‹ Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des principes qui doivent fonder la république de FranceChapitre 6 sur 28 · I.NTUOUUCTION LUI · texte numérisé non relu

I.NTUOUUCTION LUI

rôle scandaleux à toutes les é[)0(jues calaiiiiteuses de la Révolution. C'est une chouette fjui \ient se percher tantôt aux Tuileries, tantôt au Luxembourj^, et qui, par ses croassements, annonce toujours quelque chose de sinistre. On finit par la chasser, et constamment elle trouve le moyen de revenir. Le Directoire vient delà prier d'accepter un passeport... Mais elle n'est pas encore partie. Il faut bien faire ses adieux (1). »

On comprend après cela l'émotion avec lac^uelle elle écrit : « Quel repos, quel bonheur un tribunal quelconque peut-il rendre à une femme que les journaux ont attaquée ? Peut-être que sa famille est à jamais troublée, que son époux a perdu son estime pour elle (2), qu'un homme qui l'aimait s'est éloigné d'elle (3) parce qu'elle avait perdu ce charme touchant d'une vie obscure consacrée tout entière à l'objet qui en reçut le don. Enfin, savent-ils, ces malheureux calomniateurs, jusqu'à quelles profondeurs ils bouleversent l'existence ? Ils accusent d'une opinion cruelle une âme douce. Ils ne font souffrir que les cœurs qu'ils devraient ménager, n Ainsi entraînée à se défendre, elle termine son plaidoyer pour elle-même, par une page magnifique où elle promet de dire la vérité sur

(1) Cfr. Aulard, Paris pendant la Révolution, t. V, p. G09.

(2) C'est en 1798 que M. de Staël s'était séparée d'ellefl

(3) A cette riiême date. B. Constant commençait à trouver pesants les liens qui l'unissaient à sa trop illustre amie.'

elle-même, comme si elle était chargée de son oraison funèbre : « Je parle vivement sur tout, parce que la nature m'a créée pour la conversation, mais je n'ai de ma vie dirigé une affaire publique, parce que, pour être distinguée en conversation, il faut de l'esprit et que, pour influer, il faut de l'adresse. J'ai de l'un et point de l'autre. Aucun être vivant ne peut se plaindre de moi, parce que je n'ai de ma vie fait du mal. Je n'ai jamais — par moralité, peut-être, par fierté sûrement — je n'ai jamais laissé un ressentiment s'approcher de moi. Je n'ai point fait de mal, et j'ai employé tout ce que la nature m'avait donné de moyens pour être utile aux êtres malheureux. La passion de mon âme, c'est la pitié. On va voir que j'aime et que je professe avec quelque courage les Républicains ; mais il est un point sur lequel les Républicains ont bien fait de n'avoir pas confiance en moi, c'est lorsqu'il s'agissait d'une mesure de rigueur quelconque. Mon âme les repousse toutes, et mon esprit, venant au secours de mon âme, m'a toujours convaincue qu'avec un degré de génie de plus on arrivait au même but avec moins d'efforts, c'est-à-dire en causant moins de douleur.

« Voilà, je l'atteste, le vrai sur moi, et tellement vrai qu'il n'est pas un de mes amis que je n'appelle avec confiance en témoignage, pas un ennemi qui, tout en m'attaquant, ne se promette de s'adresser à moi avec confiance, si jamais j'avais le pouvoir de le secourir. »

liNTRODUCTION LV

Jamais Corinne n'a plus justement parlé d'elle. L'histoire l'a vengée des injustices de ses contemporains. On discutera encore ses idées ; tous ceux qui sont informés s'inclinent devant son grand cœur.

En ce qui concerne les hommes publics, M"^® de Staël observe enfin que les journaux sont destructifs de toute réputation durable. Ils pourraient obscurcir jusqu'à la gloire de Bonaparte lui-même. C'est pour cela, dit-elle, que, « dans une République de 24 millions d'hommes, il ne faut pas être attaqué par tous les moyens de la démocratie et ne pouvoir se défendre que par l'action lente des g-ouvernements et des institutions régulières. »

Il semble bien que M'"'' de Staël ait vu juste quand elle dénonçait, à l'avance, l'impuissance des tribunaux contre les excès de la liberté de la presse. En Angleterre, disait récemment M. Gabriel Monod (1) au cours d'une enquête sur les responsabilités de la presse contemporaine, « on n'a pas cru pouvoir confier au jury la répression des offenses aux mœurs et à l'honneur des citoyens, commises par la voie de la presse. On a charg-é un juge spécial de les réprimer, en les frappant d'amendes écrasantes. Grâce à cette organisation, la pressep ornog-raphique est inconnue en Angleterre, et l'honneur des citoyens n'est pas à la merci des journalistes qui se font un jeu ou un métier de

(1) lievue bleue, 1898, p. 71.

déshonorer ceux qui ne pensent pas comme eux ». Ouand en serons-nous-là ?

De l'usage du pouvoir.

« C'est un beau don que la puissance », s'écrie, dès l'eulrée, M"^" de Staël. Puis, elle constate, qu'en France, c'est « du gouvernement que tout dépend, l'ordre comme la liberté, la victoire comme l'administration, le triomphe de la Révolution comme la fin de cette Révolution même.» De là l'importance extrême du sujet qu'elle aborde : l'usag^e du pouvoir.

En ce qui touche au passé, elle devance l'histoire en rendant justice, avec une admirable netteté, au g^énie triomphateur des révolutionnaires français. C'est une sottise d'attribuer leurs succès au hasard. « Je trouve, au contraire, une combinaison étonnante dans leur administration guerrière, dans leur politique conquérante, au sein même de l'Etat... L'histoire montrera dans cette Révolution une lutte constante contre les privilèges héréditaires, soutenue pendant un temps, à travers tous les crimes, toutes les bassesses, toutes les erreurs, mais jamais abandonnée ni par l'intérêt, ni par la pensée, ni par le ressentiment. »

Le débat qu'ils ont ouvert n'est pas clos. îl faut qu'il se termine par le triomphe des amis de l'égalité politique. Mais, pour assurer cette conquête, il faut la limiter. Dans l'ardeur de la lutte, les com-

battants ont porté la guerre à la propriété. « Il appartient au ijouvernement d'arrêter la Révolution à la destruction de l'hérédité, » Il peut s'arrêter, parce qu'il est puissant. Le parti gouvernant a été violent et désintéressé, puisqu'il avait limité luimême le terme de son pouvoir. Il faut qu'il devienne « ambitieux et modéré ». Il ne faut pas que la puissance sorte du parti républicain. Qu'il accueille les individus convertis, oui, mais qu' « il ne transige pas avec les partis ». « Les modérés se sont perdus en n'attaquant jamais ni lesjournaux, ni les députés, ni les opinions aristocrates. » Il faut « qu'il soit bien répété, bien démontré qu'on ne sera jamais rien en France, sans s'être montré républicain, mais républicain de la manière qui brouille avec les royalistes. » Que les républicains ne laissent jamais entrer un autre parti dans l'Etat et, cela fait, qu'ils s'occupent de faire aimer la République. Les persécutions sont maladroites. Elles poétisent le malheur. « Mais si vous ôtez à un parti et le malheur et le pouvoir, si la pitié ni l'espoir ne s'attachent à lui, vous le finissez complètement. »

Et puis, le moment est venu pour le parti républicain de s'établir solidement sur l'opinion. Pour „y parvenir, il ne faut pas avoir peur d'accueillir les bonnes idées qu'ont pu émettre les adversaires. / La bataille politique est terminée, il faut organiser la victoire à l'aide d'une bonne constitution. Là Constitution de l'an III est imparfaite puisque,

LYIII INTRODUCTION

pour la sauver au 18 fructidor, il a fallu l'enfreindre. Que faul-il y chang-er?

Pour prévenir la lutte probable du pouvoir exécutif en conflit avec la représentation nationale, il faudrait établir « un corps où l'on prendrait les membres du Directoire et où ils retourneraient après avoir gouverné ». On dit que ce serait une institution aristocratique, mais il faut que les républicains adoptent « quelques-unes des idées de l'aristocratie pour établir solidement les institutions populaires ». « Les démocrates savent conquérir, les aristocrates conserver. »

Il est très important de ne pas laisser le Directoire destituer les administrateurs choisis par le peuple. C'est un outrage au S3stèine représentatif.

Il faudrait aussi établir la gradualitédes emplois. « Les trois degrés d'administrateur de département, de député aux Cinq Cents et de membre du Conseil des Anciens doivent être nécessairement parcourus avant d'arriver au Directoire exécutif. »

Il faut surtout maintenir l'ordre judiciaire dans une iudépendance absolue, « Depuis la Révolution en France, les tribunaux, les jugements, les juges, rien n'a été libre. »

De son côté, le Directoire doit jouir d'une inviolabilité absolue, excepté dans le cas de rébellion. Les Directeurs ne doivent pas être réélus à leur sortie de charge, cela est sage. Mais le peuple doit pouvoir réélire ses députés. Il n'y aurait aucun avantage à violer le principe de la liberté absolue

des élections. Il n'y aurait qu'avantage à concentrer le pouvoir entre les mains des propriétaires, car alors il faut que les républicains deviennent riches et les riches républicains.

Pour respecter le principe de la liberté des élections, il faut supprimer toutes les conditions d'âgée ou d'état civil.

Il ne faut pas craindre le retour des anciens députés et redouter au contraire « les arrivants dont il faut faire la fortune en amour-propre ».

Il y a des inconvénients contraires à donner ou à refuser au Directoire le droit d'initiative, on les éviteraittous en permettant au Directoire de choisir ses ministres parmi les députés.

On dira que les troubles de la France viennent de la Révolution elle-même et non des défauts de la Constitution, Mais c'est une pétition de principes, car « ce sont les défauts de la Constitution qui perpétuent la Révolution. « Tous les g-ouvernements libres n'ont jamais été troublés que par le défaut de leurs institutions. » M™^ de Staël qui se sait suspecte au Directoire sent combien il est dangereux de donner ces conseils. « Des milliers de républicains véritables ont péri par accusation de fédéralisme. D'autres ont été proscrits comme partisans de la Constitution de 1793, opinion qui, séparée des actions malhonnêtes, n'était pas plus coupable que les autres. »

Ah « quand cessera-t-on de porter, dans les discussions politiques, cette intolérance religieuse

mille fois plus redoutable que l'ancien fanatisme ? Lorsque vous transportez le despotisme de la foi dans les discussions politiques qui touchent aux intérêts de tous les hommes, dans les opinions qui, sujettes à l'empire des circonstances, deviennent un crime aujourd'hui tandis que hier elles étaient commandées, je ne sais quel est l'asile assez obscur, le nom ignoré, les facultés immobiles qui peuvent mettre à l'abri de l'inquisition révolutionnaire. »

Pour elle, qui n'a rien à craindre ni à espérer dans la carrière politique, elle a cru pouvoir dire son avis en toute indépendance. Il y avait du courage, en effet, à mettre en pleine lumière, comme elle le fait ici, les défauts du régime. Les mesures révolutionnaires empêchent le repos de s'établir. Personne ne songe à la liberté, à l'égalité, au bonheur et à la vertu.

« La liberté? Quelle est celle dont on jouit, soit dans ses propriétés, soit dans sa pensée, soit dans ses droits politiques en France ? La Constitution déclare qu'au bout de trois jours tout homme arrêté doit être interrogé par ses juges naturels, et, d'un bout de la France à l'autre, il languit dans les priions des hommes que les ministres y ont fait jeter, que personne n'ose défendre parce que leur appui serait arrêté à son tour et que, dans les temps de malheur universel, l'inutilité du courage en affaiblit le ressort. Injustement dépouillés, injustement emprisonnés, injustement condamnés,

quelle loi les protégerait puisque les lois ne soiit que des armes entre les mains des hommes de parti ? »

On s'est étonné que M'""^ de Staël n'ait pas publié elle-même son manuscrit. Elle [)Ouvait bien se dire qu'une page comme celle qui [)récède aurait eu pour effet immédiat de faire sortir des cartons du Directoire l'arrêté du 3 floréal an IV qui avait été volontairement oublié mais qui, non rapporté, continuait à peser sur sa tête. Aurait-elle toujours attendu ? J'en doute, car elle poussait le courage jusqu'à l'inqirudence. Il a fallu pour la faire taire la confiscation de la République. Le régime de Brumaire rendait ses conseils inutiles. Elle mit son livre dans ses papiers et donna une autre forme â sa protestation.

Une autre forme de l'arbitraire, c'est l'usage que les gouvernants font de la presse. « Quelle puissance, dit-elle, avec raison, n'ont pas les gouvernants lorsque la liberté de la presse est suspendue et que, cependant, on imprime chaque jour ! En France, tous les journaux argumentent, inventent, calomnient dans un seul sens. Tel homme, faisant comme représentant du peuple un journal inviolable, est le directeur de l'esprit public de France (1).

« Il discute comme s'il était question de con-

(i) 11 s'agit sans doute de Poultier rédacteur de l'Ami des lois.'

Lxn INTRODUCTION

vaincre. Il se fâche comme s'il y avait une opposition. Il injurie comme si l'on était libre de lui répondre, enfin, il singe la liberté et ressemble tout à fait à Polichinelle qui fait les gestes des paroles que prononce son maître. »

Le tableau n'a rien de forcé. Des mesures sévères, et la déportation même, avaient imposé silence aux adversaires du Directoire qui avait fini par confisquer à son profit la liberté de la presse. Après avoir inspiré et payé directement quelques journaux qui soutenaient sa politique, il avait perfectionné le système et réduit au silence quiconque ne savait pas apprécier les beautés du régime.

Les archives de la police directoriale nous permettent de voir que M""^ de Staël n'a pas forcé les couleurs de son tableau. En nivôse an YI, le secrétaire-général du Directoire, Lagarde, fait passer au rédacteur de V Ami des lois une note dont voici le début : « Il importe dans ce moment de diriger l'esprit public de manière que les élections prochaines soient bonnes, c'est-à-dire que le peuple donne sa confiance à des hommes républicains probes, moraux et instruits. Les journalistes peuvent nous conduire à ce but par les idées qu'ils sont ù portée de publier chaque jour sur cette importante matière. » 11 indique les points sur lesquels devraient insister les journalistes, l'intérêt qu'offre aux citoyens le maintien de la Constitution de l'an III, les abus de l'ancien régime, les

calamités qu'entraîneraient un pas rétrot;rade ou un pas de plus, etc. Il est décidé que tous les nombreux sujets indiqués seront traités dans VAini des lois, par le citoyen Merlin, dans le Journal des hommes libres, par le ministre de la police, dans le Messager du Soir, pur Rewbell, dans le Moniteur elle Journal de Paris, par François de Neufchâteau. Naturellement tous ces journaux se font payer. Le 7 brumaire an VII, les Directeurs accordent un encourag-ement à l'imprimeur du Rédacte-ur qui se plaint de n'avoirque 1030 abonnés et de perdre 600 livres par mois.

Tous les jours, à midi, le Directoire communique à VAmi des lois ce qu'il peut être utile de publier. Il fait les mêmes communications au Rédacteur et au Conservateur. L'Indépendant de PltMiclier- Valcourt reçoit 200 livres par mois. Le rédacteur trouve que ce n'est pas assez et réclame et, sur le rapport favorable qui lui est présenté, Rewbell écrit: « Vu le rapport (1), je suis d'avis d'encourager le journaliste pour le rendre véritablement indépendant. »

La Sentinelle, qui a rendu de grands services depuis le 18 fructidor, reçoit 300 livres par décade.

(1) Il fautaider Valcourt,dIt le rapporteur, parce « quil manie avec une aisance vraiment épigrammatique les préjugés religieux et les travers politiques de ces routinierS' toujours opposés à la Révolution par cela seul qu'elle est opposée aux usages de leurs pères. » Archives nationales, AF"';45.

La veule Galetti, obtient 100 fr. par mois pour aider son Pacificaieur. Le Conservateur, appuyé par Marie-Joseph Chénier, louche 100 fr. par quinzaine. Le Jour)ial des Campagnes reçoit, le 23 pluviôse an VI, 2000 fr. sur « l'encouragement » qui lui est dû.

LAnii de la Pairie est « encouragé » au taux de 300 fr. par quinzaine.

Oulreles gros personnages que nous avons cités, le Directoire a des rédacteurs officieux. Ceux-ci font passer dans les journaux des articles agréables qui ont été soumis d'abord au visa des Directeurs. Ils s'appellent Regnard, Pinglin, Barbet. Malgré les précautions prises, il y a encore quelques journaux qui ne sont pas tout à fait dans le ton voulu, Ainsi un policier note ioi'lmdL\\& F lambeau, trop mystique. (( Cette mysticité, dans les circonstances actuelles, pouvant servir d'aliment au fanatisme, je la crois dangereuse. Je pense que ces homélies quotidiennes ne sont pas dans les intentions du gouvernement. »

Le gouvernement ou, en tous cas, le policier préfère le Journal des Dames dont un numéro contient (( un très agréable article sur le départ de 4000 petits amours qui quittent les bannières de Vénus pour passer sous celles de Mars. Cet article, dans son aimable légèreté, est ce qu'on appelle une harangue patriotique de boudoir. » Parlez-moi de ça.

On comprend M"^" de Staël écrivant : « Certes, s'il ne s'agissait dans tous ces écrits que de l'opi-

nion de leurs auteurs, qui ne saurait les mépriser? Mais ces plaisanteries indécentes précèdent des persécutions barbares, mais ces calomnies absurdes préparent à des condamnations illégales et tous ces faiseurs de g'ros mensong-es exécutent la danse des sauvag^es autour du malheureux qu'ils vont dévorer, ))

Si la presse n'est pas libre, les élections ne le sont pas davantage. Tous les jours on invente une nouvelle exclusion. L'égalité n'existe pas plus que la liberté. 11 y a une classe de vainqueurs patriotes et une classe de suspects « dont le sort dépend de quiconque sait les attaquer en les accusant de royalisme ». « C'est la tyrannie delà faction dominante sur la nation entière. »

Aussi, conclut notre auteur, « dans cet Etat, qui est heureux ? Personne en France. Je ne crois pas qu'il y ait un homme, obscur ou puissant, qui fasse un projet pour l'année suivante, qui ne cherche à réaliser de quelque manière une fortune indépendante, qui ne rompît avec plaisir avec tous ses souvenirs et ne changeât tout à l'heure son sort, son nom, son existence, contre celle d'un habitant paisible de l'Amérique. » Et que serait-ce, ajoute-t-elle encore, si je parlais de vertus ! Enfin, elle conclut : « llnous faut une paix constitutionnelle et découvrir comment elle se peut conclure sans ouvrir la porte aux ennemis de l'Etat, ni sans perpétuer la tyrannie révolutionnaire. « Elle est ainsi amenée à étudier de plus près la Constitution.

De la Constitutiou.

Il y a, dit M'"® de Staël, deux manières de considérer les constitutions, ou comme la théorie des droits politiques de l'homme les plus illimités, ou comme une application saçe de cette théorie aux circonstances locales de chaque peuple. « Or le défaut fondamental de la constitution française, c'est de s'écarter de la théorie abstraite, sans rencontrer la modification heureuse. Il n'y a pas de liberté parfaite dans une association de 30 millions d'hommes. » Le gouvernement représentatif donne une grande liberté de fait, mais « il n'y a point de démocratie dansun pays gouverné par 7u0 députés sur 30 millions d'hommes ». Il n'y a de vraie démocratie que surla place publique d'Athènes. Dans un grand état européen comme la France il a fallu « réduire l'exercice de la liberté au pouvoir de choisir un homme sur cent mille pour prononcer, au nom de la nation, sur tous ses intérêts ». Le maintien de la propriété est aussi un sacrifice au principe métaphysique de la liberté. De plus, les Républicains, inquiets d'un esprit public qu'un longusage de la liberté n'a pas encore formé, maintiennent les lois révolutionnaires, parce qu'il est impossible encore de confier à la nation la défense de sa liberté.

Tant qu'une génération nouvelle n'aura pas été formée à la liberté, il faut prolonger, en France,

« quelques portions du pouvoir conservateur entre les mains des Républicains ». C'est-à-dire qu'il faut prolonger la dictature révolutionnaire. Jusqu'alors on a vu la dictature des particuliers. M'"*^ de Staël voudrait j substituer la dictature des institutions. On pourra ainsi démocratiser la constitution à mesure que l'esprit public fera des progrès.

De même, la nation n'est pas assez remplie de l'amour et de la science de la liberté pour qu'il soit possible de remettre tous les pouvoirs au hasard des élections annuelles. Il est notoire que le résultat de ces élections serait défavorable au maintien de la République. C'est pour cela que les Républicains « suppléent à l'esprit public par une multitude de lois de circonstances qui soumettent la majorité à la minorité ».

Mais il est bien dangereux de proclamer le prin cipe de la liberté et d'avoir recours à l'arbitraire pour commander les élections. « Il vaudrait mieux former un Corps conservateur qui assurerait la stabilité constitutionnelle de la République. On pourrait ensuite laisser toute liberté dans l'élection du conseil des Cinq Cents. Les élections seraient libres et les révolutions impossibles. »

Le Corps conservateur que M'"^ de Staël préconise ferait la sécurité de la République : « Placez les hommes dans une situation qui leur promette, pour toute leur vie, l'indépendance, la fortune et un certain degré de pouvoir, et vous êtes assuré qu'ils défendront, au péril de leur vie, l'ordre de

choses qui prendra soin de toute cette vie s'ils la conservent. Mais si vous donnez aux hommes trois ans d'une assez faible existence que rien ne garantit et dont le renouvellement est très incertain, ils céderont, pour la plupart, à toutes les chances de changement et surtout ils ne s'exposeront à aucun danger pour l'éviter. »

Voilà une observation que la pratique du régime représentatif n'est pas venue contredire. En conséquence M™** de Staël demande que le Conseil des Anciens soit nommé à vie et que ce soit dans son sein que les Cinq cents fussent obligés de choisir les candidats pour le Directoire. « Le Corps permanent devra plus tard se recruter parmi les députés des Cinq cents. Mais, à son origine, il devrait être composé de loO membres des trois assemblées nationales de France, de 50 hommes choisis parmi les députés nouveaux, l'Institut, les penseurs les plus éclairés de France et 300 parmi les militaires qui se sont le plus distingués dans le cours de cette guerre. » Il faudrait surtout qu'un revenu considérable leur assurât, non seulement l'indépendance, mais la considération attachée à la richesse.

Celte idée, fort pratique, eût épargné peut-être quelques gros scandales parlementaires, si elle avait été accueillie par nos législateurs. M™*' de Staël ne veut pas se laisser éblouir par la vertueuse pauvreté de la République. On perd la France avec quelques traits de l'histoire romaine. En France, il faut que le pouvoir protège la propriété au lieu

de rivaliser avec elle, tandis (juc, « niainlenatit, le pouvoir est d'un côté et la fortune de l'autre. Par conséqu'cnt, la propriété est enj^uerre avec la législation. » Mettez ensemble au contraire le pouvoir, la fortune, les vertus, les lumières et « l'amour de l'ordre et delà tranquillilé aurala majorité. » Sans doute, la propriété est une modification du principe delà liberté naturelle, mais le régime représentatif est aussi une dérogation nécessaire à ce principe idéal. Il ne faut pas se faire d'illusions, le réj^ime représentatif est un système [)olili(pie tout nouveau que l'on méconnaît quand on le mêle avec les lois de la démocratie. Rousseau l'a dit : « Il n'y a point de démocratie là où il faut un gouvernement représentatif. » La constitution de l'an III, celle de 1793, chère aux Jacobins, ne sont pas plus démocratiques que l'institution proposée par M™" de Staël. On n'y a jamais introduit la démocratie que « par des discours hypocrites motivant des actions despotiques et furieuses. » Rien n'est meilleur qu'une parfaite démocratie. Mais alors il faut renoncer à la gloire de sa patrie, aux progrès des sciences, des arts, du génie. La France avec ses 30 millions d'hommes est condamnée au régime représentatif et il faut qu'elle s'applique à le com^ prendre car on n'en a « encore donné ni le principe, ni l'appréciation. » « L'objet du système représentatif, c'est que la volonté du peuple, autrement dit, les intérêts de la nation soient tous défendus et protégés comme si la nation elle-même pouvait le

faire en se réunissant sur la place publique. » Le système représentatif ne tient donc pas à la proportion variable des députés, à la proportion des représentants avec les représentés. Car vous ne rendriez pas un pays plus libre en doublant le nombre de ses représentants. « Vous établiriez la confusion, les factions, la division de son corps législatif, <?/, comme tous ces malheurs amènent le despotisme, en augmentant le nombre des députés, vous auriez détruit les effets de la représentation, c'est-à-dire que la volonté du peuple n'aurait plus d'interprète. Ce qui est essentiel au contraire, c'est que « le corps législatif soit organisé de manière que l'indépendance des sentiments n'ait rien à craindre et l'ambition des factieux rien à espérer. » Rien n'irait mieux à ce but que l'institution de ce corps conservateur dont il était question plus haut. On a toujours senti que, ce quil fallait représenter, ce sont les intérêts. Or il y a dans les sociétés deux grands intérêts : le besoin d'acquérir, et celui de conserver. Rien n'est donc plus naturel que de faire représenter dans un gouvernement « les deux grands intérêts sur lesquels la société repose ». Mettez dans le corps conservateur élu à vie les principaux auteurs de la Révolution et «vous placez les principes démocratiques sous la sauvegarde des formes aristocratiques ». En donnant une place honorable et fixe dans l'Etataux hommes ardents et factieux, «vous annulez leurs défauts par leurs intérêts ». M™^ de Staël fait ensuite cette

observation curieuse et juste : « Dans les premiers tein[)s, les Cinq Cents, élus librement, seront plus aristocrates dans leurs principes que les Anciens parce que les affreux souvenirs du régime révolutionnaire remplissent seuls encore les âmes jeunes et enthousiastes. Mais, au bout de quelques années, l'innovation populaire sera le mobile du conseil élu et la conservation constitutionnelle, rol)jet du conseil permanent. »

Il faut, en tout cas, établir dans une branche quelconque des pouvoirs une élection libre. « Et c'est ce que nous n'avons pas encore vu. » « Les terroristes, les royalistes dominent tour à tour les assemblées électorales. On établit pour les élections des formes de liberté et une pratique de tyrannie. C'est du volontaire forcé (1). » Or, en commandant les élections, « on détruit dans l'esprit du peuple le respect dû au gouvernement républicain ». Le principe élémentaire de tout gouvernement représentatif, c'est la liberté indéfinie des élections.

Avec ce système, on ramènera, dit-on, les

(1) Il y a dans les idées politiques de Mme deSlaël comme dans le langage qui les exprime une logique interne, une fermeté qui n'ont pas été assez remarquées. Ainsi, en 1794, dans ses Ré flexions sur la paix, elle dit déjà, en parlant des terroristes, qu'à l'aide des idées démocratiques, ils « commandaient l'enthousiasme au nom de la crainte, obtenaient à la fois les avantages de ce qui est volontaire et de ce qui est forcé ». Le Directoire n'avait pas renoncé à cette méthode.

élections royalistes qui ont précédé le 18 fructidor. Il n'y aura pas de dommage réel, si on place au centre du gouvernement le corps permanent que préconise M'"*^ de Staël, un corps immuable dont la force soit telle qu'il puisse et combattre et ramener tout esprit contraire au sien. On n'aurait plus besoin alors de recourir aux mesures révolutionnaires auxquelles les républicains font appel pour corriger le défaut d'esprit public. « S'il faut une dictature, comment ne pas la chercher dans des institutions légales au lieu de l'abandonner à des violences arbitraires ? »

Rendez la liberté aux élections des Cinq Cents, et si vous instituez un conseil permanent, vous n'aurez plus rien à craindre des factions terroristes ou royalistes : tel est en somme le résumé de ce suggestif chapitre qui, malheureusement, n'est pas complètement terminé.

Des Ecrivains.

C'est 1 amour de l'égalité, la haine des préjugés qui a fait la Révolution. La philosophie en est la pensée fondamentale. Fonder un gouvernement sur des bases philosophiques, « c'est la plus belle des pensées ». Mais c'est aussi « la source de toutes les folies humaines quand des hommes qui ne savent pas lire se sont fait une religion de la propagation des lumières ». (^est ce qui fait qu'on a vu en France « la plus vague de toutes les théories

défendue par les passions les plus positives... Nous avons vu les sectaires de la philosophie abandonner toute la théorie de la liberté aux faiseurs de phrases et retenir pour eux les moyens clairs et précis du despotisme le plus absolu ».

La philosophie sera le remède du mal qu'elle a fait « en jetant des torrents de lumières sur les principes et sur leur application ». Les hommes d'Etat, tous machiavélistes, s'imaginent que c'est une niaiserie que de recourir aux écrits pour gouverner les peuples. Mais ils n'ont pas compris le sens profond de la Révolution. Les hommes n'y sont rien, les idées y font tout. On a tout fait avec l'opinion en France, soit en la trompant, soit en l'excitant. Même pour préparer le triomphe des armées, il a fallu des journaux. Le principe de la Révolution est vrai, il faut seulement lui donner, grâce à la liberté de la presse, sa vraie direction. M"^= de Staël préfère les écrits aux baïonnettes et c'est un faitque, dans la Révolution de Fiance, « les raisonnements, faux ou justes, ont été la première cause de tout ».

Ce sont les philosophes qui ont fait la Pvévolution, ce sont eux qui la termineront. Puisque c'est la philosophie qui est le principe de la Révolution de France, « c'est par les lumières et non par les armées que son état peut s'améliorer ». Tant que la force sera nécessaire, la force abusera. « Il n'y a que les écrivains qui peuvent, dans leurs médita-

lions, trouver le point qui concilie les intérêts et les principes, les opinions des vainqueurs et le repos des vaincus. »

Quel a été le grand malheur de la République? C'est qu'elle a précédé de dix ans les écrits qui l'auraient préparée. Il faut maintenant «queles écrivains pressent les pas de l'esprit humain pour lui faire rejoindre la République qui l'a devancé ». Les Républicains se trompent sur la marche de l'esprit national. Ils demandent d'abord des institutions républicaines et une éducation publique. Il faut renverser les ternies. Il faut « que les lumières précèdent les institutions pour leur permettre de s'établir ». Certes, l'instruction publique est un moyen d'influencer l'esprit national, mais « qui doit suivre et non précéder son mouvement ». D'abord, à moins d'une tyrannie sans exemple, « les pères n'enverront point leurs enfants aux écoles publiques, s'ils ne sont pas convaincus des vérités qu'on y prêche ». Ensuite, « lesécrivains font marcher l'esprit public plus vite et plus loin qu'une éducation nationale. » « Les écrivains sont donc la source de tous les biens que la France peut espérer. »

Quel but maintenant doivent se proposer les hommes de lettres? Il y en a de deux sortes, les écrivains philosophes et les écrivains d'imagination. Les idées des premiers sur la perfectibilité humaine ont été tournées en ridicule parce qu' « on s'est servi des moyens les plus atroces pour établir ce qu'on appelait la liberté ».

C'est qu'en effet, on a réuni des chimères à des vérités. Celte perfectibilité Immaine est cependant bien saisissable, surtout depuis l'invention de l'imprimerie, qui a « fondé le règ-ne du i-cnre liumain ». Avant l'imprimerie, l'histoire elle-même ne pouvait servir à connaître les prot^rès de l'esprit humain. On s'est perdu aussi dans des recherches oiseuses sur l'origine de la société. Mais, depuis l'imprimerie, on peut mesurer les degrés parcourus et « chaque degré parcouru étant assuré, on peut prévoir le suivant avec certitude ». Grâce à l'imprimerie, « nous tenons d'une manière fixe la chaîne des idées ». En appliquant aux idées de tous genres la méthode géométrique on est certain d'obtenir la certitude. Le calcul des probabilités s'applique aux passions humaines comme aux coups de dés. « Le hasard (1) est pour l'individu, jamais pour l'espèce, et tout ce qui est science, c'est-à-dire idée g-énérale est indubitablement susceptible de calcul. »

Appliquant elle-même cette idée, M"'*^ de Staël affirme que les écrivains philosophes termineront la guerre qui se livre de son temps au sujet de la science politique. Parmi les hommes qui « avancent l'époque où la certitude s'emparera de la science

(1) M""", de Staël a déjà dit la même chose dans son livre Sw l'influence des Passions. II n'y a pas de hasard en politique : « Dans la réunion d'un certain nombre d'hommes les résultats sont toujours pareils. »

INTHODUCTION

politique », elle cite Condorcet, Siejès, Godwin (1), Benjamin Constant.

L'éloquence est aussi d'un grand pouvoir en France. « Elle fait passer les idées dans le sang-, elle transforme en impulsion électrique la conviction du raisonnement, l'analyse du devoir, et ramène rhomme à sa nature physique, non pour l'avilir, mais pour l'enflammer; elle fait battre son cœur, couler ses larmes; elle lui inspire le courag-e, la vertu, le dévouement de soi-même, comme des mouvements involontaires qu'aucune réflexion ne pourrait arrêter. >>

(1) Villiam Godwin (lToG-1836), petit-fils et fils de pasteurs presbytériens, avait passé du calvinisme au déisme. De 1778 à 1783, il avait été pasteur d'une Eglise non-conformiste à Londres. Mais, « la hardiesse de ses opinions ayant déplu à ses co-sectaires » (c'est ainsi que se rédigeait la biographie des non-conformistes aux environs de 1873), il abandonna l'Eglise pour la politique. Il se mit à étudier l'organisation des sociétés, la forme des gouvernements. Son traité De la justice politique (1793) fit sensation. Très radical dans ses opinions, il veut néanmoins que les réformes s'opèrent sans secousses, sans révolutions. Car les révolutions entraînent des maux incalculables. Elles détruisent les libertés publiques et manquent leur but en retardant les réformes. Son roman de Caleb William est de 1794. Il a écrit aussi une Histoire de la République d'Angleterre dans laquelleilétudie particulièremeutCromwell. M°" de Staël, qui l'avait lu avec soin, lui emprunte quelques idées et Benjamin Constant a laissé manuscrite la traduction d'un de ses ouvrages. Cf. Ch. Coquelin et Guillaumin, Dictionnaire d'économie politique^ art. Godwin.

INTRODUCTION LXXVH

Les écrivains politiques, par exemple, feront bien de se yarder de la « métaphysique du vague ». Hien n'est plus dangereux, car les factieux s'emparent de ces théories inoffensives et se chargent d'en montrer les inconvénients.

Il y a aussi une sorte de perfectibilité qui ne peut jamais être ni légale, ni politique. « Quand il serait à désirer que tous les hommes fussent enthousiastes de la liberté, dévoués à leur patrie, le pays le plus tyrannisé de la terre, serait celui où de telles vertus seraient exigées. » Il en est ainsi d'ailleurs de toutes les autres. Les théories chimériques servent de prétexte au despotisme et inspirent le dégoût delà vie aux rêveurs malheureux.

Les écrivains d'imagination peuvent aussi rendre de grands services à l'esprit national. Le goût a changé. Les plaisanteries de Voltaire n'ont plus d'effet. C'est que « la conduite de quelques prêtres n'est plus en contraste avec les avantages qu'ils tirent de la religion, l'absurdité de quelques dogmes avec les guerres de religion qu'ils produisaient... n Ce qui reste aux auteurs comiques, c'est la nature. Il faut espérer que, chaque jour, ils peindront davantage la société.

Peindre la nature avec plus de vérité, cela ne veut pas dire qu'il faut avilir l'art par le mauvais goût et la grossièreté. Les expressions féroces sont aussi coiidamnables et aussi dé^-oûtantes. « X'offensez pas l'ouvrage du Créateur en appelant naturel ce qu'il y a de plus grossier au monde. »

Le rôle que M"'® de Staël attribue aux écrivains dans la formation de l'esprit national fait comprendre la place qu'elle assigne en France à l'Institut national. Il doit obtenir la première considération en France. Pour elle, Bonaparte, en se faisant recevoir de l'Institut, « a montré à l'opinion publique sa véritable route ».

On voit par cette indication que M™'' de Staël a partagé un moment pour Bonaparte l'engouement général. Il n'y a rien là qui doive nous étonner. A l'heure où elle écrit, toute la France a les yeux tournés vers l'heureux général. Dans un rapport de police de l'an VII, on lit cette note : « Le nom de Bonaparte était utile pour assurer le succès du 18 fructidor, aussi le laissa-t-on créer sa réputation... L'armée d'Italie était l'armée de Bonaparte, Bonaparte et son armée se déclaraient contre Glichy... Mais je n'ai pas besoin de déclarer que l'influence du général prenait déjà son ascendant naturel au-dessus de tous les éléments civils. Son nom était presque une autorité constituée, son effigie était dans toutes les chaumières en remplacement de celle de Capet. Les chansons des carrefours étaient des hymmes à sa gloire (1)... »

M™'' de Staël était trop clairvoyante pour ne pas s'occuper d'un homme qui avait conquis une si-

(1) Tableaux décadaires rédijçés par Barbet poui" l'instruction du Directoire du la au 30 pluviôse an VII. Archives nationales, A. F"', lo, dossier 264.

tuation pareille. Mais, a-t-elle été aussi loin dans radmiralion et dans les avances que le dit M. Paul Gautier par exemple ? Je ne le crois pas (1). Elle a vu d'abord en Bonapartele soldat philosophe qu'il prétendait être. Sonhommag'e s'adresse nettement à Bonaparte « membre de l'Institut ». Mais, dès lors, elle est en éveil sur les périls de l'esprit militaire et quand elle comprendra que le soldat de génie n'est qu'un faux philosophe et qu'il menace la liberté autant et plus que le Directoire, elle ne tardera pas à se séparer de lui (2). On sait ce qu'il lui en a coûté. Qu'il s'ao-isse du Directoire ou du

(1) M. Pau] Gautier raconte, pour prouver la poursuite acharnée de Bonaparte par Mme de Staël, une anecdote empruntée au Mémorial qui me paraît bien suspecte. Mm« de Staël aurait pénétré à l'improviste dans l'appartement de Bonaparte, rue Chantereine et comme celui-ci s'excusait d'être à peine vêtu. « Peu importe ! lui dit-elle, le génie n'a pas de sexe ! » D'après une autre version, c'estMmede Staël qui fut l'objet des poursuites de Bonaparte et elle sut le tenir en respect. Décidé comme il l'était, Bonaparte pénétra un jour chez elle. Celle-ci lui lit dire qu'elle n'avait pas encore fait une toilette convenable. Le premier consul entra sans permission en disant : « Le génie. Madame, n'a pas de sexe. >■> C'est tout aussi vraisemblable, peut-être davantage. Cf. Paul Gautier, tViuc de Staël et Napoléon.

(2) Schlégel, dans le Correspondant, de Hambourg, a dit: <( Mme de Staël a beaucoup estimé Bonaparte comme général, mais, depuis son consulat, elle s'est ouvertement prononcée contre son ambition et son despotisme. » C'est la note juste. Cfr. Cousin d'Avalon, Staélliana, p. 106.

premier consul, M™"^ de Staël républicaine et libérale, éprise de justice comme de liberté, ne pouvait pas être épargnée par la logique du despotisme.

En attendant l'heure où elle se réveillera de ses illusions, elle signale déjà théoriquement le danger de l'esprit militaire. « Rien n'est plus digne d'admiration que le succès des armes, mais rien n'est plus contraire à la liberté que l'esprit militaire. » L'esprit militaire explique tout, marche à tout par la force. La liberté n'existe que par l'appui des lumières. L'esprit militaire sacrifie les hommes, la liberté multiplie leurs liens entre eux, l'esprit militaire fait haïr le raisonnement comme un commencement d'indiscipline, la liberté fonde l'autorité sur la conviction. Il faut en France se garder de cet esprit ; il faut tendre à l'ascendant des lumières pour fortifier les principes de la Révolution. Le despotisme redoute les penseurs. Les monarques encouragent et soutiennent poètes et artistes, « mais ils ne veulent pas de la pensée. Elle seule est un juge ».

Sous le règne de l'égalité, au contraire, il faut que les penseurs aient le premier rang' parce que seuls ils veulent fonder les institutions sur la théorie du raisonnement.

Les philosophes auront à rendre un autre service, c'est d'introduire quelques réformes dans Tusag-e de la parole, de nous préserver de sa perfidie, de son ineptie. L'esprit de parti s'est montré trop tolérant « envers la bêtise qui se rallie sous

INTRODUCTION LXXXt

ses bannières. A la fin, elle fait nombre. » Et pour prouver son dire, M'"*^ de Staël reproduit quelquesunes des phrases usées qu'on entend d'un bout de l'Europe à l'autre : « Ciloijens, le fédéralisme lève sa tête hideuse ; V anarchie est prêle à nous dévorer; le monstre du royalisme va nous y précipiter; ces vampires, » etc..

Enfin, les écrivains philosophes travailleront à faire disparaître les fureurs de l'esprit de parti. « Pour finir une Révolution, ce qu'il faut surtout, c'est de la tolérance, celle surtout qui naît de l'étendue de l'esprit. »

Des Itelig^iouB.

En terminant le chapitre consacré aux Ecrivains, M""^ de Staël disait : Hors du cercle de leurs passions, les hommes n'admirent que la vertu. « Pilié, courage, justice, générosité: voilà les seuls principes de toutes les émotions de l'homme. » Dans le chapitre suivant, elle fait un pas de plus : « Il me paraît prouvé, dit-elle, que la moralité des hommes a besoin du lien des idées religieuses ». Ainsi s'ouvre un chapitre intéressant et curieux qui nous permettra de rectifier bien des erreurs souvent émises sur les idées religieuses de M"^*^ de Staël.

M. Eugène Ritter, par exemple, dans ses intéressantes Notes sur M''''^ de Staël (Genève, 1899) rappelle un mot de B. Constant qui, au printemps de l'an II, disait dans sa brochure sur les Réactions

politiques : « On travaille avec zèle au rétablissement des préjug-és religieux )),et il ajoute : « Cette mauvaise humeur qu'il avait eue en voyant la renaissance des idées religieuses, je crains que M™'=de Staël ne l'ait partag-ée ». Cela est exact, s'il s'ag-it du catholicisme officiel. On comprend que M"*' de Staël, persuadée comme elle l'était que le rétablissement du catholicisme, c'était la restauration de l'autorité sous toutes ses formes et la chute de la liberté, se soit, un peu plus tard, enfermée chez elle pour ne pas voir Bonaparte rentrer de Notre- Dame dans les anciennes voitures du roi, mais cette hostilité aux formes dogmatiques des religions officielles ne doit pas nous tromper sur ce que pense M"^ de Staël au sujet des idées religieuses elles-mêmes. Nous voyons par les pages que nous allons analyser, qu'en religion comme en politique, il n'y a pas eu chez M""^ de Staël un chang'eraent brusque, une crise rapidement dénouée par des affirmations nouvelles, mais au contraire une lente et sûre évolution. M. A. Sorel devra reporter de quelques années en arrière le chapitre qu'il consacre à la crise relig-ieuse de notre auteur (1). Elle a dit elle-même : « J'ai toujours été la même, vive et triste. J'ai aimé Dieu, mon père et la liberté » (2). Ce mot à Chateaubriand est plus vrai qu'on ne l'a cru. Elle a bien mêlé quelques humains à ce triple

(\) A. Sorel, Ma^e de Staël, Paris, Hachette, p. t3o. (2; Voyez: Cousin d'Avalon, Slaelliana.

INTUODUCTIO.N LXXXIII

amour de Dieu, de son père et de la liberté, mais au fond elle dit juste. Elle est vaguement religieuse dès ses premiers écrits. Ici, elle va préciser sa pensée.

L'homme donc, d'après elle, a besoin pour sa vie moiale du secours des idées religieuses. Sans doute, il J a des exceptions. Il y a des hommes honnêtes sans idées religieuses. Ils trouvent» dans l'habitude le supplément à la réflexion de la vertu».

jNIais ces exceptions n'infirment pas la règle et c'est surtout dans une république qu'une reliyion est nécessaire. La liberté dont on jouit sous ce régime, « exige [)lus de volontaire dans les actions des hommes ». « Plus vous donnez d'influence aux volontés individuelles de la nation, plus vous avez besoin d'un moyen qui moralise le grand nombre.» Montesquieu avait déjà dit que le principe des républiques était la vertu. Or, « la morale et la morale liée par les opinions religieuses, donne seule un code complet pour toutes les actions de la vie, un code qui réunit les hommes par une sorte de pacte des âmes, préliminaire indispensable de tout contrat social. »

M'"»^ de Staël n'admet pas l'insolente prétention des philosophes qui veulent bien une religion pour lepeuple, mais qui la repoussent pour eux-mêmes. Elle trouve cette assertion détestable. Les idées religieuses lui paraissent également nécessaires à tous les hommes, à tous les degrés d'instruction. C'est même sur son expérience religieuse person-

iielle qu'elle fonde son affirmation: «je crois que dans tous les sacrifices obscurs et froids de son intérêt à la justice, dans tous les sacrifices où il faut combattre le sang au lieu de s'y laisser entraîner, résister au ressentiment, à la colère, à l'ambition, je crois, j'ai souvent éprouvé, qu'il faut recourir à une idée religieuse. »

Et si on lui demande : Comprenez-vous donc l'existence de Dieu et l'immortalité de l'àme? Elle répond : « On ne comprend que les idées qui sont pour ainsi dire inférieures à nos facultés. Les matérialistes non plus ne savent rien de leur système, excepté qu'il combat celui des déistes. L'athéisme est une idée purement négative. Or, comme le monde, la vie est un fait positif, la négation l'explique encore moins que l'adoption des idées religieuses.

Les philosophes ont combattu les idées religieuses sans voir, qu'au fond, elles ne sont pas autre chose que les sentiments qu'ils ont préconisés. « Qu'est-ce que la dignité de l'homme, si sa nature est purement animale? Qu'est-ce que la perfectibilité de l'esprit humain, si nous n'avons pas l'idée du terme suprême de l'intelligence et de la vertu? Au fond de l'amour de la réputation, de l'estime de soi, des triomphes de la conscience, il y a « l'espoir d'un recours au delà du monde, au delà de la vie, je ne sais dans quel point de l'univers sensible ; mais sans ce recours du ciel, que deviendrait la nature humaine, que deviendrait l'homme sous le joug de l'homme? »

Mais il faut distinguer entre les religions et les idées relig-ieuses. Les relig-ions, « tout ce qu'on appelle les révélations étant l'ouvraçe des hommes, c'est à des considérations politiques, qu'il faut attribuer l'adoption et les modifications de toutes les religions dites de l'Etat; il me paraît tout à fait du ressort des législateurs d'influer par tous les moyens justes et par conséquent par les seuls efficaces, sur la diminution progressive de telle ou telle croyance dogmatique qui s'accorde mal avec la nature du gouvernement. Les républiques ne peuvent succéder aux monarchies que par un changement de religion. Le corps des prêtres dans une religion où il fait corps, doit, ou faire partie de l'Etat, lui devoir son existence, courir les mêmes dangers que lui, ou être intéressé à son renversement «.Voilà ce qu'accorde M"^*" de Staël. Avec sa générosité foncière et sa pénétration ordinaire, elle ajoute aussitôt : Mais quel abus on a fait de ce principe ! Pourquoi a-t-on été jusqu'à la persécution? « Quel être humain peut être assez sûr d'une combinaison de son esprit pour y sacrifier une classe de cent mille hommes dont les individus sont personnellement innocents? »

La persécution est toujours la preuve de l'impuissance du génie du législateur. Il existait mille manières d'affaiblir successivement l'influence de la religion dominante en France. On a choisi la seule qui torture les individus sans atteindre le but de l'Etat. On a dépassé le but, « on a porté at-

teinte à toute idée relig-ieuse, à toute idée de morale, ainsi donc à tout lien social. »

Il fallait éclairer le peuple par degrés sur l'absurdité de ses dog-mes, en le dirig'eant vers des idées plus simples et plus relevées. Il fallait, en d'autres termes, propager en France un autre culte que la religion catholique. Car « toutes les opinions qui tiennent au sentiment et à l'imagination ne peuvent être détruites qu'en les remplaçant ». Il faut estimer et satisfaire l'imagination comme toutes les autres facultés de l'homme, et, comme elle ne supporte aucun vide, il faut conserver en elle tout ce qu'on n'a pas remplacé.

Mais quel culte aurait-il fallu substituer à la religion catholique? La République française met le raisonnement à la base de toutes ses institutions. Elle doit donc écarter « toute religion qui aurait pour base ce qu'on appelle des dogmes, c'est-à-dire des mystères, qui s'appuierait sur la crovance aveugle », car « toute reliii'ion de ce genre aurait besoin de se fonder sur les mêmes argimients qui, différemment appliqués, relèveraient la noblesse et le trône ». Or, il y a deux religions établies sur des bases rationnelles, la théophilanthropie etleprotestantisme. Dans le Manuel des théophilanthropes la raison et la morale la plus pure sont réunies. Mais le protestantisme paraît pourtant préférable à la théonhilanthropie. « Les protestants se rattachent à une longue liste de souvenirs religieux, et rien n'est plus nécessaire à une religion qu'une antique

oriij^'inc. w De plus, « les protestai! Is ont des ministres qui, se vouant à rinstruction publirpie, di'veloppcnt la morale et les idées l'elii^ieuses tout ensemble. Ils sont pères et citoyens. Les théophilanthropes au contraire n'ont pas encore « choisi parmi eux, de ces hommes qui, renonçant à jamais à toute autre carrière, se vouent unirpicmeiit à la morale, à la piété, à la douleur. »

Que ce soit celle des protestants ou des théo[)hilanthropes, il faut que la République établisse une religion de l'Etat. « II n'existe que ce moyen de détruire l'influence de la religion catholique. » Si vous ne salariez aucun culte, la foule se décidera par l'habitude. Si vous avez un culte d'Etat, « alors l'Etat aura dans sa main toute l'influence du culte entretenu par lui et cette grande puissance qu'exercent toujours les interprètes des idées relig-ieuses sera l'appui du g-ouvernement républicain ». Il faut à une nation une religion d'Etat « pour qu'elle ne confonde pas la destruction de quelques dogmes avec le mépris de tous les cultes. »

M™^ de Staël voudrait que cette religion d'Etat fût le protestantisme plutôt que la théophilanlhropie pour de nouvelles raisons. Les théophilanthropes sont des amis ardents de la République, mais le peuple les regarde trop comme chargés d'une mission politique. Les protestants seraient crus davantage en préchant la République comme d'accord avec les idées religieuses. Les ministres protestants de plus ont été jusqu'ici renommés pour leur mo-

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