XVIII
LES PREMIERS EMPIRES D’ORIENT
La Crète et le monde mycénien n’échappaient pas à l’influence politique et commerciale de l’Égypte. On a retrouvé à El-Amarna même de nombreux fragments de poterie chypriote et crétoise ; d’autre part, la céramique exhumée en Crète présente souvent un décor égyptien. Dans plusieurs tombeaux de
Fig. 29. — Les présents des Crétois(W. M. Millier, Egyptological Researches I).
la XVIIIe dynastie défilent, porteurs de vases curieusement décorés, « les Keftiou , les grands des îles qui sont au milieu de la Très-Verte» (Méditerranée), coiffés de boucles et de minces tresses, vêtus de pagnes à fines broderies, chaussés de bottines, bref, de ce même style que nous ont fait connaître les fresques de Cnossos. Au tombeau de Thoutmès IV, on a retrouvé un fragment de vase en aragonite portant, à l’encre, la mention « vase de Kefti » (1). Dans File de Rhodes, à Ialysos, et à Mycènes même, des scarabées aux noms d’Aménophis III et de Tii attestent les rapports avec l’Égypte. Il existe actuellement une centaine de petits documents archéologiques, qui ont survécu comme témoignages des relations entre FÉgypte et la Grèce aux xve et xive siècles (2). Nous avons vu précédemment que les vaisseaux de Ryblos et de Crète étaient réquisitionnés
(1) XVIII, 282 sq. ; Hall, XIX, 291 sq., et XIII. t. I, 110 sq.
(2) Hall, ap XIII VII (1921), 39 sq.
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par les armées" égyptiennes pour aider la flotte royale dans ses transports de troupes et de matériel capturé; ils sillonnaient la mer Égée en tout sens et remontaient le Nil jusqu’à Thèbes ici, dans un tombeau, nous les voyons représentés, amarrés à
Fig. 30. — Navires phéniciens sur le Nil, à Thèbes (xxe dynastie).
quai et débarquant leurs marchandises (1), dont on retrouve des spécimens jusqu’en Nubie.
La politique internationaliste d’Aménophis IV-Ikhounaton.
Au temps d’Aménophis III, c’est donc un fait accompli que la pénétration réciproque des diverses civilisations orientales : Babyloniens, Mitanniens, Hittites, Égéens communiquent avec l’Égypte. Les rapports ne sont plus précaires, ni individuels comme par le passé : après le grand choc des armées, précédé par les relations des marchands, les rois et leurs familles, leurs
(1) Daressy, Revue archéologique, XXVII. Le tombeau est attribuable au règne de Ramsès III ; mais il n’est pas douteux que de pareilles scènes se voyaient sur Nil au temps des Aménophis
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administrateurs, leurs agents font connaissance personnelle, se lient par relations d’amitié et de mariages, concluent des traités commerciaux, esquissent des plans conjoints d’expansion militaire et politique, échangent leurs idées, leurs projets, leurs goûts en matière d’art et dans tous les domaines. Un grand courant de commerce et de pensée, d’échange artistique et économique, circule désormais entre toutes les capitales, Babylone, Ninive, Boghaz-Keuï, Cnossos, et se dirige finalement, comme un fleuve aux bras multiples, vers le delta du Nil, où ils sont résorbés dans la civilisation égyptienne. Pour la première fois, à notre connaissance, dans l’histoire du monde, les hommes prennent conscience des avantages d’une paix mondiale et sentent les bienfaits d’une politique commune : d’un même accord, volenles nolenles , ils en confient la direction à l’Égypte, dont ils reconnaissent la 'supériorité militaire, politique et matérielle. Les documents diplomatiques inaugurent des formules qui reflètent l’amitié des peuples et des princes : « n’avoir qu’une même pensée» (1), « n’avoir plus qu’un seul cœur » (2), — fermes qui caractérisent à merveille l’évolution des esprits vers une sorte d’internationalisme. De même qu’il y aura aux temps modernes un « concert européen », de même, en l’an 1500 av. J. -G, le « concert oriental » est un fait historique.
Cette union politique ne pouvait être complète sans un commun idéal spirituel et religieux. En un temps où les dieux présidaient à tous les actes de la vie publique, la paix de l’Orient signifiait que les dieux des divers peuples (3) avaient déposé les armes et conclu des traités réciproques. De fait, Amon et la triade osirienne étaient adorés en Syrie (4); Soutekhou, qui personnifiait pour les Égyptiens le Baal syrien ou le Teshoub hiftite-mitannien, recevait un culte sur les
(1) Inscription de Karnak. Egypte et Mitanni.
(2) Pap. Anaslasi , II, pi. II : Egyptiens et Hitites (sous Ramsès II).
y'ô) Voir infra , p. 377, 380. — (4) Maspéro, XX, t. II, 570 sq.
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rives du Nil, avec d’autres divinités asiatiques, Ishtar, Asiti, Kadesh et Rashouf (1) : tolérance si complète, qu’aucun conflit religieux n’est signalé, pendant le siècle de paix égyptienne, parmi des populations si diverses de race, de langue, de croyances (Cf. fig. 40).
L’ordre dans la diversité ne contenta pas encore les Pha-
Fig. 31. — Disques ailés :