CHAPITRE PREMIER DE LA CONSTITUTION
En France, disait un homme d'esprit, on ne permet qu'aux événements de voter. Ce mot spirituel devrait m'avertir que la Constitution ne peut se réformer que par les circonstances et non par les raisonnements. Mais en renvoyant, comme on le doit, ces observations à l'époque constitutionnelle marquée pour la révision, je crois qu'il est permis de dire son opinion et de laisser les vents la porter aux pieds de quelques hommes appelés à nous diriger pour ainsi dire au centre du système républicain. Je crois que toutes les manières de les modifier sont dans la dépendance du génie des législateurs.
Il y a, ce me semble, deux manières de considérer les constitutions, ou comme la théorie des droits pohtiques de l'homme les plus illimités, ou comme une application sage de cette théorie aux circonstances locales de chaque peuple. Je n'entendrais pas un moyen terme entre ces deux opinions,
c'est-à-dire une constitution qui s'écarterait de la théorie abstraite sans rencontrer la modification heureuse. Or, je trouve ce double défaut à la Constitution française ; pourjouir de la liberté politique la plus parfaite, il ne faut pas une association de 30 millions d'hommes. Le g-ouvernement représentatif donne une grande liberté de fait, parce que l'opinion y préside, mais il n'y a point de démocratie dans un pays gouverné par 750 députés sur 30 millions d'hommes.
La pure démocratie, à travers ses inconvénients, a de grandes jouissances, mais il n'y a de démocratie que sur la place publique d'Athènes. Saisir l'opinion à sa source, en remuant les passions de la multitude, en assistant à la création de sa propre gloire, espérer toujours, parce qu'on peut toujours convaincre, plaider contre ses ennemis en présence d'un juge indépendant, changer sa destinée en un moment, sentir avec bonheur toute la puissance de son esprit agir sur des hommes libres dont aucun intérêt personnel n'enchaîne l'opinion, voilà les vrais déplaisirs de la démocratie : nous avons préféré la splendeur d'un grand empire. Les républiques de la Grèce, seule contrée civilisée dans un monde barbare, réunissaient tous les avantages : elles étaient une démocratie dans leur intérieur et servaient de centre au reste du monde. Les talents, les arts, le génie qui se ressemblaient en Grèce avaient pour spectateurs le reste de la terre. Ainsi une République avait pour empire l'L'nivers.
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En Europe, où tous les Etats sont éi^^alement civilisés, les petites associations d'iiommes n'ont point d'émulation, point de richesses, point de beaux arts, point de grands hommes, et jamais un Français ne consentirait à renoncer à tout ce qu'il tire de gloire et de jouissances de sa grande association, pour obtenir en échange une liberté parfaite dans un petit espace, loin des regards du monde et des plaisirs de la richesse. Cette opinion, que je crois fort raisonnable, oblige cependant à réduire l'exercice de la liberté au droit de délibérer sur tout, au pouvoir de choisir un homme sur cent mille, pour prononcer, au nom de la nation, sur tous ses intérêts. On a d'abord consenti à modifier sa liberté pour conserver la grandeur et l'éclat de l'empire. Le maintien de la propriété, dans un pays tel que la France, exige aussi des sacrifices du principe métaphysique de la liberté, puisque, pour la conserver, il faut remettre la puissance entre les mains des propriétaires ; enfin les Républicains trouvent avec raison que l'esprit public n'a point encore acquis en France cette ferme direction qu'un long usage de la liberté peut seul donner. Les Républicains fondent la nécessité des lois révolutionnaires sur l'impossibilité de confier encore à la nation la défense de sa liberté.
Il faut, en France, jusqu'au moment où l'instruction publique aura formé une génération nouvelle à la liberté, il faut prolonger quelques portionsdu pouvoir conservateur entre les mains des Républicains.
Vous avez à choisir entre la dictature des institutions et celle des particuliers, et je préfère de beaucoup la première. Vous pouvez démocratiser la constitution à mesure que l'esprit public fera des progrès. Tout ce qui se fait d'accord avec Fopinion est maintenu par elle, mais, dès qu'on la précède ou qu'on la combat, il faut avoir recours au despotisme. La France, en 1789, voulait la monarchie tempérée. Il n'a point fallu de Terreur pour l'établir. La République s'est établie oO ans avant que les esprits y fussent préparés : on a eu recours à la Terreur pour l'établir. Mais, loin que ce cruel moyen puisse rien fonder, la réaction de ce temps, avant le J 8 fructidor, avait fait reculer les lumières philosophiques fort au delà de la première révolution. Voltaire, Helvétius, Rousseau passaient pour des Jacobins, et les superstitions étaient professées parles ambitieux clairvoyants.
Je le demande aux Républicains éclairés, la nation est-elle assez remplie de l'amour et de la science de la liberté pour remettre tous les pouvoirs au hasard des élections annuelles? Les Républicains savent si bien que le résultat des élections abandonnées à elles-mêmes serait très défavorable au maintien de la République, qu'ils suppléent à l'esprit public par une multitude de lois de circonstance qui soumettent la majorité à la minorité.
Rien au monde n'est plus propre à déconsidérer dans l'esprit du peuple le système représentatif, que de proclamer les principes illimités de liberté
sur lesquels il se fonde et d'avoir recours à tous les sophismes, à tous les actes arbitraires pour commander les élections. 11 vaudrait mieux former un Corps conservateur, fortifier, prorog'er l'existence du Conseil des Anciens, y donner une place à tous les membres sortants du Directoire, et choisir toujours parmi eux les nouveaux, leur accorder un droit de proposition, enfin assurer, par une barrière invincible, la stabilité des bases constitutionnelles de la République et des principes de la Révolution, et laisser ensuite une pleine liberté dans l'élection du Conseil des Cinq Cents. 11 n'y aurait ni fausseté, ni violence dans cet ordre de choses. Les élections seraient libres et les révolutions impossibles. On pourrait chang-er et non bouleverser ; il y aurait à la fois la liberté de la marche et la sûreté de la direction, tandis que, dans les circonstances actuelles, la balance des pouvoirs de notre Constitution se fait par une révolution annuelle qui alterne entre les royalistes et les terroristes. Une année l'on tue les uns, une année l'on déporte les autres, et ce serait à tort qu'on en accuserait le Directoire, caria Constitution ne lui donnant point les prérogatives suffisantes, ne lui présentant pas un point d'appui dans un Corps intermédiaire et indépendant, placé entre deux écueils, il sauve le vaisseau du naufrage, mais ne peut le conduire au port (Sieyès). Le Conseil des Anciens, tel qu'il est, renouvelé aux mômes époques que le Conseil des Cinq Cents, élu de la môme manière,
n'étant absolument qu'une section de la même Chambre, par cela seulement qu'on lui a donné le nom d'ancien, a la velléité d'être conservateur. Mais cette institution est précisément calculée pour irriter le torrent révolutionnaire et non pour l'arrêter.
Le Conseil, tel qu'il est, sera renversé parles Cinq Cents ou se soumettra, comme un copiste, à collationner ses décrets.
Quoi, me dira-t-on, ne peut-on pas compter sur le courage de la vertu? II ne faut jamais calculer en masse que sur les efforts de l'intérêt personnel.
Placez les hommes dans une situation qui leur promette, pour toute leur vie, l'indépendance, la fortune et un certain degré de pouvoir, et vous êtes assuré qu'ils défendront, au péril de leur vie, l'ordre de choses qui prendra soin de toute cette vie, s'ils la conservent.
Mais si vous donnez aux hommes trois ans d'une assez faible existence que rien ne garantit et dont le renouvellement est très incertain, ils céderont, pour la plupart, à toutes les chances de changement, et surtout ils ne s'exposeront à aucun danger pour l'éviter.
Cette nation française a donné tout à la fois, l'exemple de l'intrépidité dans ses armées et de la plus inconcevable faiblesse dans l'intérieur. Les mêmes hommes auraient été guerriers intrépides et députés sans force.
C'est qu'à l'armée, la route de l'intérêt était clairement et distinctement la même que celle de la
gloire et que, dans les troubles civils, personne n'étant sur de ce qu'il désirait, évitait le dang-ercommc ' l'inconvénient le plus prochain et le plus positif.
Il y a des exceptions à celte inconcevable faiblesse, et vous les trouverez toutes parmi les hommes que leurs actions passées liaient invinciblement à défendre telle opinion.
Il faudrait que le Conseil des Anciens fût à vie, du moins pour la g'énération actuelle, que ce fut dans son sein que les Cinq Cents fussent oblii^és de choisir la liste des candidats pour le Directoire, qu'il se recrutât lui-même à l'avenir parmi les députés des Cinq Cents, qu'il fût à son orii^ine composé de i;jO membres des trois assemblées nationales de France, de 50 hommes choisis parmi les députés nouveaux, l'Institut, les penseurs les plus éclairés de France, et 300 parmi les militaires qui se sont le plus distingués dans le cours de cette g'uerre. Il faudrait surtout qu'un revenu considérable, soit par le trésor, soit par les biens nationaux, leur assurât non seulement l'indépendance, mais la considération attachée à la richesse.
— Quoi, va-t-on s'écrier, des Républicains cherchant la fortune !
— Vous voulez la propriété. Aucun ordre social ne peut s'en passer : or, il faut donc que vous vous empariez de l'influence de la propriété.
On perd la France avec quelques traits de l'Histoire romaine, que beaucoup de gens citent parce qu'ils sont tout étonnés de les savoir, mais la pau-
vreté de quelques républicains fameux de la Grèce el de Rome n'est point applicable à notre ordre social et, je le répéterai sans cesse, à notre association de 30 millions d'hommes. Il y avait à Rome les distinctions les plus jirononcées entre les patriciens et les plébéiens. En Grèce, les Lacédémoniens ne connaissaient point la propriété, l^e peuple athénien, tout entier rassemblé sur la place publique, ne pouvait être gouverné que par le petit nombre d'hommes éloquents qui savaient lui parler. En France, il faut l'espérer, sans doute le talent aura les premières places, mais le talent est une exception; mais les hommes, par rapport aux lumières, sont ou se croient plus de niveau qu'autrefois et c'est dans la richesse que sera la masse habituelle et constante de l'influence et de la considération. Il ne faut donc pas mettre le pouvoir en opposition avec cet ordre naturel des choses ; il faut que le pouvoir protège la propriété au lieu de rivaliser avec elle.
On va se hâter de me dire que si l'on a persécuté la propriété, c'est parce qu'elle était entrée dans les mains des ennemis de l'ordre actuel. C'est toujours par défaut d'esprit qu'on a recours à la violence. Une institution exige de la pensée, une loi révolutionnaire de la colère : voilà pourquoi nous avons si peu d'institutions et tant de lois révolutionnaires.
Il est absurde, lorsqu'on veut établir une constitution, lorsqu'on a terminé les confiscations qu'on
a jugé nécessaires, de continuer, sous([uelque prétexte que ce soit, la g-uerre aux propriétaires, et Babeuf, en voulant laloi agraire, est beaucoup plus conséquent que les législateurs qui admettent la propriété comme une sorte de privilège onéreux dont le temps amènera la réforme. Quand les législateurs ne s'occupent pas de la propriété, ils agissent sur les individus. Il faut que les gouvernants soient propriétaires, qu'une grande fortune soit attachée aux 230 places du Conseil des conservateurs, du corps permanent dans l'Etat, de celui où l'on prendra les membres du Directoire exécutif, où ils retourneront après avoir occupé les emplois publics. Alors, les gradations nécessaires à l'ordre seront établies, la fortune unie à la puissance aura l'avantage sur la fortune sans crédit. Vous aurez élevé les institutions nouvelles au-dessus du souvenir des anciens, vous aurez créé, donc vous aurez détruit, car les hommes ont toujours besoin d'exercer toutes leurs facultés, et si vous ne remplacez pas les objets de ces sentiments, ils suivent le même cours, et le voyageur aperçoit la trace des ruines dans tous les lieux où de nouveaux bâtiments n'ont pas été élevés. Maintenant, le pouvoir est d'un côté et la fortune de l'autre. Par conséquent, la propriété est en guerre avec la législation.' La considération est distincte du crédit; l'opinion lutte contre le g-ouvernement parce (jue le crédit n'agit que sur le petit nombre d'hommes qui se mêlent des affaires publiques et que la con-
iTO DEUXIÈME PARTIE
sidération influe sur la nation entière. Mettez le pouvoir et la fortune ensemble ; vous n'aurez pas encore tout fait, si vous n'y joignez les vertus et les lumières; mais si les individus ont besoin de mérite personnel, une association, un corps quelconque se juge par ses circonstances. On suppose toujours un certain nombre dans le sens de leur intérêt et, parmi 230 propriétaires, on se croit certain que l'amour de l'ordre et de la tranquillité aura la majorité.
Voilà, me dira-t-on, des raisonnements avec lesquels on pourrait soutenir tous les préjugés que nous avons détruits. L'institution que vous proposez est-elle conforme au principe? Tout aussi conforme que la Constitution de 1793. Le g-rand principe de la Révolution, la non-hérédité, y est conservé, le choix au lieu du hasard, l'élection au lieu du privilèg-e. Et pourquoi l'élection tous les trois ans serait-elle d'une vérité plus mathématique quecelle à vingt ans, ou, ce qui vaut encore mieux, à vie? La nature a-t-elle fixé le retour périodique de trois années? Pourquoi pas tous les ans, pourquoi pas tous les jours, pourquoi pas quand le peuple le veut ?
La propriété et l'association de 30 millions d'hommes sont des conditions positives dont, avec raison, on ne permet pas à la spéculation de disposer. Ces deux grandes modifications de la liberté naturelle commandent d'abord le gouvernement représentatif au lieu delà démocratie personnelle, la division en deux Chambres, l'action forte du Directoire. Il n'y a donc pas, à proprement parler, de démocratie,
dans la Conslitulion de France. C'est l'arislocratic naturelle, en opposition avec l'aristocratie factice; ce doit être le g-ouverneinent des meilleurs; c'est toujours, de quelque manière qu'on s'y prenne, la puissance de tous remise entre les mains d'un très petit nombre. Il faut donc étudier les principes de ce genre de g-ouverncment qui consacre l'inégalité naturelle pour mieux détruire l'inégalité factice. Il a son principe, il a sa théorie ; il est un système politique entièrement nouveau, et on le méconnaît quand on le mêle avec les lois de la démocratie. Ce qu'il a de commun avec elle, c'est un peuple qui ne fait qu'un, dans lequel il n'existe ni caste, ni individus privilégiés. Mais Rousseau l'a dit, et cela peut se démontrer comme une vérité mathématique, il n'y a point de démocratie, là où il faut un gouvernement représentatif. Ainsi donc, ni la Chambre à vie que je propose, ni les deux Chambres de la Constitutionactuelle, ni l'unique de la Constitution de 179.3, aucune de ces institutions ne sont de la démocratie, et on ne l'y a jamais introduite que par des discours hypocrites motivant des actions despotiques et furieuses. Rien assurément ne me parait meilleur en soi-même qu'une parfaite démocratie et, pour qui renonce à la gloire de sa patrie, aux progrès des sciences, des arts, du g-énie, le véritable bonheurest là. Mais apprenons-nous donc, en France, à comprendre le système représentatif dont on n'a point encore donné ni le principe, ni l'appréciation.
L'objet du système représentatif, c'est que la volonté du peuple, autrement dit les intérêts de la nation, soient tous défendus et protégés comme si la nation elle-même pouvait le faire en se réunissant sur la place publique.
Ce n'est donc pas par la proportion variable des députés, proportion qui dépend toujours de la grandeur du pays, ce n'est pas à cette proportion, dis-je, que tient le système représentatif. Sans doute, sous mille rapports différents, plus un pays s'agrandit, plus il perd de sa liberté ; cela ne tient point à la proportion des représentants avec les représentés, car vous ne rendriez pas un grand pays plus libre en doublant le nombre de ses représentants ; vous établiriez la confusion, les factions, la division dans son Corps législatif, et, comme tous ces malheurs amènent le despotisme, en ayant augmenté la proportion des députés, vous auriez détruit l'effet de la représentation, c'est-à-dire que la volonté du peuple aurait cessé d'avoir des représentants dans le Corps législatif et, du moment que vous organisez un Corps législatif de manière à y faire naître des factions, vous n'avez plus de représentation, c'est-à-dire que la volonté du peuple n'a plus d'interprète ou ne domine plus. De ce moment, les hommes sont tout à fait livrés à leurs intérêts personnels, car les dangers et les espérances des factions sont toujours au moins étrangères au vœu général de la nation. Il faut donc, pour avoir un gouvernement représentatif, pour être fidèle au
principe de ce gouvernement, en faire, pour ainsi dire, un tableau réduit selon les proportions du grand ensemble de l'opinion publique. Il faut que le corps législatif soit organisé de manière que l'indépendance des sentiments n'ait rien à craindre et l'ambition des factieux rien à espérer ; enfin, que les deux intérêts distincts' des sociétés soient représentés.
En développant cette idée, nous prouverons encore mieux que l'institution conservatrice proposée dans la constitution, est non seulement utile dans la pratique, mais est une [)artie essentielle de la théorie abstraite du gouvernement représentatif. Je la compare à la preuve dans les règles arithmétiques : elle démontre ce que l'usag^e avait appris, elle fait connaître la cause dont l'expérience a montré le résultat.
Du temps des castes privilégiées, elles se faisaient toujours représenter par des individus de leur ordre. On a proposé, de nos jours, de diviser la représentation en députés négociants, agriculteurs, hommes de lettres, etc., et cette idée eût été bonne, si les états de la société avaient été fixement séparés. Toujours on a sentique c'étaient les intérêts qu'il fallait représenter. L'on a varié sur la base, sur le mode des élections, sur le nombre des députés, mais chaque intérêt divers a toujours voulu son défenseur dans les pouvoirs publics.
Or il y a deux grands intérêts, deux intérêts élémentaires, pour ainsi dire, qui se partagent le monde : le besoin d'acquérir et celui de conserver. Les propriétaires, les non-propriétaires, la gêné-
ration au milieu de la vie, la génération qui débute dans la carrière, les esprits innovateurs, les caractères tranquilles se partagent tous entre ces deux intérêts ; enfin, la nature elle-même semble en donner l'idée, le mouvement et la durée. Les progrès successifs et la direction invariable composent et son action et son existence. Rien donc n'est plus vrai, d'après les principes les plus généralement étendus, que la nécessité de représenter dans un gouvernement les deux intérêts sur lesquels la société repose (1).
En plaçant dans une institution conservatrice les principaux auteurs de la Révolution, vous réunissez des avantages presque contraires : vous placez les principes démocratiques sous la sauvegarde des formes aristocratiques et, comme les partisans des préjugés ont pris de tous les temps de grandes précautions pour se préserver des bouleversements, vous vous servez contre eux de quelques-unes de leurs fortifications.
Parmi les auteurs de la Révolution, il y a des hommes ardents, enclins aux factions et, par conséquent, à l'anarchie ; en leur donnant une place honorable et fixe dans l'Etat, vous vous servez de leur énergie et vous annulez leurs défauts par leur intérêt. Dans les premiers temps, les Cinq Cents, élus librement, seront plus aristocrates dans leurs
(i) M"'* de Staël ajoute: « Placer là ce qu'a dit Godwin sur la morale et le pouvoir législatif »,
principes que les Anciens, parce que les allVeux souvenirs (lu réyiine révolutionnaire remplissent seuls encore les âmes jeunes et enthousiastes. Mais, au bout de (pielques années, rinnovation [)0pulaire sera le mobile du conseil élu, et la couservation constitutionnelle l'objet du Conseil permanent; enfin, si l'opinion s'éclairait assez, si l'instruction se disséminait davantage, on verrait les changements qui pourraient se faire en équation avec les lumières de la nation. Mais au moins faut-il établir, dans une branche quelconque des pouvoirs, une élection libre, et c'est ce que nous n'avons pas encore vu. Bien que l'état actuel des choses soit plus conforme au principe du gouvernement représentatif que celui que je propose, il en est tout à fait destructif. Les terroristes, les royalistes dominent tour à tour les assemblées électorales. On établit, pour les élections, des formes de liberté et une pratique de tyrannie. C'est du volontaire forcé qu'on a besoin dans toutes les parties du gouvernement. Il faut que tout se passe librement, à condition qu'on aura telle volonté, et ce mélange d'hypocrisie et de despotisme donne tous les inconvénients de la tyrannie. Les tyrans commandent; les chefs populaires entraînent au lieu de commander.
Mais toutes les vertus, tous les sentiments sont, pour ainsi dire, entassés, quand on vous appelle esclave lorsque vous résistez à la force, et libre lorsque vous vous joignez à la puissance pour opprimer la faiblesse ; enfin, en commandant, comme
on le fait, les élections, on détruit dans l'esprit du peuple le respect dû au gouvernement républicain. Il vaudrait mieux ne lui laisser que le choix des Tribuns comme à Rome, le priver ouvertement de ses droits que de le faire jouer à l'élection comme les enfants à la madame, lég-alisant ce que fait la minorité, écartant des assemblées, par la force, par les lois, tous ceux qui déplaisent, enfin attaquant sans cesse le principe élémentaire de tout gouvernement représentatif : la liberté la plus indéfinie dans les assemblées qui élisent et dans la nature des choix qu'elles font.
Avec ce système, me dira-t-on, vous nous rendriez les élections qui ont amené le 18 fructidor. C'est parce que, de votre aveu, de celui de tous ceux qui observent, la nation, au sortir de plusieurs siècles de monarchie, n'a point encore assez longtemps joui de la liberté pour en avoir le sentiment, c'est parce que la génération née sous les rois n'est pas encore passée, qu'il faut placer au centre du gouvernement un corps immuable autour duquel les nouvelles recrues viennent se placer, mais dont la force soit telle qu'il puisse et combattre et ramener tout esprit contraire au sien. Quand la nation entière aura les opinions et les lumières républicaines, quand l'instruction publique fera de tous les hommes, si cela est possible, des amis sages et éclairés de la liberté, non seulement alors vous pourrez tout élire mais j^resque, pour ainsi dire, vous passer de gouvernement.
Mais les républicains reconnaissent la nécessité de taire par violence ce (jiie je leur propose d'établir légalement. Ils conviennent (pi'il faut forcer les choix sur un petit nombre d'hommes profondément républicains. Ils cassent les élections, ils déportent en masse, ils bannissent une multitude d'hommes faussement inscrits sur la liste des émigrés ; ils ôtent inconstitutionnellement les droits politiques ; ils menacent encore de nouvelles violences, et lorsqu'on leur demande ce qui peut leur donner le courage de tant d'injustices, ils répondent que la nation n'est pas encore assez généralement républicaine pour s'en remettre inconsidérément à la volonté de la masse.
A cet ég-ard ils ont raison, mais s'il faut une dictature, c'est-à-dire une suspension de l'exercice de la volonté de tous, comment ne pas la chercher dans des institutions lég-ales, au lieu de l'abandonner à des violences arbitraires? Que vaut-il mieux? Fonder, pour ainsi dire, chaque année un 18 fructidor contre les royalistes, un 9 thermidor l'année suivante contre les terroristes, qu'une bonne org-anisalion de deux chambres !
Que dirait-on d'un g'énéral qui, au lieu d'environner de sentinelles et de barricades les limites de son camp, donnerait à ses officiers le droit de fusiller tous les soldats qui leur paraîtraient s'écarter de ce qu'ils supposeraient la lig'ne de démarcation. On représenterait à ce général qu'il vaudrait mieux faire connaître les limites et mettre obstacle
à les dépasser. « Non, répondrail-il, je ne veux pas gêner la liberté de mes soldats ; mais, s'ils en usent, j'ai permis à mes officiers de les mettre à mort. » Cet homme passerait pourunfou atroce, et c'est pourtant là la différence entre les lois révolutionnaires et les institutions légales, c'est violenter la liberté par l'arbitraire, au lieu de la restreindre par des lois; livrer les hommes à l'homme, au lieu de les placer sous le joug- d'une combinaison calculée pour l'utilité de tous.
Quand vous aurez rendu la pleine liberté aux élections du Conseil des Cinq cents, non seulement vous serez assuré, par l'existence du Conseil permanent, que vous n'avez rien à craindre d'une faction terroriste ou royaliste quand même elle s'emparerait du Conseil des Cinq cents, mais vous êtes à peu près certain qu'elle ne s'y introduira jamais. C'est par l'espérance que naissent toutes les passions, et les fureurs révolutionnaires cessent avec la possibilité de les faire servir à son ambition. Enfin, le peuple se dégoûte des choix inutiles, et voyant les Terroristes et les Royalistes se briser également contre un g-ouvernement stable, il choisit des hommes dont les opinions républicaines fassent marcher la Constitution au lieu de l'entraver. Enfin, si les élections libres du Conseil des Cinq cents pouvaient, pendant quelque temps encore, [être] anti-républicaines, les prérogatives qu'il faut ajouter au pouvoir exécutif, répondraient encore de l'ensemble nécessaire entre toutes les parties du pouvoir
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public. Un penseur élorpient l'a dit, c'est à l'union des pouvoirs qu'il faut tendre, et l'on confond sans cesse la séparation nécessaire des fonctions avec une division de pouvoirs qui les rend forcément ennemis les uns des autres. Il fauiau Directoire un veto suspensif, d'une session à l'autre; il lui faut le droit de dissoudre le Conseil des Cinq cents et d'en appeler à une nouvelle élection du peuple. — Qu'est-ce que le IcS fructidor? — Tous les partis vont vous répondre, l'un : c'est une conspiration atroce déjouée ; lautie : c'est un acte tyrannique d'une faction barbare. — Moi, je répondrais : c'est l'effet nécessaire d'une mauvaise Constitution, c'est le brisement d'une machine qui n'était pas calculée pour l'action. Un pouvoir exécutif ne doit jamais pouvoir être forcé à faire exécuter une loi qu'il désapprouve. Ce serait alors, pour ainsi dire, un pouvoir exécuteur, un g-ouvernement sans force, sans considération morale. Sans force, parce que les instruments seraient bien sûrs de ne pas lui déplaire en n'exécutant pas ce qu'il ordonne malgré lui. Ils ne feraient point exécuter les lois. Ce gouvernement serait sans considération morale parce qu'il ferait ce que ne se permettrait pas un subalterne honnête : il commanderait ce qu'il désapprouve, au lieu de se démettre de son emploi. En Angleterre, quand le ministre n'a plus la majorité dans le Parlement, il quitte sa place : jamais il n'arrive donc ce qui ne peut subsister : une autorité suprême exécutant ce qu'elle blâme.
Si le Directoire, par son ascendant dans la Chambre permanente, par son veto suspensif, par le recours aux nouvelles élections, n'obtenait pas qu'on rejetât la loi qu'il propose, il devrait s'établir de fait qu'il V aurait alors une démission dans le Directoire, si ce n'était pas à l'époque de son renouvellement, qui en chang-eàt la majorité car, encore une fois, la balance des pouvoirs n'est pas un poids contre l'autre, ce qui, autrement dit, signifierait un équilibre de forces qui exciterait sans cesse à se faire la g-uerre pour obtenir un avantage décidé. La balance des pouvoirs, c'est la suite de combinaisons qui les amène à être d'accord, el l'opinion publique dans toute sa force peut seule, dans un gouvernement libre, forcer l'un des deux pouvoirs à céder à l'autre, si par malheur ils diffèrent. Un Directoire se considérera toujours et doit se considérer comme représentant de la Nation et comme délégu'é du Corps législatif. Le Corps législatif, en l'élisant, n'est à son égard qu'une assemblée électorale. Or il faut que cette branche du pouvoir public ait une manière d'en appeler au sentiment du peuple, si elle était en différend avec l'autre, et le véritable jury constitutionnel, c'estleseul pouvoir supérieur à tous les autres, la volonté du peuple exprimée par de nouvelles élections qui lui sont redemandées par le Directoire exécutif qui en rappelle à lui de la conduite de ses représentants. — Quel pouvoir — vat-on s'écrier — quel pouvoir vous allez donner au Directoire exécutif! — Infiniment moins qu'il n'en
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a dans ce moment, car il faut qu'il gouverne ill«'g-alement, pour se maintenir, pour faire marcher le j^^ouvernement. Qu'aimez-vous mieux, d'un veto suspensif, du pouvoir de dissoudre en eu apjx'lant au peuple par de nouvelles élections, ou du 18 fructidor, ou de son pendant nécessaire, le 9 thermidor ? Le lendemain d'un acte constitutionnel, tous les pouvoirs, tous les individus sont à leur place. Le lendemain dune crise, quel tyran, quel factieux ne conçoit de criminelles espérances? Quel innocent est tranquille, quel homme est heureux?
Il est encore quelques changements essentiels qui feraient de la Constitution ainsi modifiée un ensemble politique. Ce qu'on appelle le pouvoir administratif et qui n'est, dans le vrai, qu'un dérivé du pouvoir exécutif, est encore très mal organisé dans la Constitution actuelle.
Vous y faites nommer des administrateurs par le peuple, et vous donnez au Directoire le droit de les casser et d'en nommer d'autres. C'est faire ainsi toujours des élections une comédie qui dégoûte le peuple du système représentatif et l'irrite contre ses gouvernants. Si la France était un petit état, je déciderais hautement que les administrateurs doivent être nommés par le Directoire. Sous une monarchie, il était utile de placer l'élection dans l'exécution, puisqu'on ne pouvait pas en faire la source de la loi. Mais dans un g-ouvernement républicain, lorsque le principe du pouvoirest populaire, on n'a pas également besoin de rendre les ag'ents
élig-ibles. Cependant l'immensité de la France rend nécessaire de porter un peu d'esprit fédératif dans l'administration de ses départements. Il ne se peut pas qu"un gouvernement placé au centre d'un si grand cercle puisse décider par lui-même ou par ses intermédiaires directs, tous les intérêts locaux de vingt-cinq millelieues carrées et de trente millions d'hommes ; mais, de quelque manière que l'on mesure la force nécessaire à donner au pouvoir exécutif, dans l'administration départementale, ce qui... (1).
(1) Le chapitre n'est pas terminé. Le recto de la feuille 195 est constitué par la note suivante qui s'interrompt ellemême brusquement :
t( Il y a, dans la Constitution actuelle d<J France, ou pour mieux dire encore, dans l'esprit de la Révolution, trois principes qui en font la force et qui en sont l'objel, trois principes dont on ne pourrait s'écarter sans sortir du £?ouvernement républicain : la division du pouvoir exécutif en plusieurs membres, parce qu'en France tout homme qui ne serait pas roi ne serait pas souffert seul à la tète du gouvernement, et que tout homme qui y serait souffert, voudrait devenir roi ; l'élection par le peuple du Conseil des Cinq cents, parce que de là dépend tout le système représentatif, et la non-hérédité des pouvoirs parce que c'est par l'égalité que la Révolution s'est faite, que c'est par elle qu'elle a de l'influence, et qu'enfin la destruction des privilèges des classes, des castes est la conquête de l'esprit humain dans cette époque. Mais, en conservant ces trois principes qui sont... »
CIIAPITliE II DES ÉCRIVAINS
Toutes les révolutions politiques, lorsqu'elles n'ont pas un homme pour objet, ont une idée pour principe. En France, on a trouvé le point qu'Arcliimède cherchait pour soulever le monde, l'amour de l'égalité, la haine des préjugés. La philosophie proprement dite est la pensée première, le mot magique de la Révolution de France. Il est aisé de comprendre tous les excès, toutes les erreurs qui ont dii naître d'un tel principeabandonné aux passions du peuple. Renverser le joug- des étrangers comme en Hollande et en Suisse, établir une religion comme en Angleterre, se détacher de la métropole comme en Amérique : voilà des idées simples dont le peuple conçoit toute l'étendue. Mais fonder un gouvernement sur des bases philosophiques, c'est la plus belle de toutes les pensées, le plus noble but pour un petit nombre de têtes lég-islatives; c'est la source de toutes les folies humaines, quand des hommes qui ne savent pas lire se sont
fait une reliçion de la propag-alion des lumières. Qu'y a-t-il au monde de plus susceptible d'interprétations diverses que la philosophie? Tous les contraires, toutes les impossibilités, toutes les incohérences s'établiront et se soutiendront à l'aide de quelques mots qui feront un nœud quelconque, non entre les institutions, mais entre les phrases qui les expliquent, et comme le vulgaire, de nos jours, n'est encore susceptible que de superstition et de fureur, on a vu la plus vague de toutes les théories défendue par les passions les plus positives, toutes les actions de la vie devenues l'objet de l'intolérance, parce que la politique, tenant plus de place dans l'existence des hommes que la religion, la tyrannie de l'une est plus habituelle que celle de l'autre. Enfin, comme il faut que les gouvernements marchent et que les hommes violents veulent triompher, nous avons vu les sectaires de la philosophie abandonner toute la théorie de la liberté aux faiseurs de phrases, et retenir pour eux les moyens clairs et précis du despotisme le plus absolu, le plus sanguinaire dont l'histoire nous ait offert l'exemple.
Quel est le véritable remède aux traces qui nous restent encore de cette époque désastreuse? On ne peut le trouver que dans la source même du mal, dans la philosophie. Si la philosophie était en ellemême une mauvaise chose, on devrait s'attendre à la contre-révolution, parce qu'on finirait, tôt ou lard, par détromper d'un principe faux, mais,
comme la théorie pliilosopliique de la n'volution de France est en elle-même incontestable, il n'y a de remède à ses effroyables abus qu'en jetant des torrents de lumières sur les principes et sur leur application. Les hommes d'Etat qui se font tous macliiavélistes trouvent quek[ue chose de niais dans le système (\m fait recourir aux écrits, à l'instruction pour gouverner les peuples. Mais, de ces hommes d'Etat, aucun n'a jug-é la Révolution de France, parce que tous se sont trop attaciiés à l'examen de l'histoire qui n'avait point d'application aux circonstances actuelles — je crois l'avoir dit la première dans mes Réflexions sur la paix — les hommes ne sont rien dans la Révolution de France, les idées font tout. On a tout fait avec l'opinion en France, soit en la trompant, soit en l'excitant, soit en dominant l'avis de la majorité par le fanatisme du petit nombre, mais c'est la parole qui a fait sortir de terre les légions. Depuis, les légions ont souvent enchaîné la parole ; mais pour préparer les triomphes mêmes des armées, il a fallu des journaux, il a fallu des discours. Fussent-ils commandés à distance, ils avaient un air de liberté, et les rouag-es de notre machine politique ne peuvent aller qu'au son des airs qui semblent superflus aux hommes qui ne les écoutent plus.
Si donc, quelle que soit la puissance du gouvernement de France, il faut qu'il la fonde sur un assentiment de parti, en attendant l'assentiment national ; s'il faut qu'il s'aide de toutes les démons-
dSf)
Iralions de ropinion, en attendant que l'opinion agisse d'elle-même, il est donc certain que le principe de la Révolution açit toujours et qu'on peut toujours trouver une g-rande force dans la vraie direction de ce principe. Si la liberté de la presse, telle que je viens de la définir dans le chapitre précédent, n'est pas rétablie en France, il n'y faut parler ni de politique, ni de constitution, ni de liberté d'aucun g-enre. Mais si, comme on n'en doit pas douter, elle l'est à l'époque fixée, je crois encore à la toute-puissance des écrits républicains. Je fais bien plus de cas des baïonnettes que des livres, disent de certains hommes qui ont intérêt à ne pas croire à l'ascendant de la pensée. Et moi je crois que, depuis iimprimerie, les écrits ont sur les baïonnettes l'influence qu'avaient jadis Démosthènes et Cicéron sur la place publique d'Athènes et de Rome et que, dans la Révolution de France nommément, les raisonnements faux ou justes ont été la première cause de tout. Je dis la première, car dans les événements de la vie, ce qu'il faut observer surtout c'est l'origine; le libre arbitre n'est que dans les premiers pas; tous ceux qui suivent sont entièrement forcés, et le commun des hommes, ne remontant pas à l'impulsion primitive, croit que le principe est changé, parce que les conséquences s'en éloignent. Mais, encore une fois, la cause d'une révolution est et sera toujours le seul moyen de modifier cette révolution, et quand l'amour de la liberté aurait amené le despotisme, c'est à la liberté
même qu'il faudrait avoir recours pour combattre le despolisine qu'elle aurait amené. La nature entière n'est qu'un exemple de ce principe : le même être, le même arbre porte souvent le poison et le remède et, pour corriger le caractère d'un homme, c'est dans la passion qui l'ég-are qu'on trouve des ressources pour le conduire, et les moralistes comme les législateurs se tromperont toujours s'ils cherchent des remèdes dans les contraires, au lieu de les puiser dans le principe même qui a été dénaturé par les conséquences.
Ce sont les philosophes qui ont fait la Uévolulion, ce sont eux (pii la termineront. Les généraux, considérés seuh'ment sous leurs rapports militaires, auront beaucoup moins d'influence sur l'intérieur de la France que les penseurs écrivant ou parlant à la tribune ou dans les livres. Je n'imagine pas (jne, conservant les anciennes idées, on sépare le talent d'écrire de l'énerg-ie de l'âme et du caractère. Ce qu'on appelle un homme de lettres n'existe plus en France : il n'y a plus de classe, il n'y a plus de profession à part. Un républicain écrit, combat ou gouverne selon les circonstances et les dangers de sa patrie.
Mais ce qu'il m'importait d'établir, c'est que le principe de la Révolution de France étant la philosophie, c'est par les lumières et non par les armées que son état politique peut s'améliorer. Il y a certainement en France une confusion étonnante des idées de la liberté, mais il existe encore quelques
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jalons à l'aide desquels on peut faire une route. La haine de toute influence étrangère, cet amour de l'égalité qui fait donner toujours la préférence à l'autorité légale sur l'ascendant de tel ou tel homme, enfin le besoin qu'a le g-ouvernement d'essayer de convaincre, alors même qu'il est résolu de commander, ces idées commencent une opinion publique. Il sera bientôt aisé de fixer la haine des arrestations, des jugements arbitraires, et les souffrances inspireront et le besoin de bien connaître les droits et la recherche des moyens de les garantir. Quand l'esprit de parti pourra sans crainte céder la place à l'esprit public, la France sera libre. Or, il n'y a que les écrivains qui peuvent, dans leurs méditations, trouver le point qui concilie les intérêts et les principes, les opinions des vainqueurs et le repos des vaincus. Tant que la force sera nécessaire, la force abusera, et l'on ne cessera de recourir à la force qu'à cette époque amenée par les événements, hâtée par les lumières, où une sorte d'assentiment général à quelques vérités premières reforme un lien social entre une nation d'ennemis. Depuis la découverte de l'imprimerie, les hommes ont besoin de conviction pour faire entre eux une paix durable. Avant cette époque, les lumières étaient si peu répandues que tout était soumis à la décision du hasard ; mais aujourd'hui, un raisonnement, quelque faux, quelque mensonger qu'il soit, est toujours nécessaire, et si cette hypocrisie de la puissance révolte quelquefois davantage, il faut y
voir le çcerme d'un grand bien, la nécessité de persuader les hommespar des arguments avant de leur donner des ordres. Bientôt, la liberté de la presse fera justice des mensonges, et la partie du peuple qui a déjà besoin d'une conviction quelconque pour obéir, ne pourra plus la recevoir que de la vérité.
Je le répète, comme une observation que je crois principale, les plus grands malheurs de la fondation de la République sont venus de ce qu'elle a précédé de 10 ans les écrits qui l'auraient préparée. L'esprit de 1792 était en accord avec une monarchie tempérée, et non avec une République. Il faut que les écrivains pressent les pas de l'esprit humain, pour lui faire rejoindre la République qui l'a devancé.
Les Républicains, sentant que l'opinion n'est point encore en harmonie avec la République, demandent et des institutions républicaines et une éducation publique. Ils se trompent en cela d'un deg-ré sur la marche de l'esprit national. Il faut que les lumières précèdent les institutions pour qu'elles puissent s'établir. Le fruit mûr se détache de l'arbre à l'instant où l'on doit le cueillir. Quand une idée est fondée dans toutes les tètes, on demande l'institution qui la consacre. Le g-ouvernement alors a plus besoin de contenir que d'exciter. Il est à sa place, quand il fait les fonctions de barrière; aucune de ses actions n'est vaine. Mais lorsqu'il est chargé d'encourag"er par tous les moyens la sorte d'institution dont le principe est volontaire, il est ridicule s'il échoue, et despote s'il contraint. Toute autorité,
lég^ak ne peut que commander. Pour exciter l'enthousiasme, la joie, l'exaltation, il faut des hommes dont on puisse croire tous les sentiments naturels, qui n'aient aucune obIi2:ation, aucune charg'e et dont la pensée libre excite une adhésion libre comme elle. L'instruction publique est encore un moyen d'influencer l'esprit national, qui doit suivre et jamais précéder son mouvement. D'abord, à moins d'une tyrannie sans exemple, les pères n'enverront point leurs enfants aux écoles publiques, s'ils ne sont pas convaincus des vérités qu'on y prêche. D'ailleurs, les écrivains font marcher l'esprit public plus vite et [)]us loin qu'une éducation nationale. Toute institution légale a des bornes positives : elle ne dépasse jamais les idées de ceux qui l'ont fondée. Il y a, au contraire, dans la lutte de tous les écrivains une émulation qui fait faire chaque jour quelques progrès à toutes les sciences. Le g-ouvernement donc saute deux intermédiaires en voulant influencer l'esprit public par l'éducation nationale.
II faut qu'il encourage par des faveurs et des distinctions de tout genre les penseurs d'un certain ordre. Il faut que ces hommes, à l'aide de la liberté de la presse, éclairent la nation, et que la nation éclairée demande des institutions républicaines, l'éducation publique, et fonde elle-même ces établissements sous la protection du g-ouvernement. L'esprit révolutionnaire perd, en France, l'esprit législateur ; l'un, dans la chaîne de ses moyens, fait du gouvernement de la force la base
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et la cause de rc)j)inioii {)iil)!i(jue ; l'aiilre, doit s'attacher à former ropinioii [)al)li(jiie coinine la base et la cause de la force du gouvernement. L'un se flatte de donner, à la longue, l'habitude de ce qu'il commande, l'autre sait qu'aucune habitude ne naît d'un commandement. Enfin, l'un est toujours en contradiction avec le système cju'il soutient ; il exige des actions volontaires, il commande des choix, il requiert l'enthousiasme, il force aux mouvements spontanés; l'autre, en recourant (luelquefois à la force, pour maintenir l'ordre, a toujours pour but de faire précéder la loi du voeug-énéral qui la désire. Tout acte législatif doit dériver de la pensée du philosophe adoptée par l'opinion publique.
Après avoir considéré les écrivains comme la source de tous les biens que la France peut espérer, il m'importe d'expliquer le but que les hommes de lettres doivent se proposer maintenant, et l'influence que la Révolution doit avoir sur l'esprit général de la littérature.
Je commencerai par les écrivains philosophes, et je parlerai ensuite des écrivains d'imagination.
Quelques personnes tournent en ridicule la perfectibihté de l'esprit humain, parce que, dans ce système, on a réuni des chimères à des vérités, et surtout parce qu'on s'est servi des moyens les plus atroces' pour établir ce qu'on appelait la liberté. Ni les idées religieuses, ni le commerce, ni les sciences, ni aucune des institutions utiles à l'humanité, ne seraient regardées com.mc des bienfaits, si l'on ne
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les avait pas juçées en elles-mêmes, et non par les circonstances qui les ont souvent accompagnées. Les passions des hommes dominent seules pendant la guerre, le combat est tout, et son objet n'est rien; mais il faut le considérer en lui-même, cet objet, monter au-dessus du nuage au lieu de regarder à travers.
C'est depuis la découverte de l'imprimerie que les progrès de l'esprit humain doivent se compter, parce que, depuis cette époque seule, il ne recule plus. Avant ce temps, il y a eu des points lumineux dans l'histoire, des siècles brillant par quelques hommes, des peuples fameux, mais d'une population si resserrée que leur histoire n'était, pour ainsi dire, que le récit de quelques actions individuelles au milieu d'un univers obscur et silencieux.
L'imprimerie a fondé le règne du genre humain. Elle a, comme je l'ai dit ailleurs, effacé par degrés les grandes disparates de la gloire personnelle; elle a appelé tous les hommes au grand concours de la pensée, parce qu'elle a mis dans la puissance de tous ceux que la nature y appelait les mêmes moyens de développement. Elle a presque entièrement affranchi les progrès de l'esprit du hasard des circonstances, et, dans la solitude la pi us profonde, elle a transporté plus de ressources pour l'étude qu'il n'en existait jadis au milieu des philosophes d'Athènes. Admirons les anciens; grâce à l'imprimerie, relisons sans cesse leurs écrits; nous en jouissons plus que leurs contemporains. Apprenons chez eux l'histoire des
individus, mais celle de l'espèce ne doit dater que de l'époque où les trésors du passé ont été mis à l'abri de l'avenir, où les richesses de la pensée ont été démocratisées, pour ainsi dire, en les livrant à la disposition de tous.
Si riiistoire, même avant la découverte de l'imprimerie, ne peut servir à connaître les progrès dont l'esprit humain est susceptible, à plus forte raison la recherche sur l'origine de la société estelle une étude oiseuse. Ces sortes de romans métaphysiques n'ont ni l'intérêt de l'invention, ni la précision de la vérité. On erre au hasard, comme l'imagination, mais c'est dans un désert que l'on s'égare, et l'abstraction chimérique est ce que l'on peut imaginer de plus aride et de plus futile à la fois. La société s'est formée de mille manières différentes. Nous ne savons rien que depuis la connaissance des faits, et ce n'est encore que depuis l'imprimerie que, chaque degré parcouru étant assuré, on peut prévoir le suivant avec certitude. La perfectibilité de l'esprit humain n'est donc point un système purement métaphysique qui, dans tous les temps, a vainement occupé les philosophes ; à l'aide de l'imprimerie — qui n'est qu'un poison, sans la liberté de la presse — nous tenons d'une manière fixe la chaîne des idées, et nous pourrons marcher de l'une à l'autre : manière de procéder lente mais sûre, et dont le terme est nécessairement indéfini. Si vous sautez un intermédiaire, si vous ôtez de votre calcul et de sa preuve la théorie et l'expérience,
VOUS èles hors de la ligue de la vérité, vous n'avancez plus, vous vous perdez. Mais, en appliquant aux idées de tous les genres la méthode géométrique, on est certain d'obtenir la certitude. Toutes les sciences politiques et morales seront soumises successivement à la méthode géométrique. Le calcul des probabilités s'applique aux passions humaines comme aux coups de dés, lorsque vous vous donnez un certain nombre de chances. L'arithmétique est applicable à toute connaissance composée de plusieurs termes. Le hasard est pour l'individu, jamais pour l'espèce, et tout ce qui est science, c'est-àdire idée générale, est indubitablement susceptible de calcul. Or, quand vous avez une fois saisi le calcul, vous arrivez à la certitude et par conséquent au repos; car, comme jeTaidildans l'introduction de cet ouvrage, les passions abandonnent toujours ce qui est évident et, de poste en poste, elles se replient toujours sur l'objet encore douteux.
De nos jours, c'est la science politique qui est l'objet de la guerre. Dans un autre siècle, la morale, les devoirs particuliers, telle autre combinaison de lapensée,sera l'objet de laquerelie, car, ne se battant plus pour des hommes, on se disputera sur des idées. Mais l'objet de guerre de nos jours, la science politique, ce sont les écrivains philosophes qui le termineront. Ils porteront l'analyse, et par conséquent la lumière, dans ces grandes questions, et le calcul fera tomber les armes. Quelques hommes, à travers les erreurs que, suivant les opinions, on
peut leur reprocher, avancent l'épocpie où la certitude s'emparera de la science politique. Condorcet, Sieyès, Rœderer, Godvvin dans la génération qui nous précède, dans la nôtre, un homme dont chaque année grandira la réputation, Benjamin ConstanI, d'autres encore que l'esprit de parti repousse, mais que la raison accueillera : voilà ceux à qui l'art d'analyser fera découvrir, ou de nouvelles vérités, ou des preuves de plus de celles déjà connues, ce sont là les hommes d'Etat pour la Révolution française. Ailleurs, il faut de certaines connaissances, une certaine adresse, et l'administration telle qu'elle est, même en France, peut encore longtemps avoir besoin d'un grand nombre d'idées particulières applicables à chaque circonstance, mais, pourl'cnsemble de la lég-islation, mais pour l'org-anisation d'une constitution libre, mais pour terminer la Révolution en portant la lumière et la certitude dans les questions politiques, c'est à la philosophie d'analyse qu'il faut recourir. L'éloquence consacrée à la défense des grandes vérités est encore un grand pouvoir en France. Il faut que cette éloquence adopte pour but les résultats du calcul. Mais quelle puissance l'âme, le caractère qui se peint dans les mouvements oratoi res ne donne-t-elle pas à la vérité! C'est la vie de la pensée que l'éloquence. Elle fait passet- les idées dans le sang, elle transforme en impulsion électrique la conviction du raisonnement, l'analyse du devoir, et ramène l'homme à sa nature physique, non pour l'avilir, mais pour l'enflammer;
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elle fait battre son cœur, couler ses larmes ; elle lui inspire le couraçe, la vertu, le dévouement de soi-même, comme des mouvements involontaires qu'aucune réflexion ne pourrait arrêter. Heureuse la France, si ces talents vainqueurs reparaissent encore à sa tribune ! Oui peut s'élever au sommet de l'éloquence, sans parler le langage de la justice et de la pitié ?
Le mensonge, la cruauté s'épuisent en froides exaltations qui ne remuent que l'air agité par les gestes et les cris, imitateurs impuissants des sentiments et des idées.
Il est un écueil cependant dont cette classe de philosophes doivent se garantir et que l'un d'eux, Godwin, homme d'ailleurs d'un esprit bien remarquable, n'a point évité dans l'un de ses écrits (1), c'est de perdre terre par la théorie, de s'éloigner entièrement de son terme correspondant, l'expérience, de revenir sur ses pas, comme le cercle, au lieu d'avancer, de retourner à l'état sauvage au lieu de perfectionner la société civile, de défaire au lieu de créer, de délier au lieu de découvrir. Ce genre de métaphysique est à la fois très facile à composer et très dangereux à répandre. La métaphysique tirée des objets positifs, la généralisation des idées exactes est le plus beau travail dont l'esprit humain soit susceptible, mais la métaphy-
(1) M'iie de Staël met ici : note. Mais la note n'a pas été rédigée.
sique du vag^ue n'est qu'un écart de l'imagination.
Ce qu'il y a de vraiment difficile, c'est de saisir l'abstraction du calcul. L'abstraction sans base fixe n^exige point une grande capacité. Je rendrai cette réflexion plus sensible par des exemples. Les écrits sur l'infini, l'éternité, l'espace, le libre arbitre, toutes les idées vagues de l'esprit humain, ont rarement fait une grande réputation à leurs auteurs, La théorie des monnaies, du commerce, de l'économie politique dans les ouvrages de Smith, la théorie des calculs dans Newton, dans les ouvrages des grands géomètres, ont assuré la gloire de ces grands hommes. C'est qu'ils réunissaient deux facultés de l'homme, en apparenceopposées, connaître ces précisions et généraliser les résultats. II n'y a donc rien de plus aisé que d'étendre à l'infini l'avenir de la perfectibilité de l'esprit humain, lorsqu'on ne s'astreint à aucun fait, lorsqu'on n'enchaîne aucun moven; mais il n'y a rien de plus beau que de prévoir et de tracer la route et de deviner l'expérience par la théorie.
J'ai dit que la métaphysique du vague était facile à composer et dangereuse à répandre. En effet, des spéculateurs dessinant à choix ce qui serait le mieux possible, ont soin de dire toujours qu'aucune de leurs institutions ne peut être adoptée, que si tous les hommes le veulent, et, en effet, il n'est rien qui ne soit bon pour tous les hommes, si tous les hommes le veulent établir, mais les factieux s'emparent de ces théories inoffensives, et, forçant
à les recevoir, tous leurs inconvénients se font sentir à ceux qu'on y condamne.
Il est, d'ailleurs, une sorte de perfectibilité qui ne peut jamais être, ni légale, ni politique. Ainsi, quand il serait à désirer que tous les hommes fussent enthousiastes de la liberté, dévoués à leur patrie, le pays le plus tyrannisé de la terre serait celui où de telles vertus seraient exigées. Il faut être généreux, il faut être sensible, il faut être sincère : quelle malheureuse nation que celle où la loi commanderait ces vertus ! Tout pouvoir politique est institué contre le crime; la vertu rend inutile la puissance, ou la puissance flétrit la vertu. Ce que les hommes mettent en commun, ce sont les vertus négatives : ne pas se nuire, ne pas se voler, ne pas se détruire. Tout ce qui est par delà est individuel, parce que la vertu doit être volontaire, et qu'il n'y a de mouvement spontané qu'en soi-même.
Ces théories chimériques, non seulement servent de prétexte au despotisme qui fait passer à travers tout ce vague les plus réelles injustices, mais on décourage aussi, par ces tableaux faits à plaisir, de la société telle qu'elle est. Ces rêveurs se créent des enthousiastes parmi tous les hommes malheureux qui prennent le dégoût de la vie pour un système d'innovation; la fatigue de l'incomplet fait adopter toutes les chimères, on veut tout ramener à une seule idée. C'est une méthode qui simplifie les moyens en étendant les résultats, et l'on ne pense pas que tout système qui n'a qu'une idée
pour base, est nécessairement faux par cela seul. La nature n'est en rien soumise à l'empire d'une seule loi. La folie, c'est la domination d'une idée unique, et lorsque vous voulez arranger la société, comme la tête d'un homme en démence, vous êtes certain tle tout dissoudre, de tout confondre, et ce qui semblait la clarté même par la combinaison abstraite, est le chaos dans rapj)lication. C'estdonc en embrassant plusieurs branches, en réunissant un grand nombre de fds, que l'homme de génie avance dans la recherche de la vérité. Quel siècle s'ouvrira pour nous, si la philosophie, toujours fidèle aux principes élémentaires, prend pour guide la raison !
Une autre classe d'écrivains, ceux qui se livrent uniquement aux ouvrages d'imagination, peuvent rendre aussi de grands services à l'esprit national en France. Il doit s'être fait un grand changement dans l'art des productions de l'imagination et du goût. Presque tous les effets qui naissaient des constrastes sont entièrement détruits.
Voltaire, l'homme du monde qui a le mieux fait sortir des effets poignants des tableaux en opposition, ne pourrait plus en tirer aucun avantage, les institutions n'étant plus en contradiction avec les idées simples ; par cela seul, la plupart des plaisanteries existantes n'ont plus d'effet. La conduite de quelques prêtres n'est plus en contraste avec les avantages qu'ils tirent de la religion, l'absurdité de quelques dogmes avec les guerres de religion
qu'ils produisaient, l'ig-norance de quelques nobles, de quelques magistrats, n'est plus eu contraste avec l'importance des places qu'ils occupaient par leur naissance; enfin, comme le véritable ridicule est celui qui sort des objets contradictoires de la raison humaine et de la folie des institutions des hommes, le ridicule se resserre à mesure que la raison s'étend, et ce qui reste aux auteurs comiques, c'est lanature. Mais il faut espérer que, chaque jour, ils peindront davantage la société.
La tragédie, toujours plus rapprochée des affections de l'homme, subira moins de changement. Cependant elle perdra quelque chose du prestige des noms, soit par leur rang, soit par leur illustration, soit même par l'ascendant du génie.
A force de juger nos contemporains, nous pen~ sons que nous aurions mesuré de même les héros de l'antiquité, et il faudra que la tragédie nous remue plutôt par les situations dans lesquelles tous les hommes peuvent se trouver, que par l'éclat des destinées aristocratiques. Tout ramènera donc les effets de l'imagination aux mouvements de la nature et, lorsque l'esprit avance de vérités en vérités mathématiques, le cœur a besoin de sensations simples. Ainsi le veut leur marche correspondante. La Nouvelle Héloïse l'emportera sur l'ancienne, VOssian sur la Henriade, Paul et Virginie sur Télé'- Iliaque. Ce changement altérera le goût, mais, bientôt, il renaîtra dans sa perfection naturelle ; il prendra pour modèle tous les auteurs classiques,
Racine, Voltaire, les Grecs, les Latins dont rien ne peut ternir la gloire. On y joindra quelque chose de ce talent de peindre la nature avec une vérité plus rapprochée de son modèle dont les Anglais et les Allemands ont donné le premier exemple. Mais qu'il importe que cet accroissement de l'art ne soit pas avili par le goût exécrable qui, depuis quelque temps, en abuse si cruellement! Ce n'est point une opinion frivole que la haine du mauvais goût. C'est le règne du crime qui enfanta toutes ces expressions grossières ou féroces dont la langue est encore salie. Les expressions grossières avilissent et les objets dont on parle et celui qui s'en sert. Elles ôtent à l'homme toute sa dignité, son respect pour les autres et pour lui-même. En se complaisant dans des idées rebutantes, il a déjà renversé la barrière de l'imagination. Il ne faut plus que convaincre cet homme, pour le décider à des actions viles. Ses sens ne repoussent déjà plus la bassesse; déjà son langage lui a inspiré l'audace de ce qui fait rougir la vertu.
Les expressions féroces sont encore plus condamnables et non moins dégoûtantes. L'homme, dans sa nature toute composée de physique et de moral, est déjà bien dépravé quand il n'y a plus que sa raison entre le crime et lui et, dès que l'on évoque à soi, par ses paroles, l'image de la douleur sans en être ému, la sympathie est déjà détruite, et quelle éducation pour la génération future que ces affreux discours d'un style bas ou sanguinaire !
A cet âçe où les sentiments et les idées viennent ^
seulement par ce qu'on entend, comme on organise l'enfance à la cruauté, comme on prépare le physique à toutes les impressions criminelles ! Certes, ce langage, à la fois sauvage et corrompu, est plus loin encore de la nature que même toutes les recherches du style affecté des cours.
N'offensez pas l'ouvrage du Créateur en appelant naturel ce qu'il y a de plus grossier au monde. La langue naturelle, c'est un style noble, élégant, harmonieux, et qui produit en nous la sorte d'ébranlement qu'un beau jour, un air pur, un soir tranquille font éprouver aux âmes en harmonie avec les merveilles de la création.
L'Institut national de France est l'association d'hommes qui doit obtenir, avec le temps, la première considération en France. Déjà ceux qui composent aujourd'hui celte société la méritent sous tous les rapports, mais c'est de la raison philosophique réunie aux talents de l'écrivain que doit partir l'impulsion de l'esprit national en France. L'aréopage d'Athènes, le sénat de Rome, la pairie d'Angleterre ont été les institutions caractéristiques des nations dont elles étaient le centre. Par la nature de la Révolution française, c'est le corps des hommes éclairés qui doit conserver ses vrais principes et les diriger.
Buonaparte, en mettant du prix à se faire recevoir de l'Institut, a montré à l'opinion publique sa véritable route.
En effet, rien n'est plus digne d'admiration que les succès des armes, que la valeur invincible des g-énéraux et des soldats, mais rien n'est plus contraire à la liberté que l'esprit militaire. Une guerre longue et violente est à peine conciliable avec le maintien d'une constitution quelconque, et tout ce qui assure les triomphes de la guerre, est sul)versif du règne de la loi. L'enthousiasme d'une révolution ajoute extrêmement sans doute à la bravoure des soldats. La liberté succède à la guerre qu'on soutient pour elle, mais elle n'en est jamais contemporaine. L'esprit militaire est un conquérant, la liberté est conservatrice. L'esprit militaire explique tout, marche à tout par la force. La liberté n'existe que par l'appui des lumières. L'esprit militaire sacrifie les hommes, la liberté multiplie leurs liens entre eux ; l'esprit militaire fait haïr le raisonnement comme un commencement d'indiscipline, la liberté fonde l'autorité sur la conviction. Enfin les arm-ées, quoique composées de citoyens, prennent toujours à la longue un esprit de corporation qui les rend semblables à toutes les armées du monde. En effet, la plus grande analogie des hommes entre eux, c'est leur instinct. Dans tous les siècles, dans tous les pays, une confédération de prêtres a donné des résultats pareils. Dans tous les siècles, dans tous les pays, les armées auront le même esprit, quoique leur but diffère. Celles de France ne serviront jamais la cause de la tyrannie, mais elles en aimeront toujours les moyens, et l'armée, qui se bat pour la
liberté, doit avoir, pour triompher, des mœurs et des idées despotiques.
Toutes lesassociations, excepté celle des hommes éclairés, ont un esprit de corps. Les lumières excluent par elles-mêmes les préjugés, et tout esprit de corps en est un. Les lumières étendent les pensées et les intérêts au lieu de les resserrer, mais tous les hommes, distraits de la société par une réunion, par une dénomination quelconque, peuvent, isolément, se mêler à l'esprit général mais, rassemblés, ils sont nécessairement en dehors de la nation. Ce n'est plus un peuple, c'est une armée. Ils vous disent sans cesse : comme individu, j'ai mon opinion; comme militaire, je dois obéir — et quand un homme est autre chose qu'un citoyen, l'état perd en liberté toute l'influence de cet homme. Il faut donc tendre, en France, à l'ascendant des lumières, pour fortifier les principes delà Révolution, française et pour la garantir de l'esprit militaire qui, de moyen qu'il a été, peut devenir résultat, non à l'avantage d'un homme, mais au détriment de la douceur des mœurs et de la modération des lois. La colère est souvent le principe de l'héroïsme dans un guerrier. La colère, dans un gouvernement, ne produit jamais que l'injustice et la tyrannie, et tous les gouvernements qui triomphent par les armées finissent par être irascibles.
Enfin, après la vertu, la supériorité la plus incontestable qui puisse exister parmi les hommes, c'est l'étendue des idées. Il y a dans le talent, à
quelque objet qu'il s'applique, du hasard et de rinstinct, qui est lui-même une sorte de hasard dout les probabilités sont en soi, mais la faculté de penser, de considérer tous les rapports des objets, d'étendre la sphère des raisonnements, cette faculté est une force morale positive. Elle est indépendante des circonstances, elle ne peut s'aider d'aucun secours. A la première heure, au premier instant, pour ainsi dire, d'un homme de cette trempe, il empreint ses expressions de ses idées ; ce qu'il dit se rapporte à une suite de réflexions précédentes, et son genre de supériorité ne peut ni se feindre, ni se cacher. Laissez dire ces phrases de misère : il a mieux que de l'esprit, il est commun dans ses discours, mais c'est un profond penseur. Il n'y a rien de mieux dans la tête de l'homme que de la pensée, et celui qui pense, ou se tait, ou s'exprime selon ses facultés. Quiconque a peu d'étendue dans les idées peut avoir dans sa vie quelque bonheur de circonstances que le temps et les lumières croissantes nous apprendront à juger — mais n'est pas un grand homme et surtout n'est pas le grand homme d'un état philosophiquement libre.
Voyez, en effet, combien les penseurs ont été redoutés par tous les partisans du despotisme. Les monarques encouragent les poètes, les savants, les généraux, tous les hommes à grands talents, à connaissances rares, mais ils ne veulent pas de la pensée. Elle seule est un juge, elle seule peut porter atteinte au diadème. Les poètes sont suscepti-
bles d'illusion, les savants sont étrangers à la vie, les guerriers appartiennent tout entiers aux événements ; les penseurs, à la fois indépendants des circonstances et intéressés par elles, portent partout une lumière que redoutent toutes les institutions et tous les hommes qui tirent quelque avantage d'une charlatanerie quelconque. Il faut donc que les penseurs aient le premier rang sous le règne de l'égalité parce qu'ils sont les hommes de la valeur la plus réelle; il faut aussi qu'ils aient le premier rang dans un pays qui veut fonder ses institutions sur la théorie du raisonnement, parce que les penseurs sont les seuls vrais adeptes de cette politique intellectuelle.
Il est d'ailleurs un grand service que les écrivains philosophes peuvent rendre à la France, c'est d'introduire quelques réformes dans l'usage de laparole, et de nous préserver d'abord de sa perfidie, et même de son ineptie, si quelque sévérité salutaire s'introduisait à cet égard. Les Français, je l'ai déjà dit, ont besoin, depuis quelque temps, qu'on leur fasse des discours. Ils savent très bien que ces discours, dans un temps de parti, ne changent rien à l'événement, mais ils se font demander leur avis, comme le roi d'Angleterre a conservé le titre de roi de France. C'est un droit honorifique qui peut servir dans un autre temps. En attendant, ces discours qui n'ont jamais qu'un but obligé, prostituent la vérité d'une manière sans exemple jusqu'à nosjours. En effet, dans l'histoire, les plus forts ne raisonnent
point, et les raisonnants ne sont pas les plus forts. Ce qui nous avait conservé la parole assez intacte : elle était le recours du faible, et le faible, quel (pi'il soit, n'emploie jamais que la justice. Mais, depuis que la force ne dédaigne plus de se servir de la parole, la vérité est beaucoup plus obscurcie qu'elle ne l'a jamais été. Les puissants peuvent tout risquer. Les tlatteurs ont imaginé de se dire enthousiastes. Il y a des phrases, à l'infini, dans la langue, pour composer ces discours qui doivent rester sans réponse. Il n'est pas une idée, pas une assertion, vraie ou fausse, que les mots ne puissent exprimer. Leur puissance est sans contre-poids, depuis que la contradiction est interdite, et la tyrannie, jadis silencieuse, est remplacée par un despotisme de parti dont la jouissance est la parole. Les écrivains sincères, les seuls qui puissent avoir un talent supérieur, auront beaucoup de peine à remettre la vérité dans la langue des sentiments. Le calcul peut délivrer des fausses combinaisons politiques, et la méthode géométrique déracine les erreurs les mieux établies, mais cet accent de l'âme qui pénétrait d'une impression si vive, cet amour de la vertu qui rapprochait l'homme de l'homme, et tous de l'Etre suprême, ces expressions qui reposent le cœur en faisant retrouver son semblable, comment les faire ressortir de tant de phrases mensongères?
C'est un mal aussi que la tolérance de l'esprit de parti envers la bêtise qui se rallie sous ses bannières. A la fin, elle fait nombre. D'abord, on
l'avait reçue. C'est elle, bientôt, qui recevra, et l'Europe qui se révolutionne est inondée d'abord par un torrent de phrases communes qui doivent étouffer tout enthousiasme véritable. En effet, qui ne perdrait, pour ainsi dire, jusqu'à son opinion même, en l'entendant défendre par une certaine kyrielle de phrases usées qui se suivent exactement, vu leur habitude d'aller ensemble.
Voulez-vous un discours de Club? D'un bout de l'Europe à l'autre vous entendrez : Citoyens, le fédéralisme lève sa télé hideuse ; ranarchie est prête à 710US dévorer ; le monstre du royalisme va nous y précipiter; il est temps de vous dévoiler la vérité tout entière : les aristocrates, ces vampires du peuple, se cachent pour mieux porter leurs coups dans Vombre; leurs intrigues nous menacent; dans les salons dorés, on prépare la ruine des patriotes ; mais ne craigne::, rien, ils n'ont cpià se montrer pour rentrer dans le néant, car les patriotes sont là.
Qu'importe, dira-t-on — que, du Tage à la Neva, ces mêmes bêtises se répètent ? Ne vont-elle's pas à notre but? — Non en vérité. Ces expressions sans justesse déparent celui qui les dit comme celui qui les écoute. Rien de grand, rien de noble n'est inspiré par des idées fausses revêtues d'images exagérées. Si ces phrases sont écoutées sérieusement, elles excitent aux fureurs les plus sanguinaires. Si l'on en sent le ridicule, elles refroidissent sur les principes les plus dignes de l'enthousiasme des âmes honnêtes. Enfin, l'esprit que, dans d'autres temps.
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on eût pu reg-arder comme un moyen de tromper, l'esprit a trop de pudeur pour ne pas repousser les moyens dont quelques-uns se serventaujourd'liui, et quand les écrivains philosophes n'auraient d'autre avantas^e que d'être des hommes de beaucoup d'esprit, encore, par cela seul, serait-on assuré qu'ils ne pourraient adopter toutes les fureurs de l'esprit de parti : une certaine hauteur de pensée en rend tout à fait incapable.
Comment s'irriter, en effet, des opinions des hommes, quand on aperçoit toutes les routes qui conduisent à toutes les idées? Comment même, en adoptant un parti, ne pas juger ses fautes et ses erreurs, comment n'avoir pas une sorte d'éloignement pour les plus forts, alors même qu'on pense comme eux, pour cela seulement qu'une puissance de parti est toujours injuste? Comment enfin lorsqu'un choix a été précédé de l'examen de tous les côtés d'un objet et de la balance de ses inconvénients et de ses avantages, comment être indigné contre des adversaires dont on a compris les arguments ?
Il n'y a que les hommes qui se jettent sur les questions politiques comme sur une redoute militaire qu'il faut emporter d'assaut, qui ne donnent point de quartier aux opposants.
L'esprit, dira-t-on, nuit au caractère. Il reste toujours, aux hommes supérieurs par la pensée, la volonté des mouvements honnêtes ou des passions vives. Mais, d'ailleurs, pour finir une Révolution, ce qu'il faut surtout, c'est de la tolérance, et celle qui
naît de l'étendue de l'esprit est la seule qui serve à ramener les hommes à l'opinion qu'on veut leur faire adopter.
La maladie de la Révolution française, c'est de porter le fanatisme dans le raisonnement et d'admettre la cruauté, non seulement par violence, mais par théorie. Les sentiments doux, la morale sévère seraient repoussés avec dérision. Le raisonnement a plus d'autorité : c'est sur leur propre terrain qu'il attaque les fanatiques de principe politique. Il les fait revenir à la vertu par l'intérêt, alors mémequ'ils en ont perdu l'impulsion naturelle. Enfin, dans ces temps de haine où tous les hommes sont ralliés sous des bannières, où les liens se brisent ou se forment par les opinions de parti, sans que l'estime du caractère, sans que la valeur individuelle soient comptés pour quelque chose dans les jugements portés sur les hommes, les poètes, les savants, les philosophes, les citoyens vraiment distingués dans quelque étude de l'esprit, de toutes les nations et de tous les partis, forment une sorte de confraternité philosophique, sont en paix entre eux, au milieu de la guerre, et préparent quelque retour à l'estime indépendantedes opinions politiques. Jadis, l'amourpropre excitait des rivalités entre les hommes à talent, mais, depuis les fureurs de parti, ces querelles légères ont disparu. Ils s'intéressent les uns aux autres, comme se sentant tous menacés par la dépréciation du mérite personnel. Chéniera défendu l'abbé Débile au sein de l'Institut national. Les sa-
vanls anglais ont renvoyé à l'Instilut de PVance quelques objets précieux pour l'élude. La pensée s'essaie, à travers le sang- et le fer, à renouer enlre les hommes quelques affections généreuses.
Jadis, des Grecs prisonniers en Sicile obtinrent leur liberté de leurs ennemis en leur récitant quelques vers d'Euripide.
Quand reviendrons-nous à ce respect, à cet amour du talent et de ses chefs-d'œuvre, inséparables de toutes les grandes vertus ? Car les hommes peuvent dénaturer toutes les idées vraies, pour expliquer leur propre conduite, mais hors d'eux, hors du . cercle de leurs passions, ils n'admirent que la vertu. Pitié, courage, justice, générosité : voilà les seuls principes de toutes les émotions de l'homme. S'il aime l'éloquence, la tragédie, la musique même, la vertu le reprendra, car elle esta la source de tout ébranlement moral, et des sons harmonieux la rappellent à l'âme aussi souvent que des raisonnements justes.