CHAPITRE IV
DES DEVOIRS POLITIQUES, DES VERTUS ET DES CRIMES POLITIQUES d)
Le premier qui a dit que le salut du peuple était la loi suprême, n'a sûrement pas imaginé l'application qu'on ferait de cette maxime. Le système de Robespierre, cependant, peut s'appuyer d'un tel principe. Sans doute, il est aisé de persuader au grand nombre que la tyrannie ne peut jamais être utile, mais cependant, comme l'utilité politique n'est point une idée précise, il suffit d'une fausse combinaison pour convaincre les hommes puissants qu'une injustice a des avantages politiques, et pour qu'ils se fassent, en conséquence, un devoir, comme citoyens, de la violation des devoirs de l'homme.
J'examinerai d'abord le principe en lui-même sur lequel on fonde ce qui est et vertu et crime politique, le fanatisme qui met en action ce principe, l'intérêt personnel qui s'en saisit avec le mas-
(1) Mme de Staël avait d'abord donné à ce chapitre le titre : De l'amour de la pah'ie.
que du fanatisme, enfin les conséquences qui résultent de cette théorie et de cette pratique tout ensemble.
Dans les Républiques, l'amour de la patrie est considéré comme la première vertu; mais par vertu l'on n'a jamais entendu que le sacrifice de soi. Or, lorsque les législateurs ont déclaré que l'amour de la patrie était le premier devoir, cela sig-nifiait qu'il fallait sacrifier soi-même à cet objet plutôt qu'à tout autre, et que les devoirs de famille ne tenant que le second rang- dans une Républi(|ue, le temps, la fortune, la vie d'un homme appartenaient à l'Etat, par préférence à son père, à sa femme et à ses enfants. Il y aurait assez d'objections à faire, peut-être, à cette hiérarchie de devoirs, et l'on pourrait supposer telle circonstance qui rendrait insupportable l'application d'un pareil système. Mais, même en l'adoptant, il ne s'ag-it jamais que de la vertu, c'est-à-dire du sacrifice de soi, et nulle part l'accomplissement d'une injustice n'est comptée au nombre des services que l'on doit rendre à sa patrie. Aristide déclare aux Athéniens que la proposition de Thémistocle est souverainement utile, mais souverainement injuste : le peuple la rejette à l'unanimité, et jamais Aristide, quelle qu'eût été la volonté du peuple, ne s'en fût rendu l'instrument. Decius' se jelte, pour le salut de son pays, dans le gouffre de la mort; mais quel Romain se fût précipité dans le crime, au nom d'un intérêt public quelconque?
Mais ce n'est pas seulement le sacrifice de soi, me dira-t-on, que commande l'amour de la patrie. Manlius, Brutus, ont immolé leurs enfants à leur pays. Tous ces traits, à quelques égards admirés, se fondent toujours sur le mè:ne principe : le sacrifice de soi. C'est pour l'excès de tendresse qu'on suppose aux pères pour leurs enfants, que leur empire sur une si grande douleur est admiré. C'est aussi parce que les Anciens, accordant aux chefs de famille un pouvoir absolu sur leurs enfants, ils étaient, pour ainsi dire, la propriété de leurs parents. Le sacrifice de son enfant est plus encore, s'il se peut, aux yeux même de la loi, le sacrifice du père lui-même. Enfin, et c'est surtout là le motif de notre estime pour ces actions surnaturelles, c'est que les enfants étaient coupables. Ainsi, loin de commettre une injustice pour le salut public, les pères soumettaient un sentiment à un devoir. Le fanatique Abraham veut immoler son fils innocent, le vertueux Romain condamne son fils coupable. Le patriote de nos jours se croit Brutus en faisant périr un de ses adversaires innocents, il y a beaucoup de différence entre ces trois exemples de dévouement.
Mais quoi ? Peut-on mettre en principe que, pour le salut de 30 millions d'hommes, on ne doit pas commettre une injustice?
Si l'on voyait en balance le bonheur de plusieurs millions d'hommes et, de l'autre, la vie d'un seul homme innocent, qui pourrait hésiter, dira-t-on, à
sacrifier un pour mille? Rien n'est[)lusdé[)ravateur de la morale (jue cette manière de supposer des circonstances qui n'arrivent jamais, pour jeter du doute sur un précepte d'une application journalière. Un fait entièrement supposé ne laisse point de prise au raisonnement. Je me chargerais toujours de prouver, dans quelque événement historiqvie qu'on me racontera, que jamais une injustice n'a été utile à une nation. Mais, dans une invention, on mettra ensemble des impossibilités morales, et il n'y a point de calcul géométrique pour ce g-enre d'absurdités. Personne ne dit que le triangle est carré, mais on se permet sans cesse des contresens aussi forts, en politique comme en morale : la vertu coupable, le crime honorable, Vinjuslice utile. Toutes ces expressions purement contradictoires sont reçues dans la lang-ue, et faussent complètement l'esprit. La démonstration mathématique de la morale, c'est l'expérience ; or, toutes les fois que vous supposez un fait, votre g'uide vous manque, vous n'avez plus aucun moyen de vous entendre, vous courez au hasard d'événements inventés, en conséquences fausses. La base de tout raisonnement vrai, la nature immuable des choses, n'existe plus. Il faut opposer à ces sophismes deux ressources simples : l'une, demander qu'au lieu de raisonner sur une circonstance d'imagination, on transporte la -question sur un fait quelconque arrivé depuis le commencement du monde ; l'autre, qu'on consente à tirer toutes les conséquences du principe que l'on
pose, au lieu de s'arrêter à celle qui n'est pas plus vraie que les autres, mais qui, environnée de plus de motifs excusables, ne révolte pas la sensation.
Si l'on peut immoler un innocent, pour l'intérêt d'une nation composée d'un petit nombre de citoyens, on peut en faire massacrer 20.000, 30.000, si la nation augmente en population. 11 faut avoir des tabellesde proportion entre le nombre des citoyens et la quantité de victimes que leurs chefs peuvent immoler à l'intérêt de tous, sur dix, un ; sur trente, etc. Encore faut-il que, dans une décision de cette importance, il y ait des règles positives pour servir de guide aux consciences. Cela vaut la peine d'être fixé. On variera sur ce calcul comme sur tant d'autres ; les uns diront que la minorité moins un doit périr pour la majorité plus un. D'autres feront entrer en ligne de compte l'âge, le sexe, etc. Viendrait ensuite l'adoption de cette coutume des sauvages, qui tuent les vieillards pour ne pas fatiguer les jeunes en conquérant de la nourriture pour des êtres inutiles. Mais j'ai honte de pousser plus loin un argument dont l'absurdité est déjà si révoltante. Ce que je dis pour la mort, s'appHque également, dans des degrés différents, à tous les genres d'injustice.
Enfin, il faut demander à ceux qui soutiennent que tel acte de cruauté peut être permis pour l'intérêt public, s'ils autoriseraient tel genre de bassesse ou de perfidie, s'ils voudraient que, quand l'utilité publique serait aussi constatée selon leur opinion,
ce fût un devoir d'assassiner par derrière, de faire tomber dans un piège un homine infâme qui se fierait à vous, d'abuser de rinnocence d'un enfant qui vous choisirait pour son protecteur, de nier un dépôt, de perdre son bienfaiteur, de trahir son ami? Il n'est aucun homme, quelque fanatique qu'on puisse le supposer, qui prononçât jamais que, dans aucune circonstance, de telles actions fussent estimables. D'où vient donc cette dillérence entre des actes vils et des actes barbares ? Il en est uned'amourpropre, il en est une d'opinion, il n'en est point en morale. Supposons que, dans l'examen des facultés humaines, la barbarie fût plus excusable que la bassesse, la conversion de l'une fût plus probable que la conversion fie l'autre : la morale est ég-alement blessée par la barbarie comme par la bassesse, et si l'on doit être injuste et cruel pour le bien de Gon pays, c'est donc un devoir aussi d'être perfide et traître pour le même motif.
C'est ainsi que toute idée fausse, absurde à son origine, aux yeux des hommes vraiment éclairés, le devient également aussi pour tousles degrés d'intelligence, en avançant un peu plus loin dans ses conséquences. Ce qu'exige donc l'intérêt d'une nation, ce qu'on entend par l'amour de la patrie, c'est le sacrifice de soi, ce sont les privations, les sacrifices imposés légalement par tous à chacun; mais jamais une injustice ne fut comprise dans les devoirs du citoyen, jamais la morale, destructive de la morale, n'a commandé à aucun homme ce
qu'elle défend à tous. On peut le dire avec certitude, les vertus politiques, ce sont des devoirs nouveaux, une application nouvelle du dévouement de soimême, ce n'est jamais une action qui serait coupable sous les rapports individuels, transformée en vertu publique. Jamais, je le répète, aucune nation dans l'histoire ne fut véritablement et durablement servie par une injustice; jamais les hommes, ni ceux qui les représentent, ne doivent ni supposer, ni vouloir qu'une nation préfère ce qu'elle croit même son avantagea sa vertu, le sacrifice de son intérêt propre à la justice. La moralité commandée non seulement à chaque citoyen, mais à chaque famille, à chaque réunion partielle dans l'Etat, cette moralité se multiplie mais ne s'altère point par l'agg-régation de ces mêmes citoyens en corps de nation. On veut que le chef d'une famille nombreuse, que le fondé de pouvoir d'une société de commerce sacrifie les intérêts de ses enfants, de ses associés à la justice.
Enfin, quelle incertitude n'y a-t-il pas dans ce qu'on appelle l'intérêt d'une nation? Un individu même ne sait pas si les désirs qu'il forme serviront à son bonheur ; la plus simple prévoyance à cet égard est trompée, et l'on voudrait connaître avec évidencecequ'il y a de plus combiné, l'intérêt d'une nation ? On sacrifierait à une probabilité quelconque la seule certitude morale que nous ayons, le devoir et l'utilité de la justice?
Si seulement le succès qu'on croit honnête échappait après qu'on se serait permis tous les moyens
les plus condamnables, si dans un système dont le crime serait la route et le bonheur national le but, le char brisait au milieu de la carrière, que deviendrait, à ses propres yeux, l'infortuné coupable qui comptait sur le terme pour se justifier? Enfin, dès qu'on admet des exceptions léi^itimes aux lois de la morale naturelle, dans quel vag-ue effrayant n'eston pas lancé ? Robespierre aussi professait qu'il n'était cruel que pour l'intérêt de l'Etal. Les plus horribles barbaries dont l'univers ait été le témoin sont dérivées du principe que je combats, et ce comité sanguinaire, voulant un nom qui permît toutes les actions criminelles en autorisant toutes les hypocrisies du langage, s'appela Comité de Salut public. Nous pensons comme vous, me dira-l-on peut-être. Aucun manque de morale ne peut être autorisé par un motif politique, mais vous n'appellerez pas injustice la condamnation des coupables ; mais vous accordez sûrement que s'il n'existe pas des vertus politiquesen opposition aux vertus réelles, n'y a-t-il pas des crimes politiques que la société ait le droit de punir? — Voici le second principe avec lequel on arrive à toutes les conséquences du premier, si, de même, on le laisse dans le vague. On dira sans doute: il n'est pas permis de condamner un innocent pour ce qu'on croit l'intérêt d'une nation, mais ou déclarera coupables tous ceux que l'on voudra punir. Telle classe, jadis privilég-iée, sera jug^ée criminelle en masse. Les individus de telle autre classe ne seront point jugés suivant les lois établies pour les
autres citoyens ; tel homme sera condamné d'avance d'après ses opinions, et l'on appellera ce code bizarre, suivant la langue contradictoire avec laquelle on croit expliquer les idées fausses, une injustice faite justement, puisque les hommes que l'on punit, s'ils ne sont pas condamnés d'après les formesjudiciaires, sont cependant, en effet, coupables véritablement. Et l'on oublie qu'il n'existe pour la société qu'une manière de connaître le crime, c'est l'observation des formes établies par la loi. La société ne doit arriver à l'individu qu'à travers la loi ; il n'existe que ce rapport entre le pouvoir de tous et l'indépendance de chacun.
Il y a certainement des crimes politiques, c'està-dire il y a des actions qui peuvent porter atteinte à la sûreté de l'Etat, au pacte social de tous les concitoyens entre eux, [et qui] doivent être punies par l'autorité publique. Mais il n'y a de jugement équitable, au nom de la société, que celui qui est motivé sur une loi antécédente expliquant positivement quelle action serait un délit, et quelle peine devrait lui être infligée, sur uneloi également applicable à tous les citoyens, désignant d'après les principes de la liberté politique quels juges doivent composer le tribunal et quelles formes doivent être suivies dans l'examen de la vérité. Il n'y a donc, il ne peut y avoir de criminel aux yeux de la société que l'homme, le citoyen déclaré tel, d'après une loi antécédente, condamné par ses juges naturels et selon les formes établies pour tous les citoyens.
Tout individn puni d'une autre manière, qu'il soit coupable ou non, est un innocent aux ycu\ de la justice sociale, etl'autorité publique qui le condamne est absolument dans le cas d'un individu qui tuerait dans la rue un homme qu'il croirait criminel, et l'autorité publique ne peut alors s'excuser que par le principe dang-ereux dont je viens de parler. On peut commettre une injustice pour ce qu'on croit l'intérêt public.
J'ai marqué les conditions positives d'un jugement légal : c'est à la volonté nationale à décider à l'avance ce qui est un délit politique, et en se subordonnant toujours aux lois suprêmes de la morale. Un gouvernement représentatif a le droit d'imposer, au nom du peuple, telles conditions qu'il lui plaît, à la garantie du ppcte social. Les Spartiates, s'ils avaient la liberté politique, c'est-àdire, si l'opinion nationale les gouvernait véritablement, les Spartiates pouvaient, de leur plein gré, se tourmenter eux-mêmes par toutes les interdictions imaginables ; mais il n'est pas vraisemblable que, de nos jours, une nation éclairée gênât inutilement la liberté civile. La volonté des nations, c'est leur intérêt, et l'on peut être assuré que toute constitution libre dans laquelle les pouvoirs publics sont sagement combinés, n'exigera jamais des membres de la société ni un impôt de propriété, ni un impôt de liberté individuelle, inutiles au besoin de l'Etat ou à la sûreté commune. Je dis donc qu'il est permis à la société de déclarer délit politique
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des actions que la morale privée considérait comme innocentes en elles-mêmes, mais qu'il n'est pas permis à la société de jug^er ces délits politiques par des formes arbitraires.
Il n'y a jamais à craindre des lois tyranniques que dans un pays où il peut exister ouun privilège ou une proscription : le privilège et la proscription sont des erreurs sociales du même genre, car c'est de même soustraire des citoyens à la loi, soit en livrant une classe à l'arbitraire de la peine, soit en accordant à une classe l'arbitraire de la faveur. Il n'y a jamais à craindre, dis-je, de lois tyranniques dans un pays où tous les citoyens sont également soumis à la loi ; et la raison en est bien simple : ceux qui imposeraient des gênes cruelles, des punitions barbares, se tyranniseraient eux-mêmes, s'ils ne comptaient pas sur une sauvegarde, ou s'ils ne faisaient pas tomber leurs lois sur une classe étrangère à eux. Dès que vous avez rendu la loi commune à tous, vous êtes assurés de la douceur de la loi.
Mais, pourra-t-on dire, la majorité cependant peut imposer des lois très despotiques à la minorité. La majorité et la minorité ne sont devenues, pour ainsi dire, deux nations différentes, ou plutôt, tour à tour, des esclaves et des oppresseurs, que depuis les fureurs de parti. Dès que vous supposerez de certains principes immuables de justice établis (sic), il existera encore des différences d'opinion, mais il ne pourra plusy avoir lieu ni au des-
potismeniàla tyrannie. Dans un pays où la justice règne, il n'y a ni majorité, ni minorité, ni un, ni plusieurs, mais tous se soumettent également et aux lois de la morale universelle, et aux lois particulières à son pays, et il suffît, [)0ur que ces lois particulières soient légitimes, quelles ne contrarient point la morale et qu'elles aient été faites selon les formes législatives et judiciaires qui fondent un g'ouvernement libre.
On pourrait s'amusera conclure de ce que je dis, que si les autorités d'une Constitution sage et libre défendaient, sous des peines très sévères, les plus indifférentes actions de la vie, ils en auraient le droit. Sans doute, en remplissant toutes les conditions que j'ai dites, ils en auraient le droit, mais jamais ils ne le feraient. L'examen métaphysique du droit, pour juger les combinaisons de l'intérêt personnel et public, est comme la preuve en arithmétique. C'est pour se rendre compte de ce qu'on fait, qu'on divise ce qu'il faut multiplier, qu'on soustrait ce qu'il faut réunir; mais, pour aller au but d'une manière utile, il faut toujours rassembler au lieu de séparer, voir ensemble le droit et l'intérêt au lieu de s'épuiser à les mettre en opposition, en tirant de chacun des conséquences à perte de vue, et qui, d'ailleurs, n'ont jamais d'application réelle. Il faut apercevoir dans les hommes l'effet des puissances réunies de la morale, de l'humanité, de l'intérêt personnel, des passions, de la sagesse, de l'ardeur, de l'indépendance, du besoin du repos.
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UEUXIFME PAIITIE
Chercher dans la métaphysique l'explication de ce qui est; partir du fait, comme pour arriver à l'explication abstraite, et non de l'explication abstraite pour commander les faits — de ces deux méthodes différentes dépendent absolument l'utilité ou le danger de la métaphysique. Par l'une, vous perfectionnez votre raison; par l'autre, vous produisez et vous motivez toutes les exaltations du fanatisme.
Il n'est pas vrai qu'en se bornant à la métaphysique tirée des faits, on s'interdit toute institution nouvelle. Les théories, qui ne sont que la classification et l'explication des faits, sont l'origine des plus belles découvertes de l'esprit humain, tandis que les systèmes l'ont toujours égaré. La métaphysique qui a les faits pour base, choisit, démêle, prévoit, avance d'un pas sur dans la route de la morale et de la politique. La métaphysique purement abstraite ne produit que des erreurs et le fanatisme qui se nourrit d'elles. Tout peut être calculé dans un Etat, les effets des passions comme ceux de la raison; mais les esprits systématiques, au lieu de tout calculer, soumettent tout à une cause unique.
Il n'y a rien de plus monarchique que la tête de certains métaphysiciens moralistes ou politiques. Ils font dériver tout d'une seule idée, tandis que la nature morale se meut par plusieurs principes. La morale est la seule idée unique sans danger. Les uns veulent que tout dérive du droit, d'autres tout de l'intérêt, d'autres tout de la force, d'autres tout de la raison^ et tirent des conséquences de chacun de
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ces principes (pii, n'ayant point de contre-poids, mènent tout(!s à l'absnrde, tandis qn'il faut reconnaître et amalyanier l'intérêt, la force et la raison, pour org-aniser la société aussi sagement que l'est le monde physique, pour expliquer et diriger à l'avance les ressorts qui font mouvoir les gouvernements.
Le fanatisme, la plus funeste des passions, n'est jamais que le despotisme d'une seule idée sur l'esprit de l'homme, et c'est toujours un principe vague et, par conséquent, d'une extension infinie, qui lui donne la naissance. Les catholiques ont trouvé jadis dans ce mot de l'Evangile : Compelle intrare, dans la doctrine qui déclarait qu'hors de l'Eglise point de salut, le prétexte des plus affreuses persécutions. Les Terroristes français ont trouvé de même le prétexte de leurs barbaries dans cette maxime : le salut du peuple est la première loi. La religion, disait le catholique, est le premier bien de l'homme, la religion catholique est la seule vraie, donc, il faut forcer tous les hommes à être catholiques. Les fanatiques révolutionnaires de France (ce qu'il faut bien disting-uer des républicains éclairés) ont dit : la liberté et l'ég-alité politiques sont les premiers des biens, il n'y a que telles lois qui les assurent, donc, il faut prendre tous les moyens pour forcer les hommes à vouloir ces lois. Et si vous suivez ensuite la marche, les caractères, la conduite de tous les fanatiques, vous verrez que rien ne se ressemble davantage, quelle que soit la
différence du motif. Les fanatiques religieux, comme les fanatiques politiques, se fondent sur une vérité primitive, mais ils en tirent les conséquences diamétralement opposées à son essence. Les fanatiques de relig'ion sont d'abord cruels, et puis despotes, et les fanatiques de liberté sont despotes, et puis cruels, parce que la relig'ion est ce qu'il y a de plus humain, et la liberté de plus tolérant. Les fanatiques de religion sacrifient à leur but toute morale particulière ; les fanatiques de liberté, tous les droits politiques, tandis que la religion n'est que le code des devoirs particuliers, et la liberté l'exercice des droits politiques. Les uns et les autres ajournent l'accomplissement des vertus, l'observation des lois après la conquête des esprits, tandis que, ni les uns ni les autres, ne peuvent les conquérir qu'en débutant par l'accomplissement des vertus et l'observation des lois. Enfin, quoique la langue des fanatiques de principes politiques soit nécessairement plus philosophique que celle des fanatiques de dogmes religieux, il y a quelque chose de plus révoltant dans l'abus des principes que l'on comprend, que dans la tyrannie des idées inintellig^ibles. Le contraste du principe et de l'application est plus frappant. Enfin, comme le but est vraiment utile, on est encore plus indig^né des excès qui éloignent les esprits de la vérité et la nation du bonheur.
Il n'y a pas, d'ailleurs — et c'est une vérité dont les fanatiques politiques doivent se convaincre —
il n'y a pas plus de capacité clans leurs lèles que dans celles des fanatiques religieux. La pensée dont ils dérivent toutes leurs erreurs, est, en elle-inènie, plus philosophique (jue celle des fanatiques religieux, mais c'est par la même faiblesse d'esprit, par le même emportement de caractère, qu'ils ne voient qu'une idée, qu'ils rattachent tout à elle, la déplacent de son rang-, la séparent de ses connections et font ainsi, toujours, une erreur d'une idée juste, car rien, dans le monde moral, n'est vrai que relativement, qu'à son degré, qu'à sa place, qu'avec les environnants, et chaque idée lient à toutes.
Quand les fanatiques se sont fait un devoir qui les délivre de tous les autres, ils sont beaucoup plus funestes à la société que les ambitieux qui se sont avoués à eux-mêmes qu'ils sacrifient la morale à leur intérêt, car (1) connaissez-vous quelque chose de plus redoutable qu'un homme qui réunit à l'intrépidité du crime quelque chose de l'inflexibilité de la vertu, en qui la pitié pour l'homme est éteinte par un système de philanthropie, et qui, torturant l'individu pour le bien de l'espèce, détruit dans son cœur le seul garant de la vertu des hommes, la sympathie, pour y substituer un sentiment de bienfaisance universelle, sans nul rapport
(1) Il y a ici un peu d'incerlitude dans le texte. Mme jg Slaël a barré quelques lignes sans marquer nettement la reprise. La suite des idées est d'ailleurs parfaite.
avec la nature de l'homme? Il faut qu'il se travaille au physique comme un criminel, pour être capable de cette disposition morale de l'âme, et si quelques réflexions le détachaient tout à coup de son système métaphysique, le fanatique serait détrompé, mais l'homme barbare resterait. 11 faut tellement de justice pour distinguer le fanatisme de la scélératesse, que beaucoup de gens y sont trompés. D'abord, les hommes vraiment fanatiques sont vertueux dans tous les rapports étrangers à leur idée dominante, et, de plus, il est un caractère auquel il est impossible de se méprendre, c'est lorsqu'on sacrifie son intérêt propre, sa fortune, sa vie, à son opinion. Le fanatisme est la passion la plus redoutable à l'espèce humaine, et lorsqu'il s'est mis dans la philosophie, lorsqu'il a vicié jusqu'à son contrepoison naturel, il faut beaucoup de temps, d'écrits sages, de réflexions judicieuses, surtout de ces événements qui tiennent visiblement aux erreurs des hommes pour démêler la vérité de l'erreur, pour rallier contre le fanatisme delà philosophie ses véritables adversaires, les seuls qui peuvent le détruire, les philosophes.
Mais le fanatisme n'est pas seulement à craindre en lui-même, il l'est par la multitude des hommes de mauvaise foi qui se rallient à lui. Si, dans la religion, qui touche bien moins que la politique à tous les intérêts des hommes, il a existé, par ambition ou par crainte, tant de faux fanatiques, que sera-ce au milieu d'une Révolution qui remue toutes
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les passions humaines? Cette multitude d'ambitieux ou même d'effrayés se disant fanatiques, est presque plus redoutable que les forcenés de bonne foi. Il n'est point d'époque plus favorable aux projets des and)itieux, que celle où il rè^j^neune secte politique enthousiaste de bonne foi et renversant toutes les barrières existantes, avec l'intention d'arriver au bien et, à quelques égards, la réputation de le vouloir. -
Ce qui signale d'abord les ambitieux, dans l'étal ordinaire des choses, c'est la différence de leur conduite et de celle des autres. Ils éveillent la défiance par une marche inusitée. Les fanatiques se mettent en avant avec une telle impétuosité, que l'ambitieux qui s'élance avec eux peut conserver long-temps le secret de ses intentions personnelles, sans que les actions les plus violentes, les plus factieuses, puissent le distinguer des fanatiques désintéressés. Ce qui nuit, dans d'autres temps, aux ambitieux, c'est la jalousie qu'inspire leur pouvoir, alors qu'ils l'ont obtenu. Les fanatiques laisseront exercer, et sur le pays et sur eux-mêmes, la puissance la plus despotique, pourvu qu'on la proclame au nom des idées qu'ils soutiennent. Tourmentez, tyrannisez, si vous voulez, leurs amis, leurs intérêts personnels même, en leur prouvant que vous êtes' ainsi des persécuteurs; ils vous croiront des leurs, ils vous applaudiront, ils seront semblables à l'avare qui se réjouit, en rentrant dans sa maison, d'être mordu par son chien de garde, comme
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d'une nouvelle preuve de sa vigilance. Je suis bien content du g-ouvernement, disait un jour un Républicain, il m'a refusé même une chose juste que je lui demandais. C'est une preuve qu'il n'accordera aucune grâce à personne.
Enfin, l'empire du fanatisme dans un pays multiplie le nombre des ambitieux, parce que les talents distingués ne sont plus aussi nécessaires pour avoir l'espoir de parvenir. Les fanatiques, loin d'exiger des talents et des lumières rares, sont tout prêts de soupçonner les hommes de leur parti remarquablement éclairés. Des passions véhémentes les rassurent un peu sur des idées étendues. Mais, écoutez, en général, la langue des fanatiques politiques, vous la croirez presque le commentaire de cette phrase célèbre : « Bienheureux les pauvres en esprit car le royaume du ciel leur appartient. » Le patriote pur, disent-ils, n'a pas besoin de lumières. Admettez ceux qui ne savent ni lire, ni écrire ; ils sont plus près de la nature, la société neles a pointcorrompus. Ce qu'il faut, c'est marcher au but ; l'homme le plus propre aux emplois publics, ce n'est pas le plus instruit, c'est le plus enthousiaste. Tous les fanatiques ne vous demandent qu'une chose : croire et vouloir, et la plupart des hommes peuvent bien aisément paraître l'un et l'autre, si l'ambition les y excite.
Que devient donc un pays où le fanatisme est en honneur? Non seulement il est agité par ceux qui sont réellement atteints de cette passion funeste,
mais les ambitieux se hâtent de se montrer fanatiques. Ils surpassent la passion môme. Ses faux imitateurs réagissent sur elle, l'enflamment en lui parlant son propre langage.
A ces deux classes d'hommes, se joignent ceux à qui la terreur inspire le besoin de les imiter, qui se montrent violents par crainte de la violence. Ils s'enivrent de la peur. A chaque pas qu'ils font, se croyant davantage engagés, ils avancent par le sentiment qui fait tuer, comme par terreur. Tantôt ce sont leurs adversaires, tantôt c'est leur parti qu'ils redoutent. Il faudrait, quand ils se rencontrent, ces enthousiastes par crainte, qu'ils pussent se reconnaître. Mais ils agissent les uns sur les autres et, redoublant ainsi leur effroi mutuel, l'exagèrent réciproquement. C'est ainsi que naquit la Terreur en France. Elle était la conséquence nécessaire du fanatisme, et tout fanatisme doit sa naissance à un principe vag-ue, par lequel on se délie des devoirs positifs. Je prononce donc hardiment que, dans tout pays où l'on adoptera pour principe que le salut du peuple est la suprême loi, la justice et l'humanité ne seront jamais respectées et^ par conséquent, la nation sera très malheureuse des sacrifices qu'on aura faits à son intérêt prétendu. Si l'analyse conduit à ce résultat, l'expérience de la France en est encore une plus forte preuve. J'ai déjà dit que le règne de la Terreur fut le produit des conséquences et des suites du principe que je viens d'attaquer. Tout ce que la raison et la vertu con-
<lamnent encore dans l'état actuel de la France, vient directement de cette source funeste. Dans une République, il faut que la vertu soit au moins le prétexte de tous les actes publics. Or, il n'y a que le fanatisme qui soutienne, au nom de la A'ertu, ce qui est mal en soi. Une injustice, une violence, une cruauté, tout est bien, si le but est bon. Par quel moyen donc pourra-t-on, tant que le fanatisme restera, pour ainsi dire, le principe de la Révolution française, rendre responsables les agents du gouvernement ou atteindre les individus par l'opinion publique? On sait ce qui est juste, ce qui est légal. Tout le monde est d'accord sur ce point. Personne ne l'est sur ce qui est utile. Que répondre donc, dans un pays où le fanatisme est admis comme un ressort politique, que répondre à un ministre qui vous dit, lorsque vous invoquez tel article de telle loi : « Les lois ne sont que pour les patriotes et non pour les aristocrates. Je ne m'embarrasse pas de la loi ; je sauve la République. » Malheur, assurément malheur à un pays que l'on sauve tous les jours ! Comment atteindre par l'opinion la conduite privée de quelques individus, s'ils parviennent à l'attacher de quelque manière à une question politique? Ils se croient complètement à l'abri. Le débiteur frauduleux peut dire : « Je ne vous ai pas payé, parce que je sais que vous envoyez de l'argent à l'étranger. » L'ingrat ami peut dire : « Je ne vous ai pas secouru, parce que je vous crois aristocrate. » Que de prétextes à l'immoralité ! Et les
préicxles sont nécessaires an plus grand nombre des hommes, à ceux qui n'ont ni le couraçe de la vertu, ni l'audace de se montrer coupables. Les prétextes persuadent à moitié les auditeurs et soimême, et vous dispensentainsi de tout exercice, bon ou mauvais, de l'éneri^ie de l'àme. Tel homme qui, dans l'ordre naturel des idées, n'aurait pas professé rinhumanité, vous répond traïKjuillement, lorsque vous [)laiy,nez des infortunés innocents : « On voit bien que vous n'aimez pas la République ! » Où donc avez-vous pris l'idée d'un gouvernement pour les hommes qui les rendît ennemis les uns des autres, qui les réunît pour les opposer et rpii, loin de perfectionner l'état de nature, irrilât par les rivalités les passions primitives et détruisît la sympathie par les subtilités du raisonnement? Oui, j'aime le gouvernement républicain avec un enthousiasme si vrai, si profond que les affreux discours prononcés en son nom n'ont pu m'en détacher.
Je l'aime, non point tel que l'ont vu les Enfers,
mais tel que la raison, la philosophie et l'humanité doivent enfin l'établir. Car il ne se peut pas que des principes évidemment vrais ne forcent pas enfin les conséquences qui leur sont propres. Les mômes hommes qui n'oseraient pas répondre à qui les implorerait pour \a malheur: « Nous sommes personnels et nous ne voulons secourir personne, » ces mômes hommes qui ne se conduiraient pas ainsi,
s'ils n'avaient pas d'autres manières de motiver cette conduite, ces mêmes hommes s'étourdissent en vous répondant que vous êtes ennemis sans doute de la République, de telle ou telle révolution qui fut nécessaire à la République, si vous condamnez telle injustice, telle barbarie souvent même étrangère à toutintérêt politique. Leurs propres paroles les animent. Ils sont en colère, à la fin de la phrase qu'ils ont commencée pour se justifier, et la crainte qu'ils causent à la plupart de ceux qui osent encore leur parler, leur inspire une sorte d'admiration pour euxmêmes. Ils croient les avoir persuadés, ou du moins ils méprisent ceux qu'ils intimident. Honte en effet à ceux qui, chargés de défendre un innocent persécuté, un vieillard, une femme, un être sensible enfin qui n'a pas mérité son sort, honte à lui s'il peut ressentir, à l'aspect d'un faux soupçon, à la voix d'une menace injuste, un instant de frayeur ! Comment l'imagination frappée par le spectacle du malheureux qui, sur le bord des mers ou dans le fond d'un cachot, attend son sort de l'ardeur de vos instances, comment cette imagination est-elle accessible aux terreurs personnelles ? Comment la sainte indignation de l'humanité, ce mouvement d'un sang généreux, qui donne à tout notre être une jouissance âpre mais vive, comment ce mouvement n'entraîne-t-il pas au delà des bornes, au lieu de laisser en arrière de la vérité?
Mais, à travers les fanatiques, les ambitieux, les effrayés, tenant tous le même langage, s'attachant
tous à ce même principe, que le salut du peuple est la première loi, par rpiels moyens peut-on rétablir en France de la morale? Sera-ce par des lois positives ? Le règ^ne du salut public établit à jamais l'empire des circonstances. Par le frein de l'opinion? Comment le public peut-il juger de ce qui est politiquement utile? Les plus simples paroles de la langue, les mots primitifs des idées simples apprennent à tous les hommes ce qui est juste, expliquent ce qu'un sentiment intime leur faisait éprouver, tandis que tous les livres, tous les hommes, pendant la durée des siècles, discuteront sur ce qui est pratiquement utile.
Enfin faudrait-il recourir à la pitié, à cette révélation naturelle, à cette vertu d'organisation qui, partout, établit sur la terre les secours mutuels, la société de l'homme avec l'homme? Les raisonnements du fanatisme peuvent seuls en effacer jusqu'à la trace. On a vu, dans la Révolution, des hommes accablés d'infirmités qui leur annonçaient une fin prochaine, d'autres tourmentés de douleurs vives, des vieillards sur le bord de la tombe, être inaccessibles à la pitié, agir activement pour le mal sans aucun motif d'intérêt personnel, entraîner après eux des victimes d'une main défaillante, et contemplant l'éternité, dégagés de tous ces liens sociaux (1) qui peuvent dépraver l'homme. Ils conservaient
(4) Mme de Staël a écrit : socials.
encore, dans toute sa force, la nature factice que le fanatisme seul peut donner.
Il faut donc, pour rétablir en France de la morale, bannir de son g-ouvernement, de sa législation, tout principe fondé sur le fanatisme, et reprendre les lois positives de la morale comme les seules d'accord avec une Constitution naturelle, pour ainsi dire, puisque ses institutions sont fondées sur les vérités primitives.
C'est un bon mouvement, entends-je déjà dire à quelques hommes, c'est un bon mou^■emenL qui a dicté ce chapitre; mais la sensibilité qui convient aux femmes n'est point la qualité d'un homme d'Etat, et l'on ne peut nier que, dans beaucoup de circonstances, il n'y ait eu des injustices particulières, des cruautés même nécessaires au bien général.
D'abord, la sensibilité ne convient pas aux hommes d'Etat; c'est-à-dire, en effet, que ceux qui sont destinés à l'action, à la réflexion qui la décide, ne doivent perdre aucune de leurs facultés par l'émotion. Mais les impressions de la vraie sensibihté sont toutes raisonnables. Ce qu'elle hait, il faut le proscrire. Ce qu'elle approuve, il faut le faire, et le raisonnement arrive par sa méthode au même résultat où s'élance l'instinct. La sensibilité ne condamne pas toutes les guerres. Elle s'exalte pour les héros, le courage lui est presque analogue. La générosité fait le lien de la valeur et delà sensibilité. La sensibilité donc ne repousse que l'in-
DES DEVOIUS POLITIQUES 255
justice, Irt bassesse et la ci'iiauté. C'est un jug^euient |)rom[)l dont la raison découvre toujours le motif. Les (icnuains, en consultant les femmes comme des oracles, ne leur avaient point donné le maniement des affaires. Ils croyaient à leurs impressions comme à la boussole du bien ou du mal, mais ils se tenaient toujours au g'ouvernail pour diriger le vaisseau. Tous les sentiments naturels sont des idées justes, et l'iiomme d'Etat doit étudier les mouvements de la sensibilité, comme Newton regardait la chute d'une pierre. Connaître et diriger la cause appartient à l'homme de génie, mais la nature seule peut donner le fait. Enfin, quand il serait vrai que, dans Tentraînement de tous les événements du monde, les vices et les crimes auraient leur utilité ; que, dans ce grand mystère dont les secrets nous sont inconnus, la Providence eût aussi fait entrer les actes barbares, les hommes cruels comme des ressorts et des instruments de sa volonté g'énérale ; que la Saint-Barthélémy dût un jour éclairer les hommes sur l'intolérance, Tibère sur la royauté, la résistance des nobles en France sur le système féodal, le règne de la Terreur sur la démagogie, cela changerait-il rien à la morale? Charles IX aurait-il pour excuse le bien qui a pu résulter de ses excès? Les hommes devraient-ils se présenter pour remplir des rôles de criminels, parce que les criminels ont leur place et leur utilité dans le monde? Les gouvernements des nations devraient-ils s'imposer des fléaux dé-
vastateurs, parce que, dans les révolutions des siècles, les tremblements de terre, les irruptions de volcans, les pestes meurtrières ont quelquefois servi l'espèce humaine?
Le hasard n'est pas du ressort de l'homme. Il ne peut admettre pour règle de sa conduite que la justice et la vertu. Nous savons des lois physiques ce qu'il nous faut pour les chances communes de la vie, des devoirs moraux ce qui nous est nécessaire pour les relations habituelles des hommes en société. Toute autre combinaison est gigantesque, monstrueuse. L'homme y fait l'avance du crime, sans avoir jamais en sa puissance le résultat. Ayant abjuré la morale, il est rentré dans ce chaos que Milton nous a représenté, gouverné par le hasard, et, comme Satan, il ne pourra jeter un pont sur l'abîme, pour retourner vers le ciel.
Lorsque le degré de lumières donl ou est susceptible reud tout à t'ait étranger à l'esprit de parti, l'on ne peut concevoir comment la raison, c'est-à^ dire les idées justes sur toute chose, ne frappent pas les hommes réunis. On entend fort bien comment un individu, se flattant d'une exception heureuse, est entraîné par l'intérêt personnel ou l'activité des lois. Il espère profiter de l'ordre général dans les rapports des autres avec lui, et ne s'y pas soumettre dans ses rapports avec les autres ; mais, toutes les fois que vous agissez par la masse, vous ne pouvez plus compter sur les exceptions, et vous êtes certains que telles causes amènent tels effets, puisque la multiplicité des chances exclut, comme nous l'avons dit, l'irrégularité du hasard. Une sottise insensée peut réussir à un particulier : il faut qu'elle perde un parti. Les cruautés peuvent maintenir la puissance d'un usurpateur, mais un vœu national quelconque ne maintiendra jamais l'injustice. Les forces morales sont calculées par des lois
aussi positives que les forces physiques. Si elles nous étaient complètement connues, nous pourrions prévoir tous les événements de la vie par l'enchaînement des causes et des effets, comme Newton a mesuré le mouvement de la terre, et l'homme, seul dépositaire de cette science, dirigerait le monde par la suite des actions les plus simples. Les mots de diversité, de sort, d'imprévu sont tous nécessaires à notre ignorance, mais ils disparaissent à chaque pas que nous faisons dans une science. Les éclipses étaient, pour les anciens, des phénomènes du hasard : ils sont devenus pour nous les effets certains d'une cause fixe. Les anciens n'avaient aucune idée de la marche de la science, d'une multitude de raisonnements et de moyens politiques de puissance dont les temps actuels nous offrent l'exemple. On découvre à chaque époque une nouvelle loi du monde physique, du monde moral, mais l'une est facilement adoptée tandis que l'autre est, pendant longtemps, méconnue, parce que, heurtant davantage les passions individuelles, on cherche plus longtemps à la croire douteuse. Mais au moins faudrait-il que l'intérêt éclairât sur l'intérêt. Ce serait assez pour le repos et le bonheur du monde. On pourrait, par exemple, demander aux hommes honnêtes qui ont eu de l'influence dans les affaires publiques avant la dernière Révolution (1), comment ils repoussaient comme des intentions hostiles, tout raisonnement
(1) Le 18 fructidor.
qui leur montrait l'abîme où ils précipitaient euxmêmes et l'Etat. S'ayissail-il pour quelques-uns du retour de la royauté ?
Comment ne pas savoir d'abord que, du vivant des hommes qui ont renversé une institution de ce genre, il est insensé de penser à la rétablir ; opposer à des hommes qui défendent leur vie, un sentiment de préférence pour un système politique plutôt que pour un autre; combattre avec le çoùt de l'ancien l'enthousiasme du nouveau ; faire une guerre pour obtenir ce qu'on croit le repos avec des hommes qui font la guerre pour perpétuer le mouvement ; avoir contre soi l'imagination en présentant une chose positive, ce qu'on a été, contre une chose indéfinie, ce qu'on sera ; composer son armée de tous les amis de la paix contre tous les éléments volcaniques d'une nation; enfin renverser une institution quelconque au nom delaquelle l'Europe a été conquise.
Mais, dira-t-on, avec raison à beaucoup d'égards, plusieurs d'entre nous ne voulaient que réformer les lois révolutionnaires ; ils ne voulaient que ce que veut la nation entière : fonder la République sur la morale et l'humanité. — Eh bien, en reconnaissant cebut qui doit être commun à toutes les âmes vertueuses, quelle inconcevable imprévoyance dans les moyens ! Quand on veut rétablir la royauté dans une République, il faut se mesurer comme factieux, voir si l'on a bien l'esprit et le caractère révolutionnaire, jeter un coup d'oeil aussi sur les forces en-
vironnantes et tirer l'épée au lieu d'imprimer des phrases. Mon opinion, comme je l'ai développée au commencement de cet ouvrage, est que la moindre espérance à cet ég'ard est dénuée de tout fondement. Néanmoins, on conçoit avec tel fanatisme la guerre de la Vendée, mais, ce qu'il estimpossible d'expliquer c'est la conduite des esprits debonnefoi qui voulaient conserver la République avec l'intention de l'améliorer en prenant des mesures hostiles. En voulant convaincre leurs adversaires, ils irritaient toutes leurs passions naturelles et, pour écarter du pouvoir des hommes dont la plupart étaient déjà redevenus simples particuliers, ils leur donnaient des inquiétudes sur leur existence et leur représentaient la puissance comme le seul garant de leur vie. On voulait perdre les Terroristes, et l'on repoussait, par l'insulte, les Républicains dans leurs rangs, s'ils n'étaient pas assez forts pour supporter un honorable isolement. On voulait supprimer les lois révolutionnaires, honte, il est vrai, du code législatif, mais l'on évoquait contre elles jusqu'aux superstitions devenues ridicules sous la monarchie. Pour calmer la France naguère déchirée, on agitait tous les souvenirs révolutionnaires, on voyait des Républicains — car il en est plusieurs parmi les proscrits — ou déportés ou bannis. On voyait, dis-je, la République, des Républicains recevoir des royalistes dans leurs rangs. Ils croyaient avoir besoin de leur secours pour combattre les Terroristes, tandis que leurs alliés les affaiblissaient, que leurs alliés les
détournaient de la seule coalition qu'exigeait le bien public, celle des Républicains purs, mais trop exaltés à certains ég-ards, avec les Républicains purs, mais trop induli^ents pour les opinions royalistes. L'attaque indiscrète contre le Directoire ne pouvait jamais servir à fonder la Républi([ue sur la justice et l'humanité ! Cette attaque, couronnée par le succès, faisait la contre-Révolution malgré ceux mêmes qui l'avaient commencée et qui vainement auraient voulu en arrêter les suites. Cette attaque infructueuse devait amener ce que nous voyons. Le Directoire jusqu'alors — je ne parle point des événements qui ont succédé — le Directoire jusqu'alors avait passé, d'une main très habile, de l'Etat révolutionnaire à l'Etat constitutionnel. Il existe encore en Angleterre des lois tyranniques et barbares contre les papistes. Il y a longtemps que l'on n'imagine pas qu'elles puissent être exécutées, mais si l'on proposait encore aujourd'hui de les rapporter, textuellement, on rallumerait des cendres éteintes. Le Directoire laissait rentrer les fugitifs, laissait, par la liberté de la presse, l'opinion s'adoucir en faveur de tout ce qui n'est pas les ennemis de l'Etat. Les assignats avaient disparu, la paix allait se faire; enfin l'esprit de la législature qui a précédé le nouveau tiers de l'an V était précisément l'esprit qui JDOuvait fonder la République. Les Conventionnels y avaient la majorité ; mais les Conventionnels contenus par l'opinion publique et par leurs propres souvenirs du temps de la Terreur. La
minorité, composée d'hommes dont plusieurs étaient doués d'un grand talent, plaidaient toujours pour l'humanité. Ils obtenaient chaque jour un succès dans cette honorable carrière. Mais le centre du système républicain était défendu, et nulle idée de Révolution possible n'enflammait les uns et n'intimidait les autres. Enfin, la France avait besoin du Directoire entre elle et les Terroristes, ces hommes qu'il ne faut jamais cesser de craindre parce qu'ils soulèvent la société par sa lie. Ces hommes, sous un g-ouvernement nouveau, trois ans après leur exécrable règ-ne, ne pouvaient encore être contenus par les seuls liens de la douceur et de la justice. Entre la nation et ces tigres, il fallait encore quelque temps la barrière d'airain du Directoire et les trois années qui étaient attribuées légalement à la majorité actuelle du Directoire par la Constitution, ces trois années dont déjà 18 mois étaient écoulés, n'étaient pas trop pour anéantir les traces du régime révolutionnaire, sans renverser la République. On n'avait vu, depuis la Révolution, qu'un pouvoir exécutif considéré comme un adversaire, contre qui l'on avait fait la Constitution de 1791 comme une déclaration de g-uerre, et une sorte de tyrannie sanglante, une coalition de bourreaux se départissant, dans le Comité de Salut public, les divers modes de l'assassinat. Un pouvoir exécutif constitutionnel paraissait pour la première fois. Il fallait conserver l'obéissance et faire disparaître la Terreur ; il fallait annuler les lois révolutionnaires et conserver la Révolution,
DE L\ PUISSANCE DE LA RAISON 2(5.'î
il fallait peser, par la justice, sur deux factions contraires, il fallait remonter les armées (lésori;anisées, soutenir en Europe la gloire du nom français, enfin remettre de l'ordre sans le secours des partisans naturels du pouvoir, les Royalistes, et fonder les institutions républicaines sans l'appui des fanati(|ues de ces institutions, que leurs crimes avaient souillées. Le Directoire, jusqu'à l'époque de l'arrivée du nouveau tiers, en prairial, me paraît avoir eu une savante période d'administration (1). Le jugement de M. de Cussy, la création de deux commissions militaires, l'une pour juger les Terroristes, l'autre pour juger les Royalistes, trop peu de fermeté dans la punition des assassinats commis dans le sens de la réaction, à Lyon et dans le Midi, sont de véritables leproches à faire au Directoire, mais la moitié des torts étaient partagés par ceux mêmes qui attaquaient le Directoire, et l'opinion publique empêchait le retour des autres ; enfin l'on était libre de fait et parfaitement libre en France, à l'époque de l'arrivée du nouveau tiers, en prairial. Ce qu'il fallaitcraindre alors, c'était les progrès du royalisme. Lui seul pouvait réveiller les passions terroristes qui s'éteignaient. L'un des Directeurs (2), le second tiers Conventionnel était sorti suivant la loi, et les
(1) Je suis d'autant plus à l'aise pour dire mon sentiment à cet égard que, pendant cette époque, il m'a personnellementexilée, pouravoir contribué, disait l'arrêté, à la rentrée de quelques émigrés,
(2) Le Tourneur.
hommes révolutionnaires tendaient à rentrer clans la classe commune, pourvu que ni l'insulte, ni le danger ne les y attendît. Mais sur 120 journaux criés dans l^-s rues de Paris, 4 étaient directoriaux, 4 modérés et il2 royalistes. Là toutes les insultes, toutes les calomnies que l'ancien esprit épigrammatique, joint aux nouvelles fureurs révolutionnaires, peut inventer de méprisant, d'insultant, d'atroce ; tout le venin de la parole était versé sans mesure, sans nuance, sur les hommes les plus différents de nature et de conduite. Benjamin Constant etSaint- Just, Rœderer et Chaumette, Garât et Fouquier- Tinville y tenaient la même place, et je me souviens d'avoir été appelée femme furie par un de ces énergumènes (1), [à qui l'on avait dil, je crois, que je témoignais à Barras la reconnaissance que je lui devais].
L'Assemblée, sans doute, avait bien plus de décence et de mesure dans sa conduite ; mais elle laissait aller cette licence des journaux. Quelques députés purement royalistes se proposaient d'en profiter et je soutiens que si, à cette époque, un homme eut fait imprimer quelques morceaux de Voltaire, de Raynal, de Montesquieu, des philosophes mêmes de la monarchie, il eut passé pour un jacobin insensé. Il était impossible qu'une République se maintînt avec un tel esprit. Il y a un en-
(l)Les mots entre crochets ontété rayés dansle manuscrit par Mme de Staël.
semble d'idées f[iii soutient une République comme un ensemble d'ég"ards soutient une monarcliie. Or, j'avais raison de dire, je crois, qu'en 1791, on avait fait une République plus un roi, et, qu'en 17'.)8, on faisait une monarchie moins un roi.
Aussi longtemps, me répondait alors un homme respectable, aussi longtemps qu'il restera des lois révolutionnaires, je m'unirai aux royalistes pour les renverser et, le lendemain du jour où ces injustices seront extirpées, je me retournerai contre mes alliés, et je combattrai les royalistes, s'ils veulent faire triompher leur système.
Je ne connais rien de plus estimable que ce sentiment et de plus chevaleresque que ce projet, hormis qu'il est impossible. Je ne lui connais pas un défaut. Les passions ne s'arrêtent point au terme qu'on leur prescrit. Les ennemis ne se laissent pas battre juste au point qu'il convient au troisième parti de fixer, on ne mesure point les» armes, on ne s'aide pas d'une superstition pour arrêter des excès contraires. Le choc ne fait pas balance, il produit victoire sans bornes ou déroute sans ressources.
II ne s'agit point, dira-t-on, de calcul politique, lorsqu'un devoir vous commande. Il faut faire ce qui est juste et laisser aux événements leur cours. Aucun calcul politique ne peut obliger à une action malhonnête. Mais ne pas agir est tout à fait du ressort de la prudence : si cela n'était pas ainsi, un homme honnête serait obligé à se conduire comme un fou, à faire des démarches sans aucun rapport
avec leur utilité et même avec la certitude qu'elles sont nuisibles. Il y a toujours un bien possible dans toutes les situations, et cest à ce point qu'il faut tendre. Celui-là qui dit : je n'irai point aux assemblées primaires parce que je ne pourrais point y choisir le député qui me convient, ne sent pas ce qu'il doit au repos de sa patrie. Il faut choisir, non le meilleur de son opinion, mais le moins mauvais possible à telle époque. Celui qui refuse une place où Ton n'est point obligé de faire aucun mal, seulement parce qu'il ne peut y faire tout le bien qu'il désire, n'a aucune idée des devoirs moraux ou politiques. Enfin, celui qui attaquait le Directoire, en prairial sans vouloir en considérer les suites, celuilà qui attaquait telle ou telle loi mauvaise en ellemême, mais dangereuse à réformer dans les circonstances actuelles, celui-là appelait sa passion du nom de vertu et son imprévoyance du nom de courage. Letem^DS, la sagesse, la modération, voilà les seuls moyens avec lesquels on peut fonder la justice et l'humanité. Il faut être factieux contre les factieux terroristes, contre les Terroristes, disaient quelques hommes qui, comme tous les fanatiques, se trompaient eux-mêmes en se croyant vertueux, alors qu'ils n'étaient que passionnés.
Cette maxime est contre la nature des choses. Si vous mettez de la violence dans le parti de la justice, c'est autre chose que la justice que vous obtiendrez. Il y a contradiction dans les termes. Il ne faut pas déchaîner le vent du nord pour cal-
mer la mer agitée par le venl du sud. C'est partout ce qu'on ne fait pas, c'est partout ce qu'on empêche. C'est par une force toute négative qu'on détruit les factions et qu'on fonde le gouvernement établi.
Si vous voulez agir, vous renverserez ; si vous voulez renverser, montez à cheval. Mais l'attaque des paroles ne sert que les projets des innovateurs. Tout ce qui est de raison, de justice, d'humanité, exige des ménagements, des conciliations, une raison toujours adaptée au moment présent sans perdre de vue l'avenir, et transiger avec chaque circonstance est honorable pour riiomme public chargé de l'intérêt de la nation. Aucun sacrifice, aucun dévouement de pur héroïsme et sans avoir pour but une utilité positive, ne peut lui être permis.
Il y a une sorte de justice bizarre entre les partis, mais qui ne manque jamais son effet, c'est qu'ils se jugent les uns les autres suivant leurs propres maximes. Les aristocrates attaquent les Républicains selon les principes de la démocratie qu'ils combattent. Les Républicains jugent les hommes modérés selon les règles de la morale, qu'eux-mêmes sacrifieraient à la politique, et cette rétorquation de l'argument est surtout très funeste à ceux qui se disent défenseurs de la cause de la vertu. S'ils s'écartent le moins du monde de ses principes mêmes, s'ils adoptent dans leurs rangs des hommes méprisés, pour arriver à leur but, ils sont perdus, tandis que les moyens les plus violents augmentent la puissance de leurs adversaires.
L'honnêteté n'a de force que dans son ensemble. Si l'on n'en admet qu'une partie, elle vous affaiblit et par les moyens qu'elle vous ôle et par ceux que Ton se permet, et les factieux par essence tirent un avantage prodig'ieux de ces demi-essais des honnêtes gens dans la carrière qu'ils se sont réservée.
Les souvenirs de la Terreur avaient reformé en France une active opinion publique. La Constitution nouvelle, dans ses lois renouvelées chaque année par l'élection, devait amener au timon des affaires, dans le cours naturel des choses, des républicains modérés, et c'était du choix des royalistes dont il fallait garder le peuple dans la pente de ses sentiments d'alors. Quel malheur pour la France que des hommes imprudents, excités par des hommes perfides, aient détruit pour un temps incalculable les avantages qui doivent toujours résulter d'un système représentatif ! Le 9 thermidor avait commencé la paix entre les révolutionnaires et la nation. Un danger commun, des services mutuels les avaient réunis. Ils avaient repris un besoin de l'estime, et l'on a rompu violemment l'alliance, sans que rien de nouveau eût existé depuis le traité qui motivât l'appel aux souvenirs du passé. Sur quelle base rétablir la confiance? Par quels liens garantir la paix et, si l'on ne se replace pas dans cette situation cependant, quand y aura-t-il en France du repos et de la liberté?
Voyez, disent quelques personnes, voyez ce qui
s'est passé depuis le 18 fructidor. On nous accusait d'entraver la paix, le Directoire a perpétué la guerre; de faire baisser les fonds publics, ils n'ont presque plus de valeur. Et ce nombre inouï de déportations arbitraires sans pitié, comme sans justice ! Voilà quel était le plan secret du Directoire ; nous le prévoyions, et voilà pourquoi nous nous sommes exposés à tout pour le combattre.
Cet argument est un pur sophisme. (Tétait précisément parce que le 18 fructidor devait entraîner tous les malheurs, qu'il ne fallait pas provoquer des hommes qui, certainement, n'étaient pas de caractère à laisser renverser ni la République, ni seulement les révolutionnaires, comme quelques médiateurs de bonne foi l'offraient assez comiquement. Ils proposaient d'accommoder les royalistes et les républicains, en donnant aux royabsles les républicains en don patriotique, mais en assurant à ceux-là que le troisième parti, les modérés, maintiendraient la République.
Un Décius pouvait accepter ce traité, mais il était presque niais de le proposer au Directoire et à ses partisans. Et quelle imprudence, ô ciel, de repousser des hommes d'une telle nature dans les mesures révolutionnaires! Les calomniateurs qui, d'habitude, sont aussi bêtes que méchants, ont reproché à un écrivain d'avoir dit que les terroristes étaient l'artillerie du Directoire, et tout le morceau où se trouvait cette expression tendait uniquement à prouver et le danger pour le Directoire d'employer de
telles armes, et le danger, pourles hommes qui voulaient le bien, de le forcer à y recourir.
Sans doute, la morale interdisait de défendre ni soi, ni même la République à l'aide des moyens que la morale proscrit; mais était-ce à l'empire qu'exerçaient les vertus chrétiennes sur le Directoire que ses adversaires devaient se confier? Si les directeurs étaient des anges, il eût été bien injuste de les attaquer. S'ils étaient trempés dans le Styx, à quels malheurs n'exposait-on son pays en les irritant à coups de phrases !
Quoi que nous eussions fait, disent quelques hommes, le Directoire était résolu à faire un 18 fructidor. Il n'en avait pas eu l'idée dans la session précédente, et si lesélectionsn'avaient pas été royalistes, nous aurions été, cette année comme la précédente, seulementavec des améliorations sag^eset successives dans les finances, la justice et l'administration. Les Directeurs ne voulaient pas quitter leur place. Aujourd'hui même la puissance directoriale ne ferait pas rester un Directeur un jour de plus que le temps fixé par la loi. Aucun ne l'essaiera. Telle est la bizarrerie de l'état actuel delà France, qu'on y peut, au nom de la liberté, exercer tous les actes imag"inables de tyrannie, mais aucun au nom de son intérêt personnel. C'est le parti qui est despote : les individus qui le composent sont tous soumis à ses lois. Le Directoire donc ne pouvait jamais faire le ISfructidorpar une ambition, maisparune crainte et, dans les temps de faction, tel est le pouvoir des
UE LA l'UISSANCE DE LA RAISON :27 1
circonstances sur les hommes qui n'appartiennent pas exclusivement à la seule chose stable, la vertu, qu'il n'y a aucun rapport entre les projets et les opinions des g-ouvernants après ou avant telle crise (le la tempête révolutionnaire.
L'opinion <pii reprenait des forces, l'espoir de la captiver sous cette nouvelle forme de Directeurs constitutionnels, le respect pour le système représentatif, la considération qu'avait le nom de député, tout cet enseml)le donnant au Directoire des barrières, des contrepoids, l'oblit^eait à calculer ses démarches, modifiait son pouvoir et ses sentiments mêmes. L'oppression avait atteint les Républicains. Ils s'étaient aussitôt appuyés sur la justice, toujours réclamée alternativement dans les temps de faction par le parti le plus faible. Enfin, il était aisé d'associer le Directoire à toutce que l'on pouvait obtenir de bon et d'humain, sans hasarder la République. Ce qu'il aurait fait, il l'aurait aimé, et ce n'était pas le cas de disputer d'amour-propre aux dépens de l'intérêt des malheureux. Enfin, ce qu'il s'est permis depuis le 18 fructidor, ne peut donner aucune idée de ce qu'on aurait obtenu du Directoire avant. Les hommes passionnés, je le répète, sont une espèce de force physique. Quand ils sortent d'un certain cercle, ils sont mus par un autre centre, ils sont emportés par le système d'un tourbillon différent. Des barrières renversées inspirent de nouvelles craintes, excitent à de nouvelles mesures; la vitesse s'aug"mente en raison des distances. Tout ce qui
n'est pas le petit nombre d'hommes, libres des circonstances extérieures par la force d'une vertu purement iiileliectuelle, tout le reste de l'espèce humaine, doit être calculé comme une expérience chimique. Celui qui mettrait le feu aux poudres pourrait dire aussi : le salpêtre est inflammable. Il importait de s'en débarrasser, oui, de toute autre mamère qu'en y mettant le feu, et parmi ceux qui se mêlent des affaires publiques, l'on a autant de reproches à faire, non pas moralement, mais politiquement, à ceux qui provoquent lespassions qu'à ceux qui s'y livrent.
Certes, il n'est pas dans ma nature de me complaire à blâmer des hommes malheureux, et ce qui va suivre au moins me relèvera du reproche de faiblesse. Mais il est utile de présenter aux esprits modérés qui doivent être appelés à des emplois publics, dès que le repos politique aura ramené la liberté dans les élections, il est utile de leur offrir le tableau des fautes qui ont été commises à l'époque la plus heureuse de la Révolution. On écoute toujours la raison, lorsqu'on est le plus faible, mais, républicains comme modérés, devraient se souvenir, quand ils espèrent, de ce qu'ils pensaient, quand ils regrettaient.
Un petit nombre de principes simples mais incontestables doivent être présents à l'esprit des hommes modérés. D'abord, le temps est pour eux, et jamais la crise. Ainsi donc, ils doivent s'occuper des améliorations possibles à telle heure, tel jour, mais renoncer à tout ce qui peut amener un mouvement,
de quelque manière qu'ils le con(;oivent. Le parti royaliste est eulièreiuent et pour jamais fini, et il ne lui reste «pi'uue puissance, celle de noyer avec lui tous ceux qui veulent se servir de lui comme parti pour un but quelconque. La coalition naturelle des amis sages d'une liberté juste, c'est avec les Républicains exaltés, et non avec les Royalistes, parce qu'il y a une base de vérité dans le système républicain, dont l'application seule a besoin d'être diriijée, tandis qu'il y a une base d'idées fausses dans le système royaliste, que les circonstances seides modifient passag'èrement. En s'appuyant aux républicains exaltés, les modérés sont dans leur rôle naturel : ils tempèrent l'exagération ; tandis qu'en s'unissant aux Royalistes, ils sont forcés à la guerre dont ils n'ont ni la volonté, ni les moyens. Il faut enfin surtout que les modérés se persuadent que, du vivant des révolutionnaires, rien ne peut faire que la République aille complètement sans eux. La force qui les renverserait, renverserait aussi la R^épublique. Ils mêleront toujours leur cause à la sienne. L'attaque aux personnes ne peut se viser d'une main si sûre, qu'elle n'ait l'air de porter atteinte à la chose. Alors les armées viennent au secours de l'institution qui les a défendues, alors les plus purs amis des lumières craignent le retour des préjugés, les royalistes se placent derrière les républicains modérés pour faire croire qu'ils sont ensemble, et les mesures révolutionnaires dispersent aussitôt toute la bande.
Assurément, il ne faut pas que les infâmes souillés desang- puissent être tolérés dans les emplois publics, mais il importe d'apprendre à juger les Révolutionnaires avec l'esprit républicain, c'est-à-dire savoir discerner le fanatisme de l'opinion du crime inspiré par la bassesse ou la férocité, accorder à telles circonstances l'oubli de telle autre, enfin tendre de tous ses efforts à faire rentrer le parti révolutionnaire dans la nation au lieu de l'en chasser. Par d'irritantes insultes, on peut perdre un homme, mais un tel parti, depuis le commencement de la Révolution, ne s'est battu qu'entre des sections de lui-même. Horsdeson élément, il n'a jamais trouvé de résistance. Il faut donc, pour l'intérêt public, faire le bien avec les Révolutionnaires, mais jamais en hostilité contre leur existence. Ce serait violemment et peut-être indéfiniment reculer le terme du bonheur g^énéral, car, dans la défense, les Révolutionnaires se recrutent, etl'on pourrait prolong-er pendant plusieurs générations le plus fatal état pour la France : un parti libre et démocratique entre lui, dans ses formes, dominant sur une nation comme anéantie. Les hommes modérés, remarquables habituellement par la douceur de leurs mœurs et l'élégance de leurs manières, sont rapprochésdes individus royalistes par les convenances de société et souvent éloignés parles mêmes motifs de plusieurs des Révolutionnaires : mais il ne faut pas soumettre ses vues politiques à ses sentiments particuliers. Les élèves du goût et de la grâce ont
plus de charme dans l'intimité, mais les fils de l'Etna soulèvent la terre, et c'est sur elle (|ue bâtissent les législateurs et les hommes d'Etat.
J'ai dit aux modérés, je crois, tout ce que la raison et, par conséquent la morale leur demande, car il serait bien insensé d'appeler honnêteté l'abandon à tous les mouvements d'irritation que beaucoup de circonstances peuventfaire naître dans un grand nombre d'hommes.
S'y livrer, même aux dépens de quelques dangers, est une "jouissance pour tous les genres de caractère, mais se les interdire dans le but de servir son pays et la liberté, c'est la véritable énergie de la vertu. Il serait assez superflu de présenter la raison aux révolutionnaires, sous le simple aspect des principes de lamorale; il faut la leur présenter dans son rapport avec l'intérêt de la République et d'eux-mêmes, et traiter séparément ces deux points de vue.
La première base d'une République, c'est le patriotisme national. Or, tant que la France arguera des circonstances pour recourir aux moyens révolutionnaires, l'esprit d'un peuple libre ne ee formera jamais. En France, tant que la continuité de la guerre forcera d'entretenir six cent mille hommes sous les armes, le gouvernement n'aura pas besoin de l'opinion publique, et l'opinion publique ne se relèvera jamais. La France serait gouvernée cent ans comme elle l'est à présent que jamais la nation ne deviendrait républicaine. Un parti le serait et
continuerait à l'être, mais ce parti s'agiterait, commanderait, dominerait, révolutionnerait entre lui, sans que la nation y prît la moindre part.
Des armées, quelque victorieuses qu'elles soient, n'ont jamais d'influence sur l'esprit public. Il se forme uniquement par les hommes d'une nature paisible et d'une existence obscure. Tous ceux qui occupent un emploi quelconque, les noms signalés dans les divers partis, ne composent point l'opinion nationale. C'est dans la multitude des factions anonymes, si je puis m'exprimer ainsi, 'qu'on en trouve l'empreinte, et cette opinion nationale donne naissance aux habitudes, principal appui des gouvernements libres (l).
Maintenant, qu'on jette un reg^ard sur la France, quels sont les prog^rès qu'a fait l'esprit républicain dans la masse? Est-on enthousiaste des immortelles victoires de nos guerriers ? Est-on un concitoyen, au fond du cœur, de cet univers français conquis par nos armées? Pas un signe volontaire ne se manifeste nulle part. Est-il question d'aller aux élections ? Cet intérêt qui touche cependant la vie et la fortune des individus de tous les partis, cet intérêt ne peut soulever la masse. Les royalistes ou les terroristes vont aux élections : la nation ne s'en mêle pas. Enfin, le calendrier républicain, les dénominations, les fêtes républicaines, tout exige
(1) Une correction de Bcnj. Constant modifie cette phrase, mais nous avons préféré la forme de I\["^p de Staël.
DE LA PriSS.VNCE DE LA UAISO.N 277
un ordre ou une menace du gouvernement. Rien ne se fait de soi-même, rien n'est spontan»;, ni dans les esprits, ni dans les cœurs. Le gouvernement marche avec la force, mais il est d'ailleurs isolé de toute espèce de secours. Les royalistes concluent de ce silence de la nation envers la République qu'elle les désire. Je crois avoir démontré que rien n'est plus faux, mais les moyens révolutionnaires ne forment jamais une opinion publique et, sans elle, il n'y a point de patriotisme dans un pays. Ce qui a de tout temps inspiré tant d'enthousiasme aux nations pour le g-ouvernement républicain, c'est l'inlluence c{ue cette forme de gouvernement donne à tous les citoyens dans les affaires générales, et la part que chaque individu se croit dans la puissance de l'opinion publique, l'attache au moins autant à la patrie que le droit d'élire à l'assemblée primaire. Or, les mesures révolutionnaires et l'opinion publique ne peuvent se concilier ensemble ; les unes doivent enchaîner l'autre, à la longue. Un certain temps d'effervescence confond tout, mais lorsque la masse d'une nation n'est plus agitée par ses propres mouvements, il faut contenter les gens paisibles ou gouverner par la force. Jamais les habitudes de la liberté ne peuvent avoir pour origine un commandement quelconque. On s'obstîne à renverser la marche de la nature humaine, on ordonne d'aller à telles fêtes, de pratiquer telles institutions, parce que ces institutions persuadent ceux qu'on y envoie de l'excellence du
gouvernement républicain, et par cela seulement qu'on commande et qu'on menace, l'effet de l'évidence même est détruit. L'élément de l'opinion publique, ce sont les sentiments volontaires. Le gouvernement républicain qui, par un raffinement singulier, voudrait établir une sorte d'obéissance nouvelle, le volontaire forcé serait infiniment plus tyrannique que le simple despotisme et, tous les jours, emporté par les difficultés croissantes, il n'y aurait pas de terme à la tyrannie qui voudrait obtenir de force tous les symptômes du consentement. Le gouvernement serait avec la nation, comme le sultan avec sa maîtresse : sa soumission ne lui suffirait pas, il lui commanderait toutes les expressions de l'amour. Ce despotisme, exercé au nom de la liberté, frapperait les esprits les plus grossiers. Ce serait le mot banal des hommes du peuple les plus bornés, et la nation deviendrait tous les jours moins susceptible des vertus nécessaires pour maintenir par elle-même la République lapins parfaite, dans ses principes théoriques, qui ait encore été proposée aux hommes. Les mœurs privées, le désintéressement, la fidélité, cette morale pure et même austère, qui doit former le lien social dans une République, trouve-t-on qu'elle ait fait aussi de grands progrès en France? Jamais on ne vit exemple d'une corruption pareille. Quelques républicains de bonne foi sont sévères dans leur conduite, quelques esprits religieux conservent des qualités privées, mais la situation politique dépare
les caractères, au lieu de les amcHiorer. L'arg'cntest devenu le seul moyen d'indépendance, le premier bonheur, l'unique espoir de salut. On espère d'échapper par la fortune à toutes les tyrannies sul)alternes. On ne cherche plus l'estime, parce rpi'il n'existe ni gloire pour les puissants, ni intérêt pour les victimes. On a besoin d'argent pour avoir la l'acuité de quitter tous les jours son pays, parce que, tous les jours, on craint une crise publique ou une proscription individuelle.
Ces diverses causes démoralisent entièrement la plupart des hommes. On voit, dans une tempête qui menace de la mort tous ceux qui ne saisiront pas une planche pour se sauver, on voit une sorte d'ég'oïsme barbare s'emparer de tous les individus en danger. L'instinct de sa conservation est un sentiment furieux lorsqu'il est provoqué. Dans un ordre social toujours agité, les hommes se délient par degrés de tout ce qui les unissait jadis. Ils ont peur qu'une main amie ne s'attache à leurs pas et ne les ralentisse. Ils se hâtent de prononcer qu'ils ne connaissent pas telle personne, qu'ils ne voient plus telle autre. Ils isolent leur sort, pour le défendre plus aisément. La majorité de l'espèce humaine a besoin de repos pour pratiquer la vertu. Quand vous dérangez l'équilibre que la nature a fixé entre les sacrifices et les jouissances, entre la crainte et l'espoir, vous avez besoin de l'héroïsme de la morale, pour accomplir les devoirs les plus simples de la société.
Ce sont bien plus les ag'cnts du gouvernement que lui-même encore qu'il faut accuser de cet état des esprits et des âmes. Les chefs tout-puissants d'un empire sont intéressés aux vertus nationales et voudraient les développer. Mais, indépendamment des circonstances et des erreurs qui rendent si souvent mauvais les choix du g-ouvernement, tant qu'il se croit forcé d'employer des mesures révolutionnaires, il ne peut pas plus inspirer la vertu que l'esprit républicain qui en est inséparable.
En effet, que faut-il dire aux nations pour leur faire sentir tout ce qu'il y a de grand et de noble dans la théorie des principes de la Révolution française ?
Vous êtes soumises à des classes privilég'iées. La distinction des rangs amène parmi vous touteautre émulation que celle de la vertu. Des lois inégales, en contradiction avec la société, protèg'ent le fort contre le faible. Vous avez quelques jouissances, mais sans g-arantie, car vous ne contribuez ni à la formation de voslois, ni à l'élection de vos mag'istrats. Enfin, il ne faut que rappeler tout ce qu'il est si naturel de sentir en faveur du système républicain. Mais que dire, en France, pour accuser l'apathie nationale, pour inspirer, pour enflammer le patriotisme? Aucun privilège ne séparera les citnnens entre eux et, tous les jours, une classe d'hommes, les prêtres, sont déportés à laCayennesans pouvoir se faire entendre, sans qu'un tribunal constate seulement ce qu'ils sont. Ils ambitionneraient l'existence
d'îlotes (les Romains appelaient leurs esclaves leurs enfants), et l'esclavai^e légal serait, pour de certaines classes, un pas de fait vers la liberté. La vertu sera la seule distinction parmi les hommes — et les plus vils et les plus féroces, usurpant une sorte d'existence dans la nation au nom d'un prétendu patriotisme, se créent, par le mensong-e et par la terreur, un infâme patriciat de tyrannie ! Les lois que voiis-mêiues aiirez^ J'ai les protc'geront vos propriétés, — et tous les jours on peut être inscrit ou laissé injustement sur la liste des émigrés, et votre fils et votre père peuvent partir etrevenir plus tard que l'époque de leur passe-port; et vous pouvez avoir un ennemi actif dans l'un des mille cantons des cent départements; tandis que les affaires de l'Etat absorbent tout le temps du Directoire, il y a des combinaisons sans nombre pour que votre bien soit séquestré, tandis qu'il n'y a qu'une chance pour en obtenir justice.
Vous élirez vos magistrats — une faction les nommera, une autre les déportera.
Les lois protégeront le faible eoutre le fort — et le lendemain d'une crise que de violentes circonstances avaient pu nécessiter, un Conseil, qui, de SOO était réduit momentanément à 40, le soir, condamnera à l'exil parmi les sauvages, dans un climat funeste aux Européens, au milieu des serpents venimeux, 120 individus, dont plusieurs étaient représentants du peuple, condamnés en masse, sans que seulement on put obtenir un décret pour chacun
d'eux ; confondant ensemble les opinions, les caractères, les partis les plus opposés, sans les entendre, sans leur accorder ce premier droit de la nature : parler povir sa défense ! On aurait pu condamner justement, parmi eux, des combinateurs perfides, des hommes infidèles àleur serment à la République. En persuadant la nation de la justice d'une mesure sévère, on développait en elle l'esprit public. Mais elle a vu passer sans intérêt des hommes qu'elle devait croire tous innocents, puisque aucun n'avait été jugé.
Républicains, ne prenez pas cette apathie pour l'opinion. Quelques-uns de vous sont convaincus, par l'erreur d'un fanatisme enthousiaste, qu'il faut supporter des injustices^ des cruautés inséparables du mouvement révolutionnaire, afin de marcher au grand but de l'établissement de la République. — Mais la nation, mais la masse des hommes n'est point fanatique, et c'est par l'anéantissement de tout esprit public, par la disposition qui fait supporter l'esclavage, qu'elle se soumet aux mesures révolutionnaires. D'autres circonstances s'opposent au retour de la Royauté, mais la nation qui voit tranquillement partir pour la Guyane, clans des chariots grillés de fer, des hommes qui n'ont pas été jugés, cette nation-là verrait avec une égale indifférence tout autre parti traité delà même manière. Sécurité et justice, voilà ce qui fonde l'esprit public de tout ce qui est en dehors de l'administration des affaires.
La morale et le bonheur sont les liens des peuples
libres avec leur gouvernement ; tout le reste n'est que singerie produite par la peur ou la vanité — tandis que l'abattement et le silence sont le partag-e de tous les noms inconnus et de tous les amourspropres résignés.
Dans les commencements de la Révolution, les insurrections qui, trop peu contenues, ont amené l'anarchie et peu à peu la Terreur, étaient une preuve cependant de l'intérêt du peuple à la Révolution. Un g-ouvernement républicain et fort eut, à cette époque, formé l'esprit }tublic. Mais, depuis la tyrannie de Robespierre, la nation, hors des camps, s'est à peine ranimée. Tout ce qui lui rappelle la Terreur la domine complètement, comme on nous peint, en Amérique, tous les animaux tremblants au bruit du serpent sonnette. J.es moyens révolutionnaires sont pour la nation comme la tête de Méduse : au lieu de diriger, ils pétrifient.
Les pays révolutionnés par les armées françaises et qui n'ont pas souffert, comme nous, le règne de la Terreur, formeraient-ils au dehors un esprit républicain? De longtemps encore on ne peut l'espérer. Les uns sont délivrés des obstacles qui s'opposaient chez eux à l'établissement des institutions libres. D'autres, depuis long-temps républicains à l'ancienne manière, avaient un esprit public qui leur servira de bon g-uide dans leur nouvelle carrière ; mais il faut toujours qu'un long- temps s'écoule entre l'ouvrag^e de la force et celui de la volonté.
11 eût mieux valu, pour ces nations affranchies
par nos armées, il eût mieux Aalu pour Jeur indépendance, de conquérir elles-mêmes leur liberté ; de même, peut-être, valait-il mieux imiter ainsi les Français, pour mériter à cet ég-ard l'estime des Français, que les accueillir. Il est d'ailleurs bien peu probable que la grande nation soit influencée par des exemples étrangers, et c'est plutôt du sein de la France que sortiront les destinées du monde.
Ouand viendra donc l'action générale des sentiments volontaires ? Quand ce mot terrible, la force, celte décourageante loi, la nécessité cesseront-elles d'agir seules au milieu du morne univers ?
Nous le souhaitons comme vous, diraient, je le crois, la plus grande partie des républicains gouvernants ; nous souhaitons, comme vous, que l'esprit national nous aide à soutenir la République. Mais si les lumières sont en arrière de cette institution, si les malveillants ne cessent d'y mettre obstacle, nous voulons maintenir la place des institutions libres, empêcherle retour des préjugés, et triompher comme républicains, jusqu'à ce que la nation éclairée se réunissant à nous, il n'y ait plus de factions au milieu d'elle. Eh bien, sous ce second point de vue de la question, il est faux encore que l'usage des moyens révolutionnaires soit de l'intérêt des Républicains, qu'ils en aient besoin pour leur défense. Rien n'est si imposant sans doute que la conduite politique et militaire du gouvernement français au dehors. C'est la puissance la plus étonnante dont l'histoire nous ait donné l'idée. Mais au dedans, rien
ne vaque par la force, rien n'est encore fondé. Les mesures révolutionnaires dévorent tout espritpublic ; les mesures révolutionnaires anéantissent toule garantie constitutionnelle. Le gouvernement pèse tour à tour sur une faction ou sur l'autre, mais il n'y a rien de libre entre deux ; enfin, c'est un état dont je défie qui ([ue ce soit au monde de prévoir l'avenir.
On nous dirait en vain que la Révolution est finie, nous la sentirions toujours existante, et cette idée nous dirigerait dans tous nos intérêts personnels ; nul n'achèterait, ne bâtirait, ne planterait sur le sol de la France. Les Directeurs mêmes ne sèmeraient point les fruits qu'on ne pourrait recueillir que dans dix années. Il y a dix-huit mois, le retour des anciens préjugés était à craindre ; il y a six mois, les amis de Robespierre, s'offrant pour députés, revètissaient pour robes de candidats leurs tuniques ensanglantées. Le gouvernement combat les factions opposées, mais elles renaissent sans cesse, mais la simple marche de la loi ne suffît pas pour les arrêter. Pendant ce temps, les mœurs se dépravent, lepatriotisme s'affaiblit, la douleur étendses ravages, et les gouvernants actuels et ceux qui leur succéderont ne peuvent calculer le terme où les emporteront les circonstances, la perpétuité de la guerre, le danger des factions, les énormes défauts de l'acte constitutionnel, sa violation quelquefois nécessaire, plus souvent funeste, ces principes de liberté qu'il faut démentir dans l'application, l'action violente
d'un gouvernement qui, réunissant en lui la puissance d'un esprit de parti et celle d'une autorité constitutionnelle, est obligé de s'aider des passions autant que des lois, d'accorder aux plus violents la punition des plus faibles, de souffrir un lauf^age révolutionnaire pour se saisir, quand il le veut, de ce pouvoir. De plus, cette action d'un gouvernement qui, loin de combattre sa colère, la rédige en commandements et s'en sert comme de principe aux yeux de son parti, parce que la colère est la seule jouissance du pouvoir que les partis partagent avec leurs chefs ; cette action, dis-je, quelque habilement qu'elle soit conduite, ne peut se maintenir telle qu'elle est, ne peut se maintenir sans secousses quelconques. Que sera le Corps législatif à côlé d'un gouvernement de cette puissance? Le précédera-t-il, ou seulement cherchera-t-il à l'atteindre dans la carrière des mesures violentes? S'il fait des lois plus sévères qu'un gouvernement aussi fort, il y aura une émulation de rigueur entre les lois et leur application, dont on ne peut prévoir le terme. S'il est plus modéré que le gouvernement, comme le contraste ferait haïr le gouvernement, le gouvernement l'accusera de faiblesse. S'il est aux ordres du Directoire, il s'annule complètement. Il n'y aurait alors qu'un pouvoir en France pour toutes les parties de l'autorité publique. Un tel état pourrait-il se maintenir?
Sans doute, un des grands moyens de durée de cette situation politique, c'est qu'il est bien prouvé
DE LA PUISSANCE DE LA IIAISON Ml
à ceux qui regardent que le despotisme du g-ouvernenient n'a point pour but, ni p(Mir résultat le triomphe d'aucune andjition indisiduclle. On usui'pe la liberté civile, non pour le compte d'un homme, mais pour celui d'une idée. Les rois d'Orient se renferment dans leurs palais n^splendissants de magnificence : les Directeurs sont, pour ainsi dire, retranchés dansl'abstraction, et les coups qui partent du sein d'une abstraction métaphysirpie ont pendant longtemps tous les fanati(jues de cette o[)inionpour défenseurs. Mais il est un terme à celte tension surnaturelle, et ce qui peut faire frémir les amis de la liberté, c'est que la réaction de cet état sera purement superstitieuse, si ce n'est pas les Républicains eux-mêmes qui se chargent d'y mettre un terme.
Nous voulons le fixer, ce terme, diront-ils ; mais c'est quand tous les dangers de la liberté seront écartés, quand les trônes de l'Europe seront renversés, les factions anéanties. — Jamais vous n'anéantirez les factions, tant que vous conserverez le lang-age et les mesures révolutionnaires. Il y a deux principes de factions, l'espérance et la haine. Ce n'est rien que de détruire l'espérance, alors qu'on aigrit la haine. A un certain deg'ré de fureur, les probabilités ne sont plus nécessaires pour se déterminer à l'action, et il ne faut pas non plus de probabilités pour motiver les craintes des Républicains, alors qu'ils se croient détestés à cet excès. La force rend de plus en plus la force nécessaire. La colère s'accroît par la colère elle-même. Enfin, on ne peut
prévoir à quel pointpeut arriver la rag-e des opprimés, la violence des puissants et la corruption des neutres.
Comment de tous ces éléments alors faire sortir une république ? Il presse, il presse extrêmement que les Répidjlicains changent de système. Combien n'a-t-on pas besoin, quand on aime la République, de répéter que c'est la guerre, la Révolution, les circonstances actuelles et passagères qui amènent tout ce qui se passe de nos jours, que des principes immuables ne peuvent cesser de rester vrais! Quel avantage n'auraient pas nos adversaires, s'ils finissaient par faire regarder, comme conséquences des lumières, les événements contemporains de leur proclamation ! Que ce soit par la République et par ses amisque la justice etThumaniténous reviennent! Quelle confusion s'établirait dans les tètes s'il fallait voiries préjugés unis à la morale et les principes à la cruauté, s'il fallait faire taire ou son esprit ou son cœur, souffrir par la raison ou par la pitié et voir les hommes honnêtes, se détachant toujours plus des idées saines de la démocratie, s'isoler du gouvernement, abandonner chaque jour davantage tous les emplois publics aux êtres les plus dépravés.
Certes, que serait doncla République, s'il n'existait pas de meilleur moyen de la fonder, s'il fallait que les Républicains eussent contre eux les âmes libres, et pour agents, les vils llatteurs du pouvoir.
Mais c'est par une erreur inexplicable, ce me semble, que l'on n'a pas suivi la véritable route qui devait conduire au but. Il faut modifier la Consli-
lulion, de manière que tous ses pouvoirs liahilement combinés assurent la force des Républicains, pour maintenir la République et captiver ensuite l'opiiiiou [)ar tous les moyens ([ui rendent certains de la diriger.
Pendant dix-huit mois,dira-t-on, les Républicains ont voulu s'associer les hommes modérés, et les Royalistes ont repris l'empire. — C'est que la Constitution était sans défense et que, pour captiver l'opinion, il ne faut pas être complètement dans sa dépendance. Pour captiver par la condescendance, il faut qu'on vous croie quelque force; mais dès que vous vous êtes assurés une puissance respectable, vous êtes certain de vous faire aimer par la bonté.
Révolutionnairement parlant, le 17 fructidor de l'an V (1), aucune concession du Directoire n'aurait ramené à lui ses ennemis; le 19, la douceur eût consolidé son pouvoir sur des bases équitables. Légalement parlant, il faut une constitution qui se maintienne d'elle-même, sans avoir rien à redouter des factions et sans inspirer aucune crainte aux hommes paisibles. Mais il faut, de ce poste assuré, rallier à soi l'opinion publique, faire passer dans les âmes la République, au lieu de l'imposer par la Terreur.
On ne se fait pas une idée de l'impression que produirait dans les cœurs un langage qui tînt aux
(1) L'auteur a hésité entre cette date et celle du lef prairial.
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idées morales, aux sentiments humains, à la place de ces paroles de 1er qui dénoncent partout des crimes, qui menacent partout de châtiments et qui peuvent tout, hors faire naître un instant une lueur de conviction solitaire. La nature de l'homme semble chang-ée parce que l'ambition commande les démonstrations d'un caractère nouveau.
Tous les êtres qui marchent à leur intérêt, sans scrupule sur la route, varient avec les temps, sans qu'il y ait en eux cependant de chang-ement réel. Que le gouvernement donc ne s'y trompe pas : il y a, dans ce temps comme dans tous les autres, un certain nombre de courtisans actifs, exagérant l'esprit qu'ils croient triomphant tel jour, — mais il reste encore une masse imposante d'hommes, étrangers aux erreurs comme aux espérances des partis, et qui ont conservé la nature primitive du genre humain — la justice et l'humanité. Qu'aisément la puissance peut se rattacher de tels hommes ! Tout s'oublie dans qui peut tout et, tandis que des particuliers obscurs travaillent péniblement à effacer de leur vie le souvenir de quelques erreurs excusées par mille revers, ceux que la Fortune appelle à disposer du sort des hommes trouvent une incroyable disposition à la reconnaissance. Ce qu'ils font de bien paraît si volontaire, ils produisent tant d'elfets utiles par un seul mot, que les malheureux les jugent avec plus d'attendrissement que de fierté.
Sans doute, il est dans la puissance du Directoire de ramener l'esprit républicain à la morale, la Cons-
titiilioii à la liberté, la nallon, l'univers ciitior au bonheur. Il le peut, ea conservant, non seulenient à ses membres mais aux hommes même qui ont été révolutionnaires, une grande prépondérance dans les affaires publiques. II est dans ces situations éclatantes de la vie où les intérêts sont d'accord avec les devoirs, où les récompenses de l'opinion suivent immédiatement les plus simples déterminalions de la volonté. Mais il est impossible qu'il maintienne son système actuel sans chang-ements notables. L'arme puissante du gouvernement, le fanatisme philosophique n'est point un instrument aveugle. On le dirige pendant les dangers [)ublics, mais, dans le calme, il faut le satisfaire.
Un homme d'esprit l'a dit : les mots ramènent les choses. Lorsqu'il faut toujours prononcer de certaines paroles, pour opérer les effets même les plus opposés au sens de ces paroles, elles commandent à la fin. Souveraineté du peuple, liberté, ég-alité, vertu, peuvent pendant quelque temps signifier le triomphe de telle ou telle faction qui chasse des assemblées primaires les trois quarts et demi de la nation, l'exclusion des emplois de cette même majorité, l'emprisonnement, la déportation sans jugement, mais ces expressions, ces discours philosophiques forcent le raisonnement et conduisent nécessairement à la vérité. C'est à cet espoir qu'il faut attribuer la persévérance des Républicains. Ils savent bien qu'il n'y a pas de liberté dans l'état actuel de la France, mais ils sont assurés que Ihy-
pocrisie de ses formes doit en produire un jour la réalité. La fin de la fin — et cependant on ne peut la croire éternelle ! — en fondant l'armée parmi les citoyens — sera très favorable à la puissance de l'esprit public.
Enfin, le caractère français est essentiellement imitalif. La férocité pourrait s'y établir comme une mode. Une idée, une opinion se répand dans tout l'empire comme une sorte de contagion, et cette nation qui aime essentiellement les succès de l'amonr-propre, par une combinaison singulière, ne les cherche point dans l'originalité personnelle, mais dans l'exagération de la copie. Il y a des oiseaux qui ne vont qu'en troupes : les sentiments des Français sont de même. Il faut qu'ils satisfassent à la fois deux de leurs défauts : la vacillation de leurs jugements et la vanité de leurs prétentions. Pour le premier, il leur faut suivre des exemples; pour le second, les surpasser.
Or, qui peut répondre de l'instant où tout à coup les Français se dégoûteraient, non des principes que rien ne peut renverser, mais de leur application actuelle? Une division dans le Directoire ne pourrait-elle pas individualiser ce nombre abstrait et partager les opinions? Une insurrection de terroristes — car eux seuls les font redoutables — une nouvelle guerre, soit de l'Empire, soit de la future République germanique, un revers, un désordre de finances que les contributions de l'étranger ne pourraient pas réparer, enfin toutes les circons-
lances qu'il est aisé de prévoir dans un i^ouverncment qui met en mouvement les hommes et qui ne régularise pas ce mouvement par la justice, les tyrannies qui se donnent pour telles, tendent de toutes les manières au repos de l'intérieur, parce qu'on règne plus facilement dans le silence, parce que la masse des hommes tranquilles est du parti de ce qui existe et de ce qui exigerait une action pour le renverser. Les gouvernements libres, alors qu'ils le sont réellement, donnent tant de jouissance à tous, qu'en appelant la nation à l'action, ils consolident toujours plus l'institution qui la rend heureuse. Mais vouloir la puissance du despotisme dans le gouvernement et les inconvénients de la liberté dans la nation, c'est, à la longue, absolument inconciliable. Les gouvernants peuvent jouer quelque temps avec les gouvernés, comme les enfants avec les capucins de cartes, les relever sans cesse, pour avoir de nouveau l'amusement de souffler dessus, mais enfin il faut pourtant cesser ces alternatives qui multiplient d'une manière inouïe toutes les douleurs, donnent le sentiment de la liberté, pour rendre plus amers les coups du despotisme, et tirent de l'apathie du despotisme, pour faire éprouver l'agitation de quelquesinstants de liberté. Dès que la guerre extérieure sera cessée, dès que les lumières auront rallié la nation entière à la République, nous ferons à la Constitution, disent plusieurs républicains, les changements nécessaires ; et quand elle sera bonne, nous n'aurons plus besoin
ni (l'une autre arme, ni d'un autre bouclier. La guerre se perpétue par la guerre, et les mesures révolutionnaires adoptées comme une sorte de dictature, en attendant l'esprit public, l'empêchent à jamais de se former. Ainsi l'on marque une époque qu'on est certain de n'atteindre jamais, car les moyens pris pour l'atteindre l'empêcheront toujours d'arriver ; enfin personne ne peut prévoir l'effet de ce qui est injuste, le mouvement que peuvent produire le nombre toujours plus grand des malheureux .et la continuité de leurs douleurs.
Cet état peut durer des années, il peut n'avoir plus qu'un jour. Tout ce qui est vrai se mesure. Les lois connues du monde moral s'appliquent avec certitude à tout ce qui est dans l'ordre, mais une injustice est semblable, dans ses effets, à la matière fulminante : vous pouvez, sans danger, en conserver longtemps un amas formidable, mais la moindre étincelle, mais le plus léger frottement peut tout enflammer en un instant. Et qui sait, dans un choc pareil, ce que deviendrait la liberté! Les préjugés ne peuvent renaître, mais le chaos, mais l'anarchie, mais tous les malheurs nouveaux, tous les malheurs dont le passé n'a point épuisé la chance, pourraient accabler l'empire français.
Il est au pouvoir des Républicains gouvernants, il est de l'intérêt de la République et des Révolutionnaires de prévoir à l'avance l'invincible retour de la morale et, loin de laisser ce l'etour s'annoncer comme une réaction contre la liberté, de s'em-
parer par elle de cet événement inévitable, les hommes décidés à marcher avec les circonstances croient n'avoir rien à redouter d'olles. Ils se trompent. Il y a des époques précises où la prévoyance des hommes en place, devançant les aperçus du vulgaire, doit leur faire prendre une marche'qui paraît volontaire alors et qui, dans peu, sera reconnue pour forcée. C'est alors qu'ils dirigent les événements, c'est alors qu'on croit leur en avoir l'obligation, mais, s'ils les attendent, ils tourneront contre eux et souvent même, pendant quelque temps, contre l'opinion qu'ils ont violemment professée. Il est, on peut le dire, il est physiquement impossible de faire aller longtemps un g"ouvernement, à l'époque où nous sommes, contre l'instinct de la justice et de la sympathie, de la pitié. Des commissions militaires condamnant à mort une femme pour une fausse inscription sur une liste rédig'ée pendant le règ'ne de la Terreur et de l'assassinat, la liberté de la presse anéantie dans une République, des guerres sans relâche, des conquêtes sans terme, des contributions inconnues et sans mesure, des créanciers ruinés et des subalternes enrichis par tous les genres de dilapidations, des emprisonnements illégaux, des déportations sans jugement, enfin un tel état peut-il se soutenir ? Quel s'erait le sort de l'espèce humaine, si la vie n'était plus donnée qu'à de telles conditions? II faudrait donc détruire toute idée de justice et de générosité ? Il faudrait surtout accoutumer les en-
fants, de bonne heure, au spectacle de la souffrance, pour engourdir en eux le sens de la pitié. Il serait barbare de les destiner à la disposition d'âme dans laquelle nous sommes, sans cesse attendris et toujours dans l'impuissance de secourir. Nous ne pouvons plus entendre de certains mots sans verser des larmes ; nous sommes devenus presque faibles par les impressions trop répétées d'une impuissante pitié. Notre langue n'est plus de ce monde. On nous écoute avec dédain. On nous repousse avec dureté, et les prières de l'humanité donnent presque l'attitude de coupables ou tout au moins d'insensés. On se voit accuser d'imprudence, on effraie ses amis, on multiplie ses calomniateurs, en prenant avec quelque chaleur la défense de l'infortune. On pourrait, à tant de symptômes extérieurs, se croire condamnable, alors qu'on est vertueux; éprouverla terreur qui accompagne le crime, en accomplissant son devoir. On s'interroge de nouveau soi-même sur les idées qu'on avait adoptées de son entourage et dont on composait sa morale. On s'interroge presque avec doute ; mais que bientôt il est dissipé ! On resterait seul dans l'Univers avec une âme sensible et généreuse, que seul on puiserait dans sa nature une confiance que ne pourrait ébranler le dissentiment universel de l'espèce humaine dépravée. Mais on est bien loin d'être seul, et l'on peut prévoir avec certitude que tous les jours on le sera moins.
Par les lois éternelles de l'ordre moral, tous les
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grands al)us politiques font naître une opinion prononcée parmi les hommes, qui arrête les excès et prévient le retour des maux dont on a soufTert. Avant la découverte de l'imprimerie, les individus disposaient du sort des nations, et aucune vérité positive n'était à l'abri des événements. Aujourd'hui que les hommes ne peuvent rien sur les autres hommes qu'au nom des idées générales, l'ét^alilé et le système représentatif sont à l'abri de toute atteinte. Mais, de même que la religion chrétienne vint tempérer, après l'irruption des barbares, l'esprit de cruauté qui s'emparait de l'Europe, dans l'époque actuelle, la morale philosophique, mais austère, sera l'esprit national de France, avant un temps beaucoup moins long qu'on ne l'imagine. Quelques révolutionnaires la prêchent par esprit de puritanisme, pour se préparer la jouissance d'être sévères sans remords. Les républicains en ont besoin pour former une opinion publique; les royalistes, les modérés, pour se défendre de l'oppression. Enfin, dans tout pays où l'on veut établir l'égalité, il faut trouver le lien volontaire des hommes entre eux, la considération et le respect, et vous ne pouvez le composer, ce lien, qu'à l'aide des vertus les plus régulières. Les dons de l'esprit ne tiennent point à distance. Il n'y a que la morale qui marque des gradations sans créer des privilèges.
Comme on opposait la légèreté française au maintien de la Révolution en France, on croira difficilement, dans l'état présent des choses, à l'austé-
rilé future du caractère des Français. Cependant, que l'on y regarde, et l'on verra le pressentiment de cette disposition à venir, dans l'hypocrisie même des plus vils mortels, dans les déclamations de quelques journalistes contre les mœurs actuelles. D'ailleurs, on a rappris, en France, la nécessité de tous les principes de vertu.
Sous la monarchie, personne n'avait rien à craindre du vice, ni à espérer de la vertu, tout allait par l'ascendant de la veille sur le lendemain. Il 3' avait un certain respect pour le passé, qui contenait tout le corps social. Cela se fait ou cela ne se fait pas, était l'usag^e du monde pour les uns, et le code de morale pour les autres. Mais, dans une Piévolution où tout est possible, où il ne reste de barrières que celles que la conscience s'impose, dans une Révolution où la société recommence, où l'homme a senti toute la force de l'homme, où il a vu cet être, son semblable, tel qu'il est quand il n'a plus de pitié, quand il dispute la terre à ses habitants, quand il se livre à la vie sans en voir le terme ni le but, quand il s'enivre de son intérêt personnel comme d'un sentiment dévastateur qui cherche le repos dans la destruction et s'inquiète de l'existence partout ailleurs que dans son propre sein, alors on a, pour ainsi dire, assisté au choc de tous les éléments qui ont rendu les lois de la morale si nécessaires. On a vu par quoi il fallait préserver les hommes : par tous les genres de sauvegarde de la barbarie, de l'injustice et de la bassesse. On a vu
quels étaient les résultats de la cessation soudaine de tout ce qui contenait les caractères : l'tjpinion, la relii^ion et la crainte; et l'immoralité légère qui amusait jadis les cercles monarchiques sera détestée en France, parce qu'elle rappellera des souvenirs effroyables, parce qu'il n'y aura plus d'illusion possible sur l'importance de la morale, parce que les hommes qui, se fiant à leurs qualités, badinaient sur les vertus, craindront une confusion détestable et ce commandement qu'ils regardaient jadis comme une forme inutile. La gravité du lang-ag-e et le sérieux de toutes les expressions tenant par quelques rapports aux devoirs de l'humanité, je crois ([ue ce chang-ement s'opérera par la République, et non contre elle, car il est précisément dans son esprit. Mais combien il presse cependant que les Républicains en donnent le sig"nal. Ils se persuadent qu'ils peuvent mettre ce qu'ils appellent les royalistes en dehors de l'application de leurs principes de vertu. Je l'ai dit pour la liberté, je le dis plus encore pour la morale : elle n'admet point d'exception, d'interprétation, d'ajournement. Justice et pitié pour tous, ou déchirement, torture, angoisse de l'ordre social dont chacun, à son tour, sera bientôt la victime. Que les républicains, je le répète, ne laissent pas la morale aux défenseurs des préjug^és politiques! Qu'elle soit à nous, avec nous! Que son triomphe soit le nôtre ! La vérité de toutes les sciences, de tous les sentiments n'est-elle pas une, et comment laisserait-on subsister la mons-
Irueuse alliance de l'injustice et derég-alité? Il faut le dire à ceux qui ont besoin de cette sorte d'arg'unient, enfin, le règ^ne de l'équité, de l'humanité, de la véritable liberté, est inévitable avec les lumières actuelles, avec la tendance naturelle et irrésistible de tous les esprits. Il arrivera contre les révolutionnaires ou avec leur aide, il arriverait contre la République elle-même, quelque grande, quelque désirable que soit cette institution, s'il fallait opter entre la République et la vertu.
Mais ce choix ne peut jamais être nécessaire. Il n'en est qu'un encore au pouvoir des révolutionnaires. C'est de combattre ou de seconder l'invincible retour de la justice. Non, il n'est aucun pouvoir humain qui puisse, pendant longtemps encore, forcer une nation à se croire libre en étant injuste, à soutenir, à défendre toutes les erreurs en politique, en bonheur, en morale, au nom de quelques mots qui rappellent des vérités contraires à l'usage que l'on en fait ; il n'est, grâce au ciel, aucun pouvoir humain qui puisse détruire dans l'homme ce que la nature y a gravé par l'instinct physique et moral, la sympathie pour la douleur.
Ah ! si la Providence voulait qu'il n'existât plus de pitié sur la terre, ramènerait-elle le printemps, couvrirait-elle la terre de fleurs? Dans le silence d'un soir d'été ferait-elle projeter sur la terre ces rayons doux des astres de la nuit qui rappellent l'homme au calme, à l'espérance, qui le rattachent à la vie par les seuls sentiments qui en font goûter
la douceur? La nature serait, pour ainsi dire, complice des Barbares. Non, les lois de l'univers sont maintenues, les bienfaits du ciel sont encore les mêmes, le monde physique est resté dans toute sa régularité : qui pourrait croire que la môme puissance eût consenti pour toujours au désordre épouvantable de l'injustice et de la cruauté?
Il viendra de quelque part, le triomphe des lois justes et des sentiments g-éncreux, il viendra, — mais, que ne devrait-on pas aux membres du gouvernement qui hâterait d'un jour celte époque désirée? D'un jour, il ferait plus de bien que nos inutiles écrits, nos vœux plus inutiles encore n'en produiront en plusieurs années. S'ils épargnaient quelques douleurs, s'ilssauvaient la vie d'un homme, d'un homme qui serait aimé : ne serait-ce pas assez pour leur bonheur et peut-être même pour leur gloire ?
Depuis quelque temps, on a pris sur le courage des idées complètement fausses : tous les Français à la guerre, les victimes sur l'échafaud, les Révolutionnaires dans les débats politiques, ont montré pour la vie la plus parfaite indifférence, mais ils ont étendu cette force d'âme jusqu'à l'insensibilité pour la mort en général, et c'est encore un lien social de brisé, un sentiment moral anéanti! La valeur n'est une si belle qualité que parce qu'on y attache l'idée d'un effort et d'un sacrifice. Dès que le courage tient au mépris de la vie, vous êtes bien près de mépriser aussi celle des autres et de n'être alors
qu'un homme d'instinct, et non un héros. Les Romains unissaient à la bravoure la plus douce humanité. Ils accordaient la couronne civique à celui qui avait sauvé la vie d'un citoyen romain. Presque jamais ils ne condamnaient au dernier supplice les criminels. Ils évitaient ce mot terrible, la mort, dans leurs récits et même dans leurs sentences. Il a vécu, disaient-ils pour adoucir l'effroi d'une expression absolue. Ils apprenaient l'événement, mais ils en écartaient l'image. Les tyrans eux-mêmes interdisaient les éléments à leurs victimes, mais ils semblaient vouloir éviter l'attentat à la source même de l'existence — tant la vie inspirait de respect aux mortels !
Il ne faut pas s'y tromper, s'exposera périr sans calcul, sans nécessité, sans éclat, n'appartient point à des qualités disting-uées : ce sont les bornes de l'esprit ou les peines de l'àme qui produisent cette sorte d'impulsion contraire aux sentiments naturels. La vie a beaucoup plus de prix pour l'homme susceptible de pensées d'attachement, d'imagination, d'enthousiasme, que pour celui qui ne connaît de l'existence que ses événements matériels. Les ouvriers dans les mines, les couvreurs sur les toits, s'exposent à tous les dangers. Sont-ils pour cela des héros? ïl n'y a de valeur que pour celui qui aime et pèse ; il n'y a de gloire que dans le but, et non dans le danger.
Une autre cause de courage, c'est le malheur, et les nations lesplus opprimées, les Russes, les Turcs,
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abondent en soldats qui restent immobiles à la place qui leur est fixée, — mais l'admiration ne s'attache ([u'à la yloire acquise par des sacrificfîs et dont les résultats rendent les hommes heureux ou, tout au moins les éblouissent — ce qui les empêche de jug^er. Parmi les raisonsque je crois déjà avoir exprimées de tous les obstacles qui s'opposent à la gloire individuelle, il en est une digne d'être remarquée : c'est qu'on souffre beaucoup trop en France, pour admirer. Il y a une inquiétude, une agitation dans chaque existence personnelle (pii distrait de l'exaltation et qui, d'ailleurs, [)orte à refuser son enthousiasme à tout ce qui ne vous soulag-e pas. Les grands guerriers sont étrangers à la direction des affaires, ceux qui ont dirigé les atTaires, susceptibles d'une grande énergie, ont rarement adopté pour loi la clémence, ni la générosité, ni la justice. Où se placerait donc l'enthousiasme des hommes, comment remuerait-on leur âme, leurâmed'où doivent partir tous les sentiments profonds et spontanés? Il y a des actions, il y a un langage qui ranimeraient la nation pétrifiée, qui feraient couler des larmes des yeux desséchés ; il peut encore sortir des étincelles de ces esprits éteints, de ces caractères résolus à se soumettre toujours à toute espèce de force — mais c'est le bonheur, le bonheur seul, qui peut recréer la gloire. En vain vous irez porter au bout du monde le renom de la puissance française, aous étonnerez mais vous n'obtiendrez rien qui ressemble à ce que l'histoire nous raconte de l'enthousiasme
des nations pour quelques noms célèbres, de cet honneur divin permis aux hommes sur la terre : l'amour, la reconnaissance, le culte de leurs concitoyens. La réputation, en France, est un météore qui ne vivifie rien à son passag-e. On lève la tête, on la regarde, et l'on continue sa route pour fuir l'exil, la mort ou le malheur plus insupportable encore d'une continuelle terreur.
Ah, quel effet produiraient tout à coup sur les âmes des hommes se montrant tels qu'on peut se les peindre. Républicains et généreux, imitant des Romains leur amour, leur fierté pour leur patrie et des anciennes mœurs françaises, le respect pour la faiblesse, la clémence pour les vaincus, philosophes dans leurs conceptions, intrépides dansleurs mesures et d'un caractère d'autant plus inébranlable, qu'ils l'appuieraient sur la base du monde : la vertu !
Honneur à l'homme, au parti qui tiendraient de leur courag-e, de leur énergie républicaine le droit de parler de bonheur plutôt que de conquête, de liberté plutôt que de soupçons, de constitution plutôt que de lois révolutionnaires, enfin et surtout de pitié plutôt que de vengeance! On ne peut imaginer l'effet que produirait sur la nation française le pouvoir agissant par la justice et terminant les secousses, les fureurs, l'oppression des partis et des mouvements révolutionnaires. On a si besoin d'être heureux que rien, rien que cela seul peut émouvoir en France. Les lauriers, les tributs, les richesses du monde pourraient-ils consoler celui que dévorerait
un chagrin secret? Eh bien, la nation française est blessée au cœur. Le spectacle de l'injustice, de la cruauté, du sang-, de l'échafaud ont flétri tous les àg^es. L'existence n'est plus qu'une lutte entre le dégoût de la vie et l'ettVoi de la mort.
Vous, en petit nombre, qui gouvernez la foule et qui possédez la puissance, voulez-vous rendre à la nation l'existence morale? Recherchez les vieux éléments dont se compose la nature humaine, tout ce qui, dans tous les temps, produisit les émotions vraies, les caractères dont on a fait le modèle des héros de la poésie, les sentiments qui ont servi de mobiles aux plus grands effets de l'éloquence sur lamultitude,Iesplusbeaux traits cités dans l'histoire des héros, enfin, tout ce qui, depuis le commencement du monde, lia les nations à leurs chefs et l'estime de la postérité aux souvenirs des siècles passés, partout vous trouverez des principes de morale, d'élévation, de générosité, servant aux uns de modèle idéal, traçant aux autres le sillon de la g'ioire, partout et toujours captivant l'assentiment universel. Eh bien ! usez de ces anciens secrets que les trésors des temps vous révèlent, et vous ressusciterez l'esprit public et vous retrouverez de l'admiration, et il y aura là, près de vous, autour devons, une nation libre, vivante. Elle se réveillera de sa stupeur, à ces mots qui font sortir du cœur les sentiments que la crainte et l'infortune y tenaient renfermés comme dans leur dernier asile.