CHAPITRE PREMIER
LES ORIGINES DE LA VIE SOCIALE ET DES INSTITUTIONS POLITIQUES EN ÉGYPTE
La Méditerranée orientale berceau de la civilisation.
Dès le milieu de Père quaternaire, l’homme apparaît simultanément en Europe, Afrique, Asie, sur de nombreux sites que les découvertes accroissent chaque année; mais le premier terrain réellement propice à un développement normal de la civilisation, aux progrès d’une vie sociale et politique, n’a été trouvé par l’homme, pendant des millénaires, qu’au sud-est de la Méditerranée, du Nil à la Mésopotamie.
Là, le retrait de la mer pliocène avait mis à sec un plateau calcaire s’étendant de l’Atlantique au golfe Persique. Des effondrements et des érosions y creusaient les vallées plus ou moins profondes du Nil, du Jourdain-Oronte, de l’Euphrate, et les gouffres parallèles de la mer Rouge, de la mer Morte, du golfe Persique. Des éruptions volcaniques, se faisant jour le long des fractures de l’écorce terrestre, redressèrent la péninsule du Sinaï, répandirent laves, granits, basaltes, minerais, pierres précieuses de la Nubie, du Sinaï» de l’Arabie et
de l’Élam. Malgré la longue et large coupure maritime entre Arabie et Égypte, qui ne laissa subsister d’Afrique en Asie qu’un pont de 120 kilomètres, — notre isthme de Suez, — toute cette région où se développeront Égypte, Arabie, Palestine et Syrie, Mésopotamie et Assyrie, présente une certaine unité, géologique et physique, qui influera sur les destinées de ses habitants. Vers le nord, la Méditerranée, mouvante barrière, ne formait pas un obstacle continu : jusqu’à une époque assez tardive, postérieure à l’apparition de l’homme, l’Afrique du Nord a communiqué par les seuils de Gibraltar et de Sicile avec l’Europe ; au nord-est, l’Asie Mineure n’avait pas encore rompu ses ponts de terre ferme avec la péninsule hellénique. Du côté de l’Asie, au contraire, la vallée de l’Euphrate est ceinte de montagnes et de déserts ; du côté de l’Afrique, la vallée du Nil est entourée de sables inhospitaliers. Bien plus qu’aux vastes continents asiatique et africain, l’Égypte et la Mésopotamie appartiennent au bassin méditerranéen.
De la Libye à l’Iran, plateaux et vallées jouiront, pendant l’âge quaternaire, de conditions climatériques infiniment plus favorables que celles qui s’imposaient à FEurope. Au nord de la Méditerranée, des fleuves de glace descendirent des montagnes, envahirent les plaines, forcèrent les hommes à se réfugier dans les cavernes : cela, à quatre reprises, longues de milliers d’ans, mais interrompues par des périodes tempérées. Si bien doués que fussent les hommes, dont les cavernes de France et d’Espagne nous ont conservé les peintures et les reliefs admirables, leurs progrès furent très contrariés par les invasions glaciaires; ils ne connurent que tardivement des moyens d’existence, des raisons de vivre, autres que la chasse et le pâturage; c’est seulement après des milliers d’années que ces chasseurs devinrent laboureurs, potiers, métallurgistes. Leur développement social, intellectuel, religieux subit, de ce fait, une longue stagnation : pour l’histoire de l’humanité, ils ne comptent qu’à dater du premier millénaire avant notre ère.
LES ORIGINES DE LA VIE SOCIALE
Tout autres étaient les conditions physiques de l’Afrique du Nord et de l’Asie antérieure méridionale : point de glaciers dans ce qui sera l’habitat des peuples de l’ancien Orient; des vallées, où, pendant la période quaternaire, la terre se colmate peu à peu, où le régime des fleuves commence à devenir régulier; des plateaux, irrigués par des pluies abondantes, où végétation et gibier suffiraient à nourrir les hommes. La race humaine a trouvé là un terrain où elle a pu progresser sans connaître des siècles d’arrêt imposés par la nature. Ainsi s’explique l’avance que les hommes de l’ancien Orient ont prise sur tous leurs contemporains quaternaires : ils conçoivent les premiers une organisation sociale complète; leurs mains et leurs cerveaux créent la plupart des outils, les premiers chefs-d’œuvre d’art et de pensée; enfin, grâce à un climat qui favorise la conservation de toutes choses, c’est encore chez eux que les monuments écrits et figurés se sont le moins altérés, depuis les temps les plus reculés. La mémoire des vies fugitives, que rien, sur d’autres points du globe, n’a pu sauver de l’oubli, nous est attestée en Égypte et en Chaldée par des édifices, des momies, des inscriptions. C’est pourquoi l’histoire humaine doit et peut être étudiée, plusieurs milliers d’années avant que partout ailleurs, chez les peuples de l’ancien Orient.
Cependant, même dans cette région favorisée de la Méditerranée orientale, la nature a réparti ses dons inégalement. A mesure qu’évolue la période quaternaire, les climats se modifient, le régime des pluies diminue; sur les plateaux de Libye, d’Arabie, de Syrie, de moins en moins irrigués, la vie humaine devient précaire; mais elle conserve ses conditions privilégiées dans les vallées du Nil et de l’Euphrate. Les premières civilisations ont donc fleuri surtout chez les habitants
de l’Egypte et de la Chaldée. De ces deux vallées, l’Egypte tient la première place tant par l’ancienneté que par le nombre, la beauté des monuments. En Égypte, non seulement l’homme apparaît depuis les temps les plus reculés — fait qui se
retrouve ailleurs, — mais — ce qui est unique — l’évolution de son corps, de son esprit, de ses créations sociales, politiques, intellectuelles, artistiques, peut être suivie, sans trop de discontinuité, jusqu’aux temps actuels. C’est donc par l’Égypte que doit commencer l’étude des origines de la civilisation historique; * c’est d’Égypte que l’on observera le mieux son développement, et son rayonnement dans les autres foyers de culture orientale.
Les premiers groupements humains en Égypte.
Les plateaux, déserts aujourd’hui, qui encadrent la vallée du Nil, furent habités avant cette vallée. Au début de l’époque quaternaire, l’Afrique du Nord était exempte des glaces qui allaient opprimer l’Europe ; ce que nous appelons le désert du Sahara était une terre irriguée, couverte d’une végétation arborescente, giboyeuse. L’homme y apparut de bonne heure. Aux environs d’Alger, et à Gafsa en Tunisie, on a retrouvé, datés par des stratifications du quaternaire ancien, des dépôts de silex travaillés, du type éolithique (1) ou préchelléen : outils et armes d’un peuple de chasseurs nomades. Leur gibier, buffles, antilopes, autruches, apparaît, dessiné par eux, sur les parois des cavernes, depuis l’Algérie jusqu’au Soudan égyptien; la dispersion des dessins indique l’ère parcourue par les chasseurs (2). Ils atteignirent les bords de la dépression où la vallée du Nil s’ébauchait; mais, durant des siècles, ils ne purent s’y installer.
La mer pliocène, qui pénétrait jusqu’au Fayoum actuel, avait, dès le début du quaternaire, cédé la place à des lacs d’eau douce, échelonnés de remplacement de la future Thèbes à celui de la future Memphis. Vers l’époque qui correspond à la première
(1) Morgan, XXXI, 35 sq.
(2) Boule, L* Anthropologie, XIII (1902), p. 109; Schweinfurth, Zeitschrift für Ethnographie, XXXIX (1907), p. 899; XLÏY (1912), p. 627.
LES ORIGINES DE LA VIE SOCIALE 137
période interglaciaire d’Europe, ces lacs se vidèrent, laissant des sédiments à fossiles caractéristiques et des terrasses lacustres sur chaque bord de la faille nilotique. Sur ces fonds de lac, flore et faune se développèrent bien mieux que sur le plateau saharien. Vers le même temps, les eaux fluviales de l’Afrique centrale, rompant les barrages granitiques de Nubie, cherchaient un écoulement vers la Méditerranée, et, après l’essai d’un lit à gauche du Nil actuel, trouvaient l’issue favorable par l’ancien golfe maritime et lacustre (1). Un fleuve d’une formidable puissance coula désormais à travers des marécages riches de plantes et d’animaux. La vallée du Nil, dès la seconde époque glaciaire d’Europe, offrait donc aux chasseurs son eau, ses plantes et son gibier, attraction d’autant plus forte que le dessèchement progressif et parallèle du Sahara rendait la vie humaine malaisée sur les plateaux de l’Afrique du Nord.
Le long des ouadys, aujourd’hui desséchés, qui déversaient dans le Nil les eaux du Sahara et formaient autant de voies d^accès, les chasseurs installaient des camps temporaires et leurs ateliers de fabrication d’armes et d’outils en silex éclaté. Là, et sur les terrasses lacustres de la vallée, ont été retrouvées les stations paléolithiques , qui ont fourni par milliers coups de poing, haches, pointes de flèche, harpons, percuteurs du type qui sera appelé « chelléen » et « acheuléen » (2). Attirés par l’eau, la chasse et la pêche, les nomades descendirent dans la vallée, et, retenus par la vie plus facile, grâce aux animaux, aux poissons, aux plantes sauvages, ils commencèrent à s'installer à demeure : sous les terrasses fluviales on a déterré leurs silex, les os des buffles et des éléphants dont ils se nourrissaient.
A cette période des premiers établissements sédentaires dans la vallée devraient correspondre ces stations que Morgan
(1) Blenckenhorn, Geschichle des Nil-Stroms (ap. Zeitschrift der Gesetl für Erdkunde, 1902).
(2) Morgan, XXXI, 46.
appelle mésolithiques (1) : mais rien, ou presque rien, ne nous en est parvenu. Il y a là un problème encore non résolu : en Égypte, les divers stades de développement de l’âge de la pierre éclatée, taillée, polie, etc., ne se retrouvent pas ; on passe, sans intermédiaire, des stations paléolithiques aux stations néolithiques, qu^il vaudrait mieux appeler énéolilhiques , puisque le cuivre et l’or y apparaissent déjà (2). Si les stades intermédiaires manquent, rien ne prouve quhls n’existèrent point ; il est plus probable que leurs vestiges sont, et resteront, inaccessibles aux fouilleurs, et voici pourquoi : l’homme était déjà établi dans la vallée depuis des millénaires lorsque, vers les temps de la dernière période glaciaire d’Europe, le régime du Nil, résultant des pluies de l’Afrique centrale, s’établit définitivement, avec ses crues et ses apports de limon annuels. Il en résulta pour l’homme une telle amélioration de la terre, que l’agriculture, et tout ce qui s’ensuit, devint son occupation principale et fixa définitivement la race au sol. Avec l’agriculture commence une évolution de l’outillage paléolithique ; puis vient l’utilisation de la terre crue, ou cuite, l’invention de la céramique; mais les vestiges des villages et des nécropoles^ qui nous auraient gardé les traces de cet âge intermédiaire, furent recouverts peu à peu par le limon, dont l’apport, insignifiant chaque année, prend une grande importance quand on calcule par millénaires. Là où l’on a pratiqué des sondages profonds, à Eentrée du Delta par exemple, sous 20 à 30 mètres de limon, apparaissent des poteries, des briques, et même, à Damiette, un crâne d’homme. D’après les calculs probables de l’exhaussement du sol par le limon, ces potiers vivaient il y a au moins 16000 ans (3): il est vraisemblable qu^ils représentent la population intermédiaire entre les paléolithiques du désert et les énéolithiques de la période suivante ; toutefois des son-
(1) Cf. Morgan, XXXI, 77.
(2) Morgan, XXXI, 75, 96.
(3) Breasted, XXV, novembre 1919, p. 307.
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dages méthodiques seront nécessaires pour mieux établir cette hypothèse et ces explications.
Avec les stations énéolithiques, nous revenons sur le terrain des faits. Depuis 1895, J. de Morgan, G. Legrain, E. Amélineau, Flinders Petrie, Quibell et bien d’autres les ont retrouvées réparties tout le long delà vallée (1), mais au bord des sables, à la lisière des terres cultivées et du désert. Lorsque les hommes
de la vallée se furent rendu compte, après des siècles, que la
crue et le limon revenaient chaque année, ils reportèrent villages et nécropoles hors de l’atteinte de l’eau et du limon ; c’est ce qui nous a permis de retrouver leurs tombes à Négadah, Abydos, El-Amrah.
Ces stations énéolithiques — dont la date approximative est au minimum 5000 av. J.-C. (2) — révèlent des corps accroupis, entourés de vases, de palettes sculptées, d’armes, d’outils, d’offrandes alimentaires. Depuis l’époque paléolithique, le progrès apparaît immense. Des couteaux à doubles tailles symétriques, des bracelets de silex, des pointes de flèche sont à la fois des outils et des œuvres d’art admirables, supérieures à tout ce que l’homme néolithique a produit en d’autres pays (3) ; des vases de pierre dure et une céramique, riche de formes et de procédés techniques, montrent le développement de l’industrie ; des aiguilles, des ciseaux, des vases en cuivre, des bijoux d’or, annoncent Einvention décisive des métaux (4) ; des os, des peaux d’animaux, aussi bien que les dessins gravés sur palettes, attestent que les chasseurs recherchent, avec le gibier, les espèces animales, chiens, gazelles, moutons, bœufs, ânes, susceptibles d’être domestiquées, pour aider au travail humain et créer des réserves de nourriture ; des grains d’orge, de millet, de blé, retrouvés dans les estomacs des cadavres, et à travers les débris de cuisine (kjœkkenmœddings), démontrent que les
(1) Morgan, XXXII. Cf. Moret, XXVIII, l’Égypte avant les Pyramides.
(2) Morgan, XXXI, 107.— (3) Ibid., 96, 100. — (4) Ibid., 113.
champs sont cultivés, les espèces végétales sélectionnées (1) ; d’ailleurs, des houes et des socs de charrue en silex se retrouvent dans l’outillage.
Toutes ces inventions sont-elles dues au patient génie des néolithiques égyptiens? Viennent-elles pour une part de l’étranger? Question fort débattue, dont la discussion sera mieux à sa place au cours du chapitre II. Qu’il nous suffise de dire ici qu’il n’est nullement nécessaire de recourir à l’hypothèse d’une invasion venue d’Asie pour expliquer le développement de la culture énéolithique d’Égypte. Il existait certainement en Asie antérieure et en Europe des hommes contemporains de ces premiers Égyptiens; maison peut douter qu’ils fussent arrivés déjà à un stade égal, ou supérieur, de civilisation.
Nulle part ailleurs les conditions naturelles n’avaient favorisé, au même degré qu’en Égypte, le développement d’une société humaine ; aussi nulle part ne retrouve-t-on une industrie énéolithique d’une technique comparable. bailleurs, il n’existe en Syrie et en Mésopotamie, à part quelques stations néolithiques de Palestine d’âge imprécis, aucune trace de l’homme antérieurement à 4000 avant J.-C. A cette date, les Égyptiens entrent presque dans la période historique de la civilisation. Il convient donc d’attribuer au génie propre des premiers habitants de
l’Egypte, et aux conditions exceptionnelles présentées par la valléedu Nil, leur précoce développement: rienne prouve que celui-ci soit dû à une invasion d’étrangers plus civilisés, dont l’existence même, ou tout au moins la civilisation, serait à démontrer. Mais, par contre, tout porte à croire que, chez ces premiers habitants de la vallée du Nil, les rapports et les échanges avec des populations asiatiques étaient déjà fréquents : dans cette mesure, on peut admettre que des éléments matériels importants ont pu venir d’Asie et d’Arabie en Égypte.
(1) Ibid IIe partie, chap. ii.
CARTE I. — Égypte archaïque.
De tels progrès n’ont pu se réaliser et se développer sans l’armature d’une organisation sociale et politique au moins rudimentaire. Peu de traits s’en laissent deviner, car l’écriture n’existe point encore pour laisser des témoignages explicites. Cependant, sur les parois des vases en terre, et, plus rarement, sur les murs des tombes, apparaissent des scènes figurées. On y voit des barques et des édifices, surmontés d’effigies héral-
piques : faucon, éléphant, disque solaire, flèches croisées, montagnes (fig. 1-2). Beaucoup de ces emblèmes sont restés en usage, jusqu’à la fin de la civilisation pharaonique, comme noms des provinces ou Nomes (v6p.ot) ; il n’est pas donc hasardeux de leur attribuer une signification sociale dès l’époque préhistorique. Ces enseignes sont évidemment des « emblèmes ethniques », comme l’a reconnu Victor Loret (1); leur présence indique l’existence de groupements humains dont nous connaissons les signes de ralliement.
Ici une remarque préliminaire s’impose. L’Égyple est un très petit pays. De la première cataracte au Delta, la vallée a 788 kilomètres de développement; mais sa largeur est minime : par p'aces, elle se réduit presque au fleuve ; dans les endroits les plus larges, chaque rive ne dépasse pas 15 kilomètres entre
(x) XXVII, 121 ; XXIX, 144.
LES ORIGINES DE LA VIE SOCIALE
Nil et désert. Par contre, le Delta ouvre un éventail de 600 kilomètres de pourtour. Toute l’Égypte cultivable atteint à peine la superficie de la Sicile. La population, qui se multiplia rapidement le long de ce ruban de terres fertiles, devait donc former des groupes denses et très rapprochés, les futurs nomes égyptiens.
Comme dans tous les pays agricoles exposés aux attaques soudaines des nomades, les paysans sédentaires n’habitaient pas des huttes disséminées; ils se groupaient, pendant la nuit, derrière les murs solides de villages, où ils laissaient à l’abri
leurs familles et leurs richesses quand ils allaient aux champs. Chaque village arborait sur ses portes fortifiées une enseigne, fétiche, talisman, signe de ralliement, dont se pavoisaient aussi les barques qui voguaient sur le Nil. Dans ces villages, qui devinrent plus tard les villes des nomes, les chasseurs et les laboureurs s’étaient rassemblés pour des raisons de défense, d’entr’aide mutuelle, de sécurité collective : nul doute qu’ils n’aient subi l’ascendant de ceux d’entre eux qui se distinguaient par la force, l’intelligence, la richesse et aussi par le savoir magique : des talismans, des bâtons de magiciens ou de sorciers, sont au nombre des plus anciens objets retrouvés dans les tombes préhistoriques (1). Il est vraisemblable que ces hommes, riches et expérimentés, formaient des conseils à’ Anciens, du type de ceux qui apparaissent au début des ins-
(1) Morgan, XXXI, 113, fig. 47, ivoire,
titutions politiques, chez les primitifs. Sir James Frazer définit ainsi la première organisation connue de races qui sont au bas de l’échelle humaine : « Les aborigènes de l’Australie... n’ont à leur tête ni des chefs suprêmes, ni des rois. Pour autant qu’on puisse, à leur sujet, parler d’organisation politique, on peut appeler la leur une démocratie, ou mieux encore, une oligarchie d’hommes âgés et influents qui se réunissent en conseil pour prendre toutes les décisions graves, à Pexclusion, en fait, des hommes jeunes. Leurs assemblées délibérantes évoquent le Sénat des temps plus avancés, et si nous devions forger un nom pour qualifier tel gouvernement, ce serait celui de gérontocratie (1). » Il est impossible de ne pas se souvenir que dans l’Égypte des Pharaons il a existé, à toutes les époques, des conseils d’Anciens, appelés Sarou (les Princes, les grands) (2), auxquels les textes religieux des Pyramides (VIe dynastie) prêtent une origine antérieure à toute organisation politique : dans la société des dieux, qui, selon la tradition religieuse, habitèrent l’Égypte avant les hommes, le premier « corps » organisé était gouverné non par un roi ( nsoul ), mais par des Sarou (3). La gérontocratie avait donc des origines très anciennes dans le souvenir des Égyptiens ; elle remontait vraisemblablement au temps des villages énéolithiques (Cf. supra , Davy, p. 66, 87.
C’est donc groupés par villages, formant peut-être des clans , que vécurent ceux qui se livrèrent à la rude tâche de mettre en valeur l’oasis d’Égypte. Il leur fallut des siècles pour tirer de l’expérience péniblement acquise les inventions et les méthodes que suppose toute exploitation agricole dans une vallée soumise à des crues périodiques. Si le fleuve apporte 1’ « eau de vie » à la terre, n’oublions pas qu’au moment de l’inondation il submerge et détruit tout : d’où la nécessité de surélever sur des levées ou buttes artificielles, chemins et villages. Quand
(1) J.-G. Frazer, Les origines magiques de la Royauté, 113.
(2) A. Moret, C. R. Académie des inscriptions , 1916, p. 378.
(3) Pyramide de Pépi //, 1230, éd. Sethe, § 1041.
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l’eau se retire, elle suit des détours capricieux, s’épanche en marécages ; que faire? Endiguer le fleuve, prolonger la présence de Peau fugace en la captant dans des réservoirs, créer de rudimentaires machines élévatoires pour répartir Peau sur les terres, quel que soit le niveau de la rivière, et creuser un réseau intérminable de canaux- d’irrigation. Cependant il y avait d’autres tâches nécessaires : chasser les fauves de la vallée, choisir les animaux susceptibles de dressage, apprivoiser le bœuf, le mouton, l’âne; cultiver le sol avec le hoyau, puis, avec une charrue de silex, traînée d’abord à main d’hommes, plus tard par des bœufs; sélectionner les espèces végétales pour obtenir l’orge, le millet, le blé, la vigne; développer les industries du silex, de la céramique, tailler les pierres dures, trouver les secrets de la fonte du cuivre et de l’or. A ce labeur prodigieux, autant par l’invention incessante que par l’effort infini, nous pouvons attribuer au moins 1500 ans (antérieurs à 3500) (1). Les résultats, de ces siècles de discipline, c’est la civilisation , visible pour la première fois sur terre. La population qui l’a créée vivait sous un régime social et politique, dont les enseignes de tribus sont pour nous les seules marques parlantes.
De cette époque énéolithique, les tombes primitives nous ont conservé des cadavres. La race est de stature moyenne, de taille élancée ; la face est allongée, le crâne étroit ; les yeux étaient noirs, les cheveux noirs, non crépus. Rien n’indique le type nègre; au contraire, tout montre une parenté avec cette population du sud de l’Europe que Sergi appelle la race méditerranéenne (2).
Première période historique.
Depuis la fin du quatrième millénaire, l’Égypte s’achemine vers la transformation décisive ; les industries énéolithiques créent
(1) Cf. Morgan, XXXI, 136. — (2) Breasted, XXV, p. 428.
une civilisation véritable, les groupements humains, par villages ou clans, s’unifient pour former d’abord des étals ou royaumes, puis un seul royaume. Vers le même temps, l’écriture trouve sa forme définitive, et associe aux signes idéographiques les signes phonétiques, ce qui centuple les ressources de l’ancienne pictographie ; dès lors les souvenirs des événements peuvent se garder autrement que par tradition orale ; l’expérience acquise se transmet, l’histoire et la tradition politique se créent. Pour la première fois dans l’évolution de l’humanité, nous arrivons à une période historique , sur laquelle nous sommes renseignés par une tradition écrite et des monuments contemporains, et qui se relie, par une chaîne ininterrompue de témoignages, à l’époque moderne. De cette histoire, les annalistes égyptiens, à qui nous devons le papyrus royal de Turin, et les compilateurs ptolémaïques, tels que Manéthon, ont établi le cadre, les uns par familles royales, les autres par dynasties , depuis les origines jusqu’à la période ultime (1). Nous n’en retracerons ici que les grandes lignes, réservant au volume VU l’histoire de la civilisation égyptienne, pour ne traiter ici que la place de l’Égypte dans le développement du monde oriental ancien.
En abordant l’époque historique, la question de la chronologie se pose nécessairement. Nous dirons, au volume VII, avec quels éléments nous pouvons reconstituer cette chronologie de l’Égypte : elle sera toujours assez approximative, en particulier pour la période des origines. Cependant nous avons les moyens de nous dégagerdes computs fabuleux transmis par Manéthon, dont le texte a été déformé par les chronographes chrétiens qui nous l’ont conservé (2). Des dates précises et certaines, obtenues par calculs astronomiques, permettent de planter çà et là quelques jalons sûrs, et de calculer, parfois avec certitude, le plus souvent par approximation, la durée des dynasties. Il
(1) XXII, § 150-154. — (2) Ed. Meyer, XXIII.
Fig. 3. — Les enseignes du Faucon et de l’Orient mènent à la chasse un ^clan égyptien.
Palette de schiste : Louvre et British Mu* séum (J. Capart, Les Débuts de l’arl en Egypte, pl. I).
en résulte une chronologie plus « courte » que celle admise traditionnellement jusqu’en ces dernières années (1).
Une date astronomique permet de fixer à l’an 2000 le début de la XIIe dynastie; or le papyrus de Turin, source égyptienne officielle, attribue 955 ans à la totalité des règnes de la Ire à la V IIIedynastie ; en réservant, d’après l’indication des monuments, environ 360 ans pour les dynasties IX à XI, on arrive au chiffre total de 1315 ans, qui fixe la période antérieure à la XIIe dynastie, avec une approximation d’environ un siècle, en plus ou en moins. Dans cette hypothèse, le début de la Ire dynastie se trouverait fixé vers 3315 ou, plus approximativement, entre 3400 et 3200 avant Jésus-Christ (2).
Cette première dynastie, qui marque la fondation d’un État centralisé, a été précédée d’une longue période préparatoire où les Égyptiens ont cherché une organisation sociale efficace pour assurer la sécurité et la régularité du travail collectif dans la vallée. La tradition conservée par le papyrus de Turin et par Manéthon attribue la création des institutions politiques à des dynasties divines , où figurent les grands dieux de l’Égypte pharaonique, Ra et son Ennéade ; ils auraient régné pendant des centaines de milliers d’années avant Ménès. Aux dieux succédèrent des rois résidant en Basse-Égypte , puis une famille de souverains, de la Haute et de la Basse-Égypte, appelés serviteurs d’Horus ; après eux viendraient Ménès et la Ire dynastie. En dehors des chiffres fabuleux,, il y a, sous le voile de cette allégorie pieuse, des éléments historiques réels.
Les monuments figurés qui appartiennent à cette période antérieure à Ménès nous montrent bien des êtres agissant comme protecteurs des hommes : mais ce ne sont point Ra, Osiris, Horus, les grandes figures divines de l’époque histo-
(1) Morgan, XXXI, 107, reste fidèle à la chronologie «longue».
LES ORIGINES DE LA VIE SOCIALE 149
rique. Ces patrons sont : un faucon, un vautour, un lévrier, un scorpion, un poisson, un disque solaire, deux flèches croisées (1), etc., c’est-à-dire les enseignes des villages énéolithiques déjà figurées sur les vases. Il est vraisemblable que ces enseignes n’étaient pas encore des dieux auxquels les hommes étaient unis par des liens religieux; elles étaient, tout au moins, des fétiches , et exerçaient déjà sur les hommes de chaque clan une influence sociale, que des monuments explicites permettent maintenant de préciser.
Les tombes de l’époque prédynastique nous ont conservé, en effet, des palettes de schiste qui portent des scènes figurées; nous y voyons ces mêmes fétiches, faucon, poisson, scorpion, lion, chacal, arc, flèches, mais non plus inertes et inanimés, comme ils étaient sur les enseignes des barques et des villages énéolithiques. Les voilà descendus de leur pavois; ils mènent les hommes à la chasse, au combat (fig. 3) ; ils manient, avec des bras humains que l’imagination des artistes primitifs leur attribue, des armes (fig. 6-9) pour tuer les adversaires du clan, des cordes pour lier des prisonniers, des hoyaux pour détruire les villages fortifiés ennemis (2). A partir de cette époque, nous pouvons affirmer que l’animal, ou l’emblème quelconque, qui sert de drapeau et probablement donne son nom au village (comme il le donnera plus tard au nome), joue le rôle de protecteur de l’agglomération humaine, qui semble dès lors présenter l’aspect d’une tribu ou d’un clan. Au milieu des huttes s’élève un édifice en clayonnage et terre battue, non sans prétentions architecturales, dont le profil annonce ce que sera un naos à l’époque pharaonique : première ébauche du temple, de même que le fétiche est le premier essai du dieu provincial. Voilà un élément nouveau, fort important, dans la vie sociale des Nilotiques : à côté, ou au-dessus, des Anciens du village apparaît le fétiche protecteur, qui deviendra, au cours des siècles,
(1) Y. Loret, ap. VIII, t. X (1902). Cf. Moret, XXIX, 154.
(2) Morgan, XXXI, p. 280, fig. 181.
le dieu du nome et entrera, plus tard, dans le panthéon solaire . . ' ou osinen.
Est-ce là le fait historique qui se cache sous la fable des dynasties divines ? Les Égyptiens de l’époque pharaonique auraient remplacé par les noms des grands dieux de l’époque historique, ces ébauches très imparfaites de divinités, qui gouvernaient réellement les hommes au temps des origines. En tout cas, le régime politique et social qui correspond au fétichisme n’a rien de commun avec celui d’une dynastie divine, qui n’est autre chose qu’une monarchie théocratique déjà évoluée. Il est vraisemblable que l’Égypte prédynastique, entre 4 500 et 3 500 avant Jésus-Christ, n’avait pas dépassé le stade où s’attardent tant de sociétés primitives : le régime du clan protégé par un fétiche ou totem. Dès lors, on doit se demander si les relations entre les Égyptiens et leurs patrons sacrés étaient celles des clansmen vis-à-vis de leur totem, c’est-à-dire le régime égalitaire et communautaire du clan totémique (supra, Davy, p. 17). La question ne peut être examinée à cette place, faute de documents explicites, datés de l’époque où nous sommes arrivés; elle se posera à nous, au moment où nous parlerons des survivances de traditions plus anciennes, dans les premières institutions monarchiques de l’Égypte dynastique.
Du moins, pouvons-nous faire remonter jusqu’à ces temps reculés la division de la vallée en circonscriptions géographiques, où la population se groupe autour d’un village, plus important que les autres, où se trouvent le marché, le tribunal, le naos du fétiche, la demeure du chef, ou des chefs : les clans sont devenus des groupements territoriaux, dont les noms, Faucon, Gazelle, Chacal, Vanneau, Térébinthe, Mont du Serpent, Sceptre, Sistre, Taureau, etc., furent conservés par les nomes, héritiers des clans. L’historien Ed. Meyer dit : « Nous ne trouvons en Égypte aucune trace de ces groupements humains que nous rencontrons partout ailleurs au début des sociétés, et qui sont restés en usage chez les autres peuples
LES ORIGINES DE LA VIE SOCIALE
chamitiques : nous ne voyons ni tribus, ni même des noms de tribus — d’ailleurs les Egyptiens n’ont même pas un nom (ethnique) pour désigner l’ensemble de leur peuple, nous ne trouvons ni alliances de familles, ni vengeance du sang... (1). » Sans doute; cependant, les groupements de villages autour de fétiches qui seront plus tard les dieux des nomes, ont toute apparence de continuer les clans, où la population vit sous l’égide des fétiches et la direction des Anciens, ces Sarou dont la tradition faisait les chefs de l’Egypte avant les rois. Le clan, devenu village, occupe un district à son nom (cf. supra , Davy, p. 65).
Après cette réserve, nous dirons avec Meyer : « L’unique division que connaisse l’Etat égyptien est purement territoriale; ce n’est pas le peuple qui est divisé par groupes; c’est le pays qui est sectionné en districts (1)... Ainsi les nomes ont été les cellules primitives d’où sont sortis les États plus grands; ils correspondent aux agglomérations des tribus, chez les peuples qui sont encore au début de la civilisation...» Chacune de ces cellules primitives du corps social a eu « dans la religion et les mœurs un développement historique particulier et a conservé ce caractère d’une façon accusée et durable ; elles se sont gardées vivantes à travers toutes les transformations de l’histoîre égyptienne, et, chaque fois que le pouvoir central de l’État s’affaiblit, le royaume retombe à sa division par nomes (2). »
Sur les palettes de schiste préhistoriques, on trouve fréquemment la représentation de luttes entre des hommes qui portent des enseignes différentes, par conséquent rivales : il existait donc des guerres entre les fétiches et les habitants des nomes. Parfois on note des groupes de fétiches bataillant contre des groupes rivaux : il y eut donc, très anciennement, des
(1) XXII, | 176. — (2) Ibid., | 177.
confédérations de nomes, des essais d’hégémonie (1). Des groupements territoriaux et politiques limités ont certainement précédé toute autre tentative d’unifica-tion. Ils aboutirent à la constitution de deux royaumes , un pour chacune des divisions géographiques essentielles du pays, le Nord et le Sud, ou la Haute et la Basse-Égypte : telle est la tradition commune au
Fouet.
Arme royale ( Khepesh ).
Fig. 4. — Insignes royaux égyptiens.
papyrus de Turin et à Manéthon, que confirme la pierre de Palerme, et de nombreuses allusions dans les textes historiques et religieux de la période pharaonique. Par ces témoignages postérieurs, nous savons que la ville de Bouto (ég. Pe ), en Basse-Égypte, était la capitale politique et religieuse du Nord : les chefs prennent ici un nom bili, écrit par le signe de X abeille , qui deviendra l’idéogramme caractéristique des rois du Nord ou Basse-Égypte (2). Le royaume du Nord a comme
(1) V. Loret, cité dans VIIÏ, t. X, p. 176 sq.
(2) Pyramide de Pépi I, 1. 684: « Les bitiou qui sont dans Pe » = les rois du Nord qui habitent Bouto.
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« armes parlantes » le papyrus ( ouaz ) qui foisonne dans le Delta et constituait la nourriture fondamentale des habitants. Le roi se distingue des autres hommes par une coiffe rouge , qui remonte haut derrière et s’orne, par devant, d’une spirale; c’est un talisman habité par une déesse, le serpent Ouazel , qui habitait à Bouto ; ce serpent s’enroule autour de tête du roi et inspire la terreur à tous ceux qui s’approchent.
Quant à la Haute-Égypte, ou Sud, sa capitale était à Nekheb (El-Kab, rive droite du Nil) où subsiste une grande enceinte de briques qui remonte peut-être à l’époque. Le chef s’appelle ci nswl9 écrit par le signe d’une plante liliacée, qui sera l’idéogramme caractéristique des rois du Sud ou Haute-Égypte. Le royaume du Sud a lui aussi des armes parlantes : le lys et le lotus (nekheb) son roi arbore une mitre blanche ; elle est défendue par une déesse vautour Nekheb , qui, planant au-dessus du roi, le protège de ses ailes étendues : de là viendront la couronne du Sud et la divinité protectrice de la Haute-Égypte (1). Les deux couronnes combinées formeront le Pschenl , symbole des deux Égyptes réunies.
L’extrême importance attachée par les rois de l’époque pharaonique à ces couronnes, la vie divine qu’ils leur prêteront, même des milliers d’années plus tard, nous forcent à admettre que la coiffe rouge et la mitre blanche avaient, aux temps primitifs, toute la force magique que les primitifs d’aujourd'hui prêtent encore aux insignes royaux: sir James Frazer cite de nombreux textes d’après lesquels ces insignes sont réputés opérer des miracles; car les rois sont porteurs de talismans qui assurent un pouvoir magique sur les hommes et la nature (2).
Nous ne savons rien de l’histoire de ces premiers royaumes. Cependant, la tradition veut que les rois du Nord aient eu la prépondérance sur le reste de l’Égypte au début des temps. Aucun
(1) Sur les images et les titres royaux, cf. Moret, XXX, ch. I, II.
(2) Les origines magiques de la royauté , p. 130 sq. (Cf. supra , Davy, p. 127, pour l’interprétation des faits.)
texte ne permet de délimiter leur zone d’influence; mais la religion de l’époque postérieure indique que cette influence fut puissante. Cela s’explique par la fertilité particulière du Delta. Dès qu’elle put être aménagée pour la culture, à grand renfort de digues, canaux de drainage et d’irrigation, cette région de terreau sans cesse renouvelé par le limon du Nil offrit une aire plus étendue., un sol plus rémunérateur, un habitat plus favorable au développement d’une race prolifique, que l’étroite vallée de la Haute-Égypte. De là une prospérité matérielle précoce, et un développement intellectuel attesté par le [fait que les grands
dieux du Delta s’imposèrent, par la suite, au reste de l’Egypte. Le soleil Ra eut son premier culte à Héliopolis; Osiris, qui personnifie le Nil et la végétation, Isis et Horus, sont les dieux de Busiris, Mendès, Bouto (1). L’extension de leur culte à toute la vallée, dès les temps très anciens, indique une influence politique correspondante du Delta. Ce développement religieux témoigne aussi d’un progrès dans la mentalité populaire : les fétiches deviennent des dieux; la magie évolue vers la religion ; les chefs, de sorciers qu’ils étaient, se transforment en roisprêtres, tandis que le pouvoir politique, jadis divisé et diffus dans chaque clan, se concentre en royauté d’abord régionale, puis étendue. (Cf. supra , Davy, p. 92.)
Local d’abord, le domaine du roi s’agrandit et englobe toute la vallée du Nil. Un grand fait nous montre que la mission du roi consiste à surveiller et à favoriser l’agriculture, en s’aidant des lois naturelles et surnaturelles qui règlent les travaux des champs. Ce fait nouveau, c’est l’apparition du Calendrier , c’est-à-dire d’une méthode pour mesurer le temps et fixer la date des divers travaux agricoles. Les premiers Égyptiens calculaient par lunaisons, puisque le mot mois s’écrit avec le signe de la lune ; mais ils n’arrivaient pas ainsi à diviser le temps en conformité exacte avec le retour régulier des saisons
(1) Maspéro, XX, t. I, ch. II ; Meyer XXII, § 178, 193.
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naturelles et l’observation de la course du soleil. Pour obtenir cette concordance, ils cherchèrent à se rapprocher le plus possible de l’année solaire : prenant comme base 12 mois de 30 jours, ils les complétèrent par 5 jours intercalaires (épagomènes), et créèrent ainsi un calendrier de 365 jours, égal, à un quart de jour près, à l’année solaire (365 jours 1/4). Ce qui caractérise ce premier des calendriers connus, c’est son adaptation aux travaux agricoles. On y divise les douze mois en trois saisons de quatre mois, qui s’appellent la crue ( akhel ), les semailles ( périt ), la moisson ( shernou ). Le jour initial de l’année est fixé au 19 juillet (julien = 15 juin grégorien), où deux phénomènes extraordinaires se manifestaient aux laboureurs : le début de la crue du Nil et l’apparition au ciel, à l’heure où le soleil se levait, de l’étoile Sothis (Sirius). Ce « lever héliaque » de Sothis était, pour eux, le point de départ d’une ère astronomique, que nous appelons la période solhiaque. Par suite de la différence d’un quart de jour qui existe entre l’année solaire (365 j. 1/4) et l’année calendérique (civile, 365 jours), la concordance entre le lever du soleil et l’apparition de Sothis n’existait réellement que tous les 1460 ans solaires ou 1461 ans civils.
Il est évident qu’on n’a pu inaugurer ce calendrier égyptien que dans une année où le premier jour de l’an tombait réellement le jour du lever héliaque de Sothis, au 19 juillet (julien). Le cas s’est produit, au cour de l’histoire d’Egypte, dans les années 4241, 2781, 1321 av. J.-C. et 140 après J.-C. Or, déjà sous la IVe dynastie (vers 2840), les inscriptions nous apprennent que le calendrier et les jours épagomènes sont dans l’usage courant ; l’inauguration du calendrier n’a pu donc se faire, au plus tard, qu’en 4241 av. J.-C. « C’est la plus ancienne date certaine de l’histoire du monde » (1). D’autre part, nos astronomes ont calculé que c’est justement sous la latitude de Memphis et d’Héliopolis que le lever de Sothis se réalisa le 19 juillet 4241 au
(1) Meyer, XXII, § 197.
matin. Le calendrier est donc adapté à la Basse-Egypte; il est un produit de la culture scientifique du Delta, qui s’est imposée à la haute vallée; preuve de plus de la prépondérance très ancienne de la Basse-Égypte, qui a laissé sa marque persistante dans les traditions dynastiques. Par ailleurs, cette date nous donne un jalon approximatif pour fixer l’époque de la suprématie du Nord : elle devait englober l’année de 4241.
La période suivante est, d’après la tradition du papyrus de Turin, le temps des rois serviteurs du dieu (faucon) Horus (Shemsou-Hor). Les textes postérieurs définissent les Shemsou-Hor comme des guerriers^ armés de flèches^ de javelines et de boomerangs, qui marchaient au combat en portant sur le pavois, non pas tel ou tel des fétiches devenus dieux des temps les plus anciens, mais un seul de ces dieux^ le faucon Horus (fig. 3). C’est un progrès nouveau dans la centralisation; le dieu Horus impose son culte à toute l’Égypte. D’autre parC le roi passe désormais pour l’incarnation vivante de ce dieu Horus; il est, sur terre, le faucon Horus lui-même, et il en prend le nom: le signe du faucon précédera toujours, depuis cette époque, le nom personnel du roi (fig. 8). Voilà un progrès décisif pour l’autorité royale: le chef-sorcier d’autrefois, devenu peu à peu un roi-prêtre, passe au rang de roi-dieu. (Davy, p. 7, 96, 117.)
Les renseignements précis nous manquent pour mieux définir cette évolution décisive de la vie sociale en Égypte. Nous savons seulement que si les « serviteurs d’Horus » occupent tout le pays, du moins restent-ils toujours divisés en deux royaumes : celui de Nekheb, qui possède maintenant un temple du dieu faucon Horus dans la ville de Nekhen (Hiérakonpolis) — et celui de Bouto ; le dualisme, résultant du contraste entre l’étroite vallée et le Delta épanoui, persiste donc, et il persistera toujours, même au temps tout proche de l’unité officielle du pays d’Égypte. Quel était cet Horus, devenu dieu dynastique?
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Fig. 15. — L-e roijScorpion, portant la couronne blanche du Sud, "manie le hoyau. Les vaincus (oiseaux rekhilou et gens de l’Arc) sont pendus au pied des emblèmes des dans vainqueurs (montagne, lévrier, foudre, faucon).
Etait-ce le faucon de la Haute-Égypte, Horus-le-Grand (d’Edfou) qui personnifie le disque solaire ailé, dans le ciel, ou Horus-le- Petit, fils d’Osiris et d’Isis, le dieu de la Basse-Égypte adoré à Bouto? Aucun texte ne précise ce problème ; les récits des guerres menées par les serviteurs d’Horus, gravés au temple d’Edfou, sont de la basse époque; ils présentent comme de
épisodes mythiques de la lutte d’Osiris contre Seth des événements peut-être historiques, mais rendus méconnaissables par les spéculations de la théologie.
Quelle que soit leur origine, les rois Shemsou-Hor ont gardé les insignes royaux déjà portés par leurs prédécesseurs ; mais, en plus de la coiffe rouge et de la mitre blanche, ils tiennent en main un bâton de pasteur, au sommet arrondi en forme de crosse, et un fouet de bouvier, qui deviendront le sceptre royal et le fouet magique (fig. 4) ; ils ceignent leurs reins d’un pagne de fine toile, où ils accrochent une queue d’animal, trophée de chasse rappelant qu’ils étaient jadis chefs de chasseurs nomades (fig. 3). Le costume royal est définitivement créé, dans les formes rituelles qu’il gardera jusqu’à la période romaine.
Chacun des deux royaumes cherchait à s’annexer l’autre; ce fut le Sud qui triompha. Dans le sanctuaire d’Horusà Hiérakonpolis, les premiers moments historiques avec inscriptions : des palettes en schiste et des masses d’armes en pierre blanche, commémorent les victoires du Sud sur le Nord. Là nous apparaissent deux chefs couronnés, les premiers rois dont les traits nous soient connus dans l’histoire de l’Égypte, et peut-être du monde. L’un, appelé le « Scorpion», porte la seule mitre blanche du Sud; il proclame son triomphe sur le peuple égyptien ( Rek hiloii) et les étrangers appelés les « Arcs » (1) ; son nom apparaît jusque dans la nécropole de Toura, au nord de Memphis; il a donc conquis, au moins partiellement et pour un temps, la
Basse-Egypte, mais ne s’en dit pas le maître. L’autre, N armer , se vante d’avoir massacré 6000 habitants du Delta, en particulier du district de Bouto; il ramena 120000 prisonniers (?) et vainquit les Libyens; aussi est-il représenté, sur la palette commémorative de ces conquêtes, coiffé de la couronne du Sud au recto, et de la couronne du Nord au verso (2). Des cylindres à son nom ont été retrouvés dans le Delta,. L’unité de l’Égypte
(1) Quibell, Hierakonpolis , pl. XXYI. Ici, fig. 5.~\
(2) Quibell, Hierakonpolis , pl. XXIX. Ici, fig. 6-7.
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est donc officiellement réalisée, au moins pour un temps, par Narmer. Aux clans répartis par nomes distincts, aux royaumes séparés de Haute et Basse-Égypte, succède la monarchie unitaire, patronnée par le dieu Horus., au bénéfice des rois du Sud.
La monarchie Thinite.
Restait à convertir en droit dynastique le fait accompli et à créer une tradition nationale. Ce fut l’œuvre de la première dynastie, dont Ménès fut le fondateur, à Thinis, vers 3315 avant J.-C.
Le récit détaillé des faits est réservé au septième volume de cette collection ; mais il convient, dans le présent volume, de dessiner les traits saillants de l’évolution politique et sociale réalisée par l’unification de l’Égypte.
A dater de la première dynastie égyptienne, la documentation prend un caractère historique. Les tombes des rois ont été retrouvées à Négadah (1), près de Thèbes, et à Abydos, nécropole de la ville de Thinis, dans la moyenne Égypte., qui fut la première capitale égyptienne. Elles renferment des stèles aux noms des rois, des palettes datées par les protocoles royaux, mentionnant des faits de la vie politique, religieuse, militaire. Il y a, de cette époque, un temple à Hiérakonpolis, avec la statue en or du dieu Horus, et des statues en pierre de rois donateurs (2). Le mobilier des tombes et du temple atteste l’existence d’une industrie de la pierre dure (vases, vaisselle royale) et des métaux, en pleine possession de ses moyens ; le commerce du cuivre, de l’ambre, de l’ivoire, existe avec les pays extérieurs ; par la richesse, l’art se développe magnifiquement dans tous les domaines, architecture, gravure, sculpture, céramique. Autour du roi il y a une cour, des fonc-
(1) J. de Morgan, XXXII. — (2) Quibell, Hiérakonpolis, pl. XLI-XLII
T>m CLANS AUX ROYAUMES
Fig. 6. — Palette en schiste de Narmer (recto).
Narmer (dont le nom est inscrit dans le cartouche rectangulaire), coiffé de la couronne blanche du Sud, assomme un Égyptien du Delta. Le faucon Horus lui amène 6000 prisonniers (chaque tige de roseau signifie 1000).
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Fig. 7. — Palette en schiste de Narmer (verso).
Narmer, coiffé de la couronne rouge du Nord, précédé de quatre enseignes de clans, se rend à une fête, où l’on égorge des captifs. — Au-dessous, creux pour recevoir du fard, encadré des cous de deux monstres de type asiatique. Au bas, le roi-taureau détruit une forteresse ennemie et foule aux pieds un vaincu.
tionnaires, des administrés, des clients, dont nous avons les monuments, modestes, mais significatifs au point de vue de Tétât de la société. Il y a désormais en Égypte un roi, une capitale, une religion, une administration d’État, avec les ressources agricoles, industrielles, commerciales d’un grand peuple : bref, un modus vivendi qui annonce une société évoluée.
Cependant, au début de la première dynastie, il n’y a pas très longtemps que le cerveau des Égyptiens a créé ses théories du pouvoir royal absolu, et inventé l’écriture qui les exprime: les idées et les mots ont encore une force toute neuve, et les signes figurés, une puissance magique d’expression ; nous devons les interpréter avec leur sens plein , si nous cherchons à analvser leurs termes.
Les litres protocolaires choisis par Ménès et ses successeurs expriment l’idée que l’on se faisait alors d’un roi. Le premier est le nom du faucon, Horus, le dieu des Shemsou-Hor ; cela signifie que le roi est le faucon incarné. A l’époque classique, les textes s’étendent avec complaisance sur cette nature identique du roi et du faucon-dieu : un prince royal enfant est appelé « le faucon dans son nid» ; monte-t-il sur le trône? c’est «le faucon sur son palais»; le roi meurt-il? c’est lé « faucon qui s’envole au ciel » pour rentrer dans le sein du dieu dont il est issu (1). Certes, ce faucon n’est plus l’animal totémique, père du clan isolé des Faucons ; c’est le dieu national de l’Égypte unifiée par les Shemsou-Hor : à ce titre, le roi s’identifie à lui et fait du Faucon le symbole de son autorité et son premier titre protocolaire. Mais ce symbole n’a rien d’abstrait ; il garde toute sa réalité primitive. Aussi le faucon apparaît-il, porté sur un pavois, précédant le roi dans les tableaux de victoires ou de fêtes royales; il combat pour le roi, saisit ses ennemis, les lui amène prisonniers : pour écrire le nom du roi Aha