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LE ROYAUME ÉGYPTIEN ET SES VOISINS SOUS L’ANCIEN EMPIRE

Il nous faut, maintenant, suivre le développement de ce premier État à travers le milieu humain qui apparaît autour de lui, dans le monde méditerranéen oriental, au troisième millénaire avant J.-C. Nous décrirons à grands traits les actions et réactions des Égyptiens parmi les autres Orientaux; elles sont définies au début par les seuls documents égyptiens, puis révélées par les monuments chaldéens, hittites, assyriens, créto-égéens, palestiniens, au fur et à mesure qu’ils apparaissent. Nous tenterons de montrer les patients efforts des divers groupements humains pour se constituer successivement en États , et l’ambition plus large des mieux doués pour créer un Empire, qui organiserait le monde oriental en une société unique : efforts et ambition souvent annihilés, soit par l’incapacité, ou faiblesse organique, soit par l’intervention subite de masses humaines encore incultes, en quête de terres meilleures, avides de jouir de cette civilisation orientale, qui attirait à elle tous les nomades, comme un phare dans la nuit de la barbarie.. En fait, chacun des grands peuples de l’Orient, Égyptiens, Chaldéens, Assyriens, Mèdes et Perses, s’est usé à cette tâche ; les essais ininterrompus d’Empires ont sombré sous le choc périodique et les vagues successives des peuples en migration, jusqu’à ce que la culture hellénique et la paix romaine se soient imposées — pour quelques siècles — à l’ensemble du monde méditerranéen.

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Le prétendu isolement de l’Égypte.

Au sujet des rapports de l’Égypte avec les peuples voisins* il convient d’examiner tout d’abord une opinion souvent exprimée parles historiens anciens et même modernes : d’après eux, l’Égypte devrait la singularité de ses mœurs, de sa religion, de son art, de son écriture à ce fait qu’elle se développa, comme en vase clos, dans cette vallée du Nil, séparée du reste de l’humanité par les mers, les déserts et les cataractes. Accordons que ces défenses naturelles ont favorisé ^développement de l’Égypte en protégeant son sol contre les invasions/Les voies d’accès, de toutes parts limitées et étroites, se prêtent mal aux migrations des peuples et des armées : forcés de traverser de grands espaces arides, avant d’atteindre la vallée, les envahisseurs risquent d’être, de longs jours, sans eau ni ravitaillement, ou, s’ils viennent par la Méditerranée, sont exposés, après une défaite navale, à être coupés de leur base : tel sera le sort, à plusieurs reprises, des Peuples de la mer et des Assyriens, sans parler des envahisseurs modernes. Toutefois 1’ « isolement » de l’Égypte n’est qu’apparent; à mesure que s’étend le champ de l’histoire, nous constatons que la « singularité » des Égyptiens signifie plutôt « antiquité »; nous dirons au volume VII que telles de ces coutumes surprenantes ont retrouvé leur équivalent dans d’autres sociétés primitives et ne sont que les survivances d’un état social très ancien, dont l’Égypte seule, parmi les peuples historiques, a gardé le souvenir. La civilisation de l’Égypte ne saurait être présentée comme un modèle anormal et singulier : les lois du développement ordinaire de l’humanité nous forcent d’admettre des rapports très anciens et permanents entre elle et ses voisins.

C’est d’abord sa situation géographique. Tout fleuve navigable est un « chemin qui marche »; or le Nil, entre deux plateaux

immenses — où les sables ont de siècle en siècle tari les eaux et rendu précaire la vie des hommes, bêtes et plantes, — offre une voie d’eau, abondante en ravitaillement, qui, par une extrémité, plonge au centre du continent africain et, par l’autre, s’épanouit vers la Méditerranée, route des îles, d’Asie Mineure, et d’arrière-pays illimités. En outre, l’Egypte est presque riveraine d’une autre mer fréquentée, la mer Rouge; celle-ci, plus hospitalière que le désert, relie, plus qu’elle ne sépare, le Yémen et l’Abyssinie, où la civilisation se développa très anciennement. Enfin l’isthme de Suez, que des recherches réceûtes nous montrent comparable, dès les temps les plus reculés, à ce qu’il est aujourd’hui, a formé un pont entre le Delta et la Syrie. Les conditions géographiques de l’Égypte sont telles que, tout en étant une oasis enclose dans une ceinture de sable, elle forme le seul couloir commode pour passer des foyers de civilisation de l’Ancien Monde au cœur de l’Afrique Noire, en même temps qu’elle relie le littoral de l’Afrique du Nord, la petite Afrique méditerranéenne, à l’Arabie et à l’Asie Mineure.

Aussi la race historique de l’Égypte est-elle née d’apports hétérogènes ; ce pays a toujours gardé une population mélangée, où nous avons précédemment distingué des éléments soudanais, libyens, sémitiques et méditerranéens.

Si nous examinons maintenant les conditions économiques qui ont été imposées aux Égyptiens par la nature, elles nous confirmeront les emprunts nécessaires aux pays voisins, qui résultaient déjà de leur situation géographique. La vallée offrit à ses premiers occupants une flore luxuriante, mais dont la pauvreté en espèces comestibles frappe les naturalistes. Avant de s’enrichir par l’exploitation du sol, cette flore se réduisait à un très petit nombre d’espèces spontanées : les premiers occupants n’eurent comme nourriture végétale que quelques fruits (surtout du palmier doum), le papyrus et le lotus, dont ils mangeaient les tubercules et les tiges, enfin certaines herbes. — Quant aux trois céréales (orge, millet, blé) qui, par la suite, firent de

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l’Egypte un grenier d’abondance, Candolle et Schweinfurth nous enseignent qu’elles poussent à l’état sauvage au nord de la Palestine, en Perse occidentale, ou dans le bassin méditerranéen (1). La conclusion serait que les Egyptiens primitifs ont probablement cultivé et amélioré, dans les limites étroites du jardin, quelquesunes de leurs espèces indigènes; mais l’agriculture, dans les proportions plus étendues du champ, utilisant les céréales, serait une importation étrangère (2).

La faune égyptienne autochtone était, au contraire, riche en animaux; mais ceux-ci offraient le désavantage d’être dangereux ou inutilisables pour l’homme : crocodiles, hippopotames, serpents, scorpions, panthères, lions, renards, chacals, éléphants, girafes, oiseaux de proie, faucons, vautours faisaient obstacle aux premiers travaux de l’homme civilisé, étaient impropres à la domestication. Deux espèces, parmi

Fig-

14. — Égyptiens du Nord repoussant une descente navale (époque prédynastique). (D’après G.

Bénédite, Le couteau de Gebel-eL Araq.)

(1) La bière et le blé amidonnier portent de* noms semblables en égyptien et en babylonien : XXII, § 200, 229. Cf. Maspéro, XX, t. I, 27.

(2) Breasted conteste ce point de vue. Il suppose que les plateaux de calcaire nummulitique, qui encadrent la vallée du Nil, pouvaient jadis se prêter tout aussi bien que les plateaux palestiniens, de formation semblable, à la germination naturelle du blé spontané : XXV, octobre 1919, p. 316.

les quadrupèdes, pouvaient être susceptibles d’élevage : l’âne, originaire des plateaux nubiens, qui fut la bête de somme par excellence des Égyptiens, et le bœuf à longues cornes, qui existait aussi très anciennement en Nubie (1). L’antilope ne fut qu’apprivoisée et parmi les oiseaux nous trouvons, de bonne heure, le pigeon, l’oie, l’ibis dans les basses-cours. Mais c’est d’Asie, affirment la plupart des zoologues, que vinrent chèvres, porcs, peut-être mçme le mouton, éléments de trafic ou d’échange entre nomades et agriculteurs, sans parler d’espèces plus rares telles que le cerf. Quant au Nil, ses eaux offraient des variétés nombreuses de poissons (d’ailleurs peu succulents et qui, plus tard, furent souvent l’objet de tabous), et ses fourrés de roseaux abritaient cailles, vanneaux, hirondelles et quantité d’oiseaux, surtout des palmipèdes; mais pêche et chasse, parmi les monstres et les fauves, tapis dans la jungle nilotique, étaient des exercices autrement dangereux que la battue ou l’affût au désert, sport si agréablement représenté, plus tard, sur les murs des tombeaux égyptiens.

Pour les ressources minérales du sous-sol, l’Égypte ne se suffît pas davantage. Si elle dispose en abondance de limon, de terre plastique, de calcaire fin ou grossier, de grès compact, tout le long de la vallée, et, par places, de pierres ignées, basaltes, granits, serpentines, elle n’a ni cuivre, ni fer, ni or, ni argent, ni étain. Les Égyptiens tirèrent l’or en paillettes ou le minerai aurifère des fleuves et des montagnes de Nubie et d’Éthiopie, où il abondait (2). Pour le cuivre, ils le trouvèrent au Sinaï, mais en petite quantité (3) et à l’état de carbonates difficiles à exploiter; ils durent s’adresser surtout à Chypre pour le cuivre, à l’Anatolie pour le fer (qui fut toujours peu employé par eux), à des intermédiaires inconnus pour l’étain et l’argent.

(1) On a retrouvé dans la vallée du Nil un fragment de tête du Bos primigetiius dans les dépôts pleistocènes du Fayoum. Ibicl., p. 418.

(2) SCHWEINFURTH , I, t. IV, 268.

(3) Morgan, XXXI, 123, exagère peut-être la pauvreté des mines de cuivre du Sinaï.

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De même, les forêts manquaient à l’Égypte; en Nubie même elles étaient clairsemées. On tira, plus tard, l’ébène du Haut- Nil; mais, pour les essences communes, il fallut les amener d’Asie Mineure, surtout du Liban (l),où les conifères abondent. Les « arbres sacrés », sycomore et perséa, sont originaires du Yémen, comme les arbres à myrrhe et à encens. Quant aux espèces caractéristiques ou indigènes d’Égypte, palmiersdattiers, tamarisques, acacias fournissent un bois dur, noueux, cassant, ou spongieux, incommode à travailler, dont on ne peut faire ni des bois de construction, ni de beaux meubles, ni des navires solides.

Or, nous avons constaté que les populations égyptiennes de la période post-néolithique connaissent l’élevage, l’agriculture, la navigation, l’usage, sinon la fabrication des métaux, et qu’aux temps des dynasties thinites, ils portent à un degré de haute perfection l’outillage de pierre, de cuivre, la céramique, la production agricole et industrielle, et l’art de la construction.

Vu le peu de ressources naturelles de l’Egypte au point de vue flore, faune, gisements, forêts, cet essor si remarquable de l’agriculture, de l’élevage, et de l’industrie suppose l’introduction d’espèces animales, végétales, et de minerais, venus des pays producteurs, Asie Mineure, Palestine, Arabie et Abyssinie.

On appuie cette hypothèse sur les recherches d’un éminent naturaliste et ethnographe, Georg Schweinfurth, qui, durant de longues années, a étudié sur place, en Arabie et en Égypte, plantes, bêtes et gens. Dans ce que Schweinfurth appelle l’ancien « triangle de civilisation » ( Kulturdreieck ) : Babylonie, Yémen, Égypte, il retrouve la culture des trois céréales : orge, millet, blé, et l’élevage des trois races : bœuf, chèvre, mouton. Les unes et les autres se montrent à l’état inculte ou sauvage seulement en Asie occidentale ; c’est de là qu’elles se sont pro-

(1) Aux époques de révolution, où la vie commerciale est troublée, une des causes de misère en Égypte est l’impossibilité d’amener les bois du Liban. Cf. Gardiner, Admonitions , p. 32.

pagées aux autres parties du monde oriental. L’ordre chronologique de propagation, et par conséquent de civilisation, serait : 1° Babylonie ; 2° Yémen ; 3° Égypte (1). Nous ne saurions contester la valeur des arguments présentés par Schweinfurth ; mais il n’en reste pas moins vrai que, dans l’état actuel des recherches, la culture et l’élevage par les hommes des espèces végétales et animales se vérifie par les restes des animaux, plantes, outils trouvés « in situ », en Égypte avant lotit autre lieu . Mille ans avant la Babylonie, plusieurs millénaires avant le Yémen, l’Égypte nous montre à l’ouvrage laboureurs, éleveurs et artisans.

Comment s’est effectuée cette pénétration commerciale des voisins de l’Égypte dans la vallée du Nil? Ici, nous retrouvons l’hypothèse d’une invasion venue d’Asie ou d’Arabie, d’une

conquête militaire de l’Egypte [par un peuple mieux armé, mieux outillé, qui aurait, par la suite, fait bénéficier les Égyptiens vaincus de sa civilisation plus avancée. Nous avons répondu (p. 180), qu’aucune preuve n’en peut être avancée : antérieurement à l’an 3500 av. J.-C., il ne semble pas qu’il existât, en dehors de l’Égypte, aucune société humaine assez organisée pour se permettre une politique de conquête. La contre-partie serait plus vraisemblable : on imaginerait, avec plus de vérité fondamentale, une occupation par les Égyptiens de la Palestine, d’où ils auraient ramené les espèces végétales et animales qui leur manquaient. Mais les preuves sont absentes ou insuffisantes. D’ailleurs, pourquoi s’en tenir à l’idée d’une conquête, d’où qu’elle vienne ? L’Afrique du Nord, spécialement l’Égypte* se rattache à l’Asie antérieure et aux réglons méditerranéennes du Sud, par son sol, sa race ; ses animaux et ses plantes appartiennent, somme toute, aussi bien à l’Asie occidentale qu’à

(1) On trouvera un intéressant résumé des idées de Schweinfurth dans un article d’Ed. Hahn, Babylonien , Jemen , Æg-yplen, dans les Preussische Jahrbücher , CLXXXVII, I, 49 |sq., à„ l’occasion j du 80e anniversaire du grand savant.

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l’Afrique (1), et ses habitants avaient des relations commerciales, par navires (fig. 14) et par caravanes, dès les temps très anciens, avec les Arabes, les Palestiniens, les Méditerranéens. Pour nous, de telles relations suffisent à expliquer comment les Égyptiens ont pu, à l’époque néolithique et thinite, se procurer, auprès de populations moins civilisées, mais dotées des quelques richesses naturelles qui leur manquaient, les grains et les animaux qui allaient prendre dans la vallée du Nil un si riche développement. Il y a eu échange d’éléments économiques, de même que les races se sont croisées et que les langues se sont fait des emprunts. Ainsi la période d’acclimatation du blé, des légumes, de la vigne, du lin, du gros et petit bétail en Égypte, semble-t-elle impliquer des rapports continus entre Égypte, Yémen, Palestine et Méditerranée. C’est peutêtre à cette époque que l’Égypte a vécu le moins isolée, puisqu’elle ne se suffisait pas encore à elle-même ; c’est alors que les relations commerciales avec les hommes voisins, même inférieurs en culture, ont été pour son peuple nécessaires et fécondes.

La situation ne tardera pas d’ailleurs à se retourner. Voici une Égypte défrichée, irriguée, peuplée de laboureurs, enrichie d’animaux domestiques, gagnant sur le désert partout où les canaux amènent l’eau fertilisante ; ce sol bien exploité donne un rendement incomparable; les produits étrangers s’y améliorent et s’y acclimatent au point qu’ils l’emportent par la qualité et la quantité sur ceux d’origine, ou encore, par la vertu bien connue du milieu nilotique, se transforment au bout de quelque temps, acquièrent un caractère spécial, désormais invariable, propre à la vallée du Nil et ayant ce qu’on a appelé la « fixité du type égyptien » (2). Pour paraphraser le mot d’Hérodote, l’Égypte est, en somme, un don du Nil, augmenté de

(1) Maspéro, XX, t. I3 33.

(2) Voir à ce sujet un remarquable chapitre de Schweinfurth dans le Baedeker, Égypte , sur « l’origine et l’état actuel de la population ».

celui des voisins ; son limon fertile attendait peut-être le grain étranger; mais alors elle s’est recréée, et, de l’état de pays partiellement tributaire, elle est passée, par suite de son organisation politique, au premier rang comme centre de production agricole et artistique et pays d’exportation. Cette supériorité industrielle que nous constatons dès l’époque paléo- et néolithique par la beauté incomparable des couteaux de silex à tailles ondulées, des bracelets de silex et des vases de pierre dure, s’est affirmée dans le monde antique depuis le troisième millénaire, et s’est maintenue jusqu’à l’apparition de l’industrie hellénique, vers le ve siècle, pendant près de 4000 ans. Tout ce que nous pouvons appeler déjà la politique extérieure de l’Égypte sera commandé par cette priorité dans la création agricole et industrielle et cette suprématie économique : sa population de laboureurs et d’artisans a un trop-plein de richesses, cherche des débouchés pour ses produits ; en revanche, elle reste tributaire de ses voisins pour certaines matières premières.

L’influence de l’Égypte sur ses voisins est peut-être discernable dès les premiers temps de l’humanité. Si l’on admet Ehypothèse de Sergi, qui semble acceptable, les hommes paléolithiques et néolithiques de l’Europe du sud et de l’ouest seraient de la même race méditerranéenne que les premiers Égyptiens. Entre l’Europe du sud et l’Afrique, les « ponts » de Gibraltar, de Sicile et de l’Archipel restèrent accessibles au-dessus des eaux marines jusqu’assez tard dans la période néolithique; par là, certainement, ont passé les grands mammifères africains qui ont vécu dans les prairies et les forêts de l’Europe quaternaire ; les hommes et leurs produits ont pu prendre le même chemin. Ce ne serait donc point par un pur hasard que les armes et outils des néolithiques européens présentent des ressemblances frappantes, pour la matière et la technique, avec ceux des Égyptiens; ce ne serait pas fortuitement que les hommes des villages lacustres de Suisse et de Savoie cultivaient pour se

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nourrir les trois espèces végétales caractéristiques, l’orge, le millet, le blé, que les Égyptiens ont sélectionnées les premiers (1). Lorsque les Égyptiens, vers 4500 av. J.-C., commencèrent à travailler le cuivre et à produire des outils métalliques, alors que le reste de l’humanité, du moins dans l’état actuel des connaissances, se servait encore d’un outillage en pierre, la suprématie technique des Nilotiques leur a certainement assuré un ascendant irrésistible. Or, c’est à ce moment que les « voisins » de l’Égypte apparaissent sur les premiers monuments égyptiens, et que nous pouvons commencer à étudier les premières relations réciproques des peuples de l’ancien Orient.

Nous arrivons ici sur le terrain solide des réalités historiques.

11 nous devient possible de décrire les Egyptiens et leurs voisins tels qu’ils se sont eux-mêmes représentés sur les monuments figurés, et non plus en définissant les races avec le seul secours de la craniologie et de la linguistique.

Les Égyptiens et leurs voisins : races et types.

Les populations que représentent les monuments égyptiens de l’époque historique se ramènent à quatre types : Egyptiens, Libyens, Sémites, et Nègres. Les deux premiers appartiennent à la race hamilique ; on les tient pour proches parents des Sémites, tandis qu’ils se distinguent essentiellement des Nègres africains.

Dans la vallée, où est la « terre noire », Qeml , habitent les Hommes par excellence (remlou), les Égyptiens. Statues et momies nous les montrent avec un visage ovale, aux pommettes saillantes, les yeux bien fendus, le nez court, droit ou légèrement aquilin, les lèvres charnues. Ils sont généralement de

(1) Breasted, XXV, novembre 1919, p. 426. — Morgan, XXXI, 180.

haute taille, avec des épaules larges, le cou droit et bien planté, la poitrine et les hanches) plates, bras et jambes aux muscles peu saillants; la peau, qui est blanche, devient rouge brun sous l’action du soleil; la chevelure est noire, non frisée, généralement courte et protégée par un bonnet ou une perruque; la barbe, peu abondante, est le plus souvent rasée. Le costume ordinaire est, pour les hommes, un pagne de lin drapé autour des hanches, pour les femmes une robe collante à bretelles.

Sur la rive gauche du Nil, de la Méditerranée à Assouan, sur les deux rives d’Assouan au Soudan, et dans les oasis occidentales, habitent les Libou — Libyens (1), qui sont nomades sur les plateaux désertiques, et sédentaires dans les oasis ou en Nubie. Leur race présente souvent des individus à peau claire, aux yeux bleus et à cheveux blonds, ce qui trahit un mélange des éléments hamitiques avec une population venue de l’autre bord de la Méditerranée. Les Libyens sont grands et forts, plus musclés, en apparence, que les Egyptiens ; leurs cheveux, nattés, retombent en tresse sur une épaule ; parfois une petite mèche se dresse sur leur front; ils portent la barbe en pointe légèrement recourbée en avant. Leur costume est un pagne, parfois une robe de laine aux dessins voyants et colorés ; hommes et femmes se tatouent, et portent force bracelets et colliers; un sac de cuir protège les parties génitales des hommes (2). Plus loin que les Libou, on trouve les Tehenou dans la Marmarique, et, dans la région des Syrtes, sont les Mashaouasha (les Maxyens des Grecs).

Au sud du Nil, de la première à la troisième cataracte s’étendait la Nubie, dont le nom égyptien est Koush. De taille haute, les cheveux frisés ou lisses, les Nubiens ( Saliou ), qui comprennent plusieurs tribus, telles que les Ouaouat, les Iertet, les Imam (3), semblent de même race que les Libyens.

(1) Le nom de Libou n’apparaît qu’à la fin de la XIXe dynastie; cf. infra , p. 388.

(2) XXII, | 165-7i — (3) Cf. infra, p. 209 et suiv.

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lis se distinguent nettement des Nègres ( Nehesiôn ) au nez épaté, aux lèvres ourlées et à la chevelure frisée, et de tous les peuples à peau noire; céux-ci n’apparaissent que tardivement

dans la partie delà vallée du Nil colonisée par les Égyptiens (1).

Sur la rive droite du Nil, dans la partie sud, les Égyptiens rencontraient les Mctzoï, qui semblent être les Bisharis actuels; vers la côte des Somalis, sur les rives de la mer Rouge, on plaçait les gens du pays de Poünl, qui avaient même couleur et même type que les Égyptiens, sauf une petite barbiche, à l’extrémité relevée et comme roulée, dont lés artistes ornaient

aussi le menton des dieux égyptiens.

Dans la partie moyenne de la rive orientale, les montagnes et steppes du désert arabique étaient le domaine des Iounliou (dont on lisait le nom jadis : Anou) ; ils correspondent aux Troglodytes que Strabon (XVII, 786) mentionne en ces parages;

(1) Junkeb SH, t. VII, p. 121.

ce sont des Bédouins sémites, qui vivent de pillage et du commerce des caravanes. Le long de l’isthme et dans la péninsule du Sinaï apparaissent les Heriou-sha , « ceux qui sont sur les Sables », les Amou , les Mention , les Senliou qui sont les Asiatiques proprement dits, à la fois nomades et sédentaires : nous décrirons plus loin les particularités de leurs types.

Vis-à-vis de ses voisins africains, l’Égypte des Thinites et des Memphites nous apparaît comme un État possédant une organisation politique, militaire, agricole et industrielle, au milieu de populations qui sont encore le plus souvent à l’état nomade et sans véritable civilisation ; aussi gardera-t-elle, par rapport à eux, une situation éminente pendant tout le cours de son histoire.

Les Nubiens vivaient mal à l’aise dans la région étroite et dénudée des cataractes, simple couloir d’eau entre l’Égypte fertile et les régions luxuriantes du Haut-Nil, d’où arrivaient les peaux des fauves, l’ivoire, les essences et parfums rares, les plumes d’autruche ; ils servaient d’intermédiaires pour ces petits trafics, exerçaient le métier de bateliers sur le Nil ou celui de conducteurs de caravanes à travers le désert. Souvent ils descendaient vers l’Égypte et le Delta, où on les engageait pour les travaux agricoles ; mais surtout on les employait comme soldats mercenaires, surveillants et gendarmes, postes d’autorité auxquels leur humeur batailleuse et arrogante les rend très propres. Les Égyptiens eurent plutôt à se défendre contre l’excès d’attraction que la riche vallée inférieure offrait aux populations moins fortunées du Haut-Nil ; mais le danger vint plus tard des nègres du Soudan : riches en bestiaux et en minerais, sachant utiliser les métaux, ils s’infiltrèrent à travers la Nubie jusqu’à Éléphantine, lançant de temps à autre leurs tribus vagabondes et belliqueuses au pillage des cités égyptiennes.

Les Libyens, sur la rive occidentale du fleuve, les Troglodytes, sur la rive orientale, convoyaient les caravanes qui apportaient

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en Égypte l’or, les peaux, les épices, les parfums provenant de Pount et du Yémen, ou les produits des oasis libyennes et les troupeaux de ,1a Cyrénaïque. Pour ces nomades, pasteurs et chasseurs, dont le bétail vorace épuisait les oasis et les maigres verdures du désert, l’Égypte était le pays de réserve, le marché où ils renouvelaient leurs provisions : ils venaient échanger, contre du blé, leur lait caillé, leurs fromages, la viande de leurs animaux, et chercher les objets manufacturés qui assuraient un fret de retour aux caravanes venues d’Arabie ou des pays sondanais et libyens. En bordure des fertiles campagnes de la vallée, ces Libyens et Troglodytes faisaient figure de voisins faméliques et pillards, toujours guettant l’occasion de razzier les fellahs égyptiens, pacifiques et attachés aux travaux absorbants de la culture et de l’élevage. Ils ne furent jamais très dangereux pour les Égyptiens, parce qu’ils n’avaient point encore de monture rapide et capable de porter des fardeaux; l’âne, leur seule bête de somme, ne va pas vite, ni ne porte de lourdes charges ; le chameau, qui donnera, au temps de l’Islam, la mobilité et la puissance aux tribus du désert, sans être inconnu (1), n’est que très peu employé (2). Vis-à-vis de ces nomades, EÉgypte s’en tint donc à une surveillance vigilante, à des opérations de police auxquelles elle employait les Libyens eux-mêmes ; plusieurs tribus, comme celle des Mashaouasha, entrèrent à son service comme mercenaires ; elle recruta de même d’excellentes troupes chez les Mazoï. Les Pharaons trouvèrent expédient de s’assurer ainsi contre les risques du vol en payant, sous forme de solde, une prime à ces incorrigibles pillards. Ce n’est qu’aux derniers temps de l’empire thébain que les Libyens, groupés en une sorte de fédération et mis en mouvement par des migrations de

(1) Schweinfurth a relevé (Zeitschrift für Ethnologie , 1912, p. 633) un graffito de la VIe dynastie, à Assouan, représentant un chameau et son conducteur.

(2) Ct. Lefébure, Le Chameau en Égypte.

peuples, devinrent pour l’Égypte un danger sérieux que des moyens de fortune ne suffisaient plus à conjurer (1). A part ces périodes exceptionnelles, les nomades n’allèrent à l’attaque des Égyptiens qu’en tribus isolées, dont il fallut toujours se défier, mais qu’on pouvait amener à compromis en les utilisant comme mercenaires ou intermédiaires, fonctions où leurs qualités trouvaient leur emploi.

Yis-à-vis des Asiatiques, la situation de l’Égypte était tout autre. Passé l’isthme et la région désertique qui, sur une longeur de 120 kilomètres, met aux frontières de l’Egypte une barrière de sables, l’Asie méditerranéenne ouvrait ses plateaux agricoles, ses forêts, ses ports naturels déjà voués au commerce maritime ; là, arrivaient aussi les produits de l’arrièrepays, un monde immense dont les Égyptiens ne connaissaient que les avant-postes, où, dès le quatrième millénaire,

apparaissent les Etats de Sumer, d’Akkad et d’Elam. A ces populations parvenues à des stades divers de civilisation, l’Égypte pharaonique n’avait plus à emprunter les cultures végétales, ni les espèces animales — (cependant, le cheval lui viendra encore d’Asie, vers le xvie siècle) ; — mais elle en tirait des matières premières : cuivre, or, fer, pierres précieuses, des bois de construction, des étoffes de laine. De son côté, l’Égypte renvoyait en Asie des objets manufacturés : meubles, armes, * bijoux, fort recherchés à cause de la supériorité artistique et

technique des ateliers du Delta ( infra , p. 254). Ce commerce traversait la Syrie et les régions désertiques par caravanes, à dos d’âne, et aussi par voie de mer; on suppose, peut-être à tort, que les vaisseaux étaient surtout asiatiques, ou, s’ils étaient égyptiens, montés par des équipages d’étrangers. Jusqu’où s’étendait la navigation en Méditerranée, nous ne pouvous le dire avec

(1) Cf. infra , p. 386.

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certitude ; mais qu’il y eût des échanges commerciaux avec

l’Egée et la côte de Palestine, le fait est indéniable : dans les tombes néolithiques d’Abydos, des vases d’argile bruns ou rouges, décorés de lignes géométriques avec incrustations blanches, ou semis de points, sont de provenance égéenne (1). Les rapports directs ou indirects du Delta avec la Crète, Chypre {pays du cuivre) et la Syrie nord existaient donc dès le début de l’époque historique. Tous ces peuples des Iles et de la Mer étaient appelés par les Égyptiens les Haou-nebou, c’est-à-dire les gens qui sont derrière l’Égypte (2).

L’Asie Mineure n’a pas seulement entretenu avec l’Égypte un commerce ancien, ininterrompu ; elle était destinée, vis-àvis d’elle, à un grand rôle politique. Au cours de toute l’histoire de l’Orient, l’Asie s’est trouvée, par rapport à l’Égypte, dans la situation où fut la Germanie par rapport à l’empire romain : un réservoir de peuples disparates d’origine, en mouvement presque continu, subissant les coups et contrecoups des migrations incessantes qui s’opéraient plus au nord, dans les plaines qui vont de la Russie actuelle au Tibet. De là, des marées périodiques d’invasion, dont les dernières vagues déferlaient jusqu’à la Palestine et parfois gagnaient la frontière égyptienne. L’empire des Pharaons fut donc constamment menacé sur son flanc asiatique, toujours exposé à recevoir le choc en retour de toutes les migrations et collisions de peuples en Asie.

On voit, par ces considérations générales, combien l’Égypte, loin de vivre isolée, loin de rester séparée du monde ambiant, se trouvait au contraire entourée de convoitises toujours en éveil. D’une part, elle possédait l’attraction qu’exerce sur des peuples nomades et faméliques un État riche assurant la nourriture et la sécurité, en échange de service et de main-d’œuvre;

(1) XXII, I 228. — Cf. Morgan, XXXI, 230, fïg. 116, 127.

(2) Les Égyptiens s’orientaient face au Sud,

d’autre part, ses frontières désertiques pouvaient seulement retarder les hordes des peuples en mouvement. Sans doute l’Égypte eut longtemps contre ses voisins dispersés et incohérents le prestige et la force d’un État centralisé et policé, organisant avec persévérance son œuvre de développement intérieur et de prospérité ; elle sut, pendant de longs siècles, exploiter les ressources en hommes et matières premières que lui offraient ses voisins; mais, contre les pillages des nomades et le débordement des peuples migrateurs, elle dut, pour sa sauvegarde, dresser un plan d’abord de défense, puis de conquête. Au cours des siècles, nous voyons l’Égypte prendre des mesures défensives sur ses frontières, y concentrer de petites garnisons, interdire, par exemple, l’accès d’Ëléphantine aux Nubiens et aux Nègres ; puis elle étend sa zone de surveillance, constitue des marches , se retranche derrière une ceinture de forteresses; enfin elle passe à l’offensive; sur sa frontière asiatique, la plus sérieusement menacée, elle organise des protectorats économiques, et comme cela ne suffit pas à la protéger des attaques, ni même des invasions prolongées, elle se décide à l’occupation militaire des pays turbulents; la voilà entraînée dans là politique extérieure, faisant l’expé-

rience, après celle de VElal centralisé, de l 'Empire mondial, avec les alternatives de succès, de revers, l’éveil des jalousies et des résistances que cette politique comporte. C’est l’histoire de cette expansion militaire, de cet essor moral, et du développement économique qui en est la conséquence, où l’Égypte, la Chaldée, d’autres encore, joueront tour à tour les premiers rôles, que nous devons maintenant esquisser à grands traits.

Les relations extérieures de l’Égypte thinite.

Depuis le début des dynasties thinites jusqu’à la fin de la troisième dynastie (3315 à2850 en v.), les rapports entre les Égyptiens

LE ROYUME ÉGYPTIEN ET SES VOISINS

et leurs voisins, autant que les documents nous permettent d’en juger, ont été tantôt pacifiques, tantôt belliqueux, suivant que les tribus en bordure du Nil se montraient respectueuses des frontières, ou tentaient d’empiéter sur la terre cultivée. L’initiative des conflits ne semble pas venir des Égyptiens; on peut supposer avec vraisemblance qu’absorbés par le grand œuvre de « réunion des deux pays » et par la mise en culture de toute la vallée, les rois se sont bornés à repousser les agressions, à punir les incursions des nomades par des contreattaques sévères, par des razzias méthodiques, qui n’entraînaient cependant pas l’occupation des pays limitrophes.

C’est ainsi que sous Narmer, des Libyens de la côte marmarjque ( Tehenou ) s’étant alliés aux Égyptiens du Delta contre les Égyptiens du Sud, furent vaincus, comme leurs alliés, par le roi de Hiérakonpolis ; ils durent payer tribut, et nous les voyons, sur les plaquettes d’ivoire de Ménès, défiler devant le roi, reconnaissables à leur tresse pendante, à leur houppe sur le front, et à leur barbe pointue (1).

Nous avons vu que de bonne heure il y eut trafic important de caravanes entre les tribus libyennes et les habitants des oasis d’une part, et la vallée du Nil d’autre part; outre le bétail et les diverses préparations de lait caillé et de fromage, les Égyptiens leur achetaient une « essence de Libye » fort prisée (2), car nous la trouvons citée sur toutes les listes d’offrandes dont se composait le repas des rois, des dieux et des morts divinisés.

Les Nubiens figurent aussi comme vaincus sur les tablettes commémoratives de Ménès (3). Khasekhem, de la deuxième dynastie, les cite parmi les captifs qu’il ramène (4), mais aucun monument ne permet d’affirmer que les rois des trois pre-

(1) Quibell, Hiérakonpolis, pl. XV, XXVI, XXIX. — Petrie, Royal Tombs I dynasty , t. I, 4.

(2) Maspéro, La table d’offrandes, ap. IX (1897), p. 22 du t. à p. .

(3) Petrie, Royal Tombs, II, 3, 30a. — Morgan, XXXII, t- II, 167. Garstang, XII, t. XLIÏ, 61.

(4) Quibell, Hiérakonpolis, 36-41, 48,

mi ère s dynasties aient fait campagne offensive en Nubie.

Du côté oriental, au contraire, les premiers rois thinites ont passé leurs frontières non pas pour repousser les incursions des nomades, mais avec un plan de conquête défini : mettre la main sur les mines de cuivre du Sinaï. On conçoit l’importance capitale que présentaient, pour une civilisation naissante, les minerais qui assuraient à leurs possesseurs un outillage et un armement de cuivre, alors que, sauf les Sumériens, tous les voisins n’usaient encore que d’armes et d’outils de pierre. Dans la vallée de l’Ouady Maghara, les parois rocheuses recélaient en abondance des minerais plus moins productifs : les pierres à turquoise, contenant 3 à 4 p. 100 d’oxyde de cuivre; un hydrosilicate de cuivre riche en teneur; des granits imprégnés de carbonates et d’hydro-silicates de cuivre. On a peut-être exagéré l’importance de ces gisements ; peut-être y a-t-il tendance aujourd’hui à la trop diminuer (1); Berthelot admettait qu’ils avaient pu jouer un grand rôle dans l’évolution humaine (2). Il est probable que c’est dans ces gorges montagneuses, autour d’un feu allumé par les nomades sur un sol couvert de minerais en débris., que l’homme a vu pour la première fois, dans la région méditerranéenne, le cuivre, fondu par la chaleur du foyer, se dégager de la gangue, et ruisseler tout rouge dans les cendres : le Sinaï a été un des lieux du monde où fut inventée la métallurgie. Au Ouady-Maghara, au Serabit-el-K hadem, on voit les chambres de mine creusées dans le roc,, On retrouve les pics et maillets de pierre qui servaient aux mineurs, les ciseaux de cuivre pour gratter les parois, les creusets pour fondre sur place les minerais, dont les scories forment encore des talus immenses (3). Ce qui ajoute une valeur historique considérable à ces débris, c’est qu’ils sont datés par des bâs-reliefs gravés sur les rocs. Le premier qui soit connu est l’œuvre du roi-faucon

(1) Morgan, XXXI, 123.

(2) Compte rendu de l’Académie des sciences, août 1896.

(3) Petrie, Sinaï. Cf. Breasted, XXV, déc. 1919, p. 564-570,

LE ROYAUME ÉsGYPTIEN ET SES VOISINS

Smerkhet, un des successeurs de Ménès : on fa figuré en grand costume royal, coiffé de la eouronne blanche ou de la couronne rouge, ou bien saisissant d’une main par la chevelure un Bédouin suppliant et levant sur lui ta massue pour l’assommer (1); après Smerkhet, la plupart des pharaons, jusqu’à l’épuisement des mines, vers la dix-huitième dynastie, ont envoyé des expéditions au Sinaï, et gravé des bas-reliefs de victoire sur les précieuses parois à minerais. Il est important de constater que l’exploitation des mines du Sinaï fut toujours une entreprise offîcielle de l’Etat égyptien, qui s’en réservait Le monopole; les inscriptions énumèrent les fonctionnaires qui en sont chargés, les uns techniciens, les autres soldats et marins, veillant soit aux travaux, soit à la sécurité du transport. Un État pouvait seul assumer de grandes entreprises de ce genre, que l’initiatiye privée aurait été incapable de mener à bien ; la monarchie thinite a prouvé son utilité en organisant l’exploitation des mines qui devait transformer la vie matérielle et les relations industrielles et politiques de son peuple, L’État égyptien garda donc jalousement pour lui et la collectivité ces réserves métalliques qui donnaient la possibilité d’un essor extraordinaire à son industrie et à sa puissance militaire.

Ainsi, dès le début de l’histoire du monde, les Pharaons pratiquent le droit de conquête que justifie seulement la force,

(1) R. Weill, Recueil des inscriptions égyptiennes dp Sinaï, p. 97, — Petrie, Sinaï, fig. 45-47,

Les convoitises des Heriou-sha, premiers occupants du pays, et des Amou, leurs voisins immédiats, s’éveillèrent vite quand ils apprirent que les Égyptiens tiraient du Sinaï le cuivre rouge, dont on fait armes, outils, vases, bijoux; un des prédécesseurs de Smerkbet, le faucon Den (Ousaphaïs) s’est fait représenter «écrasant les Orientaux » (1) ; par la suite, ce fut un lieu commun des annales et des bas-reliefs pharaoniques que de retracer les faits d’armes de Pharaons contre les misérables tribus nomades qui auraient voulu rançonner les mineurs, ou

recevoir leur part du prestigieux métal ; plus tard, les Egyptiens durent défendre les mines contre les Asiatiques et pousser loin l’extension de leurs armes. Ainsi, des convoitises économiques naquit la conquête militaire. La plus ancienne autocratie connue, en s’emparant des régions minières du Sinaï dont elle avait besoin, commença, il y a quelque 5 300 ans, la longue’ carrière des agressions cupides, des guerres dites économiques, qui sont la contre-partie de la civilisation.

Au nord du Sinaï, les Pharaons tenaient sous leur commandement les routes d’accès vers l’Asie, à travers l’isthme de Suez et le Sinaï : ils rencontraient dans cette région des sédentaires Amou , des nomades Heriou-sha (ceux qui sont sur les sables) et des Troglodytes ( lounliou ) d’autres tribus sémites, les Menliou et Sentiou.

Ces populations misérables s’embusquaient sur le passage des caravanes qui amenaient d’Asie les bois de pin en grandes solives, dont on pavait et couvrait les tombes royales d’Abydos, les minerais qui manquaient à l’Égypte, certains produits agricoles, et qui revenaient du Nil avec des articles fabriqués en bois, pierre, os et ivoire, où se manifestait l’habileté sans égale des artisans égyptiens. Pour assurer la sécurité de ces routes commerciales, les Pharaons thinites durent, à plusieurs reprises, envoyer des expéditions, de courte durée,

(1) Spiegelberg, XII, t. XXXY, p. 8.

LE ROYAUME ÉGYPTIEN ET SES VOISINS

contre ces tribus, afin de les maintenir dans l’ordre, pour un temps.

*Avec les îles de la mer Egée, le commerce se faisait par « le cercle (d’eau) qui entoure les Haou-nebou », comme les Égyptiens appelaient la Méditerranée. De la Crète, on amenait des vases « créto-égéens » à fond noir incisé de dessins géométriques en blanc, ou à fond rouge, avec fleurs ou spirales blanches, ou encore bruns, avec triangles semés de points (1). Il est douteux cependant que ces marchandises, et d’autres, telles que l’ambre, arrivassent directement d’Europe; on les transbordait plutôt dans ces ports du Levant qui ont joué un rôle actif bien avant les Phéniciens ; en particulier, le port de Byblos ( Kben ) devait être depuis longtemps un centre d’exportation important, puisque le nom ancien, pour désigner les vaisseaux de mer, est, en égyptien, kbent , c’est-à-dire «bateau de Byblos » (2).

Plan de défense de l’Egypte memphite.

Au début de la IVe dynastie (vers 2850), la monarchie pharaonique a réussi à faire de son peuple, qui maintenant cultive rationnellement la terre, domestique les animaux, connaît les secrets de l’exploitation et de la fabrication des métaux, un Etat fortement centralisé. Aussi l’organisation réfléchie, qui a donné de si beaux résultats dans l’intérieur du pays, va-t-elle être appliquée, dans la mesure possible, aux rapports de l’Égypte avec ses voisins : les rois des IIIe, IVe, Ve, VIe dynasties memphites (3) s’orientent vers une politique nettement prévoyante. Ils ne se contentent plus de réagir contre les

(1) Fouilles de Cnossos, du stade néolithique moyen crétois : Cf. Dussaud, XXXIII, p. 36 sq.; Meyer, XXII, § 228.

(2) Sethe, XII, t. XLV, 7.

(3) Pour l’histoire intérieure de l’Égypte, voir le tome VII de cette œuvre

agressions des nomades voisins; ils élaborent un plan dé défense qui tourne vite à l’offensive, en vertu de cette toi historique qu’avec les nomades, il ne suffit point de repousser les attaques, mais qu’il est nécessaire de porter la guerre jusqu’au cœur des territoires où s’abrite l’ennemi.

Du côté de la Libye, les Pharaons organisèrent une « marche » qu’on appela la porte de l1 2 3 Occident ( a-imenh ); la direction en était confiée, sous Snefrou (vers 2840), au grand fonctionnaire Meten (1). Cette frontière fut bien gardée tant que s’exerça la ferme autorité des rois de la IVe dynastie (2) ‘ mais, sous la Ve dynastie (2680-2540), profitant d’un certain affaiblissement du pouvoir royal, les Libyens testèrent une invasion dont l’importance peut se mesurer à l’effort vigoureux qui fut nécessaire pour la repousser. Dans le temple funéraire de Sahoura, un bas-relief commémore la victoire des Egyptiens (vers 2670), et la prise d’un énorme butin 123400 bœufs, 223 400 ânes, des moutons et chèvres en proportion (il faut, bien entendu, accueillir ces chiffres avec défiance) ; les chefs libyens, la tête couverte d’une longue chevelure, avec mèche retombant sur le front, le corps tatoué et ceint de tissus de laine bigarrés, de colliers multicolores, sônt amenés en captivité et, les mains tendues, implorent Y aman du pharaon (3). La répression dut être sérieuse et l’effet en fut durable, car les Libyens se tinrent en paix pendant des siècles et fournirent des mercenaires aux Pharaons depuis la VIe dynastie jusqu’à la fin du Moyen Empire (XIIIe dynastie). Un pacte militaire mit donc un terme aux hostilités sur la frontière libyenne et fit respecter la « porte de l’Occident ».

Même politique prudente à la frontière du Sud. Les incursions des Nubiens poussés par les Nègres déterminèrent Zeser,

(1) Sethe, Urk.y I, 2. Cf. Brugsch, Dict . géographique , p. 1288.

(2) Les constructeurs des grandes pyramides, Khéops, Khephren, Mycérinos, etc. (2840-2680).

(3) Borchardt, Grabdenkmal des Kônigs Sahure, II, p. 13.

LË ROYAUME ÉGYPTIEN ET SES VOISINS 2Ô7

à la fin de la IIIe dynastie (vers 2890), à occuper, au delà de la première cataracte, une marche, appelée plus tard le « pays des Douze Lieues » {Do dé cas chêne), qui s’étendait d’Eléphantine à Hiérasykaminos (1). Un peu plus tard, Snefrou (2) partit de cette base d’opération pour razzier à fond le pays des Nubiens, d’où il ramena 7000 prisonniers et 20000 têtes de bétail. Après une période de paix sous la IVe dynastie, le roi O un as, à la fin de la Ve dynastie (vers 2540), doit recommencer les expéditions militaires, et il établit une porte du Sud ( a-shema ) c’est-à-dire une marche (3) dont le réduit fortifié était Eléphantine, où une muraille en briques, longue de 12 kilomètres (datant de la XIIe dynastie), qui subsiste encore, coupait la vallée et

toutes les routes qui, du désert, donnent accès en Egypte.

Néanmoins, ces mesures n’arrivaient pas à contenir le flot des Nubiens débordant du Soudan, qui submergeait la population égyptienne, se mélangeait à elle, puis s’infiltrait dans la vallée du Nil. Ces noirs et négroïdes rôdaient en quête de pillage, ou de travail, comme ouvriers agricoles, policiers, soldats. Les rois de la VIe dynastie essayent de discipliner ces velléités belliqueuses, de canaliser cette abondance de maind’œuvre qui n’est pas sans danger : ils admettent les Nègres et Nubiens comme «pacifiés» (nehesiou-helpou) (4) et en tirent des recrues pour l’armée, la culture des terres royales. Non seulement ils lèvent des troupes dans les tribus dès Ouaouat, des lertet et des Mazoï, mais les chefs doivent encore des prestations d’hommes pour le lavage de l’or et sont tenus de fournir dubois, du granit, des gommes, résines et autres marchandises, probablement à titre de tribut. Pour les maintenir dans l’obéissance, il parut finalement nécessaire d’aller occuper leurs

(1) Sethe, Dodekashoenos, et XII, t. XLI, p. 58.

(2) Pierre de Palerme , éd. Schæfer, p. 30.

(3) Le nom remonte à l’ancien empire d’après une inscription de ta VIe dynastie que j’ai commentée G. R. Académie des Inscriptions, 1918, p. 105.

(4) Décret de Pepi I, à Dachour. Cf. A. Muret, Chartes d’immunités IIIe partie, Journal asiatique , 1917.

territoires; Pepi I poussa l’exploration très haut sur le Nil; les fouilles récentes des universités américaines en Nubie prouvent que le Nil fut colonisé jusqu’à la hauteur de Kerma (troisième cataracte), Napata et Méroé.

Les agents les plus utiles du Pharaon dans cette tête de

la Haute-Egypte ( lep-shema ) (1) furent les princes d’Eléphantine; leurs tombeaux, creusés dans la colline d’Assouan, ont gardé le récit de leurs exploits en terre nubienne. L’un d’eux, Herkhouf, fut envoyé à plusieurs reprises par Merenra et Pepi II (vers 2490) au pays d’imam, limitrophe de la deuxième cataracte ; il partit, la seconde fois, avec une caravane de baudets, chargés d’une pacotille à bon marché de la petite industrie égyptienne : colliers, bracelets, étoffes, armes; bien accueilli par les nomades, il leur vantait la puissance de son roi, les gagnait par des présents, réconciliait les tribus ennemies qui luttaient entre elles ou contre les Libyens, les amenait à « adorer tous les dieux du Prince » (2), — ce qui équivalait à un traité de soumission ; — puis il revenait après sept mois d’absence, avec 300 ânes chargés de bois précieux, comme l’ébène, de racines aromatiques, dégommés, de dents d’éléphant, de plumes d’autruche, de peaux de bêtes et enfin d’or (3). D’un de ces voyages, Herkhouf ramena un nain de la tribu des Danga; ces pygmées étaient fort prisés à la cour; on s’en servait pour exécuter certains rites dans le culte divin ou funéraire, des danses propres à leur tribu, et auxquelles on attribuait un sens religieux et un effet mystique. Aussi Pepi II, apprenant le retour de Herkhouf avec le nain, lui dépêcha-t-il une lettre de félicitations, accompagnées de marques de sollicitude impatiente : « Quand le Danga sera avec loi dans le bateau , fais qu’il y ait

(2) Inscription d’IIerkhouf, Urk., I, 126. L’expression pourrait aussi se traduire «adorer tous les dieux pour le prince».

(0 Pour les textes d’Herkhouf, cf. Breasted, XVII, t. I, § 325 sq., et Sethe, Urk., I, 120 sq.

LE ROYAUME ÉGYPTIEN ET SES VOISINS

des gens avisés à côlé de lui, de peur qu’il ne tombe à Veau ; quand il reposera pendant la nuit, fais que des gens avisés reposent à côlé de lui, de peur qu il ne se sauve rapidement, la nuit. Car Ma Ma jesté préfère voir ce nain plus que tous les trésors qu'on amène du pays de Pounl. »

Malgré toutes ces campagnes, l’ascendant du Pharaon sur les nomades n’était pas encore bien consolidé. Un autre seigneur d’Éléphantine, Pepinekht, fut envoyé deux fois par Pepi II contre les tribus des Ouaouat et de lertet « à la tête de nombreux soldats choisis parmi les plus braves » ; il ramena un grand butin en hommes et en troupeaux; en revanche, au cours d’une nouvelle campagne, au pays d’Ouaouat, Mekhou fut tué, son corps laissé aux mains de l’ennemi, jusqu’au moment où son fils Sebni, prenant la tête d’une autre expédition, alla chercher le cadavre pour l’inhumer en Égypte (1). Les textes manquent par la suite, qui pourraient nous renseigner sur les interventions des Pharaons memphites en Nubie ; mais ce que nous savons de Merenra et des Pepi permet de supposer que leurs successeurs héritèrent la tactique qui s’est imposée, à toutes les époques, aux colonisateurs de l’Afrique centrale : tactique de défensive et d’offensive contre ces tribus maraudeuses et querelleuses, qui se réveillent toujours après quelques années de répit et sont insaisissables à travers le vaste Soudan.

Du côté de l’Asie, les premiers Pharaons ont entrepris une politique d’égale précaution. De même qu’au début de la IVe dynastie ils créent les marches de l’Occident et du Sud, de même ils construisent un camp retranché pour protéger le XIVe nome de Basse-Égypte, ou pointe de F Orient : la route du Nord, qui passe par Zalou pour gagner la côte de Palestine, fut commandée par les forts des chemins d'Horus\ la route du Sud, qui traverse le Ouady-Toumilat, fut défendue par des postes

(1) Urk I, 135 sq.; Breasted, XVII, § 365 sq;

fortifiés; leurs noms, porte d’Imhelep et quartier de VHorus Nebmaal (1), nous permettent de faire remonter au roi Zeser (dont Imhetep était l’architecte, vers 2895) et au roi Snefrou (Nebmaat, vers 2840) l’organisation de ce camp retranché ou de cette marche orientale. La surveillance s’étendit jusqu’au Sinaï, qui fut englobé dans cette zone d’attraction : les Égyptions y élevèrent des chapelles à Septou, seigneur de l’Orient, et à Hathor, et nous y voyons le roi Snefrou associé au culte, compris « parmi tous les dieux » (2). C’est la preuve que le Sinaï était dès lors occupé par les Égyptiens. Ici, comme en Nubie, où Herkhouf avait introduit les dieux égyptiens, ceux-ci s’installent à côté dès dieux locaux, et le Pharaon lui-même est adoré au Sinaï comme un dieu. Instaurer ce culte politique en pays étranger équivaut à établir un protectorat.

Cette frontière, ainsi consolidée, n’empêcha pourtant pas certaines agressions des Asiatiques ou des nomades sémites. T émoignage en est dans les tableaux de victoire laissés au Sinaï par Zeser et ses successeurs : Sanekht et Snefrou. La pierre de Palerme mentionne brièvement, sous le règne de Snefrou, 1’ « arrivée (en Égypte) de 40 navires chargés de cèdres » (3) ; c’est un renseignement fortimportant, car ces cèdres ne peu vent provenir que des contrées du Liban; ils étaient embarqués à Byblos (fîg. 17). Ce fait suppose des relations commerciales, régulières, et contrôlées par l’État, entre l’Égypte et les régions de l’autre côté du Sinaï. La cargaison de c esvaisf eaux constituait-elle un tribut imposé par les Égyptiens? L’hypothèse n’est pas invraisemblable, mais reste à démontrer.

Pendant la période de puissance et de prospérité qui marque la IVe dynastie, l’ordre a régné sur la frontière orientale comme sur les autres, mais les hostilités recommencent sous la

(1) Inscription d’Ouni, 1.21. Sethe, Urk ., I, p. 102-103; Breasted, XVII, I, | 312.

(2) Lepsius, Denkmâler , II, 137; Weill, Recueil du Sinaï , p. 137 sq.

(3) Schæfer, /. c., p. 30.

LE ROYAUME ÉGYPTIEN ET SES VOISINS

Ve dynastie, en même temps que des rapports plus étroits semblent s’établir entre les peuples sémitiques et les Égyptiens. Dès le début de la Ve dynastie (vers 2640), les pharaons se signalent par la construction de temples au Soleil :ce sont des sanctuaires d’un type tout nouveau, avec un obélisque au centre (1) ; le soleil Ra, jusqu’alors peu connu dans le panthéon égyptien et

dont le culte vient probablement dJÀsie, passe au rang de dieu principal. Le sacerdoce d’Héliopolis réussit à l’imposer à la famille royale. Pharaon, jusqu’ici considéré comme l’incarnation sur terre du vieux dieu national le faucon Horus, se déclare désormais, en outre, « fils de Ra » (2), et adopte, lors de son couronnement, à côté de son nom d’Horus, un nom« solaire » composé par une épithète laudative pour le dieu Ra. Les temples dédiés au Soleil attestent la dévotion des rois envers ce nouveau patron, qui, dès lors, domine la religion égyptienne. Cette révolution, dont on n’a pas toujours saisi l’importance et le

(1) Moret, XXIX, p. 302 sq. — (2) XXII, § 250.

des Clans aux royaumes

sens, marque-t-elle un retoür de l’influénce sémitique? Là suprématie de Ra est-elle une victoire de Shamash; l’obélisque n’est-il que le béthyle; la doctrine solaire est-elle due à une école de théologiens sémitiques (1) ? Nous sommes encore trop mal documentés pour répondre à ces questions, mais, faute de les éclairer, on n’à pas le droit de les éluder. Soit emprunt direct de la doctrine, soit fécondation, au contact asiatique, d’une philosophie en germe à Héliopolis, l’hypothèse d’une influence sémitique à l’époque de la Ve dynastie est plutôt affermie qu’ébranlée par le fait que des Conflits entre Égyptiens et Asiatiques se réveillent à cette même époque. Pour la première fois, le tombeau d’un guerrier égyptien nous a conservé les scènes d’une expédition égyptienne contre une ville, Nedia,qui semble bien être en Syrie, car ses habitants avec leur profil busqué, leur barbe longue, leur chevelure rassemblée, leur robe descendant jusqu’aux mollets bas placés, ont tous les traits qui serviront encore plus tard à caractériser les Sémites. La ville est figurée par une enceinte ovale, flanquée de tours, ce qui est si particulier aux cités asiatiques que les textes égyptiens emploient ce signe comme déterminatif des villes des pays conquis en Asie; à l’intérieur, s’affole et se lamente la population indigène, tandis que les soldats égyptiens dressent les échelles et attaquent la muraille à coups de bélier» Ensuite* on emmène en captivité les femmes et enfants qui survivent au sac de la ville (2). Il est malheureusement impossible de placer ce tableau très ruiné à sa date exacte sous la Ve dynastie; en revanche, les reliefs du temple du Soleil édifié par Sahoura nous apprennent que ce roi conduisit une campagne en Syrie (v. 2670)» Nous assistons à l’embarquement des troupes sur des transports de guerre, et aux scènes triomphales du retour : dans de grands navires à voiles et à rames, puissamment gréés, les Égyptiens se dressent pour acclamer Sa-

(1) Dans le sens affirmatif, cf. W.-M. Muller, Egypiian Mythology.

(2) Petrie, Deshasheh, pi. 4; cf. IV, t. XXXIÏ, p. 46.

le royaume égyptien et ses voisins 213

houra, tandis que les prisonniers asiatiques (1), nettement reconnaissables au type et au costume, tendent les mains pour implorer Yaman. D’autres reliefs nous montrent le roi, sous sa forme de griffon, foulant aux pieds des Asiatiques; sous nos yeux passe le butin pris en Asie, entre autres des ours du Liban (2). Tous ces tableaux, quoique incomplets, ne peuyent s^interpréter que dans le sens d’une intervention militaire en Palestine et sur les côtes de Syrie (vers 2670) (3).

Or, si les Egyptiens ont guerroyé en Asie Mineure pour y fonder une domination, si précaire soit-elle, ne doipon pas admettre que les relations commerciales ont dû s’accroître encore, que l’échange des idées a suivi celui des marchandises et que là, comme ailleurs, les navires de soldats et de marchands ont servi de véhicule aux doctrines religieuses? Dès lors, il serait possible aussi que les spéculations philosophiques, la morale parfois si austère des théologiens sémitiques aient eu leur répercussion même sur la doctrine osirienne, qui se développe à la même époque en Égypte (4), parallèlement au culte de Ra. Si ces hypothèses se confirment, elles donneront de l’importance à ces premiers établissements des Égyptiens en Syrie.

En résumé, pendant la période d’organisation monarchique des IIIe, IVe et Ve dynasties (2900 à 2540), les Pharaons d’Égypte n’ont pas ce que nous appellerions une politique extérieure agressive : ils consolident leur établissement dans la vallée du Nil, occupent les positions avancées, en Nubie, au Sinaï, organisent des marches-frontières; à l’exception des mines du Sinaï, réserve métallique sur laquelle l’État étend la main,

(1) Borchardt, Sahure, II, pl. 15. — (2) Ibid., II, p. 16 et 21, pl. 3 et 8,

(3) Tout récemment M. Montet a trouvé à Byblos (les fragments de vases portant les cartouches de plusieurs Pharaons de la VIe dynastie (exposés au Louvre en 1922).

(4) Dans ce sens, cf. Breasted, Religion and Thougtin Ancienl Egypt,

aucune expédition de conquête. Les Pharaons ont réussi à faire respecter la vallée du Nil par les nomades voisins ; ils ont su discipliner et entraîner dans les voies de la civilisation les plus intelligents ou les plus maniables des Libyens et des Troglodytes, qui fourniront maintenant à l’Égypte des manœuvres et des soldats mercenaires. Dans cette politique extérieure, il n’y a encore que l’ambition de constituer un royaume unifié, solide, protégé contre toute attaque de voisins restés à un niveau très rudimentaire de civilisation, et pour qui l’Égypte est comme une proie fascinante, attirant invinciblement les convoitises.

Cependant, au contact des étrangers, la dynastie pharaonique a le sentiment orgueilleux de sa responsabilité, de ses devoirs et de sa supériorité ; le peuple égyptien commence aussi à prendre conscience de lui-même, en tant que nation organisée au milieu des Barbares. Ces sentiments, où se révèle un patriotisme naissant, sont magnifiquement exprimés dans un hymne des textes des Pyramides (VIe dynastie). Les strophes rythmiques s’adressent au créateur du monde (Toum) et à Pharaon-Horus ; elles exaltent la beauté, la fertilité de l’Égypte, appelée du nom mystique Œil d’Horus, c’est-à-dire la création d’Horus-Pharaon ; elles vantent et admirent sa sécurité. \

« Salut à toi, Toum,... salut à toi, Création d’Horus, qu’il (1) a parée de ses deux bras réunis.

Il n’a pas permis que tu obéisses aux Occidentaux,

Il n’a pas permis que tu obéisses aux Orientaux,

Il n’a pas permis que tu obéisses aux Méridionaux,

Il n’a pas permis que tu obéisses aux Septentrionaux,

Il n’a pas permis que tu obéisses aux hommes du centre de la terre,

Mais tu obéis à Horus !

(1) «// » englobe le dieu Horus et le Pharaon, son image sur terre.

LE ROYAUME ÉGYPTIEN ET SES VOISINS

C’est Lui qui t’a ornée,

C’est Lui qui t’a construite,

C’est Lui qui t’a fondée,

Aussi fais-tu pour Lui tout ce qu'il te dit, en tout lieu où Il va.

Tu Lui apportes l’eau des marais giboyeux qui sont en toi, Tu Lui apportes l’eau des marais giboyeux qui seront en toi ; Tu Lui apportes tout bois qui est en toi,

Tu Lui apportes tout bois qui sera en toi ;

Tu Lui apportes toute nourriture qui est en toi,

Tu Lui apportes toute nourriture qui sera en toi ;

Tu Lui apportes toute offrande qui est en toi,

Tu Lui apportes toute offrande qui sera en toi;

Tu Lui apportes toute chose qui est en toi,

Tu Lui apportes toute chose qui sera en toi ;

Et tu les Lui amènes en tout lieu que son cœur désire.

Les portes (de l’Égypte) se dressent pour toi (solides) comme le dieu lounmoutef ;

Et elles ne s’ouvrent point pour les Occidentaux,

elles ne s’ouvrent point pour les Orientaux,

elles ne s’ouvrent point pour les Septentrionaux,

elles ne s’ouvrent point pour les Méridionaux,

elles ne s’ouvrent point pour les hommes du centre de la terre,

Mais elles s’ouvrent pour Horus !

Car c’est Lui qui les fait,

C’est Lui qui les dresse,

C’est Lui qui les défend de tout le mal que Seth (1) pourrait leur faire,

puisque c’est Lui qui te fonde , en ton nom de Fondation , puique c’est Lui qui avilit (Seth) pour toi, en ton nom de Ville (2). »

(1) Seth, l’ennemi d’Osiris et d’Horus, est aussi le dieu des Asiatiques, plus tard appelé Soutekhou (Baal).

(2) Pyr. de Pepi II, 1.767-773 ; édit. Sethe, Spr. 587. A la dernière ligne, il y

Si rassurant que soit cet hymne, on y entend l?écho d’une menace venue du pays de Seth, l’Asie : là existent des États civilisés ; le commerce relie les ports du Delta à ceux de la côte syrienne ; les relations religieuses se développent à la suite des échanges commerciaux, et voici que la situation politique de la Palestine, pour des raisons que les textes égyptiens n’expriment pas, force les Pharaons de la Ve dynastie à y envoyer, après des vaisseaux marchands, des navires de guerre, et après des commerçants, des armées. Il est temps d’interroger, là aussi, traditions et monuments ; peut-être y trouverons-nous les raisons de l’intervention de Sahoura en Palestine.

a un jeu de mots intraduisible entre ville et une expression qui exprime la subordination de Seth vis-à-vis de l’Égypte.

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