocratie héréditaire, c'est-à-dire aux distinctions que le temps, le hasard et la conquête ont transmises aux hommes, qu'on a tâché d'expliquer par le raisonnement, mais auxquelles le raisonnement n'a jamais donné naissance. Nous sommes de votre avis, disent les philosophes moralistes, les antagonistes des philosophes politiques. Assurément nous voulons bien du gouvernement des meilleurs, et nous le préférerons môme à celui des nobles; mais comnicnt vous assurerez-vous que les choix du peuple seront toujours bons? Nous voilà donc arrivés à la seconde question, qui seule peut jeter
quelque doute sur la première, incontestable en elle-même. Ce n'est jamais que par les conséquences c'est-à-dire par l'application, qu'on peut attaquer les pnncipes.
En fait de problème politique, il y a deux termes fixes, la vérité philosophique et naturelle dans la base de l'institution, et le bonheur et la liberté dans le résultat. Le problème, c'est la réunion de ces deux termes, la route qu'il faut tracer de l'un à l'autre, mais le point dont on part et celui auquel il faut arriver sont invariables. L'égalité politique est de droit et de nature. L'égalité politique est donc adaptée au bonheur de l'homme, et si les législateurs n'en ont pas encore obtenu de résultat, c'est qu'ils n'ont pas trouvé l'applicalion simple d'une idée vraie, c'est qu'ils n'ont pas mis d'ensemble dans leurs conceptions. Benj. Constant a dit : Les erreurs et les vérités ont leur enchaînement nécessaire. Si vous jetez une vérité dans un ordre de choses où il reste encore beaucoup d'erreurs, vous croyez que tout le mal vient de la vérité, parce que c'est elle en effet qui met tout en fermentation. Mais étudiez quelles seraient les conséquences naturelles de cette vérité, et si vous voyez qu'elles manquent toutes, n'accusez pas la vérité, mais ce qui l'environne. La conséquence immédiate de l'égalité politique, c'est le droit de chaque homme ayant les conditions requises pour être citoyen, à concourir à la formation des lois qui le gouvernent. Ce qui constitue la démocratie pure ou le gouvernement re-
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présen ta lif (le pou voir exécutif n'étant toujours qu'un délégué), c'est l'organisation du pouvoir législalir. Mais (1) depuis que les raisons politiques ont amené des associations trop nombreuses pour pouvoir rassembler tous les habitants d'un pays dans la place [)ublique, on a imaginé d'y suppléer par le gouvernement représentatif. C'est à cette conséquence que le principe commence à se modifier. C'est alors que les localités, les circonstances amènent tels ou tels changements indispensables, et c'est dans ce genredecombmaisonsquese placent toutes les erreurs. Il y a beaucoup de raisons politiques qui détournent des associations assez resserrées pour y établir la démocratie pure dans ce pouvoir législatif. Il y en a même qui peuvent détourner, dans l'état actuel de l'Europe, certaines puissances du système fédératif. Dans la nécessité donc où l'on se trouve de contenir l'abus des associations nombreuses, il ne peut pas y avoir de doute que le gouvernementreprésentatifestle seul qui maintienne le principe immuable de l'égalité des droits politiques; mais (2) dans quelle proportion faut-il sali) Ou lit d'une encre et d'une main différente, en têle de ce paragraphe, !e mot retranché. Cette indication se retrouve assez souvent dans le cours du manuscrit; nous n'en avons pas tenu compte, parce qu'il y a inlcrêl à connaître l'opinion entière de Mme jg Staël et (larce que ces indications nous paraissent provenir de l'expérience et de la main même de Benjamin Constant.
(2) Une note de l'auteur porte ici : reprendre tous ces principes dans le chapitre de la Constitution.
crificr l'exercice de ces droits? Voilà la question qu'aucune loi positive ne peut fixer et qui est tout à fait résolue par le calme, le bonheur et la liberté du pays qui a adopté telle mesure de proportion à cet égard (1). Il est évident que, suivant la fréquence des élections, le nombre des représentants, la division des Chambres, la force du pouvoir exécutif surtout, le nombre des électeurs par rapport à celui des élus, la forme du gouvernement représentatif est entièrementchangée. Sept cent cinquante individus représentent-ils également 30 millions d'hommes ! Deux chambres, quatre degrés d'élection pour la nomination du pouvoir exécutif représentent-ils le peuple comme des chefs qui seraient nommés dans la place publique? Des élus pour un an, pour trois, pour cinq ou pour 20 ans seraient-ils également dépositaires de la volonté nationale ? Que de questions ne se présentent-elles (2) pas à l'esprit, quand vous quittez le principe de la démocratie pure, pour arriver au gouvernement représentatif. Le constitutionnel de 1793 et celui qui vous dirait qu'un seul homme, quelque despote qu'il soit, s'il est élu, garantit la liberté et les droits du peuple, ces deux sortes d'opinions absurdes se soutiennent et s'attaquent par les mêmes moyens. Tant que vous
{{) Ce sacrifice est comme celui de l'impôt. Rendez le tribut trop grand, le peuple est opprimé; rendez-le trop faible, le gouvernement n'a pas de quoi maintenirla sûreté publique.
[2) Un lapsus de iM^e de Staël fui fait écrire : ils.
considérerez des députés élus dans un tel rapport avecla population générale, comme l'image toujours fidèle des droits et des désirs des représentés, je dirai au partisan de 1793 (1) : qu'est-ce qui vous persuade que 700 hommes, dans une seule Chambre, représentent 30 millions d'hommes? Pourquoi fixezvous ce nombre de gouvernants, beaucoup plus resserré en proportion de la population du pays, que les oligarchies les plus attaquées? On sera obligé de répondre qu'il y aurait confusion et que l'assemblée serait alors factieuse et désordonnée, si le nombre était plus grand. C'est une réponse de pure considération et non de principes. Or si une fois l'homme de 1793 admet qu'une représentation anarchique par la nature de son organisation ne représenterait pas la volonté nationale, il faut qu'il discute avec moi, si une seule Chambre, de quelque manière qu'elle soit composée, ne donne pas toujours une assemblée factieuse tyrannisée par quelques chefs, tout à fait opposée à la volonté du peuple qui l'aurait choisi. Il faut que, parles mômes raisons, il discute avec moi et de quelle manière il faut organiser la seconde Chambre pour qu'elle assure l'indépendance des délibérations, et quel pouvoir il faut donner au Directoire pour assurer l'exécution des lois, et quelle durée dans lesdélégations de puissance, assure la stabilité des institutions, et toutes ces questions enfin qui, d'accord avecles deux grands
(1) C'est-à-dire de la Constitution de 1793.
principes de l'égalité politique et de l'élection primitive des fonctionnaires publics par le peuple, modifie de mille manières le système représentatif. Quel principe peut-on donc trouver, qui serve de base à ces différentes modifications toutes dépendantes des localités et des circonstances, et toutes nécessitées par l'expérience même de la Révolution de France et les combinaisons de tous les moralistes ? Voici celui qui me paraît l'essence du gouvernement représentatif : c'est que ce sont les intérêts de la nation, et non les individus qui la composent, qui sont représentés. Reprenons en effet par des idées simples l'origine de la représentation. Les citoyens sont trop nombreux pour discuter ensemble, trop éloignés du centre pour s'y transporter : Ils nomment un fondé de pouvoir, pour discuter leurs affaires à leur place. Quel estleur but? C'est de transporter leur intérêt personnel dans un ou dans plusieurs autres, suivant qu'ils trouvent qu'ils ont besoin ou de l'activité d'un ou de la sagesse de plusieurs, pour poursuivre ou ménager leurs intérêts. Pourquoi les privilégiés? Pourquoi les Rois ne peuvent-ils jamais être les fondés de pouvoir de la nation ? C'est qu'ils ont un intérêt à part d'elle. Cette idée est parfaitement exprimée dans un écrit bien remarquable de Sieycs ! De quelque manière que vous combiniez les privilégiés, vous leur donnez bien un intérêt commun avec la nation. C'est l'esprit conservateur. IMais ils en ont toujours un séparé. C'est le mainlien et l'accroissement de leurs avantages personnels
INTRODUCTION f7
et dislincls de la nation. Ils ne peuvent donc èvre ses procureurs fondés, tandis que tout individu faisant un avec elle n'a rien en lui qui s'oppose à défendre ses intérêts. Mais un factieux est, par rapport à la nation, aussi privilégié qu'un noble, et tout homme est factieux quand il y a de l'ambition à l'être. Il faut donc une liberté parfaite dans les élections, pour que l'homme choisi puisse exprimer le vœu national. Il faut qu'il soit garanti de toute atteinte illégale et, pour qu'il soit garanti de toute atteinte illégale, il faut une telle organisation dans les pouvoirs qu'ils ne puissent ni se tyranniser, ni s'entre-détruire.
Quand vous avez placé le principe de la représentation dans son objet, les intérêts de la nation défendus par ses procureurs fondés, vous voyez tout de suite votre route, parce que vous êtes d'accord sur votre but. Dans les affaires particulières de la vie, une association de SO hommes peut ne choisir qu'un homme pour procureur fondé. Un seul homme, au contraire, suivant la complication de ses affaires, charge plusieurs personnes de ses intérêts. Partout l'individu, les individus qui ne peuvent agir que par eux-mêmes, cherchent à transporter dans un autre leurs motifs et leurs moyens pour arriver à leur but. La représentation n'est absolument que l'application politique de cette opération journalière de l'intérêt personnel. Les articles constitutionnels de la loi sont les restrictions que vous trouvez sage d'imposer à vos procureurs fon-
dés. S'ils étaient vous-mêmes, vous les imposeriezvous?
Mais, dira-t-on avec raison, les articles constitutionnels ont été rédigés par des représentants, et l'acceptation par le peuple est une pure forme. C'est que les articles constitutionnels devraient être, comme les droits de la morale, évidents pour tout le monde, et que le peuple rendrait en sachant ce qu'il veut.
Mais, sans se détournerpar cette discussion hors du sujet actuel, il me suffit de prouver que le principe de la représentation n'est point ni la pro portion des représentants avec les représentés, n» l'unité de la représentation, ni sa toute puissance La représentation n'est pas le calcul de réduction (1), si l'on peut s'exprimer ainsi, qui donne en petit l'image du peuple. La représentation, c'est la com binaison politique qui fait gouverner la nation pai des hommes élus et combinés de manière qu'ils on» la volonté et l'intérêt de tous.
Il pourrait y avoir une assemblée de tant d'hom mes élus régulièrement par chaque canton qui, devenant factieuse par son organisation même, représenterait beaucoup moins le vœu national que le plus illégitime gouvernement du monde. 11 ne s'ensuit pas de là qu'un seul homme qui gouvernerait une nation fît toujours exécuter son vœu et que
(1) Mme de Staël avait mis : l'image réduite. Puis elle a corrigé par l'expressioa qui est dans le texte.
tf
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plusieurs le tyrannisassent. Mais il s'ensuit qu'il y c représentation, c'est-à-dire fidélité dans les procureurs fondés, là où règne l'intérêt et la volonté de la nation, et qu'il y a despotisme partout où ni l'un ni l'autre ne sont ni défendus ni écoutés.
Mais, medira-t-on, le gouvernement anglais, tout abusif qu'il est à quelques égards, ne pourrait-il pas donner le résultat que vous regardez comme le principe de la représentation?
J'ai déjà dit qu'il ne se pourrait pas que des privilégiés eussent le même intérêt que la nation. Mais ne pourrait-on pas au moins, dira-t-on, tirer au sort au lieu d'élire d'abord ? — Certainement, le sort vaudrait mieux que l'hérédité, parce que dans une nation où l'égalité politique serait établie, il ne pourrait pas tomber sur des hommes qui eussent un intérêt distinct de l'intérêt général. Mais, comme il n'y a qu'un homme interdit par la loi, à qui le hasard ou ses tuteurs donneraient un procureur fondé, il est naturel de laisser à la nation, libre dans ses élections, le droit de choisir ses procureurs fondés.
Mais quand une fois, vous avez admis le principe de la représentation des intérêts au lieu de celle des individus, toutes leâ modifications qu'exigent les différentes circonstances de localités, de mœurs, d'habitude, dérivent toutes d'une même cause ,et tendent au même résultat. Il n'y a, je le répète, de diversité que dans la route. Le point de départ et le point d'arrivée sont partout les
mêmes. C'est ainsi que la nature, uniforme ef w;» riée, a la môme source et le même but, ave<! des moyens partout différents. Quand vous avez admis l'égalité politique et la représentation des intérêts de la nation, partout où elle ne peut pas exercer elle-même sa souveraineté, vous avez deux règles simples pour juger si un gouvernement est légitime dans sa source et représentatif dans ses effets : vous vous informez si personne n'y possède de droits héréditaires, et vous examinez si les intérêts et la volonté nationale gouvernent librement et véritablement. Si ce résultat n'est pas obtenu, vous étudiez à quoi tient le défaut de la représentation. Dans un pays de mœurs, d'habitudes et de productions différentes, vous voyez qu'il faut admettre la fédération, parce que des lois pareilles pour tous contrarieraient des intérêts de la plupart. Dans un pays où la force et la gloire nationale inspirent le besoin de l'unité, il vous faut combiner avec beaucoup d'art la représentation nécessairement très resserrée, l'organisation politique des procureurs fondés si loin de leurs commettants, pour qu'il n'y ait ni faction, ni tyrannie, pour qu'il y ait conservation sans despotisme et amélioration sans bouleversement (1). Enfin il faut que l'opinion publique soit le pouvoir souverain d'un gouvernement représentatif. Qu'il y ait une ou deux chambres, un directoire puissant en dépendant,
(1) Cf. Daunou, p. 40, Union et confiance, Paris, 1792.
trois degrés d'élection ou un seul, des pouvoirs longs ou temporaires, aucune de ces institutions ne sont ni défendues, ni commandées par le principe de la représentation. Dans tel pays, il faut les uns; dans tel pays, il faut les autres pour assurer le triomphe de l'opinion publique. Si vous resserrez la représentation, vous avez tyrannie par esprit d'usurpation. Si vous la relâchez, vous avez tyrannie par esprit de faction. Il est reçu qu'aucun pouvoir ne peut se mettre au-dessus de la loi. Mais il ne faut pas que la loi puisse se mettre au-dessus de l'opinion, ou il n'y a pas de gouvernement représentatif.
Mais à quoi, dirait-on, reconnaître l'opinion? Si Ton est de bonne foi, l'on en trouvera bien vite les caractères. L'opinion générale veut toujours la justice, la sûreté et le repos. Enfin, l'opinion se manifeste par les choix qu'elle fait et, de quelque manière qu'on coordonne le gouvernement représentatif, il faut que les élections qu'on abandonne sans restriction au choix des assemblées du peuple soient parfaitement libres. C'est l'arche du Seigneur d'un gouvernement représentatif que l'indépendance légale et de fait des choix et des élus du peuple. Il est bien aisé de connaître par la théorie quelle doit être l'opinion publique, puisque la nature des choix libres du peuple en est la preuve. Or, un gouvernement représentatif, ce n'est donc pas celui où il y a tant de députés par tant de districts, élus pour tant de temps, délibérant de telle manière. Une
conquête en réunissant quelques districts de plus, une élection rapprochée ou éloignée d'une année, un usage trop ou trop peu fréquent de l'urg-ence, porterait atteinte à ce calcul positif de la proportion représentative. Un gouvernement représentatif, c'est celui où la nation est gouvernée par des procureurs fondés, dont les pouvoirs, le nombre, la séparation sont combinés de manière qu'ils ont pour intérêt personnel l'intérêt général, comme d'habiles négociants imposent telles restrictions à leurs actionnaires, en choisissent tel nombre, leur donnent tel intérêt dans l'entreprise, tel droit de délibération en proportion de l'intérêt, afin qu'ils puissent se fier à eux pour plaider la cause de l'association tout entière. Jamais on n'a réglé dans les affaires particulières par des lois impliables pour tous les cas, pour tous les lieux, le nombre des procureurs fondés, leur pouvoir, leur mode de délibérer, etc. Mais, dans chaque circonstance, chaque homme, chaque association combine, et la procuration, et le choix de son procureur fondé, de manière à transporter son intérêt personnel à un autre. C'est là tout le secret de la constitution représentative. Il faut appliquer à la politique toutes les raisons qui guideni heureusement et sagement tous les hommes dans les transactions de chaque jour où ils s'en remettenl aux autres de leurs intérêts propres, et varier cette combinaison selon la grandeur du pays, le caractère de ses habitants, le nombre de ses troupes réglées. ses relations commerciales, etc. Les intérêts de te!
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pays qui a surtout besoin pour les arts, le commerce, de trariquillité, exigent des formes lentes. Les intérêts d'une nation dont les habitants sont d'un caractère ardent et ambitieux exigent de la stabilité dans les pouvoirs. Les intérêts d'une nation dont les citoyens manquent d'émulation exigent des élections plus fréquentes, plus immédiates. Les intérêts d'une nation qui a besoin de maintenir son importance politique ont besoin d'un pouvoir exécutif fort; les intérêts d\ine nation naturellement belliqueuse, d'une grande force législative ; enfin vous expliquez tout ce qui est bon, utile et moral par la représentation des intérêts, et par la représentation du nombre des individus soumise àun calcul arithmétique, vous ne faites que chiffrer la tyrannie, ce qui ne change rien à ses effets. Le gouvernement représentatif a pour origine les associations nombreuses, qui sont une simple déviation de la théorie sociale. Si les élus régissent selon le vœu national, le gouvernement est représentatif de la souveraineté du peuple; mais pour se rapprocher dans ses résultats de son modèle, la démocratie pure, il faut qu'il s'en éloigne par les formes. Mettre la démocratie dans la représentation, c'est enchafner la souveraineté du peuple, et la nation n'est libre que quand ses députés ont un frein (1) (digression surla propriété). Maintenant donc que j'ai bien expliqué ce que j'en-
(1) Note sur la propriété, indique Mme je Staël. On trouvera cette note assez étendue à la pag-e 44.
tends positivement par le système républicain, je dirai d onc quel'égalité de droits politiques, l'exercice iir.médiat de la souveraineté du peuple, et, à son défaut, le gouvernement représentatif interprété comme je l'ai fait, représentation des intérêts, me paraissent deux principes et une conséquence incontestables en théorie et pouvant être utilement appliqués. Soit, me dira-t-on, mais quels avantages si grands nous procurera l'adoption de ces principes que ne nous valussent pas des gouvernements anti-principes, si vous le voulez, mais dont l'administration nous rendait heureux? Je n'ai pas besoin de répéter mon opinion sur les révolutions à faire, mais en s'adressant aux peuples chez qui elles sont faites, je dirai qu'il y a de grands biens attaciiés à fonder son association politique sur des principes dont les calculs sont évidents et les sentiments naturels. Tout ce que vous soumettez au calcul, vous l'enlevez aux passions ; quand la certitude a gagné un point quelconque qui était l'objet d'une dispute, la discussion cesse, les passions abandonnent le poste où la raison s'est établie et transportent sur une autre question leurs armes et leurs fureurs. On ne se bat plus pour l'esclavage, on ne se bat plus pour les mystères religieux, on ne se bat plus pour la féodalité, on se bat encore pour l'hérédité ; dans moins d'un siècle, cette institution-là sera jugée, d'autres auront pris la place, et l'on n'imaginera pas davantage de sebattre sur ce sujet, qu'aujourd'hui pour les erreurs anéanties par les
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lumières universelles. Quand des préjugés luttenl les uns contre les autres, la guerre n'est jamais finie. Entre les York et les Lancastre, les Guelfes et les Gibelins, le temps use la guerre, mais le temps paraît la ranimer; mais, depuis que l'imprimerie enregistre les progrès de l'esprit humain, quand un principe a triomphé d'un préjuge, le pas en arrière ne se peut plus, les hommes ne sont pas susceptibles de se reprendre à l'illusion détruite, une erreur nouvelle est possible, la résurrection d'une erreur ne l'est pas.
Les institutions qui tiennent à des préjugés se maintiennent par le bonheur que donnent l'habitude et le repos, mais on ne peut ni les soutenir, ni surtout les recréer par le raisonnement, l'on ne peut y parvenir. II y a donc un grand avantage à fonder son état politique sur un principe susceptible de démonstration ; c'est mettre à l'abri de la guerre intestine la base de son gouvernement, quand une fois le principe sur lequel il repose a été reconnu d'une évidence incontestable; il se forme à cet égard une opinion universelle dont l'influence est toute puissante. Mais, dira-t-on, les passions reconnaissent-elles l'évidence même? Elles ne naissent jamais que d'un espoir quelconque, elles ne s'attachent qu'à l'apparence de la probabilité : les fous veulent l'impossible, les caractères passionnés renversent les obstacles, mais les vérités reconnues ne deviennent point l'objet des passions effrénées. Dès l'enfance, l'homme s'habitue à connaître le Cfercle
du possible, et son imagination ne s'exerce que clans cet espace. Dans la lutte de la Révolution française, les aristocrates les plus invétérés n'ont pas songé à proposerle rétablissement de l'esclavage, etPlaton, dans sa république idéale, ne suppose pas qu'on puisse s'en passer; le temps et le raisonnement font ainsi justice de toutes les institutions fausses. Descartes a appliqué l'algèbre à la géométrie, il faut appliquer le calcul à la politique; quand il y sera parfaitement adapté, les querelles politiques cesseront. Les passions des hommes sont aussi susceptibles de calcul que les frottements dans les machines; dans un certain nombrede cas, le retour des mêmes événements est certain ; les passions d'une nation peuvent donc être calculées par un législateur, comme ses naissances, ses morts et ses mariages, et le dernier degré de la perfectibilité de l'esprit humain, c'est l'application du calcul à toutes les branches du système moral. Il y a donc un grand avantage à fonder son gouvernement sur des principes géométriquement vrais : c'est porter la paix de la démonstration dans la plus terrible cause de guerre qui ait déchiré les humains; c'est établir entre les nations un principe de ressemblance qui doit triompher à la longue des autres diversités, car toutes finissant un jour par adopter la même théorie de gouvernement, malgré les diverses modifications, se ressembleront comme associations politiques, si elles diffèrent comme mœurs individuelles; enfin les sentiments naturels tour à tour font des institu-
lions évidentes et reçoivent d'elles leur plus grand dcA'eioppement; le sentiment naturel est instinct du calcul, c'est la sensation involontaire que la réflexion analyse, et lorsque, par une étude profonde de ce qui est vrai, vous êtes parvenu à trouver la raison métaphysique de tous les mouvements de l'âme, lorsque dans l'application ensuite, vous avez mis d'accord les institutions sociales avec les scntimentî individuels, vousavez lancé l'hommedansl'immensft carrière delà vérité absolue, de celle qui se composedu raisonnement et de l'impulsion, des deux nature? physiques et morales qui nous servent à la découverte du bien et du mal. Ainsi le mouvement nature! qui rappelle à tout homme vertueux la confraternité humaine, ce mouvement est d'accord avec les institutions politiques qui la consacrent ; la g-énérositè envers les faibles est d'accord avec la loi qui les protège tous contre un abus quelconque de la puissance; la pitié, cette passion douloureuse pour celui qui l'éprouve, est prévenue par la loi qui secoure (s/f) tous les genres d'infortune sociale; l'indignation contre le vice est satisfaite par la loi toujours juste envers les coupables; enfin les vertus particulière? n'ayant plus à combattre contre le code politique, sont employées à des biens nouveaux, au lieu de s'épuiser à compenser les effets des maux toujoursexistants, maintenus et propagés par les erreurs sociales; l'émulation n'a point d'obstacles à renverser, de concessions à faire, son premier pas est dans un avenir sans bornes, ses forces s'exercent
toutes en avant, et si les progrès sont lents dans la carrière de la perfectibilité de l'homme, au moins le philosophe, administrateur ou écrivain, n'ayant plus à combattre contre les préjug-és, ne consumant plus ses armées à renverser les abus entassés par les années précédentes, avance seul avec sa pensée dans un terrain difficile, mais où l'on ne rétrograde plus (1).
Que nous importe toutes ces idées spéculatives, dirait une foule de malheureux, regardez autour de vous, c'est depuis la proclamation de vos principes que la sincérité, la vertu, le repos, la pitié, la justice ont disparu de sur la terre; nous confondons ensemble ce que nous n'avons jamais vu séparé. Hélas ! si je n'avais pas autant souffert que vous, si vos peines aussi ne m'avaient pas arraché autant de larmes que les miennes, je rougirais de vous parler d'espérances, mais bien qu'opposés dans nos principes politiques, nos infortunes se ressemblent : comme vous, je ne puis rien attendre que de la justice et de l'humanité; comme vous, la cruauté proscrirait les objets que j'aime, et leur seule ég-ide sur la terre, c'est le respect pour la vertu. Ecoutez donc, au nom d'une destinée commune, une opinion différente, admettez mon espérance ou comme la plus désirable ou comme la seule possible. Lors même que des institutions fondées sur des considérations et non sur des principes donne-
(1) Ligne droite pour les uos, cercle pour les autres.
raient, comiiic elles l'ont souvent luit, un Irè-sgrancl bien, la liheilé eivile, on ne saurait jamais comment fixer la théorie de semblables institutions, les trois ordres de France seraient défendus par les mêmes motifs que la pairie d'Angleterre; de même qu'au nom du salut public on a commis les plus épouvantables crimes, on peut tliéori([uement, au nom de l'ordre public, consacrer les institutions les plus abusives. Un esprit juste s'arrête à tel point qui produit de sages effets dans tel pays, à telle époque, mais quand il n'y a point de calculs fixes pour base des institutions politiques, on ne fait aucun bien ni durable ni positif, ni universel ; le législateur aussi ingénieux que La Bruyère, dans la connaissance des mœurs de tel pays et de tel siècle, pourra vous donner une constitution qui vous rendra heureux pour tel temps, il pourrait même trouver un roi dont le pouvoir fût absolu, mais dont le caractère fût tellement adapté aux vœux de la nation qu'elle bénît le cours de son règne; mais vous n'avez rien établi dont on ne puisse abuser; vous n'avez point d'idée simple en politique à laquelle vous puissiez comparer vos institutions ; vous avez fait un équilibre où l'on est bien aujourd'hui, mais vous n'avez rien fondé, vous avez pour ainsi dire opposé un abus à un autre, balancé l'aristocratie par la monarchie, et la monarchie pai' l'aristocratie, et dosé tout cela de manière qu'à ce point juste les effets en sont bons, mais le moindre hasard peut donner tous les inconvénients desdeu.^
systèmes, au lieu de les centraliser en les combattant les uns par les autres^. Tandis que si vous pouvez appliquer sagement des principes immuables, ce dont vous jouissez est certain, ne peut plus se dénaturer, repose sur le calcul et l'évidence qui frappent ég-alement et les penseurs et les peuples. Une autre observation s'offre encore, quand on pourrait établir et combiner les institutions fondées sur les considérations variables, sur les illusions mobiles dont le cœur humain est susceptible et qui peuvent entrer dans la composition de son bonheur réel; quand on pourrait les combiner avec tant de sagesse qu'elles donnassent toujours un résultat heureux : l'homme, dans aucune situation, n'ayant atteint le terme de ses désirs, sacrifiera ce qu'il possède pour ce qui lui manque. En Suisse, où La liberté individuelle, la tranquillité générale est parfaite, plusieurs ont recherché tous les hasards des révolutions et des guerres pour obtenir les droits politiques, et si la théorie du gouvernement eût été aussi excellente que sa pratique, il n'aurait pas pu exister de bouleversement, du moins intérieur. Je tiens à cette idée comme principale : tout ce qui est soumis au calcul n'est plus susceptible de guerre, parce que les passions n'ont pas de prise sur les vérités rendues mathématiques; il n'y a point de rivalité, de haines de parti parmi les géomètres, quoique sans doute ils aient de l'amour-propre tout comme les autres hommes : l'évidence apaise tout (ce serait donc une grande raison
IMKODCCnON
de repos pour l'espèce luunaine ({ue d'avoir rangé l'art des constitutions parmi les sciences exactes, une des principales causes de trouble serait finie). Vous nous prouvez, dira-t-on, qu'il serait désirable, en efi"et, que cette théorie fût applicable au bonheur de l'espèce humaine, c'est-à-dire que les résultats de ce principe fussent la liberté, le repos et la vertu; mais où trouver jusqu'à ce jour l'apparence de semblables effets? Je crois qu'on peut saisir quelques époques de l'Etat constitutionnel où l'ombre de cet avenir s'aperçoit ; mais sans discuter les faits, je dirai hardiment que la théorie politique sans les résultats heureux est la plus niaise des conceptions intellectuelles. Selon moi, l'homme de génie en pohtique, c'est celui qui trace la route entre le principe élémentaire et la physique; le rêveur conçoit un système et ne le constate point par aucune preuve matérielle ; l'homme de pratique voit les faits et ne les enchaîne point à la cause. Newton découvre une théorie qui sert de guide à l'avance à toutes les expériences et que toutes les expériences confirment ensuite. Montesquieu vient examiner toutes les lois que toutes les combinaisons ont amenées ; il vous explique les motifs, il se fait pour ainsi dire l'historiographe du hasard en donnant une raison à toutes les chances. Tous les utopiens politiques dessinent librement ce qui doit être, mais le premier homme en législation c'est celui qui, fidèle au type régulier des principes élémentaires, les établit par leurs moyens naturels, les lumières
et la justice, et en fait ressortir toutes les lois protectrices des individus et de leurs jouissances. La théorie sans l'expérience n'est qu'une phrase ; l'expérience sans la théorie n'est qu'un préjugé. Il n'y a pas de constitution là où la liberté civile n'est qu'un heureux hasard fixé par l'opinion, mais certes il y aurait bien moins de liberté encore là où la théorie la plus exacte, renfermée mystérieusement, comme en 1797, ne serait pour ainsi dire qu'un Alcoran politique dont quelques vainqueurs toutpuissants se seraient nommés les dévots interprètes. Depuis 8 ans, sans doute, il a pesé sur l'espèce humaine des infortunes ignorées jusqu'alors, cependant au nom de cet énergique amour du bien qui soutient les âmes honnêtes et les esprits philosophes, il ne faut pas encore renoncer à des principes théoriquement bons, pour les malheurs de la lutte et les cruautés des lutteurs; l'observateur ne doit pas confondre une révolution avec son but, car rien ne diffère davantage. Ce n'est pas (et on le verra dans le cours de cet ouvrage) que je regarde cette différence comme une excuse pour la moralité de certains révolutionnaires, mais cette même différence qui ne justifie point les hommes doit servir de guide pour juger les choses. On peut attribuer à plusieurs causes les horreurs de la Révolution de France; les principales sont les obstacles qu'elle a eu à renverser : le caractère que les abus del'Ancien Régime avaient formé dans le peuple, le manque absolu de morale publique
réduit presque en maxime, enfin la fausse applicalion du principe de lu souveraineté du peuple dans le gouvernement représentatif. Aucune de ces causes ne naissent de la théorie politique qui compose la doctrine des républicains éclairés. Ainsi donc, en adoptant cette théorie, loin de perpétuer les horreurs de la Révolution, on y porte le seul remède efficace, celui qui naît du principe même et de l'objet de la Révolution.
Développons ces observations. Les horreurs de la Révolution sont nées des obstacles qu'elle a rencontrés; la République est arrivée en France avant les lumières qui devaient préparer la République; la nation, en 1789, était au niveau d'une monarchie tempérée, mais ses écrivains, sous une monarchie légalement absolue, n'ayant pas eu le temps de préparer la république, l'institution est venue avant l'esprit général qui devait l'amener. De là la différence du 14 juillet au 21 septembre : la nation était derrière les premiers révolutionnaires, les seconds ne comptaient pas sur son mouvement naturel, ils la poussaient au delà de ses lumières actuelles, et la violence de cette action appelait des agents et des moyens tout à fait étrangers à la moralité philosophique. Une révolution qui a pour but de changer une dynastie, de repousser des étrangers est une sorte d'événement dont une bataille gagnée décide toujours ; c'est une question de puissance, elle est changée de mains par le sort des armes, donc la révolution
est faite dans l'opinion de tout le monde. Un changement de religion, qui tient davantage à la conviclion des esprits, rend la révolution plus sanglante et plus intesline (témoin celle d'Angleterre) ; mais les différentes églises exercent une sorte d'autorité mystique qui soumet au lieu de persuader, et dont le pouvoir, s'unissant à celui du vainqueur, s'empare du peuple, comme toute autre force triomphante. Mais une révolution de pur raisonnement politique a tout à fait besoin de l'accord général des lumières pour s'opérer sans secousses : tout le monde se croit juge de ce qui se fait pour le bonheur de tous, et les succès ne rassurent point les vainqueurs, parce qu'ils ne peuvent garder leur institution selon son esprit, c'est-à-dire la laisser aller par elle-même sans être assurés à peu près de l'opinion publique. Si la monarchie constitutionnelle avait pu durer dix ans en France, la République serait arrivée par assentiment; mais comme on ne pouvait se passer de ces dix ans qu'en agissant révolutionnairement, beaucoup de républicains d'opinion se sont éloignés des moyens qui forçaient la république, et les hommes plus hardis qui la voulaient avant le temps, se trouvant abandonnés par beaucoup d'amis, puis de l'égalité et de la liberté, ont eu recours, pour se défendre, aux bras criminels qui les ont ensuite assassinés. Ces hommes atroces, loin d'élever la nation j usqu'à la République, faisaient reculer l'esprit public, au lieu d'en augmenter les progrès, et pendant un temps la réaction de
la terreur a été telle que les écrits estimés sous la vieille monarchie passaient pour révolutionnaires sous la nouvelle république. Une grande partie donc des horreurs de la Révolution sont venues de ce que l'esprit public était en arrière d'une institution dont le principe est démocratique, c'est-à-dire se fondant sur le consentement çénéral; il n'y avait donc pas de situation plus violente qu'un ^gouvernement qui ne pouvait se contenter d'être tyrannique, mais qui avait encore besoin de forcer une approbation générale à la tyrannie, de sanctionner le despotisme par les formes populaires. Un tyran qui se fonde sur les simples droits de l'usurpation, une république qui s'abandonne à tous les mouvements populaires, donnent aux nations des malheurs difTérents qui devaient tous se trouver réunis dans la situation de la France. La nation était sous le joug d'un parti tyrannique par rapport à elle, et factieux en lui même, et il ne cessait de demander à cette nation, leur esclave (s/c), l'apparence d'un consentement volontaire, et la punissait de l'avoir donné chaque fois qu'une des factions du même parti renversait l'ouvrage de l'autre. Cet affreux état est le résultat certain d'une révolution philosophique qui précède de trop près les lumières générales, mais loin de s'en prendre au principe même de cette révolution, il faut, dans une nation non encore révolutionnée, instruire avant d'agiter, et dans une nation où la révolution a été faite trop tôt, travailler non à défaire cette révolution, ce qui est aussi absurde
qu'impossible, mais rapprocher de tous ses efforts les lumières et les institutions.
La seconde cause des horreurs commises dans la Révolution, ce sont les caractères que les abus de l'ancien régime avaient formés dans le peuple. L'un des grands inconvénients d'une classe privilégiée, c'est de concentrer les lumières, les ressources de l'éducation ou dans elle-même, ou dans ce qui l'entoure (la classe mitoyenne qui a fait la Révolution en France a armé contre les nobles les derniers rangs delà société, et dans un gouvernement absolu les derniers rangs de la société sont dépravés par l'inégalité des rangs même ; on trouvait là de la vengeance et de l'ignorance, ce qui ne pouvait produire que la plus abominable férocité; enfin il s'y rencontrait l'esprit de subalternité révoltée, et ce sentiment diffère tout à fait du véritable amour de l'égalité : l'homme qui, dans quelque situation qu'il fût, s'est cru subalterne, ne peut jamais arriver à l'égalité, il est le tyran, le despote, le persécuteur, jamais l'égal de celui qu'au fond de son âme, il croyait jadis devoir être son maître). Mais on avait besoin de la vengeance, pour détruire, et l'on s'en est servi pour fonder, de là tant de lois forgées comme des armes, tant de codes qui ne sont que des déclarations de guerre (mais celte seconde cause des horreurs commises dans la Révolution, loin de naître du principe même de l'égalité, fait sentir la nécessité des institutions qui n'établissent plus à l'avenir ces semences de haine
entre deux parts distinctes du genre iuimain). C'est au manque absolu de morale particulière el publique dans la nation française qu'il faut surtout attribuer les horreurs de la llévolution. Quant à la morale particulière, ce cju'on avait fait pour renverser des préjug'és avait ébranlé des principes. Voltaire, en détruisant l'intolérance religieuse, s'était servi, dans une nation plus accessible au ridicule qu'au raisonnement, de tous les genres de plaisanterie. Or le raisonnement se mesure, mais la plaisanterie n'a point de portée fixe : c'est un dissolvant général dont le bien et le mal se blessent également. Les Républicains trouvant assez généralement établi ce caractère d'insouciance si contraire à l'enthousiasme patriotique, ont voulu la combattre par le fanatisme, la disposition la plus directement opposée à la légèreté ; et le fanatisme politique, en sacrifiant tant à une idée vague, le salut public, a, pour ainsi dire, consacré le crime. Je développerai, dans le cours de cet ouvrage combien diffèrent le patriotisme et le fanatisme, mais n'est-il pas évident que les principes démocratiques, loin de porter au relâchement de la morale, doivent exiger une sorte d'austérité dans les mœurs. Comment n'enchaînerait-il pas à la morale ce système philosophique qui fait remonter aux idées primitives? Quels principes sont antérieurs aux siens, de quelle pensée plus simple dans son origine peut-on tirer autant de conséquences universelles et particulières? Aucune association n'existe que par elle, elle est nécessaire
à deux comme aux mille mi.lliers qui peuplent l'univers,ses calculs sont mathématiques et ses sensations sont involontaires, c'est le secret de la nature; les mouvements du sang et les combinaisons de la pensée nous le révèlent également. Je n'hésite pointa le dire, c'est de ce céleste modèle que toute théorie doit dériver. Si la puissance de la morale n'est pas, pour ainsi dire, le pouvoir constituant d'une république, la république n'existe pas.
Enfin la troisième cause des malheurs qui durent encore dans la Révolution de France, c'est la fausse application du principe de la souveraineté du peuple dans le gouvernement représentatif. J'en ai indiqué la cause, j'analyserai ces effets dans l'examen de la constitution actuelle de France. Mais qui peut obtenir les réformes nécessaires dans notre législation politique, qui? Les républicains, ceux dont l'opinion est fortement prononcée sur le principe fondamental de la représentation, de l'exercice et de l'égalité des droits politiques. Eux seuls peuvent persuader sur l'application de ce principe, parce que Yon est certain qu'ils ne veulent pas en faire dévier. Les malheurs de la Révolution sont nés des circonstances dans lesqueHes cette guerre s'est déclarée, des soldats qui l'ont faite, des ennemis qui l'ont combattue, mais non de son objet. Sans doute, si l'on n'avait pas fait la Révolution, les crime» qui l'ont souillée n'auraient pas existé, mais quel rapport a la terre promise avec les déserts que les Israélites ont traversés pour l'atteindre; larévo-
lulion d'Anglclcrre et celle de F'rance, sansanalotjie dans leur but, se ressemblent beaucoup dans leurs événements. Toutes les guerres ont entre elles une abominable analogie, c'est dans la conquête seule qu'est la difTérence ; enfin une grande preuve que ce n'est pas des principes élémentaires de la révolution de France que dérivent ses malheurs, c'est qu'on ne peut la terminer qu'en remontant à ces principes. Tous les efforts tentés dans le sens de la contre-révolution ont augmenté le fléau terrible qu'il faut séparer de la révolution pour fonder la République : le système ou plutôt le genre de crimes appelé terrorisme. Et c'est dans la pure théorie du républicanisme que sont les vrais moyens de terminer la révolution et de fonder la république. La république a devancé les lumières, il faut hâter, par tous les vrais moyens d'instruction publique, l'ouvrage du temps, et remettre de niveau les institutions et les lumières. J^es hommes qui s'étaient laissés avilir par l'ancien régime portent toutes les fureurs de la bassesse dans leur prétendu patriotisme ; c'est par l'élection libre et sagement combinée que vous consacrerez l'inégalité naturelle, seul remède aux suites funestes de l'inégalité factice ; enfin dans l'ordonnance delà constitution, le système de la représentation mal entendu a souvent produit l'anarchie, la tyrannie, les factions, l'arbitraire ; c'est' à l'aide de tous les principes de l'égalité et de la liberté que l'on peut juger les défauts de l'état politique de la France ; c'est dans les livres où la
tiiéorie démocratique est le plus hautement proclamée que se trouvent les véritables règles pour juger le gonvernement. Il ne faut pas, comme les aristocrates, adopter une partie du système démocratique comme un moyen de renverser l'autre ; mais rien n'existe que dans son ensemble, et si Ton n'avait pas sur la presse, la sûreté individuelle, la propriété, les lois qui doivent dériver de l'exercice des droits politiques, on serait au moins aussi loin de la liberté que si ces lois positives existaient sans être garanties par l'exercice des droits politiques. Néanmoins les royalistes, en se servant de quelques arguments des républicains éclairés, avec un but différent du leur, retardent le moment où les républicains pourront se faire entendre. Dans un ouvrage auquel on ne peut contester d'ailleurs un talent très remarquable, il est dit, en parlant de quelques hommes qui siégeaient dans l'assemblée avant le 18 fructidor : ils étaient royalistes, mais ils ne voulaient pas conspirer pour établir le système qu'ils croyaient le meilleur; ils étaient royalistes, mais ils attendaient du temps et non d'aucun moyen violent, etc. De tels royalistes peuvent servir utilement la République ; dans une discussion polémique au concours de l'Académie, il est certain que la vérité gagne à l'examen impartial des deux côtés d'unequestion importante, mais dans une révolution où toutes les passions humaines sont ébranlées, les hommes qui fondent leur triomphe, même sur des principes, necessentlaguerre que quandlesprincipes
sont, pour ainsi dire, religieusement admis, et dans les temps de parti, l'opinion est trop près de l'action pour qu'on puisse tolérer comme une dispute littéraire la question des avantages de la royauté ou de la République. Du temps de la guerre de Porsenna, on ne laissait pas discuter à Rome s'il fallait ou non admettre les Tarquins. Tant que les questions générales portent encore sur des noms propres et des intérêts personnels, il faut se défendre de la passion, par sentiment égal à celui de ses adversaires : les fonctionnaires publics, dont l'opinion serait royaliste et la conscience républicaine, lutteraient avec trop de désavantages contre les royalistes d'intérêt et de passion ; c'est donc quand les principes d'une révolution sont réduits en dogmes sacrés, en points d'honneur, en esprit public, en vérités évidentes pour les différentes classes de caractères qui composent la nation, c'est alors que la révolution est complètement terminée. Tous ceux qui discutent encore devant la nation sur les avantages de la royauté ou de la république, qui lui présentent cette question comme encore à résoudre, retardent la fin de la révolution, sans pouvoir même former un espoirraisonnable d'atteindre à leur but. Loin donc que les malheurs de la révolution naissent des principes démocratiques ou de leurs partisans, le remède à ces désastres ne peut se trouver que dans ces vrais principes et dansleurs honnêtes défenseurs; mais s'il est vrai que dans le système politique comme dans les agents du pouvoir public, il ne faut
admetireni opinions, ni intérêts contre-révolutionnaires, combien n'est-il pas cruel autant qu'absurde de s'enquérir de ces sentiments, de les persécuter dans la foule des hommes privés ! Tout cet ouvrage prouvera, je l'espère, l'absurdité de l'intolérance politique, mais surtout, après les affreux événements de la révolution de France, est-il une injustice pareille à la persécution envers ceux qui dans leur cœur confondent les moyens de la Révolution avec ses principes? Ils ont tort, je le pense, ils n'atteindront jamais le but qu'ils se proposent, ils ne feront que du mal à eux-mêmes et à leurs partisans; mais est-il possible d'avoir contre eux cette sorte d'animosité qui fait dépasser les mesures de la prudence et de la justice? Je ne sais, mais il n'est personne connu de quelque manière pour ses opinions populaires, qui n'ait éprouvé l'injustice des calomnies aristocratiques, et je ne puis concevoir encore comment elles font naître un ressentiment durable. Des préjugés iniques et orgueilleux peuvent irriter, mais combien le malheur désarme! Quel droit n'a pas le fils dont le père a été immolé? Tous, même celui de l'erreur, même celui de l'injustice. Le cœur blessé ne doit plus compte à personne de la rectitude de son jugement, et la société qui n'a pu défendre l'innocent, a longtemps à s'acquitter envers ceux qui le regrettent. Il est aussi des hommes d'une moralité pure qui, fmppés de tous les désordres, de tous les vices, de tous les crimes que la révolution a fait naître, la repoussent, par
réflexion, par le seul instinct de la vertu et de la bonté. Quand les principes vraiment démocratiques seront tout à fait dég-agés des crimes et des bassesses révolutionnaires, ceux-là seront les meilleurs amis de la République. Alors même que les combinaisons de la pensée séparent d'eux, on se sent de la môme nature, on est certain de se retrouver à l'aide du temps qui, partageant ses bienfaits entre les hommes honnêtes des deux partis, fera triompher les nouveaux principes et la morale éternelle. Que les lois répriment les actions contraires à l'ordre public, que le mépris fasse justice de ces hommes qui trafiquent de l'aristocratie comme de toutes les erreurs humaines pour satisfaire et leurs passions vengeresses et leurs intérêts avides, mais que jamais la haine ne s'attache à ceux qui repoussent la Révolution à cause des crimes qui l'ont souillée; il faut les ramener, il faut les convaincre, l'Etat a besoin de leurs vertus. Heureux le jour où nous changerons nos auxiliaires contre nos antagonistes, où la république gagnant à elle un être sensible, un homme honnête de plus, chassera de ses rangs ces hommes qui nous effrayent sur nous-mêmes en professant dans leurs discours quelques principes communs avec nous, je le pense donc, il faut travailler de tout son pouvoir à rallier tous les hommeshonnêtes au système républicain ; il le faut, parce que les principes qui en font la base sont éminemment bons en eux-mêmes ; il le faut parce que les traces de l'affreux régime révolutionnaire ne peuvent être
effacées que par la juste application des principes démocratiques et la direction qui leur sera donnée par les véritables républicains. Ayant reconnu selon mes lumières que ce qu'il y avait de plus philosophique et de plus utile en même temps, c'était l'affermissement en France d'une République fondée sur l'égalité des droits politiques librement et sagement exercés, je me suis promis d'examiner quelles sont les circonstances présentes et les principes durables qui peuvent hâter en France et la fin de la révolution et la fondation d'une république philosophique heureuse et libre. Dans la première partie j'exposerai donc les circonstances actuelles qui, bien dirigées, peuvent servir à terminer la révolution ; dans la seconde, je traiterai des principes qui, sagement appliqués^ doivent fonder la république. Enfin je terminerai cet écrit par quelques réflexions générales sur la puissance que peut exercer la raison en France, dans ce siècle.