‹ Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des principes qui doivent fonder la république de FranceChapitre 3 sur 28 · LES IDÉES POLITIQUES DE M""^ DE STAEL · texte numérisé non relu

LES IDÉES POLITIQUES DE M""^ DE STAEL

Il y a dans les idées politiques de M"^" de Staël plus de fermeté et de tenue qu'on ne Ta cru jusqu'ici. Elle-même l'indique : elle a des « principes ». M. Paul Gautier, au commencement de son

(1) Eugène Ritter, Notes sur Mm", de Staël, Genève, 1799.

livre sur 3/'"® de Staël cl Napoléon (1), se demande quel travail s'est fait pendant le séjour de Bonaparte en Egypte, « quelle évolution dans ses idées politiques ? »

Il n'y a pas en évolution. M™*^ de Staël était complètement gagnée, depuis plusieurs années déjà, aux idées républicaines, et elle s'était publiquement exprimée là-dessus. Certes, avec sa générosité native, avec cette pitié profonde qu'elle a pour toutes les misères de l'Iiumanité, elle a frémi d'indignation et de colère contre les auteurs des « crimes de la Terreur. » IMais son cœur n'a pas égaré sa raison. Les massacres de la Terreur ne l'ont pas jetée dans la réaction. Tant qu'a duré le règne de Robespierre, elle a désiré la mort, « la fin de celte race humaine, témoin ou complice de tant d'horreur ». A peine les massacres ont-ils cessé, « une sorte de trêve nous est accordée », dit-elle, « consacrons ces instants à quelques idées g-énérales, dont l'excès du malheur ôtait la force d'approcher » (2),

Et la voilà aussitôt qui cherche les moyens d'établir la paix générale et la paix intérieure. Dès ce moment elle se réclame des idées démocratiques : « Il faut ramener les Français, et le monde avec eux, à l'ordre et à la vertu ; mais pour y parvenir, on

(1) Page Id.

(2) Réflexions sur la paix (1794), Œuvres complètes, Paris, Lefebvre, 1838, 66. Ibid., p. Tt. Ihid., p. 72.

doit penser que ces biens sont unis à la véritable liberté ; marcher avec son siècle, et ne pas s'épuiser dans une lutte rétrograde contre l'irrésistible prog-rès des lumières et de la raison ».

Pour parler ainsi, au lendemain de la Terreur, il fallait être un esprit vraiment libre et ferme.

L'ardente sympathie que M"^" de Staël porte aux victimes de la Révolution ne voile pas à sa raison les fautes des émigrés.

On n'a rien dit de plus fort sur leur aveuglement : « Ils voulaient qu'il ne restât rien d'une révolution qui avait remué toutes les passions des hommes ; ils ne voyaient qu'une émeute dans une ère de l'esprit humain ». Quanta elle, son parti est pris dès lors très nettement. Elle se place entre ceux qui « excusent des crimes qui font frémir l'humanité », et ceux qui « repoussent des idées dont l'équité est évidente ». Pour le bonheurde la France, elle rêve dès lors de restaurer « la justice et la vertu ». « Gloire à celui qui saisira l'instant, où à leur tour, elles auront leur enthousiasme, pour fonder un véritable gouvernement, et en resserrer les liens. »

Pour elle, la monarchie limitée n'est pas plus possible en France que la monarchie absolue. « Dans les circonstances actuelles, il faut accepter la république, si l'on veut conserver la liberté. » II n'est pas permis de douter que M™^ de Staël ne soit sincèrement conquise par l'idéal républicain, quand on lui entend dire : « Il y a certainement de la

INTHODUCTIO.N

grandeur dans l'idée d'une nation se gouvernant par ses représentants, sous l'empire de lois justes dans leur principe et dans leur objet ; d'une nation réalisant dans un vieil empire, avec vingt-quatre millions d'hommes, le beau idéal de l'ordre social, tous les pouvoirs émanés du choix renouvelé par lui, et se maintenant par l'ascendant de ce choix même, et non parle prestige d'aucun préjugé surnaturel. » « Etes-vous républicain, continue-t-elle, fortifiez le pouvoir exécutif, afin que l'anarchie ne ramène pas la royauté. » Mais il ne faut pas se faire d'illusions : « Dans les circonstances actuelles, tous les efforts qu'on tenterait pour ramener la royauté n'obtiendraient qu'un résultat, ne causeraient qu'une réaction, le rétablissement de la terreur. » On conviendra qu'il est permis d'attribuer quelque valeur à la pensée politique d'une femme qui voit si clair. Les événements devaient justifier bientôt les vues de M™^ de Staël : On sait que les élections royalistes de l'an V amenèrent le 18 fructidor et la demi-terrreur qui en fut la conséquence.

Qu'on lise attentivement ces Réflexions sur (a paix intérieure (1793), et l'on verra que M™s de Staël a déjà la préoccupation fondamentale du livre des Circonstances actuelles : terminer la révolution et fonder la République en France (1).

(1) « Il faut, pour terminer une 'révolution, trouver un centre et un lien commun. Ce centre dont on a besoin,

Ouelqu'un a dit que tout livre qui n'est pas une action est un mauvais livre. Voilà un mot qu'eût approuvé notre auteur. Elle n'écrit que pour ag^ir. Ses réflexions sur la paix intérieure sont de 1795. En ITOG déjà, elle publiait un nouvel ouvrage de politique générale : De Vinfluence des Passions sur le bonheur des individus et des nations. On se tromperait fort en prenant ce livre pour une suite de divagations sentimentales. M'"^ de Staël sait très bien ce qu'elle veut. Qu'est-ce que le bonheur, demande-t-elle ? a C'est, pour les individus, l'espoir sans la crainte, l'activité sans l'inquiétude, la gloire sans la calomnie, l'amour sans l'inconstance, l'imagination qui embellirait à nos yeux ce qu'on possède, et flétrirait le souvenir de ce qu'on aurait perdu ; enfin l'ivresse de la nature morale, le bien de tous les états, de tous les talents, de tous les plaisirs, séparé du mal qui les accompagne.

« Le bonheur des nations serait aussi de concilier ensemble la liberté des républiques et le calme des monarchies, l'émulation des talents et le silence des factions, l'esprit militaire au dehors et le respect des lois au dedans (1). » C'est à ce but qu'elle consacre son livre. Il devait avoir deux parties, une partie psychologique et une deuxième partie politique. Cette seconde partie n'a jamais paru (2),

c'est la propriété, ce lien c'est l'intérêt personnel. » Ibid., p. H8.

(1) Dcsi Passions, introduction, Ed. Lefebvre, t. II, p. 4.

(2) Cousin d'Avalon, souvent copié depuis, dit à ce

mais M'"® de Staël en donne l'idée, et nous voyons très vite, avec une netteté parfaite, que le livre Des circonstances actuelles est précisément cette deuxième partie à laquelle, croyait-on jusqu'ici, M""^ de Staël avait renoncé (1). Si elle a publié la

propos : « L'auteur avait divisé son plan en deux parties : l'une qui traite de la destinée des individus, et l'autre du sort constitutionnel des nations. La première moitié de ce plan est la seule qui ait été exécutée. » Slavlliana, Paris, 1820, p. 12. Cousin ajoute que l'ouvrage de M"^' de Staël, Contre le suicide, paraît être le complément du livre Dex Passions. C'est une erreur complète.

(1) « Dans la seconde partie, je compte examiner les gouvernements anciens et modernes sous le rapport de l'influence qu'ils ont laissée aux passions naturelles, au.x hommes réunis en corps politique. Dans la première section de la seconde partie, je traiterai des raisons qui se sont opposées à la durée et surtout au bonheur des gouvernements, où toutes les passions ont été comprimées. Dans la seconde section, je traiterai des raisons qui se sont opposées au bonheur et surtout à la durée des gouvernements où les passions ont été excitées. Dans la troisième section, je traiterai des raisons qui détournent la plupart des hommes de se borner à l'enceinte des petits états où la liberté démocratique peut exister, parce que là les passions ne sont excitées par aucun but, par aucun théâtre propre à les enflammer. Enfin, je terminerai cet ouvrage par des réflexions sur la nature des constitutions représentatives, qui peuvent concilier une partie des avantages regrettés dans les divers gouvernements. » De V influence des Passions sur le bonheur des individus et des nations^ introd. Œuvres complètes, Paris, Lefebvre, 1838, t. II, p. 5. Que l'on compare ce plan rapide avec le livre

INTKODUCTION

première partie avant la seconde, c'est que celle-ci peut être considérée comme un « livre séparé ». L'observation est très juste. Mais le lien intime des deux ouvrages est absolu. Le fond des idées, le lano-ag'e, l'inspiration g-énérale sont les mêmes. L'idée de la perfectibilité ou du progrès humain, l'enthousiasme de la république, l'impossibilité du despotisme et de l'hérédité aussi bien que l'absurdité d'une constitution démagogique, tout est là en germe. En 1796, M""^ de Staël veut faire, delà justice et de la raison, les bases solides de la liberté. « Il faut, dit-elle, que cette révolution finisse par le raisonnement », et, en 1799, elle terminera son ouvrage Des civconsiances acluelles par le beau chapitre qu'elle intitule : De la puissance de la raison.

En parlant de la partie politique du livre des Passions, que l'on croyait perdue, M. A. Sorel a dit : « La partie des devoirs des gouvernements est restée à l'état de projet, et l'on ne peut le regretter (1). » Nous sommes assuré d'avance que la lecture du livre Des circonstances acluelles le fera changer d'avis. Il n'y a pas de comparaison possible entre les deux ouvrages. Si, dans le premier, à côté d'une rhétorique démodée et diffuse, il y a déjà (( quelques pages magistrales qui révèlent

Des circonstances actuelles, et l'on verra qu'il tient bien en 1799 la promesse de 1796.

(1) A. Sorel, .l/"ie rfe Staël, Paris, Hachette, p. 70.

INTHODUGTION

l'hislorien » (l),il y a, clans le second, un élan, une fermeté de vues, une maturilé de pensée, un enthousiasme républicain élevé et sincère qui permettent certainement de considérer ce livre comme un des meilleurs écrits politiques des temps modernes. Non seulement il apporte sur la période révolutionnaire un témoignage de premier ordre, mais il éclaire, régressivement, les idées politiques assez mal connues de son célèbre auteur. 11 ne sera plus permis de dire, je crois, comme le fait M. A. Sorel dans son livre, d'ailleurs si plein et généralement si juste, que le vœu secret de M™*^ de Staël était de ramener au pouvoir les monarchistes convertis ou résignés (2). Non, elle ne voulait pas d'une république sans républicains. Le livre Des circonstances actuelles range définitivement M™*^ de Staël au rang des meilleurs et des plus sincères théoriciens du gouvernement républicain.

Page 1