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L’EMPIRE ÉGYPTIEN ET LE CONCERT INTERNATIONAL

n’attaqua pas Kadesh en cette première campagne ; il se contenta de construire en plein Liban une forteresse qu'il baptisa d’un nom provocant: « Menkheperra enchaîne les Nomades ( Shemaou ) » ; puis « il revint à Thèbes,où il célébra une grande fête de la victoire, au retour de sa première expédition victorieuse pour renverser le misérable Lotanou, pour élargir les frontières de l’Egypte, en l’an 23 » (1).

Jusqu’à l’an 42, Thoutmès III revint chaque année pour reprendre sa tâche guerrière et pousser plus avant l’épieu de

l’Egypte dans la gorge des Asiatiques. De l’an 24 à l’an 29,

les Egyptiens progressent dans la Syrie au nord de Mageddo, (Lotanou), pourchassent les «tribus » (whl) (2) des Asiatiques encore à demi nomades, inventorient les richesses du pays, spécialement les plantes alimentaires et les animaux domestiques, dont un catalogue descriptif fut gravé sur les murs de Karnak (3). Les jardins de la côte et de la vallée de l’Oronte (Zahi) furent pour eux un enchantement : « Sa Majesté trouva le pays de Zahi, dont les jardins étaient pleins de fruits; on trouva aussi leurs vins dans les pressoirs (ruisselant) comme des flots d’eau, et leurs blés sur les terrasses (Jitt. échelles) en tel excès qu’ils étaient plus abondants que les grains de sable sur les grèves. Les soldats de Sa Majesté furent dans l’abondance de toutes ces choses... Aussi les soldats de Sa Majesté furent-ils ivres et frottés d’huile chaque jour, comme il arrive aux (seuls) jours de fête en Egypte» (4). Déjà l’armée poussait jusqu’à Tounep et Khalep (Alep), villes

(1) Urk., IV, 739-40; XVII, II, § 548 sq. — (2) Urk., IV, 676.

(3) Mariette, Karnak , pl. 28-31 ; parmi les animaux du Lotanou, on signale des « volatiles inconnus, qui pondent chaque jour » (Urk., IV, 700); ce sont probablement des gallinacés ; on voit rarement coq ou poule sur les tableaux des monuments égyptiens avant l’époque hellénique.

(4) Urk., IV, 687 ; XVII, II, § 462.

LÊS PREMIERS EMPIRES iPoRlENf

fortes entre Oronte et Euphrate, et mettait la main sur Arad et les ports de la côte ; aussi Thoutmès III s’empara-t-il de deux vaisseaux égéens (?), chargés d'esclaves, de bronze, d’étain, d’émeri et de diverses choses précieuses, et revint-il

par mer en Egypte.

Désormais les renforts arrivèrent par me r aux armées égyptiennes. Les ports ( menioul ) de la côte nord (la future Phénicie) furent aménagés, équipés et approvisionnés (1), de façon à servir de bases navales pour les escadres égyptiennes et de centres de ravitaillement pour les armées qai opéraient dans le Zahi et le Naharina : grande économie de temps et de fatigue pour les troupes de Thoutmès III, qui prenaient en flanc les coalisés du Naharina, sans avoir à remonter par terre de Zaîou jusqu’à l’Oronte 1 Aussi la campagne de l’année 30 (= 1472) fuï-ellc décisive : Thoutmès III arriva devant Kadesh, abattit la « ville sainte», coupa ses vergers, pilla ses récoltes ; c’était le plus grand succès depuis la prise de Mageddo ; aucune menace sur les derrières de l’armée n’empêchait plus de progresser vers le Naharina. En l’an 33 (= 1469), Thoutmès parvint enfin à la grande courbe de l’Euphrate, dans la région de Ctrchémish (2), la troisième grande forteresse, qui commandait le passage du grand Nil-à-rebours. La citadelle fut enlevée, le gué forcé, et Thoutmès III « planta sur la rive orientale de cette eau une autre stèle, à côté de la stèle de son père Thoutmès I; puis Sa Majesté s’embarqua (sur le fleuve) pour prendre les villes et labourer les installations des tribus ( whwl ) de ce vaincu du misérable Naharina»! Les Mitanniens s’enfuirent devant le Pharaon « comme un troupeau de chèvres. »

Thoutmès III arrivait à la position stratégique qui domine

p’ (1) A partir de Fan 31, les Annales mentionnent souvent les mesures prises pour équiper chaque année les ports ( Urk ., IY, 692, 707, 713, 719, 723, 727, 732).

(2) La ville est nommée dans l’inscription d’Amenemheb, un des valeureux chefs de troupes égyptiennes {Urk., IV, 891 ; XVII, II, §583).

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tout le «fertile croissant» ; pour la première fois, il se trouva en contact avec les grandes puissances qui dans un avenir proche ou lointain seraient les rivales de l’Égypte ; toutes lui envoyèrent des tributs. La Haute-Mésopotamie babylonienne ( Sangar ), l’Assyrie (Assour) offrirent du lapis-lazzuli et des vases d’orfèvrerie ; « le Grand-Hittite » ( Khéla ) envoya des bracelets d’argent, un bloc de pierre précieuse et des bois rares (1). Satisfait de ce butin moins rémunérateur qu’honorifique, Pharaon s’en retourna, joyeux « d’avoir élargi les frontières de l’Égypte » (2). Chemin faisant, il fit la chasse dans les forêts du pays de Nii, et « abattit 120 éléphants pour (prendre) leurs dents » (3). Tout ce butin fut embarqué pour l’Égypte dans les ports de la côte qui étaient bien munis de vaisseaux crétois (keftiou), byblites ( kebenliou ) et de transports égyptiens ( sékliou ) (4).

Mais les Mitanniens étaient tenaces dans leur résistance aux

Egyptiens. En l’an 35 (= 1467) « ce misérable vaincu du Naharina rassembla ses chevaux et ses hommes depuis les confins de la terre, plus nombreux que les sables de la grève, pour les entraîner à combattre contre Sa Majesté » (5). Ils furent mis en déroute complète ; les tributs affluèrent de nouveau. En l’an 42 (= 1460), une révolte générale du Lotanou remet en question la conquête de tout le pays au nord de Mageddo; les gens du Naharina descendent sur Tounep et Kadesh et entraînent la défection de tous les Fenkhou (6). Thoutmès III, partant de la côte, prend ses ennemis de flanc; il les coupe du Naharina, leur base nord de ravitaillement, en enlevant en premier lieu Tounep; puis il fait remonter à

(1) Un peu plus tard, la Cilicie (Jsy) offrit du cuivre, de Pétain, du lapis et de l’ivoire ( Urk ., IV, 707).

(2) Urk., IV, 700 sq. ; XVII, II, § 484 sq.

(3) Inscription d’Amenemheb,\. 23; le capitaine sauva la vie du Pharaon attaqué par un gros éléphant (1. 24-25).

(4) Urk., IV, 707; XVII, II, § 492. — (5) Urk., IV, 710; XVII, II, § 498.

(6) Urk.t IV, 729; XVII, II, § 529.

ses miliciens le cours de l’Oronte, et débouche dans la plaine de Kadesh où étaient concentrés les révoltés. Les deux armées se défiaient, lorsque le prince de Kadesh s’avisa d’un stratagème: il fit lâcher une cavale en rut, et la dirigea du côté de l’armée égyptienne, dans l’espoir de troubler les étalons attelés aux chars, et de désorganiser le bel ordre de bataille de la charrerie du Pharaon. Mais le brave Amenemheb veillait : il gagna de vitesse la cavale, bien qu’il fût à pied, lui ouvrit le ventre avec son poignard, et rapporta, comme trophée, la queue pour la déposer aux pieds du roi. Alors Thoutmès III enleva son armée « pour rompre la muraille de Kadesh»; Amenemheb la força le premier (1); on captura 691 guerriers du Naharina, avec leurs chevaux. Le dernier effort des coalisés était brisé : c’est ici que Thoutmès III arrête le récit de « ses victoires, depuis l’an 23 jusqu’à l’an 42, tel qu’il a été établi dans le temple d’Arnon »(1460) (2),

Un siècle après la reprise d’Avaris sur les Hyksôs, les Pharaons thébains avaient donc reconstitué la « grande Egypte » et conquis la branche occidentale du «fertile croissant» asiatique. Tous les royaumes orientaux, tous les peuples qui comptaient, sur le continent ou dans les Iles (3), reconnaissaient leur suprématie et payaient tribut. On conçoit que l’Égypte en ait été quelque peu grisée : voici comment s’expriment l’orgueil national et l’orgueil dynastique sur la fameuse stèle triomphale (4), érigée par Thoutmès III dans le temple de Karnak, pour commémorer les victoires qu’il avait remportées avec l’aide de son père, le dieu Amon :

(1) Urk., IV, 894-95 ; XVII, II, §589 sq.

(2) Urk., IV. 734; XVII, II, § 540»

(3) Après îa dernière campagne, Thoutmès III reçoit le tribut de Chypre ( Ountinag ), vases cî’or de travail crétois ( keftion ) et des ustensiles de fer {Urk., IV, 733).

(4) Urk., IV, 611 sq. ; Maspéro, XX, II, 266 sq, ; XVII, II, § 656.

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« Je t’ai donné par décret, dit Amon à Thoutmès III, la terre en son long et en son large, les Occidentaux et les Orientaux sous le lieu de ta face... Tu as traversé le fleuve de la grande courbe de Naharina dans ta force et dans ta puissance... J’ai donné que tes conquêtes embrassent toutes les terres,... et que les peuples viennent, sous leurs tributs, se courber devant Ta Majesté....

— Je suis venu, je t’ai donné d’écraser les princes du Zcihi\ je les jette sous tes pieds à travers leurs montagnes — j’ai donné qu’ils voient Ta Majesté telle qu’un maître de splendeur rayonnante, quand tu brilles à leurs faces en ma forme ;

— Je suis venu, je t’ai donné d’écraser ceux qui sont au pays d’Asie ( Setit ), de briser les têtes des Amou du Lotanou ; j’ai donné qu’ils voient Ta Majesté revêtue de ta parure (de guerre ), quand tu saisis tes armes sur le char.

— Je suis venu; je t’ai donné d’écraser la Terre cV Orient, d’envahir ceux qui sont dans les cantons de la Terre des Dieux (Pount, Abyssinie); j’ai donné qu’ils voient Ta Majesté comme la Comète, qui fait pleuvoir l’ardeur de sa flamme et répand sa rosée.

— Je suis venu, je t’ai donné d’écraser la terre d’ Occident, la Crète ( Kefti ) et la Cilicie (Isi) qui sont sous ton épouvante; j’ai donné qu’ils voient Ta Majesté telle qu’un jeune taureau, ferme de cœur, aux cornes acérées, auquel on ne résiste.

— Je suis venu, je t’ai donné d’écraser ceux qui sont dans leurs pays du Milanni qui tremblent sous ta terreur ; j’ai donné qu’il s voient Ta Majesté telle qu’un crocodile, maître des terreurs, au milieu de l’eau, que nul ne peut approcher.

— Je suis venu; je t’ai donné d’écraser ceux qui sont dans les Iles (Créto- Egéens), les peuples du milieu de la Très-Verte (Méditerranée) qui sont atteints par tes rugissements; je donne qu’ils voient Ta Majesté comme le Vengeur, qui se lève sur le dos de sa victime (1).

— Je suis venu, je t’ai donné d’écraser les Libyens ( Tehenou ), les îles des Oulenaou (2) qui sont au pouvoir de tes âmes; j’ai donné qu’ils voient Ta Majesté telle qu’un lion fascinateur et que tu fasses d’eux des cadavres à travers leurs vallées.

— Je suis venu, je t’ai donné d’écraser les terres les plus éloignées, le grand Cercle (de l’Océan) qui est enserré dans ton poing; j’ai donné qu’ils voient Ta Majesté telle que le faucon, maître de l’aile, qui conquiert d’un coup d’œil ce qui lui plaît.

— Je suis venu, je t’ai donné d’écraser « ceux qui sont en face du pays » (3), de capturer les fferiou-sha comme prisonniers vivants; j’ai donné qu’ils voient Ta Majesté telle que le chacal du Sud, le maître du mouvement, le coureur qui parcourt les deux terres.

(1) Allusion au faucon Horus qui plante ses serres dans le dos des gazelles, animaux typhoniens.

(2) Hall (Oldest civilisation of Greece , 163) compare ce nom wlnaw avec celui que les Assyriens donnent à l’ile de Chypre : « Yatnan». Notons que les Libyens (Tehenou) sont ici associés aux peuples des îles, comme ils le seront plus tard, au temps de Ramsès III.

(3) Le Sinaï et l’Asie, qui sont en face de l’Égypte , par opposition aux Méditerranéens qui sont derrière l’Égypte: Ilaou-nebou ( les Égyptiens s’orientaient face au sud).

LES PREMIERS EMPIRES D’ORIENT

— Je suis venu, je t’ai donné d’écraser les Iountiou , les Nubiens, jusqu’aux limites du pays qui sont dans ton poing; j’ai donné qu’ils voient Ta Majesté telle que les deux frères (Horus et Seth), dont j’ai uni les bras pour te donner la victoire... »

Organisation d’un empire égyptien.

Les vingt ans de campagnes de Thoutmès III valurent à l’Égypte non seulement la sécurité, mais encore l’hégémonie dans le monde oriental pendant un siècle, de 1460 à 1360. La branche du fertile croissant comprenant Palestine, Syrie Creuse et une partie de Naharina, constitua une province si étroitement rattachée à la métropole que nous pouvons employer le nom & Empire égyptien , pour caractériser l’union politique de cette région qui obéissait au même maître, depuis le haut Nil jusqu’à la grande boucle de l’Euphrate.

Pendant un siècle, l’hégémonie égyptienne se maintint presque sans intervention armée. Le successeur de Thoutmès III, Aménopliis II, réprima une révolte de la Syrie et poussa ses troupes, en une campagne de trois mois, au cœur du Mitanni (1) ; Thoutmès IV y vint aussi pour épouser la fille du roi du Mitanni ; Aménophis III (1415-1380) visita à plusieurs reprises ces provinces d’Asie (2) et y chassa le lion (3) : il n’y trouvait plus d’autres adversaires. Sous son règne, la « paix égyptienne » enrichit véritablement la Palestine et la Syrie. C’est au temps d’Aménophis III et au début du règne d’Aménophis IV (1380-1362) que l’empire égyptien atteint sonapogée; par une singulière fortune, des documents permettent d’en connaître, avec une précision satisfaisante, l’organisation administrative et les buts politiques et économiques.

En 1887, on découvrit par hasard, dans les ruines de la capi-

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