CHAPITRE III
LmGANISATlON TERRITORIALE DANS SES RAPPORTS AVEC L’ORGANISATION TOTÉMIQUE
L’organisation totémique n’est pas la seule organisation que l’on rencontre dans les sociétés primitives. A côté des cadres totémiques il y en a d’autres qui interfèrent avec eux et sont d^ailleurs plutôt en concurrence avec eux : ce sont les groupements territoriaux. Dès qu’on n’est plus en présence du nomadisme pur, ces groupements coexistent toujours plus ou moins avec les groupements totémiques qu’ils tendent vite à absorber et à détruire, car le sol est pour l’homme un grand tentateur et un grand maître, et la communauté de vie locale une source d’habitudes qui s’imposent nécessairement et s’implantent profondément jusqu’à créer ces instincts de sociabilité et de solidarité coopératrices qui vont rendre inutiles, pour cimenter la cohésion des cités, les liens de communion mystique du genre de ceux qu’offrait le totémisme.
D’autre part, à côté de cette influence de la communauté de vie locale, il y a une autre raison qui explique la formation de divisions territoriales au sein des sociétés, c’est que ces divisions correspondent à une nécessité à laquelle correspond aussi le système des clans mais qui lui survit en produisant ses effets sous une forme nouvelle. Cette nécessité, c’est la division des premières sociétés en compartiments similaires, en segments, pour reprendre l’expression de Durkheim (1). Au fureta mesure
(1) XII, p. 150 : « Nous donnons le nom de sociétés segmentaires à base de clans aux peuples qui sont constitués par une association de clans. Nous disons
que l’organisation sociale remplace l’organisation totémique, ces segments précisément cessent d’être des agrégats familiaux pour devenir des circonscriptions territoriales (1). C’est par une évolution lente que s’est fait le passage d’un état à l’autre. « Quand le souvenir de la commune origine s’est éteint, que les relations domestiques qui en dérivent mais lui survivent souvent ont elles-mêmes disparu, le clan n’a plus conscience de soi que comme d’un groupe d’individus qui occupent une même portion du territoire : il devient le village proprement dit. C’est ainsi que tous les peuples qui ont dépassé la phase du clan sont formés de districts territoriaux (marches, communes, etc.) qui, comme la gens romaine venait s’engager dans la curie, s’emboîtent dans d’autres districts de même nature, mais plus vastes, appelés ici centaine, là cercle ou arrondissement, et qui, à leur tour, sont souvent enveloppés par d’autres encore plus étendus (comté, province, département) dont la réunion forme la société (2). »
Dans les sociétés australiennes, en effet, on distingue, à côté des groupements totémiques proprement dits et des classes matrimoniales, une troisième espèce de groupements : les groupements territoriaux basés sur la communauté de territoire et vaguement soumis à la vague autorité de ces embryons de chefs appelés alalunjâs dont nous parlerons un peu plus loin. Cette dualité d’organisation a été analysée pour l’Australie en
de ces sociétés qu’elles sont segmentaires pour indiquer qu’elles sont formées par la répétition d’agrégats semblables entre eux, analogues aux anneaux de l’annelé, et de cet agrégat élémentaire qu’il est un clan, pai*ce que ce mot en exprime bien la nature mixte, à la fois familiale et politique. » Cf. aussi XIII, p. 103: «Quand la horde devient un segment social au lieu d’être la société tout entière, elle change de nom, elle s’appelle le clan; mais elle garde les mêmes traits constitutifs. Le clan est, en effet, un agrégat social qui ne se résout en aucun autre plus restreint. On fera peut-être remarquer que généralement là où nous l’observons aujourd’hui il renferme une pluralité de familles particulières. Mais d’abord nous croyons que la formation de ces petits groupes familiaux est postérieure au clan ; puis elles ne constituent pas, à parler exactement, des segments sociaux parce qu’elles ne sont pas des divisions politiques. Partout où on le rencontre, le clan est l’ultime division de ce genre. »
(1) Cf. Durkheim, XII, p. 157-167. — (2) XII, p. 162.
particulier par Howitt (1) et interprétée avec pénétration par Durkheim (2). Or, ce qui frappe quand on envisage l’organisation territoriale qu’on se représente cependant si volontiers comme une chose claire et bien dessinée, c’est sa très grande indétermination : « Sous l’influence de nos idées modernes, écrit Durkheim (3), on serait tenté de la concevoir comme constituée à sa base par un district géographique fondamental et bien défini qui, réuni à d’autres districts du même genre, formerait une circonscription territoriale plus étendue, jusqu’à ce qu’on atteigne la société politique dans son ensemble. Et c’est bien ainsi que l’entend l’auteur quand il définit la tribu une réunion de groupes locaux, c’est-à-dire, suivant sa terminologie, de clans ou de hordes. Malheureusement il est très malaisé sinon impossible de définir avec quelque précision le groupe local élémentaire. Les dimensions et les formes en sont infiniment changeantes. Il est parfois tellement étendu qu’il a tout l’aspect d’une tribu, et M. Howitt nous avertit dans bien des cas qu’il lui est impossible de dire de quel groupement il s’agit. Quelquefois c’est la famille qui constitue l’unité territoriale. La même indécision se retrouve dans les cadres supérieurs de l’organisation. Sans doute le groupe appelé tribu n’est pas sans avoir une certaine unité. La tribu a à sa tête un conseil de chefs qui se réunissent pour délibérer sur les affaires communes; tous les individus qui la composent portent un même nom. Mais les frontières matérielles et morales entre tribus voisines sont souvent très peu sensibles. Il arrive fréquemment que les tribus limitrophes assistent aux cérémonies religieuses les unes des autres. Les cadres de leur organisation matrimoniale sont identiques : les mêmes noms servent à désigner les phratries et les classes (voir par exemple le cas des Kamilaroi). Ce qui achève de montrer ce qu’il y a de flottant dans ces divisions territoriales, c est la facilité avec laquelle
(1) XIX. — (2) IV, IX, p. 358-60. - (3) Loe. cil.
ORGANISATION TERRITORIALE. ORGANISATION TOTÉMIQUE 6f
les populations se mêlent. En principe, l’enfant est de droit membre du groupe local de son père, et à ce titre il peut chasser, pêcher sur le territoire occupé par ce groupe. Mais il a des droits analogues sur le territoire occupé par le groupe de sa mère, et aussi sur le pays où il est né, où il a été élevé, alors même que ce pays ne serait celui d’aucun de ses parents et appartiendrait même à une trihu étrangère (1). » Il faut, pour que cette organisation territoriale prenne un peu plus de fixité, que le principe de la filiation paternelle ait réussi à s’établir.
Mais en même temps que l’organisation territoriale progresse, l’organisation précédente que nous avons appelée totémique et que Howitt appelle sociale va s’effaçant. Les Kurnai par exemple et les Narrinyeri, qui ont une constitution à base territoriale, ne présentent plus que des vestiges de totémisme. « C’est donc, conclut Durkheim (2), que les deux organisations s’opposent l’une à l’autre, puisque l’une recule à mesure que l’autre gagne du terrain ; et par conséquent elles correspondent à deux phases différentes et successives de l’évolution sociale. En d’autres termes, l’organisation a du commencer par être totémique, et n’est devenue qu’ensuite territoriale. Non pas, bien entendu, qu’il ait pu y avoir un moment où les sociétés australiennes ne soutenaient aucun rapport avec le sol, où leur structure était tout à fait indépendante de leur base géographique; il est impossible qu’un groupe social ne tienne pas en quelque mesure au territoire qu’il occupe et n’en porte pas du tout la marque. Seulement, ce qu’il y avait de territorial dans l’organisation sociale était alors très secondaire, très effacé; ce qui marquait les limites de la société, ce n’était pas telle barrière matérielle ; ce qüi en déterminait la forme, ce n’était pas la configuration du sol. ^-La tribu était essentiellement un agrégat non de districts, mais de clans; et ce qui
(1) IV, IX, p. 359. — (2) Ibid*, p. 360.
faisait l’unité du clan, c’était le totem et les idées dont il était objet. En un mot, l’organisation totémique doit être regardée comme congénitale aux sociétés australiennes. »
Rappelons que déjà Sumner Maine se représentait les choses de cette façon, à cette réserve près qu’il disait lien de parenté au lieu de dire lien totémique. Dans ses Eludes sur Vhisloire des institutions primitives , parues en 1874, il étudie la parenté comme fondement de la société, et il voit dans la parenté ce qu’il appelle le lien le plus antique des sociétés humaines. Peu importe que cette parenté fût pour lui exclusivement la parenté patriarcale et qu’il méconnût l’influence primitive de la parenté utérine : ce qui importe ici, c’est qu’il fonde les premiers groupes humains sur autre chose d’abord que la communauté territoriale. Et il montre comment la tribu se fixe ensuite et seulement peu à peu sur le sol. « Dès l’instant, déclare-t-il (1), où une tribu se fixe à demeure et définitivement sur une étendue donnée de territoire, la terre et le sol remplacent la parenté comme fondement de l’organisation sociale. » La souveraineté territoriale se substitue ainsi à la souveraineté tributive. « L’Angleterre était autrefois le pays qu’habitaient les Anglais. Les Anglais sont aujourd’hui le peuple qui habite l’Angleterre »: cette formule frappante peut servir d’épigraphe à l’histoire des origines comme à celle du progrès du droit constitutionnel. L’histoire des cités helléniques et latines, remarque notre auteur, démontre que chez elles, comme aussi dans un grand nombre de contrées, la communauté de territoire s’est substituée lentement et non sans secousses violentes à la communauté de la race comme fondement de l’unité nationale. Et il ajoute que l’unique ambition des démocraties antiques a été, au fond, de se faire accepter comme des égales par les aristocraties pour cette seule raison que la vieille et la nouvelle aristocratie cohabitaient dans les limites d’une même
circonscription territoriale. — En définitive et à la considérer dans son ensemble, cette évolution vers une assise territoriale a produit, pour les groupes considérables, la notion de seigneurie féodale, de monarchie et de souveraineté, et pour les groupes plus restreints la notion de propriété foncière.
On sait cependant que, tant pour les sociétés dites primitives que pour celles de l’antiquité pré-classique, un certain nombre d’auteurs ont soutenu la thèse contraire à celle que nous venons d’exposer et affirmé le caractère primitif de l’organisation en circonscriptions territoriales.
Pour commencer par les primitifs, c’est ce qu’ont fait un certain nombre d’ethnographes américains à propos des sociétés indiennes de l’Amérique du Nord, et en particulier M. Boas à propos des sociétés kwakiutl qui sont si caractéristiques de cette civilisation à totémisme évolué qu’est celle des Indiens du nord-ouest de l’Amérique (Colombie britannique, Vancouver, îles de la reine Charlotte). D après M. Boas, en effet (1), les Kwakiutl, contrairement à leurs voisins du Nord, n’auraient connu ni le régime utérin, ni l’organisation totémique : ils auraient eu, dès l’origine, une organisation territoriale et une filiation paternelle. Mais nous avons ailleurs exposé cette théorie et cherché à en faire justice (2) : « M. Boas, écrivionsnous, attribue aux Kwakiutl une organisation primitive territoriale et nullement totémique... Sans doute chaque groupe familial revendique un ancêtre qui lui a procuré un emblème, sinon un totem. Mais ce qui importe et ce qui détermine l’organisation sociale, c’est le lieu où cet ancêtre, qui vient soit du ciel, soit des profondeurs de la terre ou de l’océan, a apparu et fondé sa famille. Ce principe territorial, affirmé dans le cinquième Report (3), est repris plus nettement encore peut-être dans l’étude sur les sociétés secrètes. D’abord (4) : « Les traditions des clans montrent clairement ce que nous devons consi-
(1) VI. — (2) Cf. G. Davy, XI, p. 277-278. — (3) VI, p. 30. (4) VI, p. 333-334.
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déTer comme la cellule originaire de la société kwâkiütl. Chaque Clan tire son origine d’un ancêtre mythique qui â bâti sa maisoti en un certain endroit ét dont les descendants ont Vêtu à cet endroit. Dâns un grand nombre de cas, ces endroits correspondent â Y emplacement d’anciens villages qui ont été longtemps habités, ainsi qu’en témoigne l’accumulation de Coquillages qu’on y découvre. Nous Concluons de là, que le Clan était originairement une communauté de village dont les habitants, qui voyaient leur nombre diminuer Ou qui sentaient la nécessité de se protéger* abandonnèrent leur habitât prL mitif et allèrent rejoindre d’autres communautés analogues, tout en gardant cependant une certaine part d’indépendance* » NoUs avons souligné toutes les expressions territoriales pour faire ressortir l’esprit de la théorie. On la retrouve aussi nettement exprimée quelques pages plus loin. C’est bien, ainsi que nous l’avions annoncé, la substitution, comme divisions originaires, de la tribu et du Clan local à la phratrie et au clân totémique.
Que penser de cette théorie ? La première remarque qui s’impose, c’est que M. Boas est et se déclare lubmême incapable de préciser tant le mode de division que le détail des divisions que son système implique. Non seulement la concordance n’est que partielle entre le tableau de l’organisation sociale du cinquième Report (1) et celui de l’ouvrage sur lés sociétés secrètes (2) ; Uon seulement les subdivisions appelées des génies dâns lé premier deviennent des clans dans le second, mais encore Ces clans sont donnés comme subdivisés euN-mêmeS en groupements plus étroits appelés subdivisions, mais dont on ne nous dit rien de précis. Puis, pour compliquer encore les choses, quand il vient à parler de ces subdivisions des clans, M. Boas mentionne, en même temps, des subdivisions des tribus dont on ne voit pas dans quel rapport elles sont avec^les
(1) VI, p. 47. - (2) VI, p. 31,
premières. On nous rapporte des cas de segmentation en deux parties d’une tribu primitive et d’autres de réunion en une seule de deux tribus distinctes. Le premier cas est, par exemple, celui des Gaetela et (tes Qomoyne qui sont des Ivwakiutl et qui ne se seraient dissociés qu’à la suite d’üne querelle au cours de laquelle le chef des premiers fut tué. La légende dit qu’ils étaient jumeaux et qu’ils suçaient l’un la mamelle droite et l’autre la mamelle gauche de leur mère. Mais n’est-ce point là tout simplement une légende qui correspond au dualisme de phratrie et qui, par conséquent, [implique une origine totémique et non territoriale des divisions en question ?
De même M. Boas cherche à expliquer en dehors du toténisme comment les noms et blasons de divers clans — car il reconnaît l’existence des blasons de clans — ont été acquis par leurs possesseurs. Il se réfère pour cela tout naturellement aux légendes qu’il divise en deux classes : les unes font apparaître l’ancêtre éponyme directement, sous la forme d’un être surnaturel ; les autres lui font rencontrer l’être surnaturel qui lui accorde sa protection et la possession héréditaire de ses masques et de son blason. Mais comme le remarque très justement M. Frazer, et comme nous avons cherché à le démontrer nousmêrne à propos des Haida, ces légendes ressemblent singulièrement à celles de la mythologie totémique, et les blasons ne sont pas autre chose que des totems. N’est-il pas arrivé, d’ailleurs, à M. Boas lui-même d’en convenir? Voici, en effet, un aveu très significatif qu’il fait dans le douzième Report (1) : « Les Kwakiutl sont divisés en un certain nombre de clans dont la plupart ont des animaux pour totems. L’origine du plus grand nombre de ces totems est expliquée de la même manière que dans les tribus du Nord, tandis que les autres sont considérés comme descendant directement de l’animal totémique. » Les voilà donc non seulement assimilés à leurs voisins du
(1) VI, p. 328-332.
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Nord, mais même, par certains de leurs clans, plus archaïques qu’eux, puisqu’ils admettent parfois la descendance directe de l’animal. Nous n’en demandons pas plus. Mais, à vrai dire, M. Boas est loin de nous accorder toujours autant.
Si nous envisageons maintenant, après l’ethnographie, la préhistoire des peuples classiques, nous rencontrons également l’affirmation que l’organisation sociale y est primitivement à base territoriale et que la fdivision gentilice de la société n’a apparu que postérieurement et par suite de la transmission des mêmes terres dans les mêmes familles de génération en génération. Telle est la conception proposée par Szanto (1) pour la Grèce et par Holzapfel (2) pour Rome. Mais, répond Durkheim (3), « si la nation ne s’était divisée en trois tribus (Hylléens, Dymanes, Pamphyles pour le type dorien) qu’après s’être fixée sur le sol, et si chaque tribu avait commencé par n’être qu’une division territoriale, il y aurait eu un moment où tout le pays occupé par les envahisseurs aurait été partagé en trois grands territoires, en trois provinces géographiques indépendantes ou non, alors qu’on ne signale aucune trace d’un tel partage. Mais comment admettre qu’une division tout artificielle, sans racines dans la conscience morale des peuples, eût été aussi religieusement imitée et reproduite, jusque dans la nomenclature adoptée, par les différentes cités doriennes une fois que celles-ci se constituèrent d’une manière indépendante? Il paraît donc beaucoup plus naturel de supposer que les Doriens étaient ainsi divisés dès l’origine, c’est-à-dire alors qu’ils n’étaient encore qu’un groupe ethnique sans base territoriale. Pour faire cette hypothèse, il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’imaginer que ces trois tribus avaient été d’abord trois sociétés distinctes. Il suffit de voir dans chaque tribu primitive un groupe naturel de phratries unies les unes aux autres par des liens spéciaux, de même que chaque phratrie était un groupe
(1) Die griechischen Phylen.
(2) Die drei âlteslen rômischen Tribus. — (3) IV, VI, p. 325,
naturel de y êwj. De cette façon, on s’explique que beaucoup plus tard quand les phratries, après s’être établies sur le sol et s’être dispersées en villages, se concentrèrent à nouveau de manière à former des cités, on ait éprouvé le besoin et senti comme l’obligation de faire revivre cette ancienne tripartition qui, consacrée par une longue tradition, solidaire de vieilles croyances et pratiques religieuses, apparaissait comme le fondement nécessaire de toute organisation sociale. Si ce modèle n’avait pas eu pour lui une telle autorité, s’il n’avait été, dès l’origine, qu’un arrangement conventionnel, il n’eût pas été reproduit partout avec une telle fidélité (1). »
Voilà également qui nous montre que la distinction que nous avons posée entre l’assise territoriale et le fondement totémique ou domestique des premières sociétés ne doit pas nous faire méconnaître la collaboration très intime, au commencement de l’histoire, de ces deux facteurs fondamentaux de l’organisation sociale. Le premier village n’est bien souvent qu’un clan totémique qui s’est fixé sur le sol ; et ensuite le développement de ce village et de la tribu ou société territoriale qui l’englobe se fait par l’action combinée des deux facteurs qui sont propres, l’un, le gentilice, au clan, l’autre, le local, au village en tant que tel. La souveraineté territoriale, avec l’organisation de la société qu’elle implique, garde toujours un certain nombre de traits de la souveraineté gentilice avec laquelle elle s’est combinée. Durkheim le remarque avec raison à propos d’une très intéressante étude de Francotte sur la formation des villes , des Étals, des confédérations et des ligues dans la Grèce ancienne (2) : « Partout nous retrouvons dans les formes primitives de la cité l’organisation gentilice, généralement avec ses trois degrés, génè , phratries, phylai. Mais elle n’y est plus à l’état de pureté. En effet, par elle-même elle ne comporte aucune forme régulière, puisqu’elle dépend du hasard des nais-
(1) IV, IY, p. 326. — (2) IV, YI, p. 373-375.
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sances, des morts, des adoptions, de l’extinction ou du développement des groupes familiaux ; elle ne saurait donc s’enfermer dans des cadres rigoureusement définis. Or, en Grèce, elle se présente toujours avec une symétrie parfaite qui indique la main du législateur : chaque phylé contient tant de phratries, chaque phratrie tant de génè . Nous sommes donc en présence d’un régime gentilice remanié par l’art politique, et, par suite, plus ou moins altéré, sans qu’il nous soit possible d’apercevoiren quoi cdnsistentexactementces altérations. On sait comment, dans la suite de l’histoire, ce caractère gentilice dès lors entamé, mais dans une mesure restreinte, alla de plus en plus en s’affaiblissant. Cette organisation, en se développant, devint étroitement aristocratique ; il fallut donc la briser et la remplacer le jour où la démocratie fut ]en état de faire valoir ses droits. La meilleure manière d’effacer les distinctions sociales qui avaient ainsi pris naissance fut de prendre directement pour base des groupements territoriaux (les dèmes) f: c’est ainsi notamment que procéda Clisthène à Athènes. Et cependant, tant était forte la puissance delà tradition, les nouveaux cadres sociaux furent conçus, jusqu’à un certain point, sur le modèle des anciens. Il y eut toujours des phylai , des phratries. D’ailleurs, c’était la filiation, principe essentiellement gentilice, qui déterminait l’appartenance au dème. On peut donc dire que l’idée d’une souveraineté strictement territoriale ne s’est jamais développée en Grèce d’une façon complète. Sous le régime nouveau, le régime ancien transparaît, quoique plus effacé. »
Ainsi le droit constitutionnel mystico-domestique et le droit constitutionnel territorial s’entre-pénètrent et réagissent mutuellement l’un sur l’autre* Mais si peut-être le premier contenait déjà en lui-même de quoi orienter son développement vers Une concentration et une individualisation de la souveraineté, il nous paraît certain que cette évolution fut singulièrement favorisée par la réaction sur l’organisation totémique de l’organisation territoriale. Ce n’est sans doute pas par hasard que
si souvent la souveraineté se fixe dans une personne déterminée en même temps qu’elle s’attache à une terre. Au point où nous en sommes, parler d’une véritable souveraineté personnelle serait prématuré, mais ce que nous allons voir c’est qu’au sein de l’organisation communautaire et toute démocratique que nous venons d’esquisser le pouvoir va commencer à s’individualiser, surtout dans la mesure où le clan va prendre figure de groupé territorial.