‹ Des clans aux empiresChapitre 22 sur 48 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L’EMPIRE ÉGYPTIEN ET LE CONCERT INTERNATIONAL AU XVe SIÈCLE

L’invasion des Hyksôs éveilla chez les Égyptiens le sentiment national, leur révéla toute la gravité du danger asiatique, leur inspira le dessein de le neutraliser en imposant leur domination à tout l’Orient : de là une politique qui se réalise en trois étapes : libération de la vallée du Nil, conquête de la Syrie, création d’un empire égyptien en Asie. Ce fut l’œuvre de la XVIIIe dynastie (1580-1321), qui reconstitue dans la vallée du Nil le nouvel Empire thébain.

Les Hyksôs chassés d’Égypte.

La libération du territoire est due aux princes thébains. La

Haute-Egypte avait payé tribut aux Hyksôs d’Avaris, sans avoir été occupée par ceux-ci d’une façon permanente; les princes de Tbèbes, classés dans la XVIIe dynastie, n’avaient cessé d’entretenir la résistance contre les Asiatiques ; ils commencèrent de bonne heure la guerre d’indépendance. A la suite de circonstances ignorées, la domination des Pasteurs fut très affaiblie au début du xvie siècle; les Thébains furent prompts à saisir l’occasion d’intervenir ; quelques épisodes de la lutte nous sont connus.

Le plus ancien en date met en scène un « régent deThèbes »

LES PREMIERS EMPIRES D*ORIENtf

nommé Seqeninra. Il apparaît dans un conte populaire, auquel nous avons déjà emprunté ( supra , p. 289) une description de l’occupation du pays par les Hyksôs (1). Le roi Apophis venait de construire, dans Avaris, un temple magnifique à son dieu Soutekhou (le Baal syrien) ; chaque jour, il y sacrifiait des victimes « et les chefs vassaux étaient là, avec des guirlandes de fleurs, exactement comme on faisait pour le temple de Ra ». L’édifice achevé (2), Apophis rêva d’imposer le culte de son dieu aux Thébains ; « puis, comme il hésitait à employer la force en matière si délicate, il recourut à la ruse. Il consulta sesprinces et ses généraux, mais ils ne surent quel parti lui recommander. Le collège des devins et des scribes fut mieux avisé; « Qu’un messager aille vers îe régent de la ville du Sud pour lui dire ; Le roi Apophis te mande « Qu’on chasse sur l’étang les hippopotames qui sont sur l’étang de la ville, pour qu’ils laissent venir à moi le sommeil de jour et de nuit I » Il ne saura que répondre, en bien ou en mal, et tu enverras un autre messager : Le roi Apophis te mande « Si le régent du Sud ne répond pas à mon message, qu’il ne serve plus d’autre dieu que Soutekhou ! Mais, s’il y répond et qu’il fasse ce que je lui dis de faire, alors je ne lui prendrai rien et je ne m’inclinerai plus devant aucun autre dieu qu’Amon-Ra, roi des dieux I » — Un autre Pharaon de conte populaire, Nectanébo, nourrissait, beaucoup plus tard, des cavales qui concevaient au hennissement des étalons de Babylone, et son ami Lycérus avait, en Chaldée, un chat qui allait, chaque nuit, étrangler les coqs de Memphis ; les hippopotames du lac de Thèbes, qui troublent le repos du roi de Tanis, sont évidemment très proches parents de ces animaux extraordinaires. — La suite est perdue, par malheur. Qn peut croire, sans risque de se tromper beaucoup, que Seqeninra sortait sain et sauf de l’épreuve :

(1) Pap. Sallier, I. Cf. G. Maspéro, Conles populaires IV, 288 sq. et introduction, p. xxvi sq. Cf. Gardiner, XIII, t. V, 39 sq.

(2) J’emprunte ici le texte de G. Maspéro, XX, t. II, 74-75.

l^empire égyptien et le concert international 299

Apophis s empêtrait dans son propre piège et se voyait acculé aux extrémités fâcheuses de trahir Soutekhou pour Amon-Ra, ou de déclarer la guerre. Il s’arrêtait probablement à cette dernière résolution, et la fin du manuscrit célébrait sa défaite. »

Il y a vraisemblablement un fond de vérité historique dans cette légende si bien interprétée par Maspéro ; il se réduit à ceci : la première résistance sérieuse opposée aux Hyksôs d’Avaris vint de Thèbes, sous le règne de Seqeninra. On a retrouvé la momie d’un roi de ce nom avec cinq blessures à la tête ; il est tentant de conclure que c’est le Seqeninra du conte, mort glorieusement sur le champ de bataille (1).

La lutte ainsi engagée ne cessa plus. Nous possédons la biographie d’un grand capitaine de cette époque, Ahmès, fils d’Abana, originaire d’Él-Kab ; son père, nous dit-il, était un soldat du roi Seqeninra, et lui-même, Ahmès, assista au sac d’Avaris, du temps du roi Ahmès I (qui fonda la XVIIIe dynastie en 1580) ; par conséquent, la guerre de l’indépendance commença vers 1600. Mais un roi Kamès, qui s’intercale entre Seqeninra et Ahmès I, y joua un rôle important.

Sur une tablette de bois récemment découverte à Thèbes, en 1908, par lord Carnarvon, copie nous a été conservée d’une stèle commémorative élevée dans un temple de Thèbes par le roi Kamès (2). En l’an 3 de son règne, il tint conseil avec les grands du Sud pour aviser aux dangers de la situation : le roi hyksôs d’Avaris avait fait alliance avec les Nubiens, révoltés depuis que l’invasion asiatique avait brisé la force de la monarchie égyptienne; il occupait la vallée jusqu’à Hermopolis et Cusae : « Je veux lutter avec lui, dit Kamès, et lui ouvrir le

(1) G. Maspéro, XX, t. II, 79. Une autre conséquence historique importante est celle-ci : la tradition fait de Seqeninra le contemporain d’ Apophis, le quatrième roi hyksôs de la XVe dynastie de Manéthon ; elle admet donc que la XVe dynastie hyksôs est contemporaine et parallèle de la XVIIe thébaine {supra, p. 293).

(2) Voir l’étude publiée par Gardïner, lhefiefeal of lhe Hyksôs by Kamose , ap. XIII, t. III, 95 sq., et de nouveau t. V, 45 sq.

LES PREMIERS EMPIRES ü’ORIENT

ventre : ma volonté est de délivrer l’Égypte et de tuer les Asiatiques ! » Donc, Kamès descendit le Nil par Pordre du dieu Amon de Thèbes ; avec Paide des mercenaires Mazoï, les milices égyptiennes coupèrent de leur base les Asiatiques et les forcèrent à livrer bataille : « Je passai la nuit sur mon navire, dit le roi; mon cœur était joyeux. A Paube, je m’élançai sur P ennemi comme un faucon ; je le renversai, je détruisis ses retranchements, j’égorgeai ses gens, je forçai sa femme à descendre vers la rive (comme captive ?). Mes soldats étaient comme des lions; avec ce qu’ils avaient pris, esclaves, troupeaux, huile, miel, ils firent un partage, le cœur en joie. Quant au reste de l’armée ennemie, tout était en fuite, hommes et chevaux (1). » Le résultat fut la reprise de Cusae et d’Hermopolis; cette dernière ville, domaine du dieu Thot, était un des grands sanctuaires nationaux de l’Égypte. Le puissant clergé de Thot dut mettre ses richesses au service de la politique nationale des Thébains : aussi les noms de plusieurs rois, au début de la XVIIÎe dynastie, sont-ils formés de façon à rendre hommage à des divinités d’Hermopolis : Thot et Aah (dieu de la lune) apparaissent dans les noms royaux Ahmès, Ahhetep (reine), Thotmès (Thoutmès) (2).

Sous Ahmès I, successeur immédiat de Kamès (3) (1580), les Hyksôs perdirent enfin ce qui leur restait de l’Égypte du Nord. Le capitaine Ahmès nous dit qu’un navire de la flotte égyptienne s’appelait « le Couronnement (lë lever) dans Memphis » ; ceci semble indiquer que le roi Ahmès I avait pu, pour la première fois depuis l’invasion asiatique, célébrer les rites traditionnels du couronnement dans Memphis. Cette ville avait donc été reprise avant l’avènement d’Ahmès I ; ce ne

(1) C’est la première fois que l’emploi du cheval est mentionné dans un texte égyptien; on voit que les Hyksôs l’avaient introduit en Egypte.

(2) Sur une stèle du roi Ahmès I, on exhorte les sujets du roi à voir en lui le « dieu sur terre », et à l’adorer comme Horus et comme Aah ( Urk ., IV, 20 et 18). Il est aussi sous la protection de Thot (19).

(3) A ce sujet, cf. Gardiner, XIII, t. Y, 47.

l’empire égyptien et le concert international 301

peut être que par Kamès. Bien équipée en chars de guerre, empruntés aux Asiatiques, et en navires, l’armée égyptienne avança à la fois sur le Nil et dans la plaine : l’épisode capital fut le siège d’Avaris. Selon Manéthon, Ahmès I aurait réuni 480000 hommes devant la ville, sans pouvoir cependant l’emporter d’assaut ; les Hyksôs auraient obtenu une capitulation

honorable et seraient sortis de la ville avec leurs femmes, leurs enfants, leurs richesses, pour retourner en Syrie. L’inscription de l’Ahmès fils d’Abana établit, au contraire, qu’Avaris, attaquée par terre et par eau, fut emportée au deuxième assaut; les habitants se rendirent sans conditions et furent emmenés en esclavage; pour sa part de butin, Ahmès reçut un homme et trois femmes. Une part de la garnison réussitcependant à refluer en Palestine : Ahmès I l’y poursuivit et mit le siège devant une ville, Sharohana, qui appartiendra plus tard à la tribu de Siméon ( Jos ., 19, 16). Le siège dura trois ans, parce que l’armée égyptienne était encore inhabile à la guerre de forteresse. Enfin la ville fut réduite par la famine et pillée; la population fut partagée entre les vainqueurs. Mais le roi Ahmès I n’osa pas s’engager plus loin : il s’arrêta là, au seuil de l’Asie.

Dès que « le roi eut tué les Mentiou d’Asie, il revint au sud, vers la Nubie, pour détruireles Bédouins nubiens » qui s’étaient alliés aux Hyksôs. C’est encore le capitaine Ahmès qui raconte ces expéditions auxquelles il prit une part glorieuse, multipliant

LES PREMIERS EMPIRES D’ORIENT

les actes de courage et recevant, comme gratifications, « l’or de la vaillance », des esclaves, des terres concédées en fiefs militaires. Successivement il conduisit contre les Nubiens les vaisseaux des deux premiers successeurs du roi Ahmès I, à savoir Aménophis I et Thoütmès 1. Sous ce dernier, la rébellion fut

enfin maîtrisée : « l’heure vint de l’exécution (des coupables); leur peuple fut déporté comme prisonnier, et Sa Majesté revint vers le nord, tenant dans son poing tous les pays étrangers, et (leur chef), le misérable Bédouin de Nubie, fixé la tête en bas à Pavant du Faucon , le vaisseau de Sa Majesté (1). » La Nubie, réoccupée jusqu’à Napata, fut placée sous la direction d’un vice-roi, portant le titre de « prince royal de Koush» (2).

On remit en état les mines d’or, et le commerce reprit toute son activité ; les forteresses furent occupées, et des temples splendides tout le long du Nil, d’Éléphantine à Napata, offrirent les statues d’Amon et des Pharaons à l’adoration de leurs sujets nubiens. Ainsi se développa une nouvelle Égypte, dont la civilisation et Part furent d’abord purement thébains ; mais ce caractère dégénéra peu à peu sous l’influence des populations * nègres avoisinantes.

(1) Inscription d’ Ahmès, 1. 24 sq. Cf. Urk., IV, 1 - XVII, II § 6.

(2) Les premiers qui soient connus apparaissent au début du règne de Thoütmès I (Breasted* XVII, II, § 61); Sethe, hrkunden , IV, 40, I. 14.

l’empire égyptien et le concert international 303

Tels sont les résultats obtenus par Thoutmès l vers l’an 1525: l’Egypte délivrée de l’invasion asiatique, rétablie dans ses frontières méridionales. Ce que nous savons de l’état intérieur du pays atteste, malgré des querelles dynastiques (entre Thoutmès I, Thoutmès III et la reine Hatshepsout), l’ordre, la prospérité matérielle, la puissance militaire et financière. La monarchie des Pharaons, ayant retrouvé toutes ses forces, va chercher une solution au problème asiatique, car la prise d’Avaris n’en a nullement atténué la gravité.

Les Égyptiens en Syrie.

LesHyksôs, après la perte d’Avaris, disparaissent de l’histoire; cet empire barbare n’a survécu ni comme puissance militaire, ni comme organisation politique, à la prise de sa capitale. En tant que population, cependant, les envahisseurs subsisteront, mêlés aux Cananéens et aux Amorrhéens, de l’Euphrate jusqu’à l’isthme. Les fouilles récentes en Palestine ont livré, effectivement, d’inombrables scarabées du type « hyksôs », qui portent les noms et la décoration en spirales, caractéristiques du temps de l’invasion ; beaucoup de ces petits monuments sont postérieurs à la chute d’Avaris : lorsque les Pharaons conquirent la Palestine, on continua à fabriquer des scarabées pareils, àleurs noms, jusqu’au milieu de la XVIIIe dynastie (1). D’autre part, les textes égyptiens citeront souvent parmi les adversaires des Egyptiens en Palestine et Syrie ces heqaoukhast , d’où vient le nom Hyksôs. Ce nom désigne-t-il explicitement les anciens envahisseurs, ou les Cananéens, ou le mélange des deux populations? Il est vraisemblable qu’aprèsleur effondrement militaire les Hyksôs (ou, du moins, les éléments étrangers qui en faisaient partie) se sont amalgamés avec la

(1) R* Weill, La Fin du moyen Empire , II, 729 sq.

LES PREMIERS EMPIRES D’ORIENT

population sémitique ; des fouilles futures feront quelque lumière sur ce sujet.

La Palestine et la Syrie, au cours des deux siècles qui correspondent à l’invasion, étaient entrées dans la période du développement urbain. Les documents hiéroglyphiques et cunéiformes de laXVIIIedynastie nous font connaître les ports de Gaza, Ascalon, Joppé (Jaffa), et, sur le plateau de la Shéphelah, les villes de Sharohana, Hébron, Jérusalem, dans cette région qui s’appelait le Kharou (1). La chaîne du Carmel formait barrière entre le Kharou et la Syrie : Mageddo , place forte de première importance, gardait le passage. Au delà, sur la côte, s’ouvraient les ports rocheux du Zahi : Tyr, Sidon, Byblos, Simyra, Arad ; chacun d’eux était une forteresse maritime ( menil ), visitée par les caboteurs de la côte, les bateaux de Byblos ( kebenliou ), ceux de la Crète et de l’Egée ( keftiou ), et ceux d’Égypte. Entre le Liban ( Imenen ) et l’Anti-Liban couverts de cèdres et de pins, la Syrie Creuse étalait ses vergers et ses emblavures, qu’arrosent, en sens contraire, le Jourdain etl’Oronte. De nombreuses petites forteresses y abritent la population d’agriculteurs. Le point stratégique le plus important est la dépression profonde, où coule l’Eleutheros(Nahr-el-Kebir) qui ouvre une route transversale au nord du Liban, du port de Simyra jusqu’à l’oasis de Palmyre (dépression d’Homs); vers la croisée de ce chemin avec celui de l’Oronte veille la ville « sainte » Kadesh , citadelle aussi importante que Mageddo. A ces vallées très fertiles, — que bordaient, sur la droite, les oasis de Damas et Palmyre, véritables ports sur la mer de sables du désert, — les Egyptiens donnaient le nom de Lola nou supérieur. Plus au nord, entre Oronte et Euphrate, commençait le pays des Deux-Fleuves : Naharina , avec les villes

(1) Les noms géographiques en italique sont ceux que donnent les textes égyptiens. Sur toutes les questions relatives à la géographie et à l’ethnographie de la Syrie, au temps de la conquête égyptienne, voir le livre classique de W. Max Muller, Asien und Europa.

Page 1