CHAPITRE ni DE L'OPINION PUBLIQUl
Dans un empire où deux partis opposés se combattent avec fureur, il y a bien peu d'opinion publique. Tous les jug-cments s'exaltent par l'opposition. La haine qu'inspire aux partis exaltés la moindre objection à leurs desseins force chaque homme à s'appuyer d'un certain nombre de ses semblables et, comme dans les lieux infestés de brigands, on ne marche qu'en caravane. Dans les pays où les haines sont déchaînées, on se met d'un parti pour avoir des défenseurs. Il y a quelques hommes, intègres et courageux, qui s'exposent à toutes les fureurs, pour n'en adopter aucune. Ceuxlà préparent l'histoire en silence et se font, s'ils le peuvent, à l'aide de leur pensée, contemporains de la postérité, mais ils n'influent pas sur l'opinion. Il existe cependant une masse dans la nation, toujours inerte, toujours immobile, qui, dans les temps de trouble, n'a d'autre soin que de connaître le parti le plus fort, afin de s'y rallier. Cette masse, qu'il
est bien tentant d'opprimer, tant elle s'y prête cl< bonne grâce, pèse cependant à la longue dans ur même sens et, du moment qu'il y a du calme, que tout danger est passé, murmure tout bas une sorte d'opinion publique.
Je n'ai pas présenté cette force aux gouvernants sous un aspect bien redoutable. Elle n'est de rien dans la guerre des deux partis. Mais il faut absolument que le vainqueur se l'attache, car le vaincu, se flattant toujours de la reconquérir, recommencera ses efforts dans l'espoir de la soulever.
Voici l'opinion de celte masse. Elle est assez éclairée par les écrivains et par la Révolution, pour ne se soucier en aucune manière de la Royauté; mais elle n'est point assez enthousiaste pour vouloir delà R.épublique, au prix de sa tranquillité. Elle ne se soucie point des castes privilégiées, parce qu'elle n'en est pas et qu'elles ne lui ont jamais fait aucun bien, mais elle ne les hait point assez pour vouloir qu'on les persécute, parce qu'elle sait bien que la persécution trouble le repos de ceux mêmes qui ne sont ni persécutés, ni persécuteurs, et cette masse de la nation veut du repos avant tout. L'agriculture, ie commerce, la dette publique, les impôts, la paix et la guerre, voilà ce qui l'occupe, parce qu'elle n'a qu'un désir : l'aisance et la tranquillité.
Les individus de cette masse ne se battront pas pour obtenir la tranquillité, parce que les hommes paisibles sont incapables de ce calcul qu'ils ne sortiront pas du repos du jour par la crainte du len-
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demain, mais si vous ne leur donnez pas le repos, si vous ne leur en assurez pas la durée, ils seront inquiets, mécontents et, quoique aucun signe hostile ne le prouve, le vojag-eur qui traversera ce pays sentira que son gouvernement n'est pas établi, que rien n'y est fondé, que personne n'y calcule sur l'avenir, que rien de volontaire ne se passe entre les gouvernés et les gouvernants, que les partis peuvent tous spéculer sur la nation, sans qu'elle ne s'y oppose, ni ne s'y prête. Le g'ouvernement sera, pour ainsi dire, effrayé de ne pas rencontrer d'obstacles, comme en marchant dans la nuit on a peur de sentir le vide. Il voudrait qu'une résistance attestât la vie, qu'une opposition prononçât le nombre des amis et mît en mouvement des volontés quelconques. C'est une funeste disposition que cellelà dans une République. Elle est coupable dans les gouvernés, et les gouvernants doivent réunir tous leurs efforts pour la vaincre.
Les royalistes s'écrieront : « La nation ne veut pas de la République, ne veut pas de la liberté », La nationne veut jamais que les résultats et ne se passionne point pour les moyens. Dans une époque, c'est la République, dans une autre, la Royauté qu'elle croit plus favorable à son repos, mais il n'y a jamais d'esprit de parti que dans les individus jetés hors du cercle de la vie domestique, et les deux tiers de la population de la France et de tous les pays de l'Europe sont composés d'hommes qui ne sont occupés quedelcur fortune pécuniaire. Les
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PREMIERE l'ARTIE
anciens avaient toutes leurs affections, tous leurs intérêts enveloppés dans le sort de leur patrie. Leur terre était ravagée, si l'ennemi y g-ag-nait une bataille ; tel revers public les condamnait à l'esclavage. Ils n'avaient aucun moyen de transporter leur fortune dans aucun autre pays. Les citoyens d'un état peu nombreux, tous individuellement connus, étaient soumis à chaque instant aux volontés d'un peuple délibérant sur la place publique. Comme de nos jours, la célébrité était dangereuse, mais la garantie de l'obscurité n'existait point, et les calculs personnels ne pouvaient jamais être indépendants.
Il n'y avait donc pas, comme dans nos grands états, une masse d'hommes paisiblement égoïstes, se moquant des insensés qui font parler d'eux et pouvant, à l'aide de tous les moyens individuels et de l'organisation actuelle du commerce et de la propriété, faire leur destinée à part des événements publics.
C'est un grand bien, je le crois, pour la majorité des hommes, que cette possibilité d'exister isolément des affaires publiques; ce repos inconnu aux anciens, c'est l'avantage des grandes associations d'hommes, c'est une chance de plus de bonheur donnée à la diversité des caractères. ]Mais les législateurs, mais les gouvernants doivent partir de cette base, pour ne pas compter, dans une telle nation, sur la sorte de patriotisme qui faisait marcher les républiques anciennes. Jamais Sparte, Athènes i f
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Rome n'ont mis au premier rang des biens la Uanquillilé publique. Leurs institutions n'avaient point pour but la stabilité, l'imniobilitc', pour ainsi dire, des affaires publiques. On se plaignait de manquer de tel ou tel bien, on appelait à grands cris l'action des chefs de l'Etat. En France, on croira toujours que si le gouvernement n'agissait pas, tout irait mieux. Loin de l'appeler à son aide, on le regarde comme un obstacle. L'ordre social étant beaucoup mieux organisé qu'autrefois, l'agriculture, le commerce étant plus faciles, le gouvernement, c'est-àdire la force de tous, n'est plus nécessaire à chacun, et la vie privée donnant facilement beaucoup de jouissances, le gouvernement n'est plus en aide aux intérêts particuliers.
Il faut'partir de cette grande différence, pour fonder la République en France sur un très petit nombre de sacrifices individuels. Il faut aussi songer que chez les anciens où l'association politique était très peu nombreuse, presque tous les hommes prenant part aux affaires se consolaient de l'agitation par l'intérêt et l'espérance. Mais, en France, où 700 hommes sur 2o millions sont appelés à se mêler des affaires publiques, il n'y a pas assez de chances d'ambition pour dédommager de la peine. Ce gouvernement-là, quoique libre, quoique dérivé du principe delà souveraineté du peuple, doit avoir pour la tranquillité de la masse des citoyens le même genre d'égards qui soutient les monarchies; et la liberté civile, et la liberté individuelle, doit être
extrêmement respectée dans un pays où vous ne pouvez donner à tous l'exercice actif et varié de la liberté politique.
Chez les anciens donc, pour captiver l'opinion publique, il fallait remuer l'âme, exciter le patriotisme par des conquêtes, par des triomphes, par des partis, par des troubles même qui développaient toutes les passions. En France, il faut, sans doute, former autant qu'on le pourra, un esprit national, mais ne pas perdre de vue que l'opinion publique sera fondée sur l'amour du repos, le désir d'acquérir de la fortune, le besoin de la conserver ; qu'on s'intéressera toujours plus aux idées administratives qu'aux questions politiques, parce qu'elles touchent davantag^e aux existences privées et que, sans perdre de vue le grand but d'élever la nation française à toutes les idées philosophiques et à toutes les institutions républicaines, il faut toujours respecter le cercle de chacun.
L'intérêt de Rome renfermait tous ceux des citoyens romains et créait toujours l'enthousiasme en proposant le sacrifice de l'intérêt personnel à l'intérêt général — non que les Romains fussent plus généreux que nous-mêmes — parce que la part individuelle de chacun était moindre pour lui que ce qu'il retirait de la chose publique. Mais en France, où c'est le contraire, c'est le respect de l'existence particulière de la fortune privée qui seul peut faire aimer la République. La liberté des temps actuels, c'est tout ce qui garantit l'indépen-
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dance des citoyens contre le pouvoir du gouvernement. La liberté des temps anciens, c'est tout ce qui assurait aux citoyens la plus grande part dans l'exercice du pouvoir. De ces deux grandes différences sort la nécessité, pour la République en France, de ne pas exiger, de ne pas peser, de prendre pour guide une morale préservatrice plutôt qu'un système de dévouement qui devient féroce lorsqu'il n'est point volontaire ; enfin de songer que la perfectibilité dans l'art social ayant rendu le bonheur privé plus facile, a d'autant plus éloigné des sacrifices au bien public, car celte opinion si tranquille, si soumise à la moindre démonstration de pouvoir est en même temps la seule puissance invincible. On ne peut pas la vaincre, car elle ne combat pas. On ne peut pas détruire son influence, car c'est celle de tous et de chacun. On ne peut pas la faire changer d'avis, car elle ne veut rien que son bien-être. On peut bien, tant qu'on est en guerre, oublier qu'elle existe, mais comme elle est la véritable puissance nationale, dès qu'on voudra fonder le gouvernement sur la nature des choses, il faudra que cette opinion soit ralliée à la Répubhque, ou le gouvernement ne s'établira pas.