‹ Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des principes qui doivent fonder la république de FranceChapitre 16 sur 28 · AVANTAGE DES IDEES RELIGIEUSES GOMME SENTIMENT · texte numérisé non relu

AVANTAGE DES IDEES RELIGIEUSES GOMME SENTIMENT

Qu'est-ce en effet que la dig-nité de l'homme, si sa nature est purement animale? Qu'est-ce que la perfectibilité de l'esprit humain, si nous n'avons pas l'idée du terme suprême de l'intelligence et de la vertu? Qu'est-ce que l'amour de la réputation, si nous ne croyons pas que l'immatérialité de l'àme nous transporte dans tous les lieux et dans tous les temps, au comble du malheur, à la fin de la vie? Qu'est-ce enfin que cette estime de soi, ce triomphe de la conscience, cet appel à quelque chose d'intime et de surnaturel qui soutient même les hommes qui se croient irréligieux, lorsqu'une conduite vertueuse a laissé dans son intégrité toutes les facultés de leur âme?

Cet appel, est-ce à l'opinion des hommes qu'il s'adresse ? 1-es siècles mêmes souvent ne ramènent pas la vérité, et la tombe du citoyen obscur ou de celui qui fut plus habilement calomnié, renferme peut-être à jamais la mémoire inutile de ses vertus inconnues. Cetappel auguste, ce n'est pas non plus à ses souvenirs que l'homme mourant l'adresse. Quelle est donc la source de ce calme, de cette exaltation qui soutient tous les hommes injustement

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persécutés? C'est une idée plus ou moins confuse, mais une sensation, toujours la même, qui porte dans le sang^ un repos inattendu, qui vous saisit d'un attendrissement profond et fait couler de vos yeux des larmes salutaires ; c'est l'espoir d'un recours au delà du monde, au delà de la vie, je ne sais dans quel point de l'univers sensible; mais sans ce recoursdu ciel, que deviendrait la nature humaine, que deviendrait l'homme sous le joug- de l'homme, et le cœur plein de pitié jeté dans la foule des êtres cruels?

Mais rien ne diffère plus que la plupart des religions et les idées religieuses. Tout ce qu'on appelle les révélations étant l'ouvrag-e des hommes, c'est à des considérations politiques qu'il faut attribuer l'adoption et les modifications de toutes les religions dites de l'Etat, et il me paraît tout à fait du ressort des législateurs d'influer par tous les moyens justes, et par conséquent par les seuls efficaces, sur la diminution progressive de telle ou telle croyance dog-matique qui s'accorde mal avec la nature du gouvernement. Les monarchies représentatives ne peuvent succéder aux monarchies absolues que par le changement de dynastie, les républiques ne peuvent succéder aux monarchies que par un changement de religion. Le corps des prêtres, dans une religion où il fait corps, doit ou faire partie de l'Etat, lui devoir son existence, courir les mêmes dangers que lui, ou être intéressé à son renversement. Mais en même temps que j'accorde ce principe, quel

effroyable abus Ton a fait de son application !

De la persécution. — D'abord, quand la persécution des prêtres n'aurait pas atteint ceux qui croient à leur doctrine, quand celte persécution ne serait pas contraire à toute possibilité de liberté, de vertu, de philosophie pour une nation dans laquelle elle s'exécute, quel être humain peut être assez sûr, d'une combinaison de son esprit, pour y sacrifier une classe de cent mille hommes, dont les individus sont personnellement innocents, puisque c'est sans jugement, comme prêtres et non comme délinquants, qu'ils sont déportés?

Mais, je le répète, la persécution est toujours la preuve de l'impuissance du génie du législateur. Il existait mille manières d'affaiblir successivement l'influence de la religion dominante en France. On a choisi la seule qui torture les individus sans atteindre le but de l'Etat. Il est bien connu que la persécution augmente les croyances passionnées. Pour détruire par cette persécution les opinions qui peuvent y succomber, il faut déparer les âmes. Ce n'est pas à la religion catholique seule, alors, qu'on porte atteinte, c'est à toute idée religieuse, à toute idée de morale, ainsi donc à tout lien social. En effet, pour persuader à un homme qu'il doit mépriser un da ses semblables, parce qu'il est malheureux et malheureux injustement, qu'il doit se moquer de l'opinion qu'il professait la veille, parce qu'elle est dangereuse aujourd'hui, il faut détruire en lui toute morale.

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Tandis qu'en l'éclairant par deg^rés sur les absurdités de ses dog-mes, en le dirig-eant vers des opinions plus simples et plus relevées, on le détachait plus sûrement de la religion catholique, et l'on ranimait en lui le feu sacré de la nature humaine, l'amour delà vertu. Il faut séparer de la religion qu'on veut détruire tout cachet quelconque d'ambition ou d'intérêt, décréter que les prêtres ne peuvent occuper aucun emploi public, cxii^er, comme je l'ai dit dans un chapitre précédent, ui>e déclaration pour remplir une fonction publique quelconque tout à fait incompatible avec telle croyance de dogme, enfin séparer de la relig'ion tous les hommes honnêtes qu'on éclairerait, tous les ambitieux hypocrites qu'on dég'oûterait, mais surtout, et c'est ici le moyen sur lequel j'insisterais davantage, propag-er en France un autre culte, par tous les encourag-ements dont un Etat libre et qui s'aide de l'opinion, peut si aisément disposer.

D'abord, toutes les opinions qui tiennent et au sentiment et à l'imagination, ne peuvent être détruites qu'en les remplaçant. Jamais, dans la jeunesse, jamais l'amour n'est éteint que par un autre amour, soit pour ses enfants, soit pour le ciel, soit pour un nouvel objet. Tout ce qui tient à l'imagination est bien loin d'être une erreur, comme on a coutume de le dire. L'imagination a ses écarts comme le cœur, le jugement, mais aucune faculté naturelle à l'homme n'est fausse par son essence, et, dans de certaines circonstances, l'imagination

fait voir avec autant de justesse, est tout aussi utile au bonheur et à la vertu de l'homme que toute autre puissance de l'âme. Il faut donc, puisqu'on doit estimer et satisfaire l'imagination, reconnaître comme principe qu'elle ne supporte aucun vide, et conserver toujours en elle tout ce que l'on n'a pas remplacé. C'est donc pour cette raison que l'établissement des théophilanthropes m'a paru l'institution lapins philosophique, c'est-à-dire à la fois politique et morale, que la Révolution ait encore fondée. Mais je discuterai cependant, en bonne calviniste, ce qu'il vaut mieux, du culte protestant ou du culte théophilanthropique. Je vais dire pourquoi, puisque je n'admets que ces deux alternatives.

Le système de la République française ne peut se fonder qu'en admettant partout le raisonnement comme la base de toutes les institutions et de toutes les idées. Toute relig^ion, fût- elle établie par les républicains, son existence fût-elle étroitement unie à celle de la République, toute religion qui aurait pour base ce qu'on appelle des dogmes, c'est-à-dire des mystères, qui s'appuierait sur la croyance aveugle, toute religion de ce genre aurait besoin de se fonder sur les mêmes arguments qui, différemment appliqués, relèveraient la noblesse et le trône. C'est donc aux principes de la religion naturelle qu'il faut rappeler toute religion pratique en France. Il faut seulement rallier pour le culte les idées religieuses que le sauvage comme l'homme civilisé, le prêtre comme le philosophe, l'ignorant comme le

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savant, saisissent également. Là où sont invinciblement placées les bornes de l'esprit humain, les différences des esprits entre eux n'existent plus, et, dans le plus grand intérêt de la vie, l'homme ne peut être soumis à l'homme. La conception nécessaire appartient également à tous. Le manuel des théophilanthropes est certainement parfaitement d'accord avec l'opinion que je viens de développer. La raison et la morale la plus pure y sont réunies à ces idées religieuses primitives qui, pour n'être pas susceptibles de démonstration, n'en sont pas moins dans l'ordre de ces probabilités simples qui servent toujours de guide, quand l'objet est trop loin de nous pour pouvoir y appliquer la méthode mathématique. A cet égard, la doctrine des théophilanthropes est parfaite. Mais, tous les jours aussi, parmi les protestants, les ministres les plus éclairés écartent c^ qu'il reste de dogme dans leur croyance. Plusieurs d'entre eux sont Sociniens, c'est-à-dire ne différant des théophilanthropes que par une adoption plus particulière de l'excellente morale développée dans l'Evangile. C'est un livre qu'ils préfèrent, ce n'est plus un dieu fait homme dont ils admettent implicitement toutes les paroles. Avec ces changements qui se fortifient tous les jours, les protestants et les théophilanthropes, ou, pour abréger*, les déistes, se rapprochent dans les principes développés. Les protestants se rattachent à une longue liste de souvenirs religieux, et rien n'est plus nécessaire à une religion qu'une antique origine.

CfCfa

Il n'est pas vrai que les institutions politiques aient besoin de titres anciens. Il n'y a que les préjug-és qui aient besoin de recourir aux droits historiques. La vérité dans le principe, le bonheur dans l'application, peuvent dater de chaque jour, mais la religion doit être contemporaine du monde. Elle naquit dans la pensée de l'homme qui, le premier, contempla la nature; et les théophilanthropes, quoique se rattachant aux idées éternelles, sont, dans leur culte, de création moderne. Les protestants, dans leurs simples cérémonies, obéissent à des usages dont on ne connaît point les auteurs.

Les théophilanthropes pouvant changer ce qu'ils ont établi, n'ayant point, en effet, de motif fixe de détermination pour des cérémonies purement indifférentes en elles-mêmes, ils n'ont point à cet égard assez d'autorité sur le peuple. Il faut cependant des cérémonies, car il n'est pas vrai, comme on l'a dit, que ce soient les dogmes qui frappent l'imagination du peuple. Il les ignore alors seulement qu'on croit qu'il les admire en ne les comprenant pas. Ce qui frappe son imagination, c'est la splendeur du culte, et cette splendeur n'est point, comme les mystères, un moyen d'égarer la raison, c'est unir des sensations vives à des vérités simples, c'est pourtant de la vérité. Les protestants ont des ministres qui, se vouant à l'instruction publique, développent la morale et les idées religieuses tout ensemble. Il n'existe pas de moyen durable et pratique de conserver en France la mo-

raie sans cet appui. Les ministres prolestants sont pères et citoyens. Il n'y a point entre eux d'hiérarchie, aucune dépendance d'un chef étranger, leur plus fort revenu est à peine cent louis de rente. En leur interdisant tout emploi politique, on fait d'eux ce qu'ils sont en Suisse, des juges, des administrateurs volontaires et partiels de tout ce qui tient à la morale privée, à la délicatesse, au bonheur que les lois ne peuvent atteindre. Ils préviennent de certains maux, ils accordent des différends de famille, ils soignent les enfants et les vieillards. C'est une magistrature qui ne peut entrer dans l'ordre légal, mais dont l'union sociale a besoin. Jusqu'à présent, les ihéophilanthropes n'ont pas encore choisi parmi eux des hommes qui, renonçant à jamais à toute autre carrière, se vouent uniquement à la morale, à la piété, à la douleur. Le culte protestant est salarié par l'Etat, et, soit que la République française adopte le culte des protestants ou des théophilanthropes, il faut qu'ils aient une religion de l'Etat. Ce n'est point assurément une opinion intolérante. Je n'ai pas besoin de répéter que je hais toute persécution dans mon cœur, autant que je la méprise par mon esprit, mais je dis d'abord aux républicains qu'il n'existe que ce moyen de détruire l'influence de la religion catholique. La classe sans fortune ira dans les églises dont elle ne sera point forcée de payer le ministre. Si vous n'en salariez aucun, elle se décidera par l'habitude. Ce que tous les hommes accordent aux

idées religieuses, soit pour l'éducation de leurs enfants, soit dans leurs maladies, soit à l'époque de leur mort, peut se diriger vers un culte devenu le plus facile, le plus à portée d'eux, mais ne se tournera jamais en pensées purement politiques. Le ministre qui sera fixé dans le village, dont les vertus inspireront le respect, dont les lumières seront utiles, dont les secours aux pauvres captiveront l'attachement et l'espérance, ce ministre inspirera facilement sa religion, et cette religion sera, comme celle des ihéopliilanthropes, la plus morale, dégagée de toutes les inventions des conciles. Alors l'Etat aura dans sa main toute l'influence du culte entretenu par lui, et cette grande puissance qu'exercent toujours les interprètes des idées religieuses sera l'appui du gouvernement républicain. Enfin, il faut, dans une nation telle que la France, si violemment démoralisée par le contraste et la réunion de la corruption des cœurs et de la plus inconcevable barbarie, il faut à une nation dont on a fortement attaqué la religion dominante, une religion de l'Etat, pour qu'elle ne confonde pas la destruction de quelques dogmes avec le mépris de tous les cultes, pour la garantir de l'effet général des moyens dont on s'est servi dans un but particulier, pour lui rapprendre la morale qu'elle croit proscrite avec ceux dont elle était accoutumée à l'entendre, pour relever à ses yeux, par l'exemple de ses chefs, les idées religieuses qu'on lui avait représentées comme le partage de la misère et de

l'ignorance. Les tliéophilanlliropes sont certainement des amis ardents de la République. Créés pour la défendre, il n'est point à craindre qu'ils en désertent jamais la cause, mais il estpeut-être trop évident aussi ([u'ils ont une mission politique, et le peuple les regarde, jusqu'à présent, comme des réunions de parti plutôt (jue comme des sociétés religieuses. Les protestants sont aussi amis de la liberté et de l'égalité, par l'organisation même de leur culte et de ses ministres, par les luttes qu'ils ont soutenues contre les catholiques, contre les épiscopaux anglicans, contre les doctrines du pouvoir despotique et de la hiérarchie, par les arguments qu'ils opposent aux catholiques, tous fondés sur l'empire de la vérité et l'absurdité de la puissance des hommes sur la raison des autres hommes. Mais peut-être que le culte protestant, ne rappelant en rien aucune distinction de parti, ses sectateurs seraient crus davantage en préchant la République comme d'accord avec les idées religieuses. Le culte des théophilanthropes est trop souvent traité par plusieurs comme un moyen politique, et non comme une croyance véritable. Enfin, les protestants, leurs ministres, les pays où ce culte a été établi, ont été jusqu'à ce jour renommés pour leur moralité, et, dans les rangs des théophilanthropes, il s'est g-lissé des hommes souillés de sang. Si ce culte doit être la religion dominante de France, combien il a besoin de s'élever par sa morale, par la vertu de ceux qui le propageront au-dessus dés

funestes souvenirs qui s'allient encore à son origine. Un homme d'un véritable talent, Riouffe, à la suite de ses Mémoires d'un détenu, avait donné l'idée d'une sorte de livre sacré composé des pages choisies dans les meilleurs écrits de toutes les langues, des pages où l'on aurait cru voir l'inspiration du ciel. Ce mot qui sert de louange aurait été pris dans un sens positif, et l'on aurait reconnu le sceau divin dans tout ce qui faisait naître l'amour et l'enthousiasme de la vertu. 1-es théophilanthropes pourraient profiter de cette heureuse pensée, choisir leurs hymnes dans les poésies les plus parfaites, et leurs lectures pieuses dans quelques morceaux des premiers écrivains de tous les siècles.

Le charme des belles expressions produit dans l'âme un ébranlement qui décide autant que la conviction même du raisonnement, de l'impulsion du reste de votre vie. Les passions vicieuses, les passions féroces, saisissant et dénaturant le moral par des mouvements physiques, on ne saurait trop se servir et de l'harmonie d'une musique touchante, et de l'harmonie plus céleste encore d'un style qui s'accorde avec les sentiments qu'il retrace, pour détendre les nerfs irrités, pour réorganiser par des sensations douces l'être desséché par l'ambition ou mis en contraction par la haine. Je choisirais ces pages, et dans les moralistes les plus sévères et souvent aussi dans les écrits qui produisent l'attendrissement du cœur. L'amitié, l'amour sont aussi des vertus de l'homme. Elles font naître des émo-

lions de la même nature que la dcMicatesse, l'exallation d'un généreux couraj^e, l'humanité. Tous les sentiments qui excitent l'âme à se dévouer, qui transportent la vie de l'homme hors de lui, sont tous également puisés dans la source de toute honnêteté véritable, dans l'oubli de soi-même et l'affection pour les autres. On ne peut se le dissimuler, l'autorité publique en France ne saurait réunir trop de moyens tirés de l'instruction et de l'exemple, des institutions religieuses et morales, surtout pour arracher la nation à la corruption inouïe qui, chaque jour, fait de nouveaux progrès. Philosophes et républicains, qui peut s'applaudir des vertus privées ou des vertus publiques ?

Delà démoralisation. — L'unique intérêt des hommes en France, c'est d'acquérir une somme d'argent disponible. On les voit tous s'agiter comme dans un vaisseau qui fait naufrage, pour saisir une planche qui transporte l'individu à terre, quoi qu'il arrive de l'équipage. On se défie les uns des autres, on ne se rend aucun service. On se sépare le plus qu'il est possible, dans ses discours comme dans ses actions, de tout autre que soi-même, tel qu'un infortuné luttant contre les flots craint qu'un de ses compagnons, s'accrochant à lui pour se sauver, ne l'entraîne au fond de la mer. Il n'existe plus, dans les rapports privés, aucune hypocrisie même de langage. L'intérêt personnel est si violemment exalté par tous les genres de terreur dont il se compose, que parler de vertu, de sacrifice, de dé-

vouement, produit, pour ainsi dire, l'effet delà pé= danterie dans d'autres temps ; et, comme la puissauce du ridicule durera aussi longtemps que celle de l'amour-propre, si une velléité de morale prenait à quelques-uns en France, plusieurs en seraient détournés par l'idée qu'ils n'obtiendraient de l'opinion environnante que des sarcasmes sur leur duperie. Pendant le règne de la Terreur, il y avait une sorte de passion dans la barbarie qu'on exerçait. C'étaient des animaux féroces qui satisfaisaient leur instinct, plutôt que des hommes avides qui sacrifiaient à leur intérêt. Ce qui se commet d'actes cruels, à présent, en France, est inspiré seulement par le calcul du jeu de tel ou tel agent du pouvoir. Il vaut mieux racheter sa vie que la défendre, concilier à soi l'intérêt d'un juge que se justifier à ses yeux. On n'écoute aucune raison parce qu'il ne s'agit jamais que de motifs. On se cède, entre amis, la mort d'un innocent par simple complaisance. On en sacrifie un autre par rivalité, par jalousie, en forme d'épigramme contre un de ses ennemis. Enfin, cette nation qui a passé successivement de la barbarie à la corruption, s'est défait tout à la fois de l'intérêt à l'existence des autres et de la confiance en la sienne propre. Les Français disposent en républicains, par ordre, de l'existence de leurs compatriotes, et jouissent, voluptueux, en sybarites, de chacun de leurs jours comme du dernier. Le sang humain peut couler à côté de leurs fêtes : chacun se croyant en danger, se trouve dis-

pensé de secourir et voit dans cliaque nouvelle victime, non l'injustice qu'il doit empêcher, mais un mauvais lot tiré qui diminue sa propre chance. Où donc est cette vertu des Républiques, où donc est l'amour de la patrie (1) ?

On le retrouve, et je ne puis me lasser de le répéter, dans le dévouement des armées. Mais l'esprit militaire qui, de tout temps, commence et finit avec la guerre, soutient la gloire extérieure de l'Etat, sans qu'il doive, sans qu'il puisse influer par les moyens légaux, par la formation indépendante de l'opinion puhlif[ue, sur l'état intérieur et civil d'une nation libre.

On le trouve aussi, cet amour de la patrie, dans de certains hommes, enthousiastes austères de la République, mais qui ont tiré de ce sentiment vrai les plus funestes conséquences, soit pour leur propre conduite politique, soit à cause des interprétations plus funestes encore que d'autres hommes ont données à un faux système. Le fanatisme aveugle présente, de bonne foi, des erreurs spécieuses dont l'intérêt personnel se saisit avec perfidie.

C'est ce que je vais développer dans le chapitre suivant.

(1) Ai-je donc tort de croire qu'il faut chercher dans les idée's religieuses un secours aux philosophes comme aux républicains '? Les uns disposaient des lumières, les autres de la puissance, et tous ceux qui, sincèrement, voulaient rendre la nation vertueuse et libre, n'ont pu la préserver du dernier degré de la dépravation.

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