‹ Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des principes qui doivent fonder la république de FranceChapitre 4 sur 28 · LA SITUATION POLITIQUE ET MORALE EN · texte numérisé non relu

LA SITUATION POLITIQUE ET MORALE EN

Avant d'exposer rapidement le contenu du livre Des circonstances actuelles, il faut rappeler, pour le mieux comprendre, sous l'empire de quels événements, sous la pression de quels faits il a été ■conçu et rédigé.

En 1798 et 1799, la France républicaine est en

(1) A. Sorel, 3/me de Staël, Paris, Hachette, p. 72.

(2) Ibkl., p. 59.

pleine crise. La Révolution est faite, l'ancien régime est détruit, mais le nouveau n'est pas constitué. La lutte des hommes, le conflit des intérêts, les injustices et les violences des partis ont faussé la situation. Les fautes des révolutionnaires ont provoqué des réactions passionnées et, pour conserver la République abandonnée de la masse des électeurs, les républicains ont été contraints d'adopter la Constitution de l'an III, qui rappelle en beaucoup de points l'ancien régime et porte atteinte aux droits du peuple. On s'aperçoit même, à l'usage, que cette constitution ne peut fonctionner, et ceux qu'elle a portés au pouvoir la « complètent » par des coups d'Etat répétés. Les grandes et belles idées du programme républicain n'ont pas conquis l'élite morale de la nation qui, trop souvent, n'a su voir autre chose, dans le grand mouvement émancipateur de la Révolution, que les fautes et les violences des individus. Le personnel gouvernemental s'est recruté parmi les habiles ou les violents, ou les ambitieux sans scrupules. Le Directoire, qui se renouvelle trop vite, d'ailleurs, compte bien parmi ses membres quelques honnêtes gens ; le reste ne vaut rien. Les Directeurs vivent en pleine discorde. Ils s'épient, s'espionnent, s'accusent les uns les autres. D'après Barras, Merlin serait un concussionnaire (i). Carnot traite Barras de Caligula. D'après lui, Rewbell est le patron des voleurs, La

(1) Barras, Mémoires, t. III, p. 10 à 13.

Réveillère celui des prêtres scandaleux (i). Sieyès accuse Rewbell d'emporter des boug-ies dans sa poche, au sortir des séances directoriales (2), Barras trouve qu'il n'y a pas « d'homme plus hypocrite et plus immoral que la Réveillère ». Barras stupéfie une génération qui n'était pas bégueule, par la splendeur de ses vices. C'est lui qui s'est adjoint, dans la personne de Talleyrand, un homme qui est une puissance de séduction et de mensonge. En quelques mois, l'ancien évêque d'Autun fera, par tous les moyens, sauf ceux qui sont honnêtes, une fortune scandaleuse.

II y a des talents individuels dans le Directoire, mais pas une pensée politique commune. Les ministres font comme leurs chefs, chacun tire de son coté, décide pour son compte. Le grand souci de tous est de vivre et, pour vivre, ils frappent tour à tour les adversaires différents ; ils tapent tantôt à droite, tantôt à gauche. Le 18 fructidor (4 septembre 1797) est un coup d'Etat du Directoire contre les royalistes qui avaient triomphé aux élections; le 22 floréal an VI (11 mai 1798) est un coup d'Etat contre les c anarchistes », c'est-à-dire contre les républicains avancés. Pas le moindre souci, chez les hommes au pouvoir, des intérêts généraux de la nation, du peuple, pas même celui de ses intérêts matériels. Aucun respect des personnes

[{) Sciout, Histoire du Directoii^e, t. I, p. 42i à 425. (2) Barras, Mémoires, t. III, p. 348, 344.

ni de la loi qui les protégeait. Aucun respect des principes sur lesquels la République est théoriquement fondée. Au 18 fructidor, 97 députés sont expulsés, proscrits ou invalidés. Au 22 floréal, 60 députés républicains légalement élus sont empêchés d'exercer leur mandat. Quand les élections déplaisent, elles sont cassées par le Directoire.

Le Directoire a inventé la candidature officielle, compromettant ainsi l'avenir, le grevant d'habitudes funestes, et empêchant à l'avance l'éducation politique du peuple. Le Directoire désigne les candidats qui lui sont agréables, et Barras avoue que 185.000 francs ont été affectés à truquer les élections de l'an y I (1).

La politique religieuse du Directoire est injuste et maladroite. Elle viole outrageusement les principes révolutionnaires, la déclaration des Droits de l'homme aussi bien que le principe de la liberté des cultes. Elle exaspère les passions religieuses et alimente les foyers de révolte qui se multiplient sur tous les points du territoire. Les rapports des fonctionnaires, et des policiers d'abord, signalent avec raison les prêtres réfractaires comme les principaux auteurs des révoltes à main armée, des refus de la conscription, des coups de main audacieux qui se produisent dans un très grand nombre de départements. Mais la manière dont le Directoire traite, en 1799, une centaine de prêtres

(1) Barras, Mémoires, III, 194.

internés et déportés, sans avoir été ni jugés ni entendus, ne laissait pas d'autre issue à ceux qui n'avaient pu être saisis (1).

A toutes ces causes de troubles, il faut ajouter encore les mauvaises lois qui portent à leur comble l'exaspération des partis. Le Directoire en est venu à prendre, dans la nation même, des otag-es contre ses adversaires politiques. La loi du iO vendémiaire an IV, aggravée encore par celle du 24 messidor an VII, invitait ou autorisait les pouvoirs locaux, selon la gravité ou l'imminence des troubles, à prendre des otages parmi les parents d'émigrés, leurs alliés, leurs amis, les nobles (2). Les dispositions odieuses de cette loi mettaient en danger réel une foule de gens qui n'auraient pas demandé mieux que de rester tranquilles. Elles eurent pour résultat immédiat de rendre l'opposition moins scrupuleuse et plus violente encore.

La politique extérieure du Directoire n'est ni plus sage ni plus habile. Le grand souffle qui avait passé sur la Convention a disparu. Les successeurs du Directoire ont une politique de propagande par la violence, une politique de conquêtes qui ne peut se justifier ni devant le droit ni devant la raison. Rapinat qui pressure la Suisse est le

(1) Barras, Mémoires, III, p, 438 à 463(17 prairial an VII).

(2) Voir pour les détails: A. Vandal, Les Causes directes du 18 brumaire. Reçue des Deux Mondes, 1900.

beau-frère de Rewbell. Personne n'a fait plus de mal à la Fiance et à la République.

« Dans cet état affreux, demande M. A. Vandal, que pense et où va la France (1) ? »

Ce sera la gloire de M""' de Staël que d'avoir vu nettement où allait la France, et d'avoir essajé de l'arrêter sur la pente du césarisme.

Qu'on ne dise pas qu'elle n'a rien fait, puisqu'elle n'a pas publié le présent volume. Ce qu'elle a rédigé trop tard pour pouvoir être utilement publié, elle l'a écrit dans ses lettres, elle l'a dit dans ses conversations avec les hommes politiques qui l'entouraient. Elle l'a dit avec une force, une éloquence, une obstination qui lui vaudront sûrement la reconnaissance de tous ceux qui ne sont pas enchantés de voir trop souvent en France les fautes des intrig-ants, des ambitieux sans scrupules et des jouisseurs pressés, jeter le pays dans des réactions qui, pour s'expliquer historiquement, n'en sont pas moins dommageables aux bons citoyens et aux libres esprits.

En parlant et en écrivant, comme elle le fait dans le livre des Circonstances actuelles, elle obéissait à son courage personnel et à sa g-énérosité native. Elle avait des amis dans le personnel du régime directorial. Mais, à part B. Constant, ils étaient peu sûrs. Elle montre qu'elle connaît bien peu Barras, quand elle l'appelle « généreux », à moins

(1) Ibid , l'f mal 1900, p. 17.

INTRODUCTION XXIH

que ce ne soit là un adjectif diplomatique. Talleyrand lui devait tout. Sa rentrée en France, son arrivée au pouvoir, jusqu'au premier argent dont il eut un si g-rand besoin (1) avant la formation de son ignoble fortune. Mais qui aurait pu se fier à Talleyrand ? C'est le traître par définition.

En fait, après avoir été persécutée par le Directoire, M'"'' de Staël ne fut jamais que bien impatiemment tolérée par lui.

M'"'' de Staël avait pu rentrer en France, et rouvrir son salon à Paris dès 1795. Ses Réflexions sur la paix intérieure, où elle se montrait franchement républicaine, avaient hâté pour elle l'heure du retour. Bientôt les hommes les plus divers, révolutionnaires qu'elle voulait adoucir, royalistes qu'elle voulait gagner à la République, se réunirent chez elle. Avec cette générosité, cette pitié active qui forme peut-être le trait dominant de son caractère, M"^'' de Staël avait mis au service des victimes toute l'influence qu'elle pouvait avoir sur quelques-uns des puissants du jour : si bien qu'elle fut bientôt elle-même suspecte et compromise.

(l) Talleyrand rentré en France écrit à M""^ de Staël : « Ma chère enfant, je n'ai plus que 25 louis, il n'y a pas de quoi aller un mois ; vous savez que je ne marche pas, et qu'il me faut une voiture. Si vous ne me trouvez pas un moyen de me trouver une position convenable, je me brûlerai la cervelle. Arrangez-vous là-dessus. Si vous m'aimez, voyez ce que vous avez à faire. » Lady Blennerhasset, Talleyrand^ p. 189.'

Avertie par les attaques grossières que l'ancien boucher Legendre dirigea contre elle en pleine Convenlion, elle quitta Paris pour Coppet, à la fin de 1795, et elle duty passer, en rongeant son frein, toute l'année 1796.

Le ministre de la police. Cochon, avait fait prendre parle Directoire un arrêté qui interdisait à M"^^ de Staël de rentrer en France « pour continuer d'y fomenter de nouveaux troubles » (i). Le prétexte trouvé parle juriste du Directoire, Merlin, était que M'"^ de Staël était « étrangère ». Ce fut pour employer les loisirs forcés de sa retraite qu'elle écrivit son livre : De rinfluence des Passions sur le bonlieur des Individus et des Nations.

Persuadée que ce livre pourrait faciliter sa rentrée en France, elle en publia la première partie, sans avoir achevé la seconde, et elle écrivait à Rœderer : « Vous recevrez dans peu un ouvrage de moi pour lequel je vous demande votre appui » (20 août 1796). L'ouvrage parut en effet, fut célébré dans le Journal de Paris, et le Directoire consentit à fermer les yeux sur la présence de M™^ de Staël à Paris. A la fin de janvier 1797, elle date un billet d'Hérivaux, village des environs de Paris, où Benjamin Constant était devenu pro-

(1) Voyez Paul Gautier, Mme de Staël en 1796 et ta police du Directoire {Revue bleue, 1898, p. 301) ; — Raymond Guyot, 3/"" de Staël et la police du Directoire (Bibliothèque universelle, sept. 1904).

priétaire et où elle avait rejoint le brillant pnbliciste dont l'esprit l'avait séduit.

Une fois à Paris, elle peut juger, mieux que de Coppet, combien la situation s'est ag-g-ravée. Les fautes qu'elle signalait déjà en 179G ont produit leurs conséquences. Rien ne va plus. Les affaires sont dans un état déplorable. L'inquiétude est générale. La qualité des âmes, a-t-on dit, a baissé. Le scepticisme et l'immoralité sont partout. Les esprits lassés ne se laissent plus entraîner par la beauté des idées. Personne ne croit plus à la République et à la liberté, pas même ceux qui se servent, par habitude et par fonction, des vieux clichés révolutionnaires démodés. On sent que le régime est fini. C'est alors que M'"'' de Staël prend la parole pour jeter parmi ces morts quelques semences de vie. La république ne peut vivre sans idéal. M'^'' de Staël revient aux principes. Elle s'essaie à une théorie rationnelle du régime républicain ; elle fait passer, sur tous les trafiquants du Directoire comme sur la masse de ceux qui sont prêts à s'abandonner, un flot purifiant d'idées belles et hautes, de pensées fortes et généreuses. Liberté, justice, raison, pitié : voilà les mots qui sortent de son esprit ou qui jaillissent de son cœur. Qu'on accepte ou non ses idées, il est impossible de n'être pas touché par la profondeur et la sincérité de son inspiration.

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