LXXXVIII INTRODUCTION
ralité, et, dans les rangs des théophilanthropès, il s'est g-lissé des hommes souillés de sang-.
En tous cas, il est temps de chercher des moyens « d'arracher la nation à la corruption inouïe qui, chaque jour, faitde nouveaux [jrogrès. «Suit un tableau de la démoralisation générale qui est un important témoignage historique. Appuyée sur ces raisonnements et sur ces faits, M"!" de Staël conclut en disant qu'il faut chercher dans les idées religieuses un secours aux philosophes comme aux républicains. Les philosophes avaient les lumières, les républicains la puissance, ils voulaient également rendre la nation vertueuse et libre et « ils n'ont pu la préserver du dernier degré de la dépravation. »
Que reste-t-il à ce peuple ? L'amour de la patrie. On le retrouve dans le dévouement des armées, comme chez certains hommes qui sont restés enthousiastes de la République ; et encore ces hommes ont-ils souvent tiré de ce sentiment vrai de funestes conséquences. C'est pourquoi le chapitre suivant sera consacré à montrer ce que doit être le véritable amour de la patrie.
Des devoirs politiques,
des vertus et des criiues politiques
ou De l'amour tle la Patrie.
Le salut du peuple est la loi suprême. Le premier qui a dit cette parole, remarque M™^ de Staël,
ÎNTRODUCTION
n'a pas iinag;iné l'application qu'on en ferait. Elle peut servir à Robespierre pour appuyer son système. On en peut conclure faussement qu'une injustice a des avantages politiques.
Sans doute, dans les Républiques, l'amour delà patrie est la première vertu, mais « par vertu on n'a toujours entendu que le sacrifice de soi » et, « nulle part, l'accomplissement d'une injustice n'est comptée au nombre des services que l'on doit rendre à sa patrie. »
On dira : Quoi, même pour le salut de 30 millions d'hommes on ne devrait pas commettre une injustice? M"^*^ de Staël fait observer justement que « rien n'est plus dépravateur de la morale que cette manière de supposer des circonstances qui n'arrivent jamais pour jeter du doute sur un précepte d'une application journalière. »
(( Je me chargerais toujours de prouver, ajoutet-elle, dans quelque événement historique qu'on me racontera, que jamais une injustice n'a été utile à une nation. » Si l'on peut immoler un innocent pour le salut de quelques citoyens on peut en faire massacrer 20000, si la nation augmente en population. Et ce qui est vrai pour la mort s'applique à tous les autres genres d'injustice. Donc, ce qu'exige l'intérêt d'une nation, c'est lé sacrifice de soi, ce sont des sacrifices légalement imposés à tous par chacun, mais jamais une injustice ou une bassesse ne peuvent être comprises parmi les devoirs du citoyen. Quand on s'est
éloigné de ce principe, on a eu les crimes et les hypocrisies du Comité de Salut public.
On arrive aux mêmes conséquences, si, sans oser dire qu'il soit permis de condamner un innocent pour ce qu'on croit l'intérêt d'une nation, on se met à déclarer coupables tous ceux que l'on voudra punir. Avec ce système on condamnera sans jug-ement, des classes, des catég'ories. Tel homme sera déclaré coupable d'avance d'après ses opinions. Or « la société ne doit arrivera l'individu qu'à travers la loi ». « Il ne peut y avoir de criminel aux yeux de la société que le citoyen déclaré tel d'après une loi antécédente. Tout individu puni d'une autre manière est un innocent aux yeux de la justice sociale. »
Il est permis à la volonté nationale, à la société de fixer ce qui constitue pour elle un délit politique, mais il n'est pas permis à la société de punir ces délits par des formes arbitraires. « Le privilège et la proscription sont des erreurs sociales du même genre, car c'est de même soustraire des citoyens à la loi. /) « Dès que vous avez rendu la loi commune à tous, vous vous êtes assurés de la douceur de la loi. »
On pourra dire que la majorité peut imposer des lois très despotiques à la minorité. « Oui, c'est un effet des fureurs de parti que de diviser un pays en majorité et minorité, en maîtres et esclaves, mais, dans un pays où la justice règne, il n'y a ni majorité, ni minorité, ni un ni plusieurs, mais tous se
soumellent également et aux lois de la morale universelle, el aux lois particulières à son pays. »
L'élude des cons('([uences de ce principe, funeste quand il est mal entendu, le salut de la patrie est la loi suprême, a conduit M""*^ de Staël à cette affirmation générale : « La morale est la seule idée unique sans danger. » « Le fanatisme, la plus funeste des passions, n'est jamais fpie le despotisme d'une senle idée sur l'esprit de l'hoînme. » Les catholif[ues du CompcJle inirare et les terroristes ont la même maxime : le salut du peuple est la première loi. Le fanatisme est dangereux en lui-même. « Il l'est aussi par la multitude des hommes de mauvaise foi qui se range autour de lui. » Le règne du fanatisme o multiplie dans un pays le règne des ambitieux parce que les talents disting-ués ne sont plus aussi nécessaires pour avoir l'espoir de parvenir. » Le fanatique se méfie des esprits éclairés. 11 répète à sa manière le : « Bienheureux les pauvres en esprit. » Aux fanatiques el aux ambitieux se joignent bientôt les peureux « qui se montrent violents par crainte de la violence ». C'est ainsi qu'est née la Terreur. 11 fallait du fanatisme pour soutenir, au nom de la vertu, ce qui est mal en soi.
Mais enfin, à travers les fanatiques, les ambitieux, les effrayés, comment pourra-t-on rétablir en France delà morale? Par des lois positives, par le frein de l'opinion, en faisant appel à la pitié ? On a essayé tout cela sans succès. Pour rétablir en France de la morale, il faut donc « bannir de son
XCIl INTUODUCTION
gouvernement, de sa législation, tout principe fondé sur le fanatisme et reprendre les lois positives de la morale comme les seules d'accord avec une Constitution naturelle. » Après avoir répondu aux objections qu'on peut lui faire, M™"^ de Staël termine son chapitre par ces paroles d'une si haute inspiration : (. Le hasard n'est pas du ressort de Thomme. Il ne peut admettre pour règle de sa conduite que la justice et la vertu... Toute autre combinaison est gigantesque, monstrueuse. L'homme y fait l'avance du crime sans avoir jamais en sa puissance le résultat. Ayant abjuré la morale, il est entré dans ce chaos que Milton nous a représenté, gouverné par le hasard et, comme Satan, il ne pourra jeter un pont sur l'abîme pour retourner vers le ciel. »
De la Puissance de la Raison.
Ce dernier chapitre de l'ouvrage en forme la conclusion. C'est peut-être le plus beau de tous, le plus enlevé, le plus complet. On sent que l'auteur lie sa gerbe, qu'elle veut réunir en une conclusion impressive tous les arguments, toutes les raisons qu'elle aperçoit en faveur de sa thèse : il faut terminer la Révolution et fonder la République en France.
La première partie du chapitre est un exposé historique de grande valeur dans lequel notre auteur offre aux esprits modérés un tableau animé et vivant « des fautes qui ont été commises à l'époque
INTRODUCTION XCtiî
la plus heureuse de la Révolution », c'esl-à-dire dans la période quia précédé le 18 fructidor. Quand on est étrang-er à l'esprit de parli, dit M'"' de Staël, on ne peut « concevoir comment la raison, c'est-àdire les idées justes sur toute chose ne frappent pas les hommes réunis. » Et comment, du moins^ l'intérêt n'éclaire-t-il point sur l'intérêt ? Les hommes honnêtes et modérés qui ont provoqué par leurs imprudences le 18 fructidor n'ont jamais voulu voir l'abîme où ils précipitaient eux-mêmes et l'Etat.
Voulaient-ils rétablir la royauté ? Mais il est insensé de penser rétablir une institution comme celle-là du vivant de ceux qui l'ont renversée. Quand on veut renverser la République, il faut tirer l'épée au lieu d'imprimer des phrases, et si on ne veut que réformer les lois révolutionnaires, il ne faut pas se compromettre avec les royalistes. Il y a des Républicains qui ont commis cette faute. S'ils avaient réussi dans leurs projets, ils auraient amené la contre-Révolution qu'ils ne voulaient pas. Ils n'ont obtenu que le retour d'un état révolutionnaire. « On était libre de fait et parfaitement libre en France à l'époque de l'arrivée du nouveau tiers en prairial. Ce qu'il fallait craindre alors, c'était les progrès du royalisme. « Sur 120 journaux criés dans Paris, 4 étaient directoriaux, 4 modérés et 112 royalistes. » Et dans ces journaux royalistes « tout le venin de la parole était versé sans mesure sur les hommes les plus différents de nature et de
conduite. » Les Républicains qui se sont alliés aux Royalistes sont donc sans excuse. Ils disent bien qu'ils se réservaient d'abandonner leurs alliés le jour où ils auraient obtenu le renversement des lois révolutionnaires. Mais, en politique, on ne s'arrête pas ainsi où l'on veut. Ce sont ces fautes politiques qui ont ramené forcément le Directoire aux mesures révolutionnaires. Après avoir ainsi exposé les erreurs passées, IM'"'^ de Staël présente quelques principes simples mais incontestables aux hommes modérés. Elle leur rappelle que « le temps est pour eux, jamais la crise. Ainsi donc ils doivent s'occuper des améliorations possibles à telle heure, tel jour, mais renoncer à tout ce qui peut amener un mouvement ». « La coalition naturelle des amis sa^es d'une liberté juste, c'est avec les républicains exaltés et non avec les Royalistes, parce qu'il y a une base de vérité dans le système républicain dont l'apphcation seule a besoin d'être dirigée, tandis qu'il y a une base d'idées fausses dans le système royaliste, » Voilà ce que M"® de Staël demande aux modérés au nom de la raison et de la morale. Elle s'adresse ensuiteaux Révolutionnaires, au nom de la raison encore, mais dans son rapport avec leur intérêt et celui delà République.
« La première base d'une République, c'est le patriotisme national. » Au nom du patriotisme, M™*' de Staël demande aux révolutionnaires de renoncer aux moyens d'exception sans quoi l'esprit d'un peuple libre ne se formera jamais. « La France
serait gouvernée cent ans comme elle Testa présent que jamais la nation ne deviendrait républicaine. »
Qu'on jette un regard sur la France, quels sont les progrès qu'a faits l'esprit républicain sur la masse ? » La nation est iuditTérenle au milieu des partis. « Le calendrier républicain, les dénominations, les fêtes républicaines, tout exige un ordre ou une menace du gouvernement. Rien ne se fait de soi-même, rien n'est spontané, ni dans les esprits, ni dans les cœurs. » Il n'y a point d'opinion publique et, sans elle, il ny a pas de patriotisme dans un pays. La majorité de la nation est démoralisée. C'est qu'il y a une contradiction absolue entre la bcaut<; des principes républicains et les pratiques détestables des agents du pouvoir. « Ancnn privilège ne séparera les citoyens entre eux et, tous les jours, une classe d'hommes, les piètres, sont déportés à la Cayenne sans pouvoir se faire entendre. Les lois que vous-mêmes aurez faites protégeront vos propriétés et, tous les jours, on peut être insciit ou laissé injustement sur la liste des émigrés. Le désespoir du malheur a jeté la masse dans l'apathie. « La morale et le bonheur sont les liens des peuples libres avec leur gouvernement. » On ne rétablira ces liens qu'en renonçant aux mesures révolutionnaires.
Qu'on ne dise pas qu'elles sont utiles à la défense de la 'République. Elles anéantissent au contraire tout esprit public. « La force rend de plus la force nécessaire, La colère s'accroît par la colère elle-
même. Enfin, on ne peut prévoir à quel point peut arriver la rage des opprimés, la violence des puissants et la corruption des neutres. »
« Il presse donc extrêmement que les Républicains changent de système. Il faut modifier la Constitution, de manière que tous ses pouvoirs habilement combinés assurent la force des Républicains pour maintenir la République et captiver ensuite l'opinion par tous les moyens qui rendent certains de la diriger,
« Le Directoire peut ramener l'esprit républicain à la morale, la Constitution à la liberté, la nation, l'univers entier au bonheur. Mais il est impossible qu'il maintienne son système actuel sans changements notables. »
La morale a des revanches certaines. II est de l'intérêt de la République et des révolutionnaires de prévoir son invincible retour. Il ne faut pas que ce retour s'annonce « comme une réaction contre la liberté ». La morale philosophique mais austère sera l'esprit national de France dans un temps beaucoup moins long qu'on ne l'imagine. On peut voir comme un pressentiment de ce retour de la morale « dans l'hypocrisie des plus vils mortels, dans les déclarations de quelques journalistes contre les mœurs actuelles ». « Je crois, ajoute M'"*" de Staël, que ce changement s'opérera par la République et non contre elle », mais il presse que les républicains en donnent le signal.
A mesure que notre chapitre marche vers sa
conclusion, le style s'échaufTe, le ton s'élève, l'argunicnlalion est })lus pressante et plus vive et le tout se termine par un morceau magnifique où l'on sent palpiter l'âme ardente, la pitié passionnée de la femme élof|uente et o-énéreusc qui voulait sauver la République en arrclant la llévolulion.
« Ah quel effet produirait tout à coup sur les âmes des hommes se montrant tels qu'on peut se les peindre. Républicains et généreux, imitant des Romains leur amour, leur fierté pour leur patrie et des anciennes mœurs françaises, le respect pour la faiblesse, la clémence pour les vaincus, pliiloso{»hes dans leurs conceptions, intrépides dans leurs mesures et d'un caractère d'autant plus inébranlable, qu'ils l'appuieraient sur la base du monde : la vertu !
« Honneur à l'homme, au parti qui tiendraient de leur courage, de leur énergie républicaine le droit de parler de bonheur plutôt que de conrpiète, de liberté plutôt que de soupçons, de constitution plutôt que de lois révolutionnaires, enfin et surtout de pitié plutôt que de vengeance ! On ne peut imaginer l'effet que produirait sur la nation française le pouvoir agissant par la justice et terminant les secousses, les fureurs, l'oppression des partis et des mouvements révolutionnaires. On a si besoin d'èlre heureux que lien, rien que cela seul ne peut émouvoir en France, Les lauriers, les tributs, les richesses du monde pourraient-ils consoler celui que dévorerait un chagrin secret ? Eh bien, la nation
française est blessée au cœur. Le spectacle de l'injustice, de la cruauté, du sang-, de l'échafaud ont flétri tous les âg-es. L'existence n'est plus qu'une lutte entre le dégoût de la vie et l'effroi de la mort.
« Vous, en petit nombre, qui g-ouvernez la foule et qui possédez la puissance, voulez-vous rendre à la nation l'existence morale? Recherchez les vieux éléments dont se compose la nature humaine, tout ce qui, dans tous les temps, produisit des émotions vraies, les caractères dont on a fait le modèle des héros de la poésie, les sentiments qui ont servi de mobiles aux plus grands effets de l'éloquence sur la multitude, les plus beaux traits cités dans l'histoire des héros, enfin, tout ce qui, depuis le commencement du monde, lia les nations à leurs chefs et l'estime de la postérité aux souvenirs des siècles passés, partout vous trouverez des principes de morale, d'élévation, de g-énérosité, servant aux uns de modèle idéal, traçant aux autres le sillon de la gloire, partout et toujours captivant l'assentiment universel. Eh bien! usez de ces anciens secrets que les trésors des temps vous révèlent et vous ressusciterez l'esprit public et vous retrouverez de l'admiration, et il y aura là, près de vous, autour de vous, une nation libre, vivante. Elle se réveillera de sa stupeur à ces mots qui font sortir du cœur les sentiments que la crainte et l'infortune y tenaient renfermés comme dans leur dernier asile. »
Le Siippléiueiil.
Nous avons rejeté en siippléinenl un certain nombre de notes qui ont servi à M""^ de Staël pour la rédaction de son ouvrage. Nous avons vu que, dans l'Introduction de son livre Sur Vlnjluence des Passions, elle en annonçait déjà la seconde partie mais en ajoutant : « En m'en occupant, je vois qu'il faut longtemps pour réunir toutes les connaissances, pour faire toutes les recherches qui doivent servir de base à ce travail. » Ces recherches elle les a faites. Ses lectures ont été nombreuses. On voit qu'elle a lu Machiavel, Beaufort et son Histoire de la République romaine, Rousseau, Condorcet, Rœderer, Godwin et Smith, Sieyès, sans parler des ouvrages de son père et de Benjamin Constant, son ami. Elle connaît aussi de l'Olme, Constitution de l'Ang-leterre, Genève, 1790. Les notes que nous donnons en appendice trahissent tout le désordre d'une composition rapide. Ce sont tantôt des notes de lecture avec renvoi aux pages des volumes consultés, tantôt des réflexions rapidement jetées sur le papier, tantôt encore des fragments rédigés, destinés à être insérés dans le corps de l'ouvrage. Il nous a semblé qu'elles ne seraient pas sans intérêt pour les historiens de la littérature ou les spécialistes de l'histoire politique.
Tel. qu'il se présente, nous serions bien surpris que l'ouvrage entier ne soit pas remarqué des esprits attentifs. Sans doute, il apparaîtra bien
vile qu'il n'a pas été revu par son auteur. Il y a des lourdeurs, des répétitions, des obscurités, des bavures de style. M'"*^ de Staël écrit vite, comme elle parle. Elle barre d'un trait rapide ce qui est mal venu et elle raye si vite qu'elle oublie souvent de supprimer entièrement la phrase sacrifiée. Il a fallu la relire avec une extrême attention.
Mais que sont ces défauts, à côté de l'ampleur de la pensée et du style, delà haute inspiration qui remplit l'ouvrage tout entier ? Tantôt elle s'indigne avec une superbe abondance, tantôt elle discute avec une fermeté virile. M. Façuet a dit du livre Sur riiifluence des Passions : « C'est un livre à la fois très original, d'un admirable accent personnel et un livre où respire ce qu'il y a dans l'âme du xvin^ siècle, cequ'ily ade pluspur et de plus tendre. C'est du Vauvenargues et quelque chose de plus (1). » Nous ne serions pas surpris de lui entendre dire Des circonstances acLuelles : « C'est du Rousseau, avec de l'expérience, de la sagesse et de la raison. »
M. Faguet dit encore: « La jeunesse élevée par M™'' de Staël pour ce qui est des idées, n'a pu que former une génération très noble, très généreuse et très distinguée. » Nous souhaitons que le présent livre serve à former de nobles jeunes hommes pour le service de la République et de la patrie.
John VIÉNOT
(l) Politiques el moralistes du xix' siècle, t'- série, p. 133,
et des principes qui doivent