‹ Des clans aux empiresChapitre 24 sur 48 · XVII, II · texte numérisé non relu

XVII, II

(2) D’après les Annales de Thoutmès III ( Urk ., IV, 697; XVII, II, § 478).

(3) C’est-à-dire les Bédouins, les Asiatiques et les peuples de la Méditerranée.

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chose n’était advenue aux autres rois du Nord ; aussi son nom s’est-il répandu dans tout l’orbe du ciel... On jure par son nom dans tous les pays, à cause de la grandeur de sa puissance. Jamais on n’avait vu cela dans les archives des ancêtres, depuis les Serviteurs d’Horus... Il a soumis les îles du Grand- Océan ( shen-our ) : la terre entière est sous ses pieds (1). » Ces éloges emphatiques, répétés pour les successeurs de Thoutmès I, deviendront des lieux communs, des banalités de protocole ; ici, en l’honneur du conquérant de l’Asie, ils ont leur sens plein, et témoignent de l’allégresse ingénue d’un peuple que la gloire militaire enivre pour la première fois. Jusqu’à quel point faut-il prendre au pied de la lettre les affirmations touchant les Haou-nebou et les peuples des Iles, nous ne le savons guère. Du moins est-il certain que, suivant l’usage, tous les voisins d’Asie et des Iles envoyèrent à Thoutmès I des présents (2), qu’il transforma en « tributs ». Les temples de Thèbes en bénéficièrent les premiers; dans le tombeau de l’architecte Inenj, qui vivait en ce temps-là, il est question des cèdres des Échelles (du Levant), et du bronze d’Asie, ramenés pour la décoration des grands édifices (3) élevés par reconnaissance nationale à Ainon, le dieu protecteur de la dynastie victorieuse.

Les Khasliou réagirent bientôt contre leurs nouveaux maîtres. Thoutmès II revint dans le Lotanou et sur l’Euphrate (4), et Thoutmès III (1501-1447), en l’an 22 de son règne (1479), dut reprendre la conquête à pied d’œuvre. Les Mitanniens avaient suscité une révolte générale, de la Syrie à la Palestine, si bien que les garnisons laissées par les Égyptiens furent débordées : « Il y avait eu une longue période d’années [où

(1) Urk ., IV, 82 sq. ; XVII, II, § 67-73. - (2) Urk ., IV, 55; XVII, II, § 101.

(3) Urk., IV, 56; XVII, II, § 103 sq.

(4) Sethe, Unlersuchungen , I, 40; Breasted, XVII, II, § 125.

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les Asiatiques régnaient] par le brigandage, tout homme servant devant leurs [princes, qui étaient à Avaris]. Mais il arriva, en d’autres temps, que les garnisons qui étaient là, furent (enfermées ?) dans la ville de Sharohana ; depuis le pays de Yroza jusqu’aux confins de la terre, on prépara la révolte contre Sa Majesté (1)* » Alors Thoutmès ÏIÏ « partit de la citadelle de Zalou dans sa première expédition victorieuse [pour repousser ceux qui avaient attaqué] les frontières de l’Égypte. »

Le récit complet de cette première expédition, et le résumé des suivantes, nous est connu, d’après les « journaux du roi (2) », où les scribes notaient quotidiennement les incidents de la campagne ; gravé sur les murs du temple d’Amon à Karnak, comme un hommage au dieu, dont c’était la guerre, ce texte forme les Annales de Thoulmès III (3), un des documents les plus significatifs de l’histoire d’Egypte, et le premier journal d’une grande campagne de guerre que l’histoire du monde ait conservé. Nous y ferons de larges emprunts, car nul témoignage ne permet mieux déjuger la mentalité des impérialistes égyptiens.

Partie de Zalou le 19 avril 1479 (4), l’armée égyptienne arrive à Gaza le 28 avril ; elle met neuf jours pour couvrir les 235 kilomètres de désert aride qui séparent ces deux villes, rapidité qui témoigne d’une organisation parfaite. Après un jour de repos, on reprend la marche, et, le 10 mai, l’armée arrive au pied de la passe qui conduit, à travers le Carmel, à Mageddo; elle a franchi 170 kilomètres en onze jours, sans combattre, toutes les villes de la Shéphéîah ayant fait leur soumission,

(1) L’interprétation de ce passage lacunaire présente des incertitudes; cf. Sethe, XII, t. XLVII, 84; Gardiner, XIII, t. Y, 54, n. 2.

(2) Urk., IV, 693; XVII, II, §472.

(H) Bibliographie dans Maspéro, XX, t. II, n. 256, n. I. Je suis le texte de Sethe, Urkunden, IV, 617 sq. Cf. Breasted, XVII, II, §407-540.

(4) Toutes les dates égyptiennes seront ici transposées en notre comput moderne, pour la clarté du récit,

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Avant de franchir le col, Thoutmès III tient un conseil de guerre et informe ses généraux qu’il a reçu des rapports sur l’ennemi: «Voici que ce misérable vaincu de Kadesh (1) est venu et entré dans Mageddo : il est là en ce moment. Il a fait une coalition avec les princes de tous les pays étrangers qui étaient dans les eaux (sous l’obédience) de l’Égypte, depuis le Naharina,avecles...,ies Syriens (Kharou), les Ciiiciens (Kedou), leurs chevaux (2), leurs guerriers, leurs hommes. A ce qu’on raconte, il leur a dit: «Je me tiendrai pour [combattre Sa «Majesté ici] dans Mageddo. » Or, dites-moi ce que vous en pensez ? » Les généraux répondent en discutant le choix des routes qui franchissent le col du Carmel. Il existe trois chemins ; le plus direct, qui débouche par Alouna, va en se rétrécissant peu à peu et forcera l’armée à marcher à la file, chevaux après chevaux, homme après homme ; l’avant-garde sera donc attaquée avant que le gros ait pu se déployer, puisque l’ennemi attend de l’autre côté, vers la ville d’Alouna. Mais il existe deux autres chemins; l’un débouche en plaine, au sud de Mageddo, vers Taanach ; l’autre tourne Mageddo par le nord; aussi les généraux supplient-ils le roi «de ne point faire marcher sur le chemin (étroit) qui mène à l’inconnu ». A ce moment, on communique de nouveaux rapports sur la position de « ce misérable vaincu ». Fort de ces renseignements, Pharaon méprise la prudence de ses généraux : « Par ma vie, dit-il, Ma Majedé passera parce chemin d’Alouna. Que celui qui en a le cœur, parmi vous, marche par ces chemins quevous avez dits, ou que celui qui en a le cœur, parmi vous, marche de compagnie avec Ma Majesté; mais ne faites pas qu’on pense, parmi ces vaincus que déteste Ra : « Si Sa Majesté

(1) Le prince de Kadesh etle prince de Mageddo sont leschefs de la coalition ; ce sont des Amorrhéens ou des Mitanniens.

(2) Dans tous les textes militaires et diplomatiques de l’époque, on mentionne les chevaux; c’était un des éléments les plus importants de la force d’un État. Les hommes sont encore dans l’émerveillement de cet auxiliaire, nouvellement introduit dans la civilisation orientale

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pisse par un autre chemin, c’est qu’Elle en arrive à avoir peur de nous!... Voiià ce qu’ils penseraient î » Alors les généraux s’inclinent : « Puisse ton père Amon-Ra agir selon ton cœur \ mais nous, nous serons les compagnons de Ta Majesté en tout lieu où elle ira : car la place du serviteur est derrière son maître. » Alors Sa Majesté fait porter à la connaissance de tous ses soldats qu’on prendrait le chemin étroit, et elle fit un grand serment : «Je ne permettrai pas que mes soldats victorieux marchent devant moi, en cette place. » Elle avait mis dans son cœur de monter, de sa personne, en tête de ses soldats, pour que chaque homme puisse bien comprendre la cadence de marche, cheval après cheval (1). »

Trois jours après, le 13 mai, la tente de Sa Majesté était plantée à Alouna. Au moment de s’engager dans la portion resserrée du défilé, Thoutmès III prit la tête de la colonne, « portant l’image de son père Amon-Ra qui ouvrait le chemin devant lui». La première division de l’armée était donc sous le patronage d’Amon ; il semble qu’il y ait eu une seconde division, qui marchait précédée d’une statue d’Harmakhis (2). L’audace du Pharaon réussit à merveille : car l’ennemi ne

s’attendait pas à voir arriver les Egyptiens par le chemin le plus difficile; les forces du prince de Kadcsh étaient donc déployées dans la plaine, du côté de Taanach. L’avant-garde égyptienne déboucha sans encombre : alors les généraux supplièrent Pharaon de ne pas attaquer avant que toute l’armée eût passé : « Puisse notre seigneur victorieux nous écouter cette fois! Puisse notre seigneur protéger (la marche) de l’arrière-garde de nos soldats, avec ses troupes ; et lorsque l’arrière- garde sera sortie, alors nous combattrons ces Khasliou ,

(1) Pour toutes les questions que soulève ce récit, voir la discussion très complète présentée par H. -H. Nelson, The Baltle of Megiddo , Chicago, 1913, avec de nombreuses photographies qui montrent l’état actuel des lieux et des chemins.

(2) Voir infra , p. 361, où l’armée de Ramsès II apparaît partagée en quatre divisions, chacune sous l’égide d’un dieu.

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et nos cœurs ne seront pas inquiets sur l’arrière-garde de nos soldats I » Sa Majesté fut raisonnable : elle attendit l’arrivée du gros de l’armée, qui déboucha vers midi, « à l’heure où l’ombre tourne ». Vers 7 heures du soir, toute l’armée était déployée en vue de Mageddo, dont la srarnison faisait bonne garde, tandis que les coalisés att end aient toujours, au sud, vers Taanach. Les Égyptiens établirent leur camp sans être inquiétés. Un ordre fut communiqué aux

soldats : « Apprêtez-vous, aiguisez vos armes, car on va se rapprocher pour combattre avec ce misérable vaincu, demain matin. » Et tandis qu’on tenait séance dans la tente royale, on ravitaillait les officiers, on distribuait des pains aux soldats, tout en leur communiquant le mot de passe : «Courage, courage! Veillons, veillons! » Dans la tente du roi, était la « garde de vie », le poste de commandement; des agents de liaison venaient faire rapport à Sa Majesté: « le quartier est en bonne condition ; les troupes du Sud et du Nord, pareillement ».

Le lendemain, 14 mai, le roi se lève à l’aube, l’ordre de marcher est donné à toute l’armée : Sa Majesté s’ébranle sur son char d’électrum, revêtue de toutes ses parures de guerre,

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semblable à Horus et à Mentou. L’aile droite de l’armée se déploie au sud de la ville, dans le ravin de la Kina ; l’aile gauche passe au nord de la ville; au centre, Sa Majesté, avec Amon, fortifie tous les cœurs.

Malheureusement, le récit de la bataille tourne court: « Voici, Sa Majesté fut puissante en tête de ses soldats : et lorsqu’ils (les ennemis) virent Sa Majesté dans sa puissance, ils prirent la fuite vers Mageddo en se culbutant, avec des faces de terreur, et ils abandonnèrent leurs chevaux, leurs chars d’or et d’argent. On les tira parleurs vêtements pour les hisser dans cette ville, car les gens de cette ville avaient fermé (les portes de la ville sur eux). Ah î si seulement les soldats de Sa Majesté n'avaient pas mis leurs cœurs à piller les biens de ces vaincus (1), ils auraient pris Mageddo à cette heure, lorsqu’on hissait le misérable vaincu de Kadesh, avec le misérable vaincu de cette ville, en hâte, pour les faire entrer dans leur ville. La peur de Sa Majesté avait pénétré dans leurs chairs ; leurs bras étaient abattus, car l’Uræus de Sa Majesté avait été puissante (2) parmi eux. » Alors furent capturés leurs chevaux, leurs chars d’or et d’argent ; quant aux guerriers, ils étaient étendus par monceaux, comme des poissons dans le coin d’un filet. «Les soldats victorieux de Sa Majesté se mirent à compter leurs prises. On captura aussi la tente de ce misérable vaincu, qui était brodée d’argent (3). Tous les soldats se mirent à pousser des acclamations, et adressèrent des adorations à Amon pour les victoires qu’il a données à son fils en ce jour; et ils firent aussi des prières pour Sa Majesté, afin d’exalter

(1) Pour un épisode analogue de la bataille de Kadesh, sous Ramsès II, cf. in fra , p. 366.

(2) La victoire de Thoutmès III est donc due partiellement à la force magique de l’Uræus qui garde son front; c’est la puissance de l’Uræus qui fait la puissance du roi.

(3; D’après un autre assage, on sait que c’était une tente de grande dimension, soutenue par sept piliers, ornés d’électrum ( Urk IV, 664). Nelson rappelle à ce sujet la capture de la fameuse tente de Darius par Alexandre le Grand (/. c., p. 56;.

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ses victoires. Puis on évalua le butin qu’ils avaient pris, soit en mains (coupées), soit en prisonniers vivants, en chevaux, en chars d’or et d’argent, décorés de peintures. »

La bataille était gagnée, mais la majeure partie de Parmée ennemie avait trouvé refuge dans Mageddo. Aussi Thoutmès III ne laissa-t-il pas refroidir l’ardeur de ses soldats. «Voyez, leur dit-il, tous les princes de ces pays du Nord, qui se sont révoltés, sont dans la ville ; c’est prendre mille villes que prendre Mageddo I Prenez-la donc, vigoureusement ! » Il importait surtout de ne pas recommencer un siège interminable, dans le style de celui qu’Ahmès I avait tenu devant Sharohana. Les armées égyptiennes possédaient maintenant le matériel de siège nécessaire et des troupes spécialisées dans cet emploi. On prit la mesure de Mageddo et on l’entoura d’une circumvallation, renforcée de bois verts (pour les mettre à l’abri du feu projeté par les défenseurs) ; le point central était une « bastille » en murs épais, à laquelle on donna le nom prometteur « Menkheperra (1) prend au filet les Asiatiques ». Et l’on faisait bonne garde pour prévenir une sortie : « ordre était donné de ne laisser passer personne au delà de cette muraille, excepté ceux qui venaient frapper à la porte (pour se rendre) ». On fit un rapport détaillé et quotidien du siège ; ce journal, transcrit sur un rouleau de parchemin, fut déposé plus tard dans le temple d’Amon.

La garnison, pressée par la famine, se rendit à la fin. «Voici que les princes de ces pays vinrent à plat ventre baiser la terre devant Sa Majesté et implorer le souffle de vie pour leurs narines, (vaincus) par la force de son glaive et par la grandeur de la puissance d’Amon sur tous les pays étrangers.» Tous les princes du pays défilèrent, chargés de leurs tributs d’argent et d’or, et suivis du bétail grand et petit, et on les

(1) Nom royal de Thoutmès III.

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fit passer au sud, vers l’Égypte, tandis que ThoutmèsIII plaçait des hommes sûrs à la tête des régions conquises et « reconnaissait de nouveaux princes dans chaque ville ». Les scribes royaux eurent fort à faire en dressant la liste du butin conquis ; elle énumère seulement 340 prisonniers vivants, une partie de la garnison ayant déjà fait sa soumission pour éviter la famine (1) ; mais il y avait 2 041 chevaux, les chars, rehaussés d’or, du prince de Kadesh et du prince de Mageddo, et ceux de ses soldats, au total 924; mention spéciale est faite des belles cuirasses de bataille, en bronze, des deux princes vaincus ; 502 arcs représentaient l’armement de la garnison. Les soldats capturèrent encore dans la campagne un nombreux bétail : 1 929 bœufs, 2 000 petites chèvres, et 20500 moutons blancs.

Les convoitises des vainqueurs n’étaient point encore assouvies. «Les champs labourés du territoire de Mageddo furent mensurés par les contrôleurs de la maison du roi, pour moissonner leur récoltes: on en tira plus de 207 300 boisseaux de grains, sans compter ce que les soldats de Sa Majesté avaient coupe et emporté précédemment (2). »

Plusieurs villes de la région, dépendant du prince de Kadesh, firent leur soumission ; elles livrèrent leurs princes, avec le harem et les enfants de ceux-ci, et aussi les guerriers du Mitanni,

probablement de race aryenne, que les Egyptiens appelaient les Merinaou ; tous, avec leurs esclaves, au nombre total de 2503 personnes, furent dirigés sur l’Égypte. Ils emportèrent avec eux les grands vases, « spécimen du travail du pays de Kharou », des coupes, des plats d’or, des couteaux, des disques d’or et d’argent, dont le poids est évalué à plus de 400 livres, et aussi le mobilier, les armes, les parures et les vêtements du prince de Kadesh.

Thoutmès III poussa vers le nord jusqu’au Lotanou (supérieur), c’est-à-dire jusqu’à la vallée de l’Oronte, mais il

(1) Urk., IV, 665.

(2) Ici se termine le récit de la premier campagne ( Urk ., IV, 667).

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