‹ Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des principes qui doivent fonder la république de FranceChapitre 15 sur 28 · CHAPITRE III DES RELIGIONS · texte numérisé non relu

CHAPITRE III DES RELIGIONS

Il me paraît prouvé que la moralité des hommes a besoin du lien des idées religieuses. Je crois à quelques exceptions, résultats d'une nature et d'une éducation qui parviennent à suppléer à ce premier secours; je crois aussi à cet amour exalté de l'opinion publique, qui se développe dans les hommes placés en vue et dans les pays où cette opinion est elle-même guidée par le frein général des idées religieuses. Mais c'est dans une république, qu'une religion est nécessaire : l'opinion, dans un pays libre, étant presque toujours div^isée en deux partis, ce qu'on appelle l'estime publique a toujours moins de force et de sévéri.té ; l'égalité politique a toujours détruit la sorte de subordination imagi- |

naire qui contient chaque homme dans sa sphère, chaque pensée, chaque action se jugeant toujours de deux manières différentes, indépendamment de la gradation des pouvoirs. La liberté nécessaire et qui doit s'établir, exige plus de volontaire (sic) dans les actions des hommes ; le principe de la souveraineté

du peuple force à recourir davantage et à la puissance du dévouement libre, et à la sagesse des opinions particulières ; plus donc vous donnez d'influence aux volontés individuelles de la nation, plus vous avez besoin d'un moyen qui moralise le grand nombre, et ce serait sous le despotisme, ce serait lorscpje toutes les volontés sont enchaînées, qu'on concevrait beaucoup plutôt la possibilité de se passer d'un guide individuel pour chacune de ces volontés; moins vous voudrez donner au gouvernement le pouvoir de contraindre, plus vous laisserez de jeu dans la machine politique, plus il vous faut recourir et à la direction particulière et à la direction uniforme. Or, je défie de découvrir aucune idée dont les effets soient aussi simples, aussi semblables et plus également d'accord avec toutes les autres diversités des opinions, des caractères et des situations. Lorsque Montesquieu remarqua que le principe des républiques était la vertu, il fut obligé, dans le développement, de citer des exemples de respect religieux pour un serment. Chez les Anciens, on n'a point eu l'idée d'une vertu totalement distincte des idées religieuses. L'amour de la patrie est un grand mobile, mais, outre qu'il" s'affaiblit en proportion de l'étendue du pays, du nombre des concitoyens, jamais il ne suffît pour nous éclairer avec certitude sur ce qu'il faut au bien de cette patrie. Tel voit son salut dans la guerre, tel autre dans la paix, tel dans l'obéissance, tel autre dans la révolte, tel dans l'unité, tel dans la

fédération. La morale, et la morale liée par les opinions relig'ieuses, donne seule un code complet pour toutes les actions de la vie, un code qui réunit les hommes par une sorte de pacte des Ames, préliminaire indispensable de tout contrat social. Quelques philosophes ont dit : Les idées religieuses sont bonnes pour le peuple, c'est-à-dire pour ceux qui n'ont pas le temps d'acquérir d'autres lumières, et il faut une religion au peuple. Rien ne me paraît plus détestable que cette assertion. Quel est l'homme du peuple qui voudiait d'une opinion qu'on lui dirait appropriée à son ignorance? Quelle aristocratie de lumières fait trouver une erreur quelconque bonne pour aucune classe de la société? Les idées religieuses me paraissent également nécessaires à tous les hommes, à tous les degrés d'instruction. L'immoralité des esprits plus grossiers a des caractères et des effets plus remarquables, mais les hommes éclairés étant appelés à influer davantage sur le sort de leurs semblables, peuvent produire plus de mal avec des torts moins saillants. Mais les hommes éclairés peuvent nuancer, concilier, expliquer davantage les fautes qu'ils se permettent, et tandis queles gens du peuple heurtant directement la loi sont à l'instant comprimés par elle, les hommes plus habiles transigent bien plus longtemps avec la puissance, en s'écartant de même de son esprit. Enfin, parmi les exceptions d'hommes honnêtes, sans idées religieuses, il s'en trouve autant dans la classe non instruite que dans la nôtre,

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parce que leurs occupations, leur sort à l'avance tracé, leur fait quelquefois trouver dans l'habitude le supplément à la réflexion de la vertu.

Souvent l'on m'a dit avec dénigrement : Quoi ! vous ne commettez pas une mauvaise action par la crainte de Dieu, vous avez besoin de l'espérance ou de l'effroi pour secourir un infortuné ? Non, en vérité, l'on ne pense ni à l'enfer, ni au paradis, dans toutes ces vertus d'instinct, la pitié, la délicatesse, la fierté qui sont, pour ainsi dire, mêlées à notre sang- et sont devenues en nous des mouvements physiques précédant toute réflexion ; mais si l'on a cette nature, je crois fermement qu'une éducation religieuse va contribué. Je crois que, dans tous les sacrifices obscurs et froids de son intérêt à la justice, dans tous les sacrifices où il faut combattre le sang au lieu de s'y laisser entraîner, résister au ressentiment, à la colère, à l'ambition, je crois, j'ai souvent éprouvé, qu'il faut recourir à une idée religieuse. Comprenez-vous donc, me dira-t-on, et l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme? On ne comprend que les vérités qui sont pour ainsi dire inférieures à nos facultés, que la tête humaine peut embrasser, qui sont contenues par elle. Les matérialistes non plus ne savent rien de leur système, excepté qu'il combat celui des déistes. L'athéisme est une idée purement négative. Or, comme le monde, la vie est un fait positif; la négation l'explique encore moins que l'adoption des idées religieuses. La conscience, l'amour du beau moral, l'estime de soi, le besoin

de l'opinion publique, tous les sentiments que les philosophes mettent en opposition avec les idées religieuses, ne sont autre chose qu'elles-mêmes.

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