CHAPITRE IV DES JOURNAUX
La liberté de la presse est sans cloute le plus grand moyen d'arrêter l'oppression et de propager les lumières, mais la liberté de la presse et la liberté des journaux ne doit point être soumise aux mêmes lois. Un journal et des souscripteurs sont une sorte d'association dans l'Etat. On a permis les sociétés [ articulières et défendu les affiliations de ces sociétés dans les départements.
La liberté de faire des livres n'a point de rapport à celle de faire des journaux transmettant chaque jour le récit de tous les actes publics et particuliers et de tous les faits, criant dans les rues l'annonce des nouvelles alarmantes, enfin se servant de la liberté de la presse, non pour propager les idées, mais pour agiter avec les faits : ce qui rend la liberté de la presse une épée au lieu d'une lumière.
Dans un pays bien gouverné, ne réserve-t-on pas à l'autorité publique seule le droit d'afficher
sur les murs, le droit de proclamer dans les rues -les événements et les lois? Cela s'appelle [-t-il] violer la liberté de la presse ou celle de la parole? Non sans doute. Eh bien, les journaux sont de môme un acte public annonçant des événements publics pouvant induire les citoyens en erreur sur tout ce qu'ils doivent faire, étant non seulement la partie la plus importante de l'instruction publique, mais un moyen de gouverner ou de révolutionner tellement puissant qu'on ne peut le dérober à la surveillance de l'autorité publique.
Mais, me dira-t-on, en Angleterre les journaux sont parfaitement libres. En Angleterre, la Constitution est établie depuis cent ans, et le peuple est formé depuis bien plus longtemps encore. Il n'y a point 120 journaux par jour à un prix tellement modique que les plus pauvres et les moins éclairés peuvent les acheter. Le pays enfin n'est point en Révolution. Avec cette manière de raisonner, me dira-t-on, nous serons toujours dans l'arbitraire, car c'estàdes règles fixes qu'il faut assujettir lesjournaux. Mais il faut un autre code pour les journaux que pour les livres. Il est telle pièce que la police peut défendre de jouer, ou telle pièce qu'elle ne pourrait empêcher d'imprimer sans porter atteinte à la liberté de la presse. Celte différence, contre laquelle personne ne réclame, tient au rassemblement qui se trouve au spectacle, aux moyens d'animer que possède un acteur, que donne le g-este, Taccent, le théâtre. Eh bien, un journal, que la curio-
silé, la crainte, l'espérance, toutes les passions du moment font attendre avec ardeur, peut-il se comparer à l'effet d'un livre sur une question générale ou sur des faits passés ? La brièveté seule d'un journal le rend populaire, quand l'art avec lequel il grossit ou dénature les événements n'en ferait pas l'unique lecture des gens du peuple.
On me dira qu'on fera, pour éluder la loi sévère qui frapperait les journaux, des livres périodiques qui seront remplis des mêmes choses. Sans doute, si la législation estvexatoire ou arbitraire, elle sera éludée, comme tout ce qui est injuste. Mais, s'il existe une bonne loi qui impose aux journalistes des peines et des restrictions plus sévères, une loi qui donne au gouvernement une inspection directe sur eux, tandis qu'il n'aura jamais rien à décider sur les ouvrages, une loi qui déclare que faire un journal est un emploi public, tandis qu'écrire un livre n'est que l'exercice d'un droit consacré; s'il existe une loi qui soumette à la décision des jurés si tel écrit est un journal ou un livre, mais déclare que le journal est soumis à l'inspection directe du gouvernement; enfin, si l'on distingue clairement un journal d'un livre, on assurera d'autant mieux la liberté de la presse, car les incalculables abus de la liberté des journaux ont mis en danger la liberté de la presse, première sauvegarde contre la tyrannie. Un homme de beaucoup d'esprit disait avec raison qu'il ne fallait pas de lois sur la liberté de la presse, mais que les lois sur la calomnie, sur l'a-
vilissement des autorités constituées, sur la provocation au pillag^e, à l'assassinat s'appliquent à la presse, comme à la parole, comme à toutes les manières de communiquer une pensée coupable ou d'exciter à une mauvaise action. Ce système est vrai en lui-même, mais il ne l'est pas que les journaux, comme les spectacles, comme les rassemblements, ne soient pas du ressort de la police. Le journaliste, comme l'entrepreneur de spectacles ou de fêtes, peut avoir recours contre le g'ouvernement et plaider en réparation, mais la police a provisoirement le droit de les fermer. Il faut de même que la police ait provisoirement le droit d'arrêter un journal et de mettre le scellé sur ses presses. Il faut que le journaliste puisse, devant un tribunal, plaider contre le gouvernement comme en Angleterre, comme en France même, on plaidait contre le roi. Mais il faut d'abord garantir l'ordre public. Un livre est un fait passé. Le tribunal le juge. Le gouvernement n'a pas besoin de s'en mêler. Mais le journal est une action qui continue et le gouvernement doit avoir le droit de la suspendre provisoirement. Sans ce principe, on exigerait du gouvernement défaire juger le club avant de le fermer, le rassemblement avant de le dissiper, la pièce avant d'interrompre la représentation. Toute action immédiate et continue est du ressort de l'ordre public. Le gouvernement peut la suspendre provisoirement . C'est pour cela qu'il est responsable. S'il devait tout faire juger à l'avance, il n'y aurait ja-
mais lieu de le juger lui-même, mais raltribution de la police n'est autre chose que le droit du gouvernement sur ceux qu'il soupçonne ou qu'il accuse. On lui permet d'arrêter avant le jugement, afin que l'homme qu'il croit coupable ne puisse pas nuire. Par le même principe, on doit lui permettre de suspendre l'action de l'arme qu'il dit dangereuse, jus« qu'à ce qu'il soit prononcé sur elle. Laisser continuer le journal ou les journaux qu'il accuse, c'çsl beaucoup plus que laisser libres des hommes accusés, c'est laisser des armes à ceux qu'il croit perturbateurs de l'ordre public.
INIais à quoi bon toutes ces précautions, va-t-on me dire, quel mal font les journaux? Croit-on à leurs mensonges? Ne méprise-t-on pas leurs calomnies? Les journaux, tels qu'ils sont en France, tels que les intérêts et les passions du moment les ont rendus, ont amené, amèneront toutes les calamités de la France. Examinons leur influence sur les particuliers, sur les hommes publics et sur leurs affaires générales. Ils décident presque entièrement de la réputation des personnes qui ne peuvent répondre que par leur vie privée à des calomnies publiques. Quelques amis savent la vérité, mais le reste du monde apprend le nom en même temps que l'injure et ne sépare point l'une de l'autre. Quelques hommes, se piquant de justice, retranchent la moitié d'une calomnie, et pas un lecteur, pas même nous qui jugeons si bien par expérience la vérité des journaux qui nous attaquent, il ne nous
arrive pas, même à nous, de ne pas répéter quelques-uns des mensonges qu'ils disentsur les autres. Si nous connaissons celui qu'ils attaquent, notre jugement, sans doute, est le seul que nous consultons; mais si nous ne l'avons jamais connu, par l'organisation même des facultés pensantes, on réunit dans son souvenir les idées qu'on a reçues dans le même temps, et l'esprit le plus impartial ne peut séparer dans son souvenir un homme obscur du sarcasme ou de l'outrage qui le lui a fait connaître. On parle d'obtenir une réparation devant les tribunaux : eh! peut-elle jamais rendre ou le repos ou l'obscurité qu'elle a fait perdre? Une accusation, avec quelque évidence qu'elle soit démentie, ne reste-t-elle pas toujours dans la tète des hommes qui se vouent à mépriser l'espèce humaine? Et, comme dans les problèmes de la métaphysique on a dit souvent que la seule chose qui paraissait impossible à Dieu, c'était de faire que le passé n'eût pas existé, il semble que la seule chose impossible à l'homme, c'est d'égaler l'honneur attaqué — de quelque manière que ce puisse être — à l'honneur que la calomnie même n'a point souillé.
Exprimer un tel sentiment, c'est peut-être donner trop de jouissances aux infâmes qui vivent de l'espoir de faire du mal, mais quelle sévérité le législateur ne doit-ilpas exercer contre l'irréparable? Quel repos, quel bonheur un tribunal quelconque peut-il rendre à une femme que les journau?: ont attaquée? Peut-être que sa famille est à jamais
troublée, que son époux a perdu son estime pour elle, qu'un homme qui l'aimait s'est éloigné d'elle parce qu'elle avait perdu ce charme touchant d'une vie obscure consacrée tout entière à l'objet qui en reçut le don. Enfin, savent-ils, ces malheureux calomniateurs, jusqu'à quelle profondeur ils bouleversent l'existence? Ils accusent d'une opinion cruelle une âme douce. Ils ne font souffrir que les cœurs qu'ils devraient ménager. Ils n'atteignent pas les caractères trempés dans le Stjx. Ils ne blessent que quand ils sont injustes. Les coupables ne les sentent pas.
Mais, diront-ils, nous n'attaquons les femmes que si elles se mêlent des intérêts politiques, et c'est les en accuser qui est précisément la calomnie (1). Un homme public oppose des preuves incontestables à tous les fantômes créés par la haine, mais que peut une malheureuse femme dont on suppose tout parce qu'on n'en sait jamais rien, dans laquelle on voit successivement, comme dans les nuages, tout ce que l'imagination se crée? Inconnue à ceux qui la jugent, soupçonnée d'être partout d'autant plus qu'on ne peut la trouver nulle part, ne pouvant se défendre contre les chimères de toutes les ambitions qui la craignent, parce qu'elle ne les sert pas, assez célèbre pour faire peur, et n'ayant
(1) Une phrase effacée par l'auteur ne manque pas, ici, d'intérêt : « Quoi, vous rendez les femmes responsables de toutes ies actions, de tous les intérêts, de toutes les opinions de leurs amis? »
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aucun moyen dedéfense, redoutéecomineun homme inutile, comme une femme ne pouvanL <*tre oubliée dans aucune retraite, parce que les soupçons totalement imaginaires s'exercent ég-alement dans toutes les situations! Si vous fuyez, c'est pour conspirer de loin ; si vous revenez, c'est pour agiter de près. On vous croit de tous les partis, parce que vous ne pouvez en servir aucun, et votre existence est une espèce de problème que chacun veut expliquer à sa manière, sur lequel chacun veut faire de l'esprit ou de la haine, au lieu de dire tout simplement la vérité. Je vais la dire une fois sur moi-même comme si j'étais charg-ée de mon oraison funèbre. Je parle vivement sur tout, parce que la nature m'a créée pour la conversation, mais je n'ai de ma vie dirigé une affaire publique parce que, pour être distinguée en conversation, il faut de l'esprit et que, pour influer, il faut de l'adresse. J'ai de l'un, et point de l'autre. Aucun être vivant ne peut se plaindre de moi, parce que je n'ai de ma vie fait du mal. Je n'ai jamais — par moralité peut-être, par fierté sûrement, — je n'ai jamais laissé un ressentiment s'approcher de moi. Je n'ai point fait de mal, et j'ai employé tout ce que la nature m'avait donné de moyens pour être utile aux êtres malheureux. La passion de mon âme, c'est la pitié. On va voir que j'aime et professe avec quelque courage les Républicains ; mais il est un point sur lequel les Républicains ont bien fait de n'avoir pas de confiance en moi, c'est lorsqu'il s'agissait d'une mesure de
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rigueur quelconque. Mon âme les repousse toutes, et mon esprit, venant au secours de mon âme, m'a toujours convaincue qu'avec un degré de génie de plus on arrivait au même but avec moins d'efforts, c'est-à-dire en causant moins de douleurs.
Voilà, je l'atteste, le vrai sur moi, et tellement vrai qu'il n'est pas un de mes amis que je n'appelle avec confiance en témoignage; pas un ennemi qui, tout en m'attaquant, ne se promette de s'adresser à moi avec confiance, si jamais j'avais le pouvoir de le secourir.
Enfin, dans un pays où ce qu'on doit surtout promettre aux grands généraux, aux orateurs distingués, c'est la palme de la gloire, il importe d'observer à quel point les journaux sont destructifs de toute réputation durable. Ils rapprochent de la gloire par leurs éloges mêmes. Ils anéantissent la dislance qui doit exister dans la pensée entre soi et l'homme supérieur. Ils vous apprennent, non à juger, c'est à l'historien, au philosophe, que cet honneur est réservé, mais à détailler la vie d'un homme célèbre. Ils détruisent à l'avance la surprise, en préparant à tout parune multitude de conjectures. Leurs critiques disparaissent sans doute de'-anl i'éclat d'une grande action, mais elles renaissen;^ dans tous les intervalles de repos que les circonstances amènent dans la vie du plus grand homme et si sa carrière est terminée avant sa vie, s'il rentre dans ses foyers, il verra chaque jour son existence décroître, les enfants badiner avec son nom à l'aide
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de quelques misérables plaisanteries qui circulèronf dans dos journaux populaires. Les premiers jours, CCS journaux seront méprisés, mais à la longue, ils meUront à l'aise l'envie qu'on appelle l'amour de l'ég'alité et, si la mort tarde longtemps à replacer à leur rang' ceux que la jalousie seule en aurait écarté, le grand homme verra sa gloire s'éteindre sous ses yeux, sans qu'une seule action, une seule parole en ait pu ternir l'éclat. — Quoi, mcdira-t-on, croyez-vous que la gloire de Buonaparte pourrait recevoir aucune alleinte par les vils efforts des libellistes de chaque jour ? Certes, quand le guerrier le plus intrépide et le penseur le plus rédéchi que l'histoire ait encore produit s'élèverait par sa destinée au-dessus de toutes les combinaisons accoutumées, il ne s'ensuivraitpasqu'on put rien calculer, rien établir d'après un tel homme.
Fait-on des lois pour Alexandre ou César? Mais j'oserai le dire : Buonaparte lui-même serait importuné, s'il revenait parmi nous, de ces nuées de phrases dont il deviendrait l'objet, et s'il ne restait plus d'empire à conquérir, sa gloire un moment même pourrait en être obscurcie. En Angleterre, les rangs établis sont des gradations fixes que personne n'a la puissance ni l'espoir même de bouleverser. Mais, dans un pays où tout est possible à tous, on ne peut donner la même carrière aux mêmes moyens d'attaque. La démocratie rassemble dans les places publiques une foule d'hommes que l'on peut convaincre et ramener par l'entraînement
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de l'éloquence ou l'éclat delà vérité. Mais dans une République de 24 millions d'hommes, il nefant pas être attaqué par tous les moyens de la démocratie et ne pouvoir se défendre que par l'action lente des gouvernements et des institutions régulières. Ce qui fait le plus de mal à la France, c'est de chercher des exemples de détail sans les comparer avec l'ensemble.
L'ostracisme d'Athènes, les journaux d'Angleterre, la représentation nationale de France, toutes ces institutions n'ont point de rapports ensemble. Quelques génies législateurs peuvent à l'avance deviner toutes les lois qui conviennent à de tels hommes et à de tels gouvernements, mais la foule des esprits sages, voyant le mal, en recherchent la cause, découvrent les principes après les effets et, lorsqu'une institution est évidemment nuisible, ils ne se reposentpoint qu'ils n'aient trouvé la raison générale qui doit autoriser à détruire les mauvais <îffets particuliers.
C'est un beau don que la puissance.
Je ne sais pas sur quoi se fondent les sentiments philosophiques qui en inspirent le dédain, mais, à moins d'avoir la conscience de son incapacité, il me semble impossible à qui se sent, à qui se croit du génie et de la vertu, de ne pas souhaiter d'en exercer une fois toute l'influence. Et qui n'est pas pouvoir, dans la Révolution de France, lorsque tous les lots de la vie sont de nouveau remis au hasard, lorsque la destinée d'un g-rand peuple pèse encore toute entière dans la balance du sort ? Lorsqu'une constitution, en France, sera définitivement établie, lorsque Ton sentira la Révolution finie par le repos de tous les intérêts personnels, le gouvernement aura sa place marquée, et plus les institutions seront bonnes, moins son action sera nécessaire. Mais, à présent, en France, c'est du g-ouvernement que tout dépend, l'ordre comme la liberté, la victoire comme l'administration, le triomphe de la Révolution
comme la fin de cette Révolution même. C'est une grande tâche sans doute, et l'esprit de parti ne se mettant jamais au centre des idées, ne peut en concevoir toutes les difficultés. Mais il est, ce me semble, quelques pensées générales qui pourraient aider à concevoir quel devrait être le plan qu'on pourrait adopter dans une telle situation.
Il n'y a rien à ajouter au génie triomphateur des révolutionnaires de France et, quoique leurs ennemis s'efforcent d'attribuer leurs succès au hasard, je trouve, au contraire, une combinaison étonnante dans leur administration guerrière, dans leur politique conquérante au sein même de l'Etat et, soit que le but ait inspiré la route, soit qu'une volonté imperturbable fasse découvrir aux hommes tous les aperçus de l'esprit le plus supérieur, je crois que l'histoire montrera dans cette Révolution une lutte constante contre les privilèges héréditaires, soutenue pendant un temps, à travers tous les crimes, toutes les bassesses, toutes les erreurs, mais jamais abandonnée ni par l'intérêt, ni par la pensée, ni par le ressentiment. Il faut que, dans ce grand débat, le triomphe reste aux amis de l'égalité politique. Les siècles pèsent sur l'hérédité. Son heure est venue comme jadis celle de la féodalité, plus loin encore, de l'esclavage, plus loin encore, des plus grossières erreurs. Mais dans la lutte, les combattants ont souvent porté la guerre à la propriété. Même les nobles, je l'ai déjà dit, n'ont pas su se sacrifier comme nobles, pour se sauver comme
propriétaires, et les républicains attaquant les nobles comme privilégiés, ont quelquefois lancé contre eux des pierres de l'édifice social. C'est au gouvernement qu'il appartient surtout d'arrêter la Révolution à la destruction de l'hérédité, d'empêcher qu'elle n'ébranle l'habile ordonnance sociale qui place sans danger le besoin à côté de la richesse. C'est au gouvernement, car s'il mécontente les propriétaires, ils courront à leur perte en se coalisant avec les ennemis de la Révolution. Mais leur perte sera celle de plusieurs générations des républicains comme des royalistes, de toutes les jouissances enfin (jue la civilisation a valu à l'homme. Ce n'est point un parti qui s'enflamme au combat par des discours incendiaires, ce n'est point même une assemblée composée d'un assez grand nombre d'hommes, pour que la passion y domine; ce n'est point elle qui peut arrêter la Révolution à son but, c'est le gouvernement, alors qu'il est au plus haut degré de force. Il ne peut se modérer que dans sa toute-puissance. En révolution, les barrières que l'on se pose à soi-même garantissent, et celles que l'on reçoit renversent. En révolution, on ne croit vrai que ce que disent les vainqueurs, et la justice des faibles lie leur vaut aucun ami. Mais la Révolution est finie, quand la force s'arrête d'elle-même dans un état durable, quand elle se refuse ce qu'elle peut, cjuand elle s'associe le temps, quand elle appelle la pensée et veut amener à ce qu'elle saurait conquérir.
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Dès que les hommes se croient assez puissants pour cesser de craindre et de haïr, ils g-ouvernent avec succès, et fondent après avoir renversé. Les républicains disent que dans la première session du Corps législatif ils avaient pour but de réunir et de rassurer, et que leurs ennemis n'en ont été que plus violents contre eux. Il en existe deux causes. D'abord ils n'ont pas fait tout ce qui était juste et n'ont pas eux-mêmes posé la limite au delà de laquelle tout changement nouveau serait fatal à la République, et secondement, par leurs institutions, ils avaient marqué trop tôt le terme où le pouvoir sortirait de leurs mains, et les ennemis, se flattant de saisir le pouvoir à leur tour, ne cherchèrent point à s'accommoder avec la force, mais à la vaincre.
Il faut qu'un système nouveau guide aujourd'hui le parti gouvernant. Il a été violent et désintéressé, il faut qu'il soit ambitieux et modéré, que sous aucun prétexte, il ne se désaisisse du pouvoir, mais que, par degrés, il arrive à rallier à eux un assentiment national.
J'ai dit : le parti gouvernant. Ce n'est point tels ou tels individus qui, par une illégalité quelconque, doivent se proroger dans les places. Mais il ne faut pas que la puissance sorte du parti républicain. Les hommes nouveaux, les hommes anciens, pour y être agrégés, doivent en prendre le système, en recueillir les haines, en offrir les garanties, en partager les opinions. 11 faut que le parti républicain
admette les individus, mais ne transige point avec les partis. La République ne peut aller que par le parti républicain, et ce qui nous a perdu avant le 18 fructidor, c'est l'idée que des opinions résignées pouvaient soutenir une institution trop longtemps encore attaquée pour n'avoir pas besoin d'une grande énergie pour la soutenir. On peut dire avec raison que plusieurs hommes du parti républicain actuel se sont souillés de beaucoup de crimes. Mais ce sont des recrues, des remplaçants qu'il faut envoyer, mais non un nouveau parti qui, en sa qualité de parti, apporte avec lui ses haines, ses préventions, ses amours-propres et un besoin de renverser le parti républicain qui l'oblige, quelles que soient ses opinions, à se servir des royalistes et, par conséquent, à se plier à quelques-unes de leurs idées, à avoir besoin de leur estime politique. Les modérés sont, par rapport aux royalistes, comme les républicains aux terroristes. Quand la lutte s'engage, ils appellent les uns et les autres leurs alliés et sont obligés à des ménagements funestes pour tous les deux. J'ai la conviction que beaucoup d'hommes proscrits le 18 fructidor étaient de très véritables amis du système républicain, mais ils ont eu la faiblesse de ne pas se prononcer contre les royalistes, de ne pas faire scission poHtiquement avec eux et, de môme que les républicains se souillent en ménageant des scélérats, les modérés se sont perdus en n'attaquant jamais ni les journaux, ni les députés, ni les opinions arislocrates, La po-
pularité des salons égare les uns, comme la popularité des rues dénature les autres. Il faut donc que les modérés, comme parti, n'existent plus, que les uns rejoignent le parti aristocrate et les autres se rattachent au parti républicain, et que le gouvernement encourage les conversions mais ne les prévienne jamais ; qu'il soit bien répété, bien démontré qu'on ne sera jamais rien en France sans s'être montré républicain, mais républicain de la manière qui brouille avec les royalistes, et qu'on s'en remette, pour le nombre des candidats, pour l'acquisition des hommes éclairés, à ce besoin de puissance, à cette envie de faire effet, désir national en France.
Il est presque ridicule d'encourager un parti à ne pas se dessaisir du pouvoir. Cette recommandation est assez superflue. Mais il est vrai que les républicains, démocrates entre eux, ont poussé l'amour des formes populaires jusqu'au danger même de la République et, comme cependant ils veulent la maintenir à tout prix, ils l'ont sauvée par des secousses; dangereux et funeste remèdequi confond l'innocent et le coupable et cause plus de malheurs mille fois que l'action constante et sévère d'un gouvernement conservateur.
Il faut donc que le parti républicain, partons les moyens que je développerai dans le chapitre suivant, s'assure de ne jamais laisser entrer un autre parti dans l'Etat et défende les institutions par leurs fondateurs jusques à ce que les inslilu lions le leur
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rendent. Ce principe de circonstance une fois établi, c'est aux républicains à s'occuper de faire aimer la République. Quand les royalistes, quand tout autre parti môme que celui de la République, fait des lois de modération, de justice même, c'est une conquête des ennemis de la République. Quand ce sont les Républicains qui font (1) ces mêmes décrets, c'est une g-râce de la République, c'est des amis nouveaux qu'on lui acquiert, c'est une portion de la nation qu'on rend républicaine. La haine des adversaires s'apaise, sans que leur espérance renaisse, et les plus violents d'entre eux s'afflii^ent de tous les actes de justice des Républicains comme d'un sj^mptôme de durée pour la République. Les persécutions créent des rang-s parmi les persécutés. Il est assez égal d'être martyr ou tout puissant, c'est toujours une manière d'attirer à soi les reg-ards. Mais si vous ôtez à un parti et le malheur et le pouvoir, si la pitié ni l'espoir ne s'attachent à lui, vous le finissez complètement. Il n'a plus de ressort, il n'a plus de vie. Vous le livrez au ridicule, seul mortel destructeur des préjugés, et vainement on veut essayer le ridicule sur la véritable infortune; ses armes s'émoussent, elles tombent de la main qui voulait les lancer, et tous les spectateurs les repoussent par une indignation g-énéreuse. Mettez l'émulation au lieu de la crainte que toutes les prospérités soient le prix du républicanisme. Au lieu d'offrir sans cesse l'appareil
(1) Mm« de Staël a écrit par lapsus : feraient.
de toutes les peines, laissez le paradis, ôtez l'enfer. Il n'y a point d'éclat à tout ce qui est négatif, mais il y en a toujours à braver des dangers pour quelque cause que ce puisse être. Je dirais aux aristocrates : le g-ouvernement vous refuse également et les honneurs et les périls. Tant que vous conserverez vos préjugés, vous serez sujets d'un état libre, mais vous serez sujets. Quand vous aurez rompu avec vos préjugés, que vous aurez donné de véritables preuves de votre opinion républicaine, vous serez affranchis du sang, comme jadis les esclaves l'étaient de la servitude, vous deviendrez citoyens romains. Jusqu'à ce jour, vous serez de toutes les manières réduits à l'inutilité. Nulle persécution ne vous relèvera, nulle puissance ne vous sera laissée et, comme les anciens neiernaientles limbes où les âmes séjournaient avant l'existence, vous attendrez, sans crainte comme sans espoir, que la raison vous donne la vie.
Je le crois, ce système, plus grand, plus généreux, est encore beaucoup plus politique. Les réactions ne finiront point en France, tant qu'il existera dans son sein des persécutions et des malheurs. Les hommes ne croyant fini que ce qui est juste, n'envisagent le repos que dans la portion de bonheur que le gouvernement leur doit. Ils ne croient jamais à la perpétuité d'une existence intolérable, et cet espoir consolateur est lui -môme un moyen de réaliser ce qu'il souhaite ; ce mot : cela ne durera pas, est l'instinct du malheureux, et devient bientôt une
sorte d'opinion contagieuse qui inspire de l'insubordination aux gouvernés et de fausses mesures aux gouvernants. Stabilité, c'est justice; repos, c'est bonheur.
Le petit nombre de lois physiques, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui existent dans le monde moral ne peut jamais être renversé. L'injuste finit, comme la pierre tombe, par son propre poids. En cherchant, comme on le doit, des modèles parmi les anciens de plusieurs institutions républicaines, il serait bien utile aussi d'admettre cet esprit de grandeur qui domptait les ennemis de la République par d'autres moyens encore que la punition et la terreur.
Lorsque les Clazoméniens eurent insulté les éphores, ils firent publier par un héraut dans tout Lacédémone qu'il était permis aux Clazoméniens de se conduire honteusement, et les Clazoméniens n'osèrent plus se rencontrer.
Sans doute, en France, ces moyens seuls ne suffiraient pas, parce que les adversaires de la République ont en leur pouvoir une sorte d'opinion de parti qui les préserve de l'influence du blâme des Républicains; mais il est bien certain que le moment est venu d'ajouter une puissance morale à la force positive. Dans un pays tel que la France, on peut se blaser sur tout, môme sur la teneur, et si cet esprit gagnait universellement, on ne se révolterait pas, mais on n'obéirait pas, et la résistance passive désorganiserait et la République et l'esprit républicain.
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Il faut donc à présent penser pour administrer. Pendant longtemps, l'art de g-ouverner la République, c'était la science militaire ; mais aujourd'hui, il faut penser à l'opinion et, quoiqu'elle ne soit plus assez agissante en France pour renverser, savoir qu'elle l'est toujours assez pour empêcher d'établir, proléger le commerce, choisir des hommes éclairés, respecter ce qu'il reste de la dette publique, rendre leur patrie aux individus injustement inscrits sur la liste des émigrés, enfin profiter du moment de la toute puissance pour accorder tout ce qui ne compromet pas le salut de la République, ne laisser rien de justeà faire aux ennemis, afin que les ennemis ne se relèvent pas. On ne sait pas assez combien l'équité, dans l'époque de la force, est d'un effet étendu. Il y a tant de personnes qui sont disposées à se rallier à la puissance, tant qu'on soulage en leur permettant d'estimer ce qu'elles craignent, qu'il est pour les hommes au pouvoir des époques certaines pour captiver une opinion presque générale.
Mais quoi, me dira-t-on? Avant le 18 fructidor, le gouvernement n'avait -il pas montré la plus grande modération? Cela est vrai, mais il existait dans les places des deux pouvoirs un parti contraire qui s'attribuait l'honneur de cette modération, qui pensait la conquérir. Ainsi, loin que les actes de justice servissent à l'établissement de la République, ils lui nuisaient pour ainsi dire, en ayant l'air d'être un don du parti contraire. Maisle décret juste sera proposé, soutenu, exécuté par les Républicains
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dans le moment de leur plus grande force. Ce décretlà consolidera la République autant qu'il l'aurait ébranlée, s'il était arraché par ses adversaires.
Il est arrivé un grand mal à la République, c'est la prévention que les Républicains ont pris contre tous lesmots, contre toutes les idéesdontlesennemis de la République ont fait usage. Des hommes sensibles, frémissant des excès de l'infâme règne de la Terreur, ont détesté la liberté comme prétexte de tant de crimes, et les républicains ont pris une aversion singulière pour les expressions humaines et douces comme un des moyens dont l'aristocratie se sert pour dénigrer la République. Ces deux sentiments sont dépourvus de toute réflexion. C'est une confusion d'idées qui s'oppose à tout projet raisonnable.
Les Républicains ont bien tort de penser qu'ils doivent éviter avec soin tout ce que leurs adversaires leur ont conseillé. Habituellement, nos ennemis cherchent à nous aigrir contre les conseils qu'ils nous donnent, et la tactique de la haine est bien plus d'ôter l'honneur d'une bonne action en l'exigeant à l'avance, d'unir à de sages avis des expressions blessantes qui rendent les avis mêmes odieux, que de conseiller un mauvais parti.
D'ailleurs, qu'importe à ce qui doit être l'impartialité même, qu'importe à un gouvernement, quels ont été les organes de telle ou telle vérité? Il faut qu'il se recueille dans la nature des choses et que, décidé à terminer la Révolution, il montre le génie
qui fonde les constitutions après avoir été les conquérants de la nation sur laquelle ils l'établissent. Ce n'est pas assez (1) que le gouvernement soit bien pénétré de l'esprit qui termine les Révolutions, sans perdi'ele fruit de leurs victoires, il faut encore que la Constitution porte en elle-même des principes de durée, c'est-à-dire que les intérêts particuliers ne soient pas en opposition avec l'intérêt général, et que la Constitution ait pourvu de toutes les manières à la sûreté de la Constitution. Vainement, les uns haïront avec fureur les auteurs du 18 fructidor, les autres les exalteront avec enthousiasme. Ni l'un ni l'autre de ces sentiments ne sera juste. Le 18 fructidor, c'est le droit de dissoudre le parlement d'Angleterre, violemment exercé parce qu'il n'en existait pas un moyen légal, et qu'il y en avait une nécessité positive, et que l'instinct de la conservation individuelle et politique ne respecte jamais que les bornes qui protègent en même temps qu'elles retiennent. Il fallait donc, un homme d'un esprit remarquable l'a dit, et la raison l'a proclamé, il fallait donc tourner toute l'impulsion du 18 fructidor au changement de la Constitution. Tant qu'on ne verra jamais, dans une crise en France, que le moyen et la nécessité de punir tels eu tels hommes, les crises politiques ne seront jamais que des affaires de parti
(l)M'"ede Staël avait écrit d'abord : 2e partie. De la Constitution; puis elle a effacé et écrit î^éuni, et ce titre a été reporté plus loin un peu modifié : Des Constitutions violées.
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^ul coûteront beaucoup de sang- et de larmes, mais ne feront jamais qu'exciter beaucoup de passions, sans oITrir aux hommes ce qui seul peut les calmer, un état supportable et l'impossibilité d'en acquérir un meilleur.
Il faut qu'une pensée féconde en résultats utiles suive ou précède une bataille politique pour qu'elle change rien {sic) à la position respective des deux partis. Pour sauver la Constitution, il a fallu l'enfreindre. La Constitution est donc mauvaise. Un esprit superstitieux soutient quelquefois les plus détestables institutions. Il est bien prouvé que l'on n'a pas pour la Constitution ce ;çenre de fanatisme en France. La Constitution n'a donc ni garantie réelle, ni garantie imaginaire. Voyons donc ce qu'il faut y changer.
Des Constitutions violées (1).
La Constitution, fût-elle bonne, serait comme Louis XVI à son retour de Varennes. La France eût été au comble de la gloire si, à cette époque, on eût déclaré la République. On voulut faire régner un roi qu'aucune illusion n'entourait plus, et tous les maux résultèrent de cet impossible essai. Il en est de même de la Constitution aujourd'hui. Les Royalistes s'en étaient emparés. On l'a ramenée
(1) Ce sous-titre, introduit ici dans le texte de M"'' de Staël, me paraît être de la main de Benjamin Constant.
captive, pour la soustraire aux ennemis de la patrie. Le culte de cette Constitution est détruit, et c'est par la force même des pouvoirs qu'il faut défendre les premiers principes qui sont la base et de la République et de la Révolution : la représentation nationale et l'anéantissement de tout privilège héréditaire. Sieyès avait si bien prévu les défauts de la Constitution qu'il voulait prévenir par un jury constitutionnaire la lutte probable des deux pouvoirs. Mais, ce jury étant lui-même éligible et temporaire, eût été choisi d'après l'esprit dominant, et trois assemblées au lieu de deux se fussent réunies d'après l'impulsion du moment.
Mais je voudrais que les attributs de ce jury constitutionnaire fussent réunis à la puissance du Conseil des Anciens, parce qu'il serait à craindre qu'un corps dont on n'aurait besoin que pour décider les querelles entre les pouvoirs, et qui resterait pendant les intervalles constamment étranger à l'exercice du pouvoir, aux intérêts habituels des hommes, fût bientôt oublié et ne possédât pas cette considération qui se compose des lumières, de la fortune et surtout du crédit (1) ; [je voudrais] un corps où l'on prendrait les membres du Directoire et où ils retourneraient après avoir gouverné.
J'entends dire que c'est une institution aristocratique, composée des destructeurs et des envieux
(1) Cette page est couverte de surcharges. Il y a quelques difficultés à établir le texte véritable.
UE l'usage du pouvoir 121
irréconciliables de la véritai3le aristocratie. Voici ma réponse : La seule fois que les Royalistes ont pu se flatter de renverser la République (1), c'est lorsqu'ils se sont servis de tous les moyens de la démocratie, les élections, les journaux, les tribunes, les attaques au pouvoir exécutif, etc. Ils combattaient sans cesse avec des arg'uments indéfinis de liberté, de souveraineté du peuple. Ils avaient enfin découvert que la démocratie ne se détruit qu'avec les principes de la démocratie, lorsque le peuple n'a pas encore reçu la longue éducation de la liberté.
L'inverse de ce système doit être le guide des Républicains. Il faut qu'ils adoptent quelques-unes des idées de l'aristocratie pour établir solidement les institutions populaires. Les démocrates savent conquérir, les aristocrates conserver. Les démocrates, après leur triomphe, doivent étudier avec soin les moyens des aristocrates, pour adopter tous ceux qui ne sont pas préjugés mais calculs.
Pendant la vie des Révolutionnaires actuels, la République à tout prix sera maintenue, ne périra pas. Les événements de leur histoire les lient à son existence. Le vote de la mort du Roi est, à lui seul, un lien bien plus fort que toutes les institutions du monde ; mais cette sorte de garantie est toute révolutionnaire.
Elle répond qu'on se battra, qu'on triomphera,
(l)Une main étrangère, que je crois celle de Benj. Constant, a proposé ici une correction : ont pu se flatter de la victoire et de la conservation.
122 PREMIERE l'AUTIE
mais il n'y a dans cet état de choses rien de durable, rien enfin qui fonde la Republique. Enfin, les ennemis ne se trompent guère sur ce qui leur est contraire. Or l'institution que je propose serait odieuse aux aristocrates qui veulent faire triompher leur système. Elle ne plairait qu'à ceux dont le repos est le premier besoin (1).
[Ce qui] importe extrêmement c'est que le Directoire ne puisse pas destituer les administrateurs choisis par le peuple. Bornez leur nombre, si vous le voulez, restreignez leurs fonctions, augmentez les attributions du pouvoir exécutif, mais ne permettez pas au Directoire de casser les choix du peuple pour y substituer les siens. Accordez-lui, comme pour le Conseil des cinq, le droit de dissoudre les élections pour en convoquer de nouvelles; c'est en appeler du peuple au peuple même, mais c'est un outrage au système représentatif, que de casser et de remplacer par le Directoire un élu du peuple, à quelque fonction qu'il soit destiné.
Une idée généralement répandue mais non encore adoptée, c'est la gradualité des emplois. Elle est indispensable dans un état où l'on veut substituer l'aristocratie naturelle à l'aristocratie factice. Les trois degrés d'administrateur de départements, de député aux Cinq Cents et de membre du Conseil des Anciens doivent être nécessairement parcourus
(1) Mme de Staël a mis ici : réunir partout. Cependant le folio 143 ne suit pas complètement le folio 144. L'auteur n'a pas fait la soudure. Nous suppléons deux mot»
DE l'usage du polvoik 423
avant d'arriver au Directoire exécutif. Le véritable mérite seul obtiendra cette suite d'élections. Les diverses lumières nécessaires pour gouverner seront acquises dans ces différents emplois. Les places d'administratcurqui pouvaient ètredélaissécs seront remplies par les hommes les plus distingués de la nation ; ils resteront dans leurs départements au lieu de se réunir tous à Paris. Enfin, la considération étant toujours le résultat des comparaisons et des degrés, la hiérarchie de pouvoir vous donnera tous les avantages et aucun des inconvénients des distinctions arbitraires de la naissance et du rang.
C'est dans l'ordre judiciaire qu'il importe surtout de maintenir la plus grande indépendance et des fonctions et du pouvoir suprême.
Depuis la Révolution en France, les tribunaux, les jugements, les juges, rien n'a été libre. Les divers partis se sont tour à tour emparés des formes, de l'esprit, des instruments de la loi. 11 aurait fallu le courage des guerriers les plus intrépides pour prononcer un arrêt selon sa conscience. Tel est même l'affreux empire des troubles civils, que le courage qui fait braver la mort à la guerre ne suffit pas encore pour conserver l'indépendance de son opinion dans l'intérieur et, de même qu'il est destructif de toute liberté politique de porter la contrainte dans les élections, les injustices légales, les assassinats judiciaires portent à l'équité une sorte d'atteinte, plus funeste mille fois à l'esprit public d'une nation que les actes du despotisme qui
s'avoue lui-même et ne cherche point à dénaturer des principes dont il se déclare l'ennemi. Puisque l'ordre judiciaire a toujours été l'instrument des diverses factions qui ont déchiré la France depuis la Révolution, il a donc été toujours mal organisé.
Aucune institution, me dira-l-on, n'est assez forte pour lutter contre un mouvement révolutionnaire. Ce sont les mauvaises institutions qui font naître et prolongent les mouvements révolutionnaires et, comme je le développerai plus bas, il y a tel degré de perfection dans une institution qui arrête tout mouvement révolutionnaire.
L'ordre judiciaire, dont la sagesse et l'indépendance est le principal objet de la liberté, a besoin de très grandes réformes. Dans la constitution actuelle, il faut affranchir les juges du pouvoir populaire et du pouvoir exécutif. Par l'heureuse institution des jurés vous donnez une part suffisante d'élection aux tribunaux. Il faudrait que les juges principaux en matière criminelle, nommés peut-être par le Directoire, fussent juges à vie, que les premiers membres du tribunal de cassation siégeassent dans la Chambre permanente, et que ce fût cette chambre qui jugeât les crimes de haute trahison et de forfaiture pour tous les fonctionnaires de la République.
Pourquoi établir une haute cour à Vendôme, qui n'a point les connaissances relatives au délit qui lui est soumis et qui, ne participant aux affaires, ne jouant un rôle que par le jugement qu'elle doit
DE l'usage du pouvoir 125
prononcer, en fait un moyen d'ambition pour ses membres, tandis que des iiommes charités d'autres fonctions, ayant atteint le but de leur ambition, ne peuvent avoir qu'un désir, c'est que celte grande action de leur vie soit assez équitable, pour ne point porter atteinte ni à leur réputation, ni à leur existence.
Mais n'est-il pas à craindre aussi, dira-t-on, qu'étant collègues, des membres du Directoire exécutif, si c'était eux qui fussent accusés de haute trahison, ils ne les absolvassent ? Dans les Républiques, il n'y a qu'une chose à craindre, c'est qu'on ne cherche à perdre injustement les hommes puissants, non à les sauver, quand ils sont coupables; telle est la nature jalouse des gouvernements républicains que, dans les temps calmes, il faut songer à préserver les premiers magistrats de la République, alors qu'ils sont innocents, au lieu de craindre qu'on ne les absolve, alors qu'ils seraient coupables. D'ailleurs, il faut établir pour le Directoire une inviolabilité absolue, excepté dans le cas de rébellion, dont les circonstances doivent être prévues à l'avance, comme elles l'étaient pour le roi dans la Constitution de 1791.
Il faut que la responsabilité soit pour les ministres, mais qu'il s'établisse, même pour eux, une sorte d'usage qui fasse loi, c'est qu'ils donnent leur démission lorsqu'ils auront perdu manifestement la confiance du Corps législatif. En partageant' entre une Haute cour nationale, un jury constitu-
426 PKEMIÈKE PAÎ\TIE
tionnaire, deux chambres, un directoire, des administrations, des juges indépendants, toutes les parties du pouvoir public, loin d'assurer la liberté, on crée un plus grand nombre de passions rivales qui, toutes, veulent se faire remarquer et dominer par le trouble, ne trouvant pas leur part légale suffisante. Entre la concentration qui amène le despotisme, et la subdivision qui fait sortir de terre des factions toutes armées, il y a une combinaison raisonnable qui produit la véritable liberté politique. De même que pour les institutions, il ne faut ni trop resserrer, ni trop étendre, il ne faut point repousser également et ces préjugés honteux qui exigent telle ou telle distinction pour arriver aux emplois, et ces lois prohibitives qui défendent au peuple de réélire députés ceux à qui il a donné deux fois de suite sa confiance.
On a eu raison d'empêcher qu'un Directeur ne pût être réélu immédiatement après sa sortie du Directoire. C'est une place qui donne trop de movens d'influence, qui excite trop l'ambition pour qu'il ne fût pas nécessaire de mettre une borne à l'intérêt personnel de ceux qui l'occupent. Mais il n'y a rien à la fois qui soit plus contraire à la liberté du peuple, et plus favorable aux démagogues qui veulent l'agiter, que cette loi qui interdit la réélection. D'abord, tous les hommes nouveaux veulent détruire l'ouvrage de leurs prédécesseurs, et quoique ; l'élection par tiers remédie certainement à cet inconvénient, cependant il subsiste encore; et d'ail-
Dt; L'u.S,V(iK DU l'OL'Voni 127
leui's les lioinines expcriniciilé.s dans les affaires ne sont jamais assez nombreux pour qu'on puisse se priver, dans une époque quelconcjue, de ceux qui ont obtenu la confiance générale. Ces talents nouveaux arriveront, n'en doutons pas; la tendance du peuple est à les accueillir et à se débouter de ceux qu'il a longtenq)s estimés. Pourquoi lui donner, à cet égard, aucune contrainte, et par quel principe peut-on s'en croire le droit ? Quel avantag'e pourrait porter à se permettre de violer le principe sacré de la liberté des élections?
Vous créerez, me dira-t-on, un nouveau genre d'aristocratie.
Aristocratie ne veut-il pas dire le gouvernement des meilleurs ? Et qu'est-ce qu'un g-ouvernement représentatif, si ce n'est le gouvernement du petit nombre et le pouvoir remis entre les mains des plus éclairés, des plus vertueux, des plus braves, tandis qu'on s'en remet ailleurs à la naissance du droit qu'on ne devait confier qu'au mérite personnel ?
Ce n'est pas, me dira-ton, entre les meilleurs, mais entre les plus riches que vous concentrerez le pouvoir. Dans toute société où la propriété existe, au petit nombre près des hommes à g-rands talents qui se créent leur destinée, les propriétaires influeront, et doivent influer, ou nécessairement la propriété sera détruite. Je ne suis point d'avis d'exiger, comme en Angleterre, une condition de propriété pour èlre député de la seconde Chambre, parce que
les deux degrés d'élection établis en France conduisent au même résultat, sans articuler une distinction qui pourrait préparer la guerre entre les non-propriétaires, et sans exclure les hommes de talent que porterait l'opinion publique.
Vous consentez donc, me dira-ton, à voir le pouvoir concentré entre les mains des propriétaires? — Je ne connais que ce moyen de conserver la propriété.
Mais il faut alors que les Républicains deviennent riches, et les riches, républicains. Or, la chambre permanente que je propose atteint ce double but. Elle donne, à sa fondation, de grandes propriétés aux républicains, et comme les républicains riches protégeront la propriété, elle fait aimer la République aux propriétaires car, excepté le petit nombre de nobles émigrés que dominaient avant tout les préjugés de la naissance, tel est l'avantage de la propriété, dans l'ordre social, que ceux qui la possèdent sont dominés par son intérêt et conduits tous en général par le même esprit.
Par une conséquence du même principe de la liberté parfaite des élections, je n'admettrais point ni les conditions d'âge, ni celle d'être marié. Passé l'époque de la majorité, la nature n'a point fixé d'âge aux facultés intellectuelles, et de plus, en France, les amis des idées nouvelles, les guerriers fameux par leurs exploits étant, pour la plupart, dans la jeunesse, il ne faut pas se priver de leur appui dans la carrière civile. Buonapartc n'aurait-
il pas fait repentir d'avoir fixé un âge aux exploits immortels, et quel républicain n'aurait pas regretté que l'intrépide et généreux Barras n'eût pas atteint 40 années?
Quant au mariage, celte condition, loin d'amener les bonnes mœurs, aurait le détestable effet de donner, comme dans l'ancien régime, un motif d'ambition à cette union, et c'est la prospérité de l'Elat, bien plutôt que 2o0 places de députés aux Anciens, qui encouragera au mariage.
Enfin, on ne saurait trop le répéter, il ne faut imposer aucune condition au choix, et loin de craindre que les mêmes hommes reviennent dans les places, il faudra se féliciter quand le peuple sera assez sage pour renommer les hommes qui ont mérité sa confiance. Je crains les arrivants dont il faut faire la fortune en amour-propre. Il n'y a rien de si cher pour une nation que la réputation nouvelle des nouveaux orateurs, et même dans 30 millions d'hommes, il n'y a pas beaucoup plus de 750 individus parfaitement propres à bien gouverner une nation.
Sans doute, il ne faut pas obliger le peuple à choisir toujours les mêmes hommes, mais il faut encore moins l'obliger à changer. On croit, par ces lois de prohibition élective, empêcher les cabales, et l'on, ne fait qu'amener des secousses illégales, pour renverser un obstacle importun aux individus et nuisible à l'intérêt général.
Il importe que les magistrats suprêmes ne puis-
sentpas être réélus immédiatement après une sortie de place. II y a dans le pouvoir exécutif tant de moyens d'influencer, une telle puissance est l'objet d'une ambition si vive qu'elle peut exig-er des précautions et des lois particulières. Mais pour l'élection directe du peuple, mais pour le choix de son représentant, il faut une liberté complète, absolue, que tout tende à la maintenir et que le caractère de député prenne, de la liberté même de son élection, une inviolabilité plus sacrée.
Il est encore une question importante, c'est l'initiative du Directoire. En lui donnant le veto sus- Densif sur les lois, cette initiative serait moins nécessaire et il y a sûrement des inconvénients à ne pouvoir délibérer, comme on l'a proposé en Suisse, sur les finances, la paix et la guerre que d'après l'initiative du Directoire. Il s'en suivrait que le Directoire ne serait tenu à aucun compte en matière de finances et qu'il pourrait continuer la guerre indéfiniment, sans que jamais les représentants du peuple pussent demander d'y mettre un terme. Un tel état de choses donnerait moins de liberté que les discussions de la Chambre des communes d'Angleterre. Il me semble qu'on éviterait tous les inconvénients de donner ou de ne pas donner l'initiative au Directoire, en lui permettant de choisir ses ministres parmi les députés. Ils discuteraient alors dans le sein même du Conseil (1) les décrets néces-
(1) Une main étrangère celle de B. Constant croyons-
DE l'usage du pouvoir d31
saircs à radminislralion. Ils y porteraient des connaissances que peut seul donner l'exercice du gou vernement.
Ils seraient beaucoup plus facilement attaqués quand ils seraient coupables, car il ne serait pas, comme aujourd'hui, nécessaire de les dénoncer, il suffirait de leur répondre. Ils se disculperaient plus aisément s'ils étaient innocents, puisque, chaque jour, ils pourraient expliquer et motiver leur conduite. Mêlant ensemble les individus, sans cesser de distinguer les pouvoirs, vous auriez un ensemble de gouvernement toujours d'accord au lieu d'avoir créé deux camps sous les armes.
Mais, me dira-t-on, aucune de ces idées ne sont nouvelles. En Amérique, en Angleterre, plusieurs sont exécutées. Et qui donc peut nous condamner à ce qu'on veut appeler des idées nouvelles? Il ne faut exécuter une pensée en matière de gouver nement que longtemps après que les écrivains l'ont découverte et livrée à la discussion générale.
L'égalité politique est une vérité éternelle que la force de la Révolution française a fait triompher; mais c'est pour l'établir à jamais dans l'univers qu'il faut l'unir aux principes de gouvernement que l'expérience a consacrés. Nous ne voulons pas, par orgueil national, par amour des sciences et des arts, d£ la liberté fédéralive d'Amérique. Nous ne
nous, a mis en marge : De la présence des ministres dans les assemblées.
4o2 PUEMIÈUE PARTIE
voulons pas, par raison et par philosophie, de la royauté, ni de la pairie, ni de l'inégale représenlalion d'Angleterre. Mais, par quel principe, par quelle superstition, serions-nous liés à croire que, sur la base de la non-hérédité et de la représentation et de la division du pouvoir exécutif, il n'existe pas vingt combinaisons meilleures que celle qu'il a fallu violer tant de fois? Et lorsque nous voyons des gouvernements abusifs avoir duré si longtemps, seulement par la sage organisation de quelques branches de l'administration, pourquoi ne pas emprunter dans la pratique les principes de stabilité pour fonder la plus parfaite théorie ?
Je prévois une objection générale. Ce n'est point aux défauts de la Constitution qu'il faut attribuer les troubles continuels de la France, c'est aux mouvements inséparables d'une révolution. Il y a tout à fait pétition de principes dans cet argument. Ce sont les défauts de la Constitution qui perpétuent la Révolution, et la Révolution, à son tour, renverse la Constitution. Je vais m'expliquer.
Quand une révolution a pour objet de donner le trône à tel ou tel homme, elle ne cesse que quand il se rencontre dans la succession des monarques un génie assez éminent pour concilier ou dominer tous les partis. Lorsqu'une révolution a pour but le renversement d'une domination étrangère, les succès militaires la terminent, mais lorsque c'est pour établir une Constitution qu'une nation se soulève, la révolution ne finit qu'au moment où cette Gonsti-
lution est assez parfaite pour que l'autorité puisse se défendre, la nation se reposer.
Tous les g-ouverncments libres n'ont jamais été troublés que parle défaut de leurs institutions. Les guerres intestines qui ont déchiré la République romaine venaient de l'humiliante distinction des patriciens et des plébéiens, les malheurs d'Athènes sont nés de l'influence sans contrepoids des généraux, des orateurs, des grands hommes, des ambitieux enfin sur le peuple assemblé dans la place publique. La destruction de la Pologne a été causée par la faiblesse de son pouvoir exécutif; enfin, tous les exemples prouveraient que l'histoire d'un pays qui se gouverne par des institutions, et non par la volonté d'un despote, dépend entièrement de la nature et de la combinaison de ses institutions.
Les effets des passions des hommes, je l'ai dit ailleurs, peuvent être calculés comme les résultats de leur raison. Toutes les fois qu'il s'agit d'un très grand nombre, on sait ce que l'intérêt, ce que la jalousie, ce que l'ambition, ce que la vengeance doivent produiredans telles circonstances, au milieu d'un nombre d'hommes assez grand pour que la règle commune l'emporte sur l'exception, et ces connaissances préalables établies, il faut trouver le gouyernement qui dirige l'intérêt des gouvernements vers la conservation de l'Etat et de la Constitution, la jalousie des gouvernés vers l'espérance et l'émulation des places, qui ôte à l'ambitieux tout
espoir de se signaler par une roule inégale et donne à l'autorité publique assez de force et de durée pour contenir, par les moyens constitutionnels, tous les genres de regrets ou de ressentiment.
Les législateurs de presque tous les peuples avaient une difficulté de plus à vaincre. Il fallait qu'ils composassent avec des préjugés quelconques, qu'ils amalgamassent une idée fausse avec les moyens et les principes naturels qui fondent la liberté. Ici, c'était l'esclavage, ailleurs, la puissance législative des prêtres ; ailleurs, l'hérédité des rois ou des nobles ; presque partout, même de nos jours, le temps avait amené quelques usages, quelques lois qui étaient l'objet d'une superstition politique. En France, aucun obstacle n'empêche de résoudre le problème du meilleur ordre social pour une association de 30 millions d'hommes. Tous les mouvements révolutionnaires, dans quelque sens qu'ils soient, attestent l'impéritie des institutions, et les hommes qui bouleversent sont, pour ainsi dire, moins coupables que ceux qui ne veulent soutenir ce qui entretient l'espoir des factieux. Je le répète (i) partout où un 18 fructidor a été nécessaire ou possible, la Constitution était mauvaise, et quand, par un enchaînement que je crois contradictoire, le 18 fructidor aurait pu exister dans une bonne Constitution, il en aurait détruit la puissance sur l'esprit des peuples. L'Assemblée Constituante aurait
(1) En note : Des Constitutions violées.
DE l'usage du pouvoir ioO
fait le bonheur de la France, si elle avait décrété la République, à l'époque où le roi partit pour Varcnnes. Elle commit une faute immense en replaçant sur le trône un homme qui n'avait plus le prestig'e nécessaire pour relouer. Les autorités actuelles, par le même sentiment, la crainte de nouvelles secousses, feraient une faute pareille, si elles ne renouvelaient pas, par des chang-ements nécessaires et importants, la Constitution actuelle. Un roi, dans l'ordre monarchique, était entièrement défait dans l'esprit de ses peuples, alors qu'on l'avait soumis à de certaines formes légales avilissantes pour sa nature de roi. Une constitution, dans l'ordre républicain, a perdu ce qui la rend respectable dans l'opinion, alors qu'on a violé sa légalité.
En effet, on sait que le Directoire n'a pas, constitutionnellement, assez de prérogatives pour mettre une borne aux entreprises des factieux qui s'empareraient des deux Conseils, et l'on sait que les représentants du peuple peuvent être déportés sans jugement. Comment, sans revivifier et raffermir par des institutions nouvelles le système représentatif de la France, comment pourraitil arriver que l'on soit tranquille sur la puissance suffisante et constitutionnelle du Directoire, ou confiant dans l'indépendance ou la dignité des députés ?
Quel attentat, medira-t-on ! Vous voulez réformer la Constitution avant l'époque de la révision ! —
d36 PREMIÈRE PARTIE
Non, assurément. Ajournez à l'époque qu'il vous plaira la fin de la g'uerre extérieure et intérieure, cela dépend de votre patience. Mais, si l'on n'avait pas décrété et 367 articles tous également constitutionnels, et des formes de révision singulièrement résignées pour une nation comme la nôtre, si on ne l'avait pas décrété, je penserais qu'il y a trois ou quatre principes au plus qui constituent un système politique, qui en sont tellement la base qu'il faut une révolution pour les changer. Ces principes qui sont et l'égalité politique, et la garantie des formes judiciaires, et le droit de représentation, et la division du pouvoir exécutif, et la Constitution de la 2* Chambre, il ne faudrait, selon moi, marquer aucune époque où l'on eût la faculté légale de les changer. Ce serait fixer le temps des irruptions du Vésuve; ce serait, à certains égards, supposer le doute sur des vérités évidentes. Mais, pour tout autre article de la Constitution ou, pour mieux dire, pour toute autre loi, le concours des trois autorités me paraîtrait dans tous les temps compétent pour décider une réforme.
Parquelle dénomination départi, de conspiration, va-t-on appeler les opinions que je viens d'indiquer et que d'autres, plus habiles, sauraient bien mieux développer ? Quinze jours avant le 10 août, on déclara traître à la patrie quiconque voudrait ou la République ou les deux Chambres. Des milliers de républicains véritables ont péri par l'accusation de fédéralisme. D'autres ont été proscrits comme par-
DE L USAGE DU POUVOia 137
lisans de la Constitution de 1793, opinion qui, séparée des actions malhonnêtes, n'était pas plus coupable que toutes les autres.
Quand (1) cessera-t-on de porter dans les discussions politiques cette intolérance religieuse mille fois plus redoutable que l'ancien fanatisme? Lorsque jadis on déclarait criminel quiconque ne croyait pas à telle ou telle explication de la grâce ou de la Trinité, beaucoup d'hommes, désintéressés de ces questions oiseuses, pouvaient vivre en paix dans leur famille et dansleurs relations domestiques. INIais lorsque vous transportez le despotisme de la foi dans les discussions politiques qui touchent aux intérêts de tous les hommes, dans les opinions qui, sujettes à l'empire des circonstances, deviennent un crime aujourd'hui, tandis que hier elles étaient commandées, je ne sais quel est l'asile assez obscur, le nom ignoré, les facultés immobiles qui peuvent mettre à l'abri de l'inquisition révolutionnaire.
Pour moi, qui n'ai rien à craindre ni à espérer dans la carrière politique, j'ai pensé que cette indépendance me faisait une loi d'exprimer les opinions que je crois utiles.
Quiconque ne veut ni royauté, ni hérédité, quiconque admet pour base de toute constitution l'égalité politique et la représentation nationale est républicain français, républicain selon la Révolution
(1) La même main amie a écrit ici ; De 1 intolérance politique.
de France et, sans examiner ici le degré de tolérance qu'on doit à toute autre opinion, même alors qu'elle ne se fait point connaître par des actions répréhensibîes, j'avertis que je ne demande pas pour cet écrit la tolérance. Je le crois profondément républicain, digne à ce titre de la discussion et non de l'indulgence. Certes, si la Constitution, telle qu'elle est, rendait la nation heureuse et paisible, si même il y avait une borne à ses défauts par l'observance de ses règles, je ne croirais point qu'il fallût sacrifier un présent tolérant aux craintes de l'avenir. Jlaisje le demande à tous les républicains d'opinion et de caractère : est-ce par une Constitution que nous sommes gouvernés en France? Un Directoire puissant, audacieux, maintient, au dehors comme au dedans, la force de l'empire. Un parti républicain, soit dans les Conseils, soit dans les autorités, oppose une résistance impétueuse au triomphe d'une faction contraire : c'est tout ce qu'il faut pour une armée, dans un camp, la veille ou le lendemain d^une bataille, d'un incendie, d'une dévastation militaire. Mais qu'y a-t-il, dans cet Etat, de libre, de légal, de prospère pour la nation? C'est de la république en ceci seulement qu'on ne veut pas dt la royauté et que la volonté ferme des combattants est d'établir un jour ce gO'Uvernement sur le champ de bataille.
Mais ce jour n'est point arrivé, mais ce jour n'arrivera que par la force des institutions, et, tant que l'on se permettra des mesures révolutionnaires^
DE l'usage dj pouvoir J39
la Révolution durera. On croirait voir deux arnires combattant toujours parce qu'aucune des deux i>c veut cesser la première. La Révolution dure parce que la Constitution n'est pas observée, parce qu'on a peur de la Révolution. C'est à la raison à commencer, mais sans rien craindre, car une constitution sagement et fortement organisée est toujours pluspuissantequeles mouvements révolutionnaires. Dans tous les pays du monde et soris tous les gouvernements, il y a presque toujours une disposition aux factions, égale à celle qui existe maintenant en France, mais elle est contenue par les bornes légales et constitutionnelles, et l'on serait partout, toujours en révolution, si chaque obstacle, chaque trouble partiel faisait recourir aux mesures révolutionnaires au lieu de combiner efficacement la proportion de la force publique et de la liberté particulière.
Il y a des motifs d'émulation à ce travail, en France, s'il existe des hommes qui souhaitent la liberté, l'égalité, le bonheur et la vertu.
La liberté ? Quelle est celle dont on jouit, soit dans ses propriétés, soit dans sa pensée, soit dans ses droits politiques en France? La Constitution déclare qu'au bout de trois jours tout homme arrêté doit être interrogé par ses juges naturels, et, d'un bout de la France à l'autre, il languit dans les prisons des hommes que les ministres y ont fait jeter, que personne n'ose défendre parce que leur appui serait arrêté à son tour et que, dans ces temps de malheur universel, l'inutilité du courage
en afTaiblit îe ressort. A quelle autorité peut-on se plaindre contre les abus du pouvoir des agents du Directoire? Les Conseils défendraient un patriote exagéré, ils secourraient peut-être quiconque serait publiquement connu pour être de leur parti, mais les noms obscurs qu'une calomnie seule a fait connaître, mais les hommes accusés et, certes, loin d'être convaincus d'une opinion contraire à l'opinion dominante tel jour, quel recours, quel appui peuvent-ils trouver en France? Injustement dépouillés, injustement emprisonnés, injustement condamnés, quelle loi les protégerait puisque les lois ne sont que des armes entre les mains des hommes de parti? Puisqu'il suffit d'un raisonnement sophistique pour lier ensemble les idées les plus fausses, interpréter, combattre, oppresser, falsifier, tout n'eslil pas l'ouvrage des paroles ? Quand la conscience n'inspire aucune vérité, quand le courage ne repousse aucun mensonge, de quel usage en effet serait le courage d'un homme ? Il élèverait sa voix pour défendre un malheureux injustement persécuté? Des huées le couvriraient, des journaux libelliques interpréteraient ses intentions. Si la nature l'avait doué d'un talent supérieur, une punition illégale le soustrairait d'abord à la société. S'il n'avait qu'une âme pure, la force ne dédaignerait pas de l'accabler du ridicule, elle détacherait de lui jusqu'à l'ombre de l'intérêt pubHc et, comme si elle avait encore quelque chose à craindre de cet intérêt, l'infortuné serait une nuit enveloppé dans
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quelque conspiration, alors qu'une lon^^ue calomnie aurait préparé les esprits non à le mésestimer, mais à s'attentire tellement à sa perte que Fimpression en fût d'avance efTacée.
Quelle puissance n'ont pas des gouvernants, lorsque la liberté de la presse est suspendue et que, cependant l'on imprime chaque jour? Dans les gouvernements despotiques, on ne permet point la liberté de la presse, mais tout se tait également, gouvernants et gouvernés. L'opinion reste en ellemême. Mais, en France, tous les journaux argumentent, inventent, calomnient dans unseul sens comme cela est permis pour tous dans les pays libres. Tel homme faisant, comme représentant du peuple, un journal inviolable, est le directeur de l'esprit public de France. Les enfants, les vieillards, les paysans, les hommes éloignés des affaires, les étrangers, tous puisent des opinions dans un tel journal. Il discute comme s'il était question de convaincre. Il se fâche comme s'il y avait une opposition. Il injurie comme si l'on était libre de lui répondre, enfin il singe la liberté et ressemble tout à fait à Polichinelle qui fait les gestes des paroles que prononce son maître. Certes, s'il ne s'agissait dans tous ces écrits que de l'opinion de leurs auteurs, qui ne saurait pas les mépriser? Mais ces plaisanteries, indécentes précèdent des persécutions barbares, mais ces calomnies absurdes préparent à des condamnations illégales, et tous ces faiseurs de gros mensonges exécutent la danse des sauvages
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autour du malheureux qu'ils vont dévorer. Est-il besoin de dire que, dans un pays où les propriétés, la vie et la pensée ne sont pas libres, on est aussi privé de ses droits politiques ? Cette garantie de la liberté civile n'en est jamais séparée.
Y a-t-il rien, en effet, je l'ai déjà prouvé, de plus dérisoire que les élections en France ? Tous les jours on invente une nouvelle exclusion soit pour voler, soit pour être élu. Bientôt, il sera plus simple de nommer une liste de ceux à qui l'on accorde nominativement le droit politique. Ce sera plus court que de décréter chaque jour, par forme d'idée générale, l'exclusion d'un nouvel ordre de personnes.
Voulez-vous donc, me dira-t-on, renverser les élections qui ont précédé le 18 fructidor? — Non, mais je veux qu'un corps permanent de républicains prononcés, dans lequel on choisisse toujours les membres du pouvoir exécutif, réponde de la République et que le corps nalional soit élu par la nation. Je veux que, dans un gouvernement représentatif, il y ait des élections libres, et je ne connais que ce moyen d'associer la nation à la République.
L'égalité n'existe pas plusen France que la liberté. Il y a deux classes parfaitement distinctes [formées] l'une des patriotes très aulhentiquement connus, l'autre du reste de la nation. Pour les premiers, il existe une sorte de liberté conquise et momentanée que toute division entre eux peut détruire. Pour le reste de la nation, composé d'inconnus ou de
soupçonnés ou d'hommes qui peuvent avoir des ennemis personnels, sans être pour cela moins bons répulDlicains, leur sort dépend de quiconque sait les attaquer en les accusant de royalisme. Il y a là une liste d'émigrés sur laquelle on peut inscrire tous les jours quiconque l'on veut perdre, une classe de prêtres pour laquelle il est reconnu qu'il n'existe point de tribunal, enfin des dénonciations en blanc comme clichien (1), royaliste, fédéraliste, terroriste même, suivant les moments dans lesquels un agent quelconque du gouvernement peut inscrire le nom qui le blesse et faire proscrire à son gré, soit dans sa fortune, soit dans sa liberté, soit dans sa vie, le Français sans défense qu'il lui convient de dépouiller, d'enchaîner ou de déporter.
N'importe, me dira-t-on, c'est pour les Républicains seuls que pendant longtemps encore la liberté doit exister. Mais à quel signe reconnaîtrez-vous qu'un homme est républicain ? Tout homme inconnu reçoit, du hasard ou de l'inimitié, la dénomination de son opinion. Telle relation, tel système, tel sentiment, telle vertu peut rendre suspect injustement. Les Républicains se divisent et s'injurient entre eux. Ainsi donc ce qu'on appellerait l'égalité, c'est la tyrannie de la faction dominante sur la nation entière, et cet état ne serait pas même paisible ,comme les tyrannies, parce que, pour tyranniser avec les principes de liberté et d'égalité, il
^J) Thiers écrit clichyien.
faut inventer beaucoup plus de persécutions, beaucoup plus de fraudes que pour gouverner tout simplement, militairement oudespotiquement. Il ne suffit pas de perdre un innocent, il faut le calomnier dans tous les esprits. Il ne suffit pas de donner le commandement à ceux que le peuple repousse, il faut l'obliger à les choisir; il ne suffit pas d'interdire la liberté de la presse, il faut avoir vingt journaux qui dépravent tous les jours l'opinion et enflamment les haines. Il ne suffit pas de défendre la liberté des opinions dans l'assemblée, il faut faire jouer une sorte d'opposition qui donne l'air d'un obstacle et permette les excès du triomphe. Il ne suffit pas de se passer du vœu national, il faut faire venir des adresses de la minorité qui s'appellent l'opinion de la majorité. Enfin, il y a une telle différence entre les principes de cette Révolution et ses moyens que, pour les raccorder ensemble, il faut torturer la nation beaucoup plus que ne le ferait un despotisme sans but et sans cause que l'intérêt personnel du despote, et ccmrne il est très vrai que, dans les têtes mal organ'sc'e; de beaucoup de républicains, il y a un véritable amour de la liberté, à côté de l'approbation des lois le 5 plus despotiques, ils ne peuvent s'accorder, ils se divisent entre eux de par les principes de la liberté. xVlors même qu'ils gouvernent la nation avec les formes de la tyrannie, la situation actuelle des affaires opprime la masse de la nation, sans assurer ni repos, ni puissance véritable aux gouvernants. Les gouvernants sont dé-
chirés entre eux par toutes les factions des pays anarchiquement libres, les gouvernés sont accablés par tous les malheurs des peuples despoliquenient opprimés.
Dans cet Etat, qui est heureux? Personne en France. Je ne crois pas qu'il y ait un homme, obscur ou puissant, qui fasse un projet pour l'année suivante, qui ne cherche à réaliser de quelque manière une fortune indépendante, qui ne rompît avec plaisir avec tous ses souvenirs et ne changeât tout à l'heure son sort, son nom, son existence, contre celle d'un habitant paisible de l'Amérique. Ni gouvernants, ni gouvernés ne sont heureux, sans compter même les victimes, les classes proscrites, les hommes injustement emprisonnés, et ce petit nombre d'êtres poursuivis par un sentiment que tant de malheurs rendent passionné, poursuivis par la pitié qui dévore, quand il ne reste aucun moyen de servir l'infortune, quand il faut voir souffrir la vieillesse, la jeunesse, les innocents, les hommes trop punis pour des erreurs, tant d'êtres enfin semblables à soi, sans pouvoir leur porter des secours, sans trouver l'accent de voix, l'image, la réflexion qui pourrait émouvoir les persécuteurs. Une âme délicate se croit presque complice du malheur dont elle a pu se distraire, se reproche de jouir encore de la présence de ses amis, des arts, du beau ciel, des délices de la nature de France, à côté de tant de douleurs dont un hasard iuespéié l'a jusqu'à ce jour préservée. Il
n'existe donc pas encore de constitution enFrance, puisque ni la liberté, ni l'ég-alité, ni le bonheur n'y sont point encore établis.
.11 est donc permis, il est donc ordonné d'étudier quelles sont les institutions qui pourraient amener l'établissement des principes de la Révolution française. Et que serait-ce, si je parlais de vertus! Je n'attribuerai point à la dépravation du cœur tous les actes condamnables dont chaque jour la France est souillée et, dans l'un des chapitres qui vasuivre, je chercherai la cause des faux raisonnements des hommes sur ce qui constitue le patriotisme. Par une suite du système que j'ai souvent développé, je crois que, dans tous les pays, dans tous les temps, un grand nombre d'hommes offrent au moral comme au physique, la même quantité d'exceptions malheureuses. Quand donc, dans une époque, les fautes et les crimes paraissent se multiplier fort au delà de la proportion ancienne, il faut en chercher la cause ou dans les institutions qui placent tous les intérêts personnels dans une agitation, dans une contraction anti-sociale ou dans les faux raisonnements du fanatisme. La scélératesse est l'égoïsme porté à son dernier terme; le fanatique au contraire, se sacrifiant lui-même à son opinion, peut avoir le sentiment intime, l'organisation naturelle de la vertu, alors même qu'il se rend le plus coupable.
Godwin (1), dans un excellent ouvrage sur la
(1) Mme de Staël écrit Goodwin MaisBenj. Constant qui
DE l'usage du pouvoir 447
justice politique où sont développés les principes les plus [sages] et les plus philosophiques des droits de l'homme, a dit que les autorités de la société ne sont que le pouvoir exécutif de la morale, qu'elle est le premier et le seul pouvoir législateur, et que les fonctions de la société se bornent uniquement à l'interprétation et à l'application de ses lois. Cette belle idée qui place les pouvoirs publics entre la nation et la morale, qui fait du peuple l'électeur des hommes en place, mais delà morale leur guide, qui substitue à ce mot de la volonté du peuple, à ce mobile factieux que chacun fait servir chaque jour à sa passion momentanée, la volonté permanente d'une nation, c'est-à-dire son intérêt, c'est-àdire la vertu, cette belle idée sert à juger toutes les Constitutions. Tant que les autorités de la société ne seront pas le pouvoir exécutif des lois de la morale, les institutions politiques ne seront pas combinées selon l'intérêt général de la nation ; elles ne seront pas fondées sur le principe conservateur des sociétés comme de la nature (1).
connaît mieux rorthographe du nom de l'auteur qu'il ■ traduit écrit correctement en note : Idée de Godwin.
(1) L'état du mss. fait ici échapper deux ou trois mots i la lecture, mais sans rien changer au sens qui est très clair.
Il semble que le litre seul de ce chapitre doit annoncer tout ce qu'il va contenir. Cependant, c'est d'après le raisonnement et non par les mouvements du cœur, que je vais traiter cette question.
Le principal but des lois révolutionnaires, c'est de détruire, par tous les moyens imaginables, la liberté, le repos, les propriétés et même les vies des ennemis présumés de la République, les privilég-iés des deux castes, la noblesse et le clergé.
J'accorderai, sans partager cette opinion, que, si ces persécutions étaient nécessaires à la République, la vertu patriotique autoriserait des cruautés particulières utiles au bien général, et je considérerai d'abord si l'on produit par elles le but que l'on se propose : l'établissement de la République, et s'il n'existe point de meilleurs moyens d'arriver au même résultat (1).
(1) Mme de Staël avait pensé sacrifier ce paragraphe d'introduction et elle a mis : commencer ici, en tête de l'alinéa suivant.
Des hommes fanatiques, mais fort honnêtes à leurs propres yeux, puisque ce n'est point à leur intérêt personnel qu'ils sacrifient, ne croient point l'existence des ci-devant prêtres et des ci-devant nobles compatible avec l'établissement d'une République fondée sur l'égalité. Les uns pensent qu'il suffît de les dépouiller pour leur ôter l'influence inséparable de la propriété, les autres que leur présence même est dang-ereuse. Enfin, un homme dont il serait ingénéreux de rappeler même le nom a proposé comme dilemme, à la tribune, la question de l'extermination ou du bannissement.
Comme si l'on devait mettre aux voix par assis et lever le massacre de 200. 000 individus tant femmes qu'enfants et vieillards ! Et cependant, de ces deux avis, le seul qui pouvait avoir l'apparence abominable de l'utilité, c'est celui de l'extermination car, depuis longtemps, on sait, avec Machiavel, qu'il faut ou tuer ses ennemis ou rendre leur existence tolérable.
Je ne réfuterai pas devant des Français une semblable atrocité, mais cependant je dirai que (1) le crime, cet épouvantable désordre de la nature, bouleverse pendant des siècles entiers la nation qui l'a souffert. La veng-eance du massacre d'Irlande s'y transmet encore de père en fils. La relig"ion catholique, de nos jours, est renversée par la
(i)B. Constant avait retranché le commencement de cette phrase jusqu'à : le crime.
ioO PREMIÈRE PARTIE
mémoire de la Saint-Barthélémy et des Dragonnades. Les souvenirs de la Terreur ont mis en danger la République en France, et obscurcissent encore l'espoir de sa prospérité future. L'histoire n'offre partout que l'exemple inévitable des malheurs qui suivent les crimes, du trouble que porte dans toutes les têtes cet affreux bouleversement des principes et des sentiments qui tracent à l'homme une route dans la vie, et les remords des assassins agitent la nation plus que le ressentiment même des vengeurs de leurs victimes.
Le bannissement, l'exercice de l'expropriation jouissent d'une sorte de puissance législative, etl'on sera sévère sur le contrat, sur le droit, tandis qu'il n'est véritablement question que d'assurer le triomphe des vainqueurs.
Je désire autant qu'eux l'établissement de la République, mais je vois sa garantie dans telles et telles institutions politiques et civiles, et non dans les lois révolutionnaires.
J'aime mieux fortifier la ville que faire tuer les habitants sur la brèche. Les lois révolutionnaires ne sont jamais qu'une preuve de l'impuissance du génie des législateurs. Si la Constitution avait eu sa défense en elle-même, les circonstances n'auraient point amené le 18 fructidor. Si le pouvoir judiciaire était mieux organisé, l'on ne soustrairait personne au cours naturel des lois. Enfin, l'on n'aurait pas peur d'anciens restes de propriétés ou de souvenirs ridicules de préjugés détruits, si l'on avait créé dans
DES LOIS RÉVOLUTIONNAIHES 151
les pouvoirs publics une nouvelle masse de considération fondée sur les lumières, les vertus et la fortune indépendante et réelle qu'il faut attacher aux principaux emplois.
En fait d'idées et de sentiments, on ne détruit rien qu'en remplaçant. Voulez-vous combattre les catholiques, encouraîjez les théophihintliropes. Voulez-vous détruire jusqu'au souvenir des castes privilégiées, portez ailleurs l'estime, les ég'ards, la dépendance, non par la simple action de la force, mais par la réunion de tout ce que les hommes considèrent réellement dans les relations sociales fondées sur la raison. Je développerai davantage celte idée dans le chapitre suivant, mais il me suffisait d'indiquer qu'en regardant l'arbitraire, les lois révolutionnaires, c'est-à-dire enfin la conservation d'une portion de tyrannie comme funeste à la République, j'avais pourvu dans ma tête à d'autres moyens de maintenir ce que, au péril de leur vie, les âmes libres veulent conserver.
Considérons séparément l'elFet du bannissement et de l'expatriation. Le bannissement qui était une punition très simple, soit dans les républiques de la Grèce, soit dans les républiques d'Italie, est, dans les circonstances actuelles, une peine presque égale à la mort. Les principes français font des progrès si rapides, et la puissance de son gouvernement est si redoutée dans l'Europe entière, qu'il faut reculer jusque dans les places du Nord pour trouver un asile passager et tous les jours disputé. Les Fran-
rais ne peuvent exister que dans leur patrie. Leurs défauts et leurs qualités les éloig^nent de tous les autres peuples. Ils ne savent que leur langue, ils ne conçoivent que leurs habituiles. Le beau climat, cette société facile, ce pays que la nature a donné, tout les rappelle dans leur séjour natal. Ils n'ont pas, comme les anciens, ce sévère amour de la patrie dont ils avaient fait leur première vertu, mais ils ne peuvent vivre ailleurs, et ce besoin de tous les instants est bien aussi de l'amour. Il faudrait élever des écliafauds sur toutes les frontières pour empêcher les bannis de revenir, il faudrait en préparer pour ceux qui les cacheraient. [C'est assez des émigrés, positivement reconnus pour tels ; ils ont volontairement abdiqué leur patrie ; mais tant qu'il existerait ou des bannis ou de leur race, on ne pourraitgouvernerenFrance que par laterreur(l)]. Il ne faut pas croire qu'on puisse, dans un code de lois, faire la part de la cruauté et porter dans tout le reste la justice et l'humanité. Une seule loi barbare décide de la législation entière d'une nation. Vous croyez ne frapper qu'une classe, il faut bientôt [frapper] toutes celles qui ont eu des affinités quelconques avec elles. Il faut punir tout homme qui a été sensible à la pitié. Il faut casser tous les tribunaux qui se refuseraient à appliquer la peine de mort là où il n'existerait point de crimes. Il fau-
(1) CeUe phrase, en effet, peu heureuse, est marquée pour être retranchée.
drait imposer à tous les citoyens des gênes de tons les genres, dans leurs domiciles, dans leurs passeports, dans leurs acquisitions, pour bien constater qu'on ne cache aucun noble, ni aucune propriété noble sous des noms empruntés. On croit aisément ses ennemis ceux que l'on a persécutés. On défendrait toute correspondance avec eux, on demanderait aux puissances voisines de les renvoyer, et les redoutant d'autant plus qu'on les aurait rendu plus malheureux, on redouterait à chaque instant le retour des nobles comme on a craint celui des émigrés. Ils deviendraient un corps, un parti comme eux. On rallierait dans leur malheur des individus épars et sans desseins, des individus qui ont renoncé, en refusant de sortir de France, à toutes leurs relations comme à tous les anciens préjugés. Il faudrait apprendre à la nation à voir sans pitié des femmes, des enfants, des vieillards, plus que tout encore, des hommes aimés s'enfuyant de leur patrie ou plutôt attendant la mort et défiant la barbarie d'oser porter les premiers coups. [Je sens que j'allais renoncer à mon projet, qu'à l'image de tant de malheurs mon âme s'enflammait, et je me suis promis de raisonner la cruauté comme tout autre moyen politique : bientôt on sentirait la nécessité de tuer tous les enfants, tous les amis d'une race ainsi proscrite (1)]. Chaque pas dans l'injus-
(t) Benj. Constant propose la suppression de cette phrase, et ce serait dommage.
lice rend le second nécessaire ; le premier se fait de passion, le second de peur, et un parti dominateur, dans une nation, arriverait par degrés à proscrire la nation entière ; se créant chaque jour de nouveaux ennemis, on ne finit point ses adversaires ni par les persécutions ni même par la mort. Les vengeurs se multiplient à proportion des victimes et, pour finir la guerre, il faut donner aux vaincus une situation qui les attache à la vie. Le danger n'effraie que l'homme suffisamment heureux et, lorsque vous placez un aussi grand nombre d'individus dans une situation désespérée, les conspiralions renaissent, les punitions illégales mais rapides deviennent nécessaires pour les arrêter, et vous n'auriez pas, de plusieurs siècles, un moment pour établir des principes fixes, une liberté positive, un gouvernement doux. Ce que vous feriez pour vos citoyens, vos ennemis en profiteraient. Il vous faudrait choisir ou d'enchaîner vos amis ou d'affranchir vos adversaires.
Supposez une loi quelconque, philosophique, humaine et raisonnable que vous pussiez porter avec cent mille bannis, dehors, et s'efforçant de revenir, et cent mille de leurs enfants ou de leurs amis favorisant leur rappel, au dedans : établiriez-vous la hberté de la presse, avez-vous un doute qu'on ne s'en servirait pas pour émouvoir le peuple sur ses compatriotes, sur des hommes innocents, expirants de faim et de douleurs, recevant tous les mépris quand le nom de Français a droit à tant de gloire.
détestés par ies ennemis de la France, parce qu'ils ont professé tous les principes de l'éçalité ? Voudriez-vous donner la liiîcrté de voyag^cr soit au dehors, soit dans l'intérieur du royaume ?
Comment éviteriez-vous que ces infortunés qui parlent votre langue, ont les mêmes habitudes, les mêmes sentiments, les mêmes idées ne s'introduisissent au milieu de vous? Voudriez-vous donner la^liberté du commerce, des acquisitions? Comment empêchcriez-vous qu'on ne leur fît passer des secours, qu'on ne rachetât leurs propriétés pour les lenrrendre, enfin que la pitié individuelle n'opposât chaque jour, à chaque heure, un obstacle à la loi ? [Il fallut toujours recourir à la terreur pour y soumettre (i)]. Il faut leconsentemenl de lamajorité, non seulement pour la formation métaphysique de la loi, mais aussi pour son exécution. La liberté de la nation retranche nécessairement de la force à son gouvernement, et l'on est obHgé de recourir à la dictature, aux gouvernements révolutionnaires, à tout ce qui suspend la liberté, quand les factions se multiplient au point d'avoir besoin d'un pouvoir exécutif plus fort que ne le permet la liberté.
Si vous faites une loi assez barbare pour avoir nécessairement beaucoup d'adversaires, vous constituez votre état en dictature perpétuelle, c'est-àdire que vous ne l'amènerez jamais à l'accord social qui permet les formes lentes «t les moyens doux de
(1) Benj. Constant retranche celte phrase.
la liberté, et ce qui semblait une injustice partielle, circonscrite à telle classe, terminée après telle époque, ce qu'on présentait comme une crise qui devait n;^ laisser après elle que des effets salutaires, devient le principe, la cause, le but de toutes les institutions politiques. C'est un bel hommage à rendre à la morale, que l'ébranlement que produit dans tout le corps social une injustice quelconque. Les hommes voudraient souvent faire une sorte de traité avec la vertu, sortir de son cercle pour un jour, pour un individu, pour une classe, pour un objet déterminé, et rentrer après dans Tordre. Ils voudraient l'habituelle garantie de la règle et la chanceheureusederexception. Mais le beau système de la morale et de l'humanité ne sert que dans son ensemble ; c'est quelque chose de régulier, de complet et. comme dans la solution des problèmes fondés sur un calcul positif, l'erreur d'un chiffre ou de mille détruit également la vérité du résultat.
Reste à traiter la question de l'expropriation comme un moyen d'ôter aux ennemis présumés de Tordre actuel leur influence dans TEtat.
Je crois que le corps politique a beaucoup plus le droit de statuer sur la propriété que sur l'exil ou la vie. La propriété est le résultat du contrat social. En le recommençant, on pourrait modifier différemment les conditions de la garantie, et si le vœu national, pris dans les formes les plus légales, était recueilli à cet égard, je crois que tous auraient le droit de demander plus ou moins à chacun. Mais qu'il y a
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loin cependant de ce principe à marquer des classes ians une société qui doit tendre toujours à se faire une ! Quelle absurde politique que de réduire au désespoir un certain nombre d'individus qui font partie de l'Etat! Comment donner à la propriété la stabilité nécessaire pour la prospérité de l'Etat, lorsque telle ou telle propriété n'est point protégée ?
On vous expliquera comment et pourquoi tel homme est dépouillé de sa fortune, mais à moins du jugement authentique porté sur les émigrés, :omment tranquilliscrez-vousl'esprit de la multitude sur la possibilité de perdre son bien par la volonté du gouvernement? — Les nobles seuls seront dépouillés. Et pourquoi ne viendrait-il pas un Corps législatif plus inquiet qui redouterait les parents des nobles dans le Tiers-Etat, et ceux qui les ont servis, et leurs amis et tous les riches comme ennemis de la démocratie? — Oh cela n'arrivera point, me répondra-t-on — Où est la garantie? Oui peut dire qu'il est certain de l'empêcher?
Tout ce que j'ai dit sur le bannissement s'applique à l'expropriation. Les efForls pour s'y soustraire, les secours qu'ot» rencontrera, pour échapper à ce malheur, respérance qu'on conservera d'y réussir, cet état forcé éloigne des têtes l'idée qui peut seule terminer la Révolution, la conviction qu'elle est finie.,
Mais, dira-t-on, il est trop dangereux de laisser de grandes propriétés entre les mains de nos ennemis. Je montrerai d'abord, dans le chapitre suivant,
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comment on pourrait lutter avec avantage, en unissant au pouvoir politique des propriétés considérables; mais je dirai, d'ailleurs, que ces propriétés des nobles sont presque détruites par la confiscation des biens des émigrés et par toutes les lois qui ont porté sur les terres; qu'en cessant de tourmenter tous les privilégiés, il en est plusieurs qui se soumettraient avec bonheur à la Piépublique, et que les conquérants peuvent détruire, mais queles législateurs doivent ramener. On doit tendre à la dissémination des fortunes, par toutes les lois civiles qui sont dans l'esprit de la République; mais, loin de multiplier les confiscations, il faut se hâter de vendre ce qu'il reste de biens nationaux, de lever les séquestres injustement apposés, de fermer à l'avenir la liste des émigrés, enfin de terminer tout ce qui appartient au mouvement révolutionnaire, pour donner à la nation de la confiance dans l'ordre actuel.
Vainement un décret prononcera que la Révolution est finie. Quand elle le sera, inutile de le déclarer. Les enfants le répéteront, le voyageur le sentira, les vieillards regretteront la vie, les spécu lateursporterontleurs fonds en France, les étrangers s'y établiront. A-t-on besoin de proclamer au laboureur la fin de l'orage? La nature entière l'en avertit.
Mais jamais on ne croira la Révolution faite, quand un grand nombre d'hommes au désespoir répéteront qu'elle ne tiendra pas, quand l'injustice, la plus
instable des pensées humaines, sera regardée comme un moyen.
Le maintien de la propriété est le plus grand chef-d'œuvre de l'état social. Il ne faut passe jouer trop longtemps avec ce merveilleux résultat et, pendant que les vainqueurs s'occupent à dépouiller les vaincus, une troisième classe pourrait anéantir l'édifice social en réclamant contre toute espèce d'inégalité de fortune (1).
La guerre au dehors a tout à fait éloigné ce danger, mais il pourrait renaître,, et l'on n'y a point opposé de digue. Les nations, entre elles, ont imaginé deux étals dont les lois, tout à fait distinctes, sont également respectées : la guerre et la paix. Il faut transporter celte théorie dans les révolutions. Vous avez banni tels ennemis, confisqué leurs biens, proscrit leur famille : c'était la guerre des décrets; mais il nous faut une paix constitutionnelle, et découvrir comment elle peut se conclure sans ouvrir la porte aux ennemis de l'Etat, ni sans perpétuer la tyrannie révolutionnaire.
(1) Bcnj Constant met ici le mot finir et marcjue pour la suppression le § qui suit.