Egyptien. — 2. Hittite. — 3. Assyrien
raons. Ils comprirent quel puissant facteur d’union politique ce serait, s’ils établissaient un culte, commun à tous les peuples, d’une divinité d’empire qui se superposerait aux autres cultes. Dans la plus grande Égypte, n’avaient-ils pas offert aux adorations leurs propres statues en Nubie, au Sinaï, dans les provinces syriennes? A Tounep, près de l’Euphrate, les habitants n’écrivent-ils pas « qu’ils adorent avec ferveur les dieux et la statue du roi d’Égypte » ? (2). Ce caractère divin que les Égyptiens reconnaissaient à Pharaon, était admis sans discussion par les Nègres, les Bédouins, les Syriens. Ce qui frappait surtout les etrangers, c’était l’origine solaire du roi d’Ég3^pte « fils de Ra », dont les titres protoco-
(1) XX, II, 157 sq. - (2) XXVII, 70.
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laires, le costume, le décor où il vivait à la cour, évoquaient sans cesse la lumineuse origine. Les Syriens, quand ils écrivent à Pharaon, l’appellent « notre Soleil »; les rois étrangers, s’évertuant à l’imiter, se font appeler — eux aussi — « Soleil » par leurs sujets et prennent cette épithète dans les protocoles (1). Un emblème caractéristique des monuments égyptiens, le disque solaire ailé, fut adopté avec prédilection par les rois hittites, assyriens et babyloniens et décora leurs monuments et leurs sceaux (üg. 31). Dans ce culte du Soleil, adoré tant sous sa forme céleste, le disque lumineux, que sous son apparence humaine, le souverain, les Asiatiques reconnaissaient un des principaux dieux sémitiques, Shamash, et les Égyptiens, le grand dieu du ciel, Fia. Dès lors, dans la cour d’Égypte, l’idée se fortifia d’élever le dieu Soleil à la dignité de dieu d’empire, afin que le maître du ciel et le maître des hommes fussent ainsi confondus dans une même adoration.
C’est depuis le règne d’Aménophis III, le grand empereur de l’Orient uni, que nous voyons se développer en Égypte le culte d’une des formes du Soleil, Aton , le disque solaire, dont le nom évoque Adonaï , le « Seigneur» des Sémites; comme nous le verrons plus en détail au tome VII, Aton fut promu par Aménophis IV au rang de dieu principal, sinon de dieu unique, du panthéon égyptien. La résistance acharnée des prêtres d’Amon-Ra, à Thèbes, n’entrava pas la réforme religieuse : le roi brisa toute opposition, chassa Amon de ses temples et les prêtres de leurs charges, et, pour marquer le caractère définitif de ces événements inouïs, changea de nom et de capitale : désormais il s’appela Ikhounalon (Khounaton), « celui qui plaît à Aton », et sa capitale (sur le site actuel de Tellel- Amarna) fut Ikhoutaton, « l’horizon d’Aton ». L’image et le nom même d’Amon et de sa triade furent martelés dans les
(I) Cf. infra , p. 360 et suiv»
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bas-reliefs et les inscriptions : à leur place, sur les monuments publics, se révélait l’image d’Aton représenté par un disque dont les rayons tombent jusqu’à terre, comme des bras munis de mains (fig. 32), pour embrasser ses créatures et leur tendre le signe de la vie (1).
La portée de cette réforme nous échapperait si nous n’avions pas eu la chance de retrouver dans les tombeaux d’Ei-Amarna des extraits de la « doctrine » que Khounaton enseignait en l’honneur de son nouveau dieu. Ce sont des hymnes que chante le roi lui-même, pour exalter les beautés, les bienfaits, le sens profond d’Aton.
L’intention du roi paraît avoir été celle-ci : offrir à l’adoration des Égyptiens non plus un dieu local, particulier à une ville, ni d’un caractère exclusivement national, mais un dieu incarnant la force essentielle de la nature, et, par là, pouvant s’imposer à l’adoration universelle. A cet effet, le roi choisit le soleil, un des dieux primitifs, élémentaires, de l’humanité, dont la puissance, bienfaisante aux uns, redoutable aux autres, n’apparaît nulle part plus absolue que dans les pays d’Orient. Ce dieu, on ne le représente plus aux hommes, comme jadis, sous la forme d’un faucon; c’est un disque rayonnant, un signe pictographique, un hiéroglyphe que tous les hommes, Égyptiens ou étrangers (même nous, modernes), sauraient lire et comprendre du premier coup d’œil. Aton, qui personnifie le mouvement, la chaleur, est le père bienfaisant, vivifiant de tout ce qui existe : terre, eau, plantes, animaux, hommes de VÉgyple el des pays étrangers : voilà le point essentiel que les hymnes chantés par lkhounaton mettent en pleine évidence (2) :
« Tu te lèves bellement dans l’horizon du ciel, ô Aton, initiateur de la vie 1 <1> XX VIII 56 sq.
(2) Breasted a fait une étude spéciale de ces textes; voir sa traduction complète ap. XVI, 371 sq. Pour le texte, cf. N de G. Davies, The rock tombs of El-Amarna, t. III, pl. 27.
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« Quand tu t’arrondis à l’orient, tu remplis la terre de tes beautés.
« Tu es charmant, sublime, rayonnant haut par-dessus la terre. Tes rayons enveloppent les terres et tout ce que tu as créé. Puisque tu es Ra (créateur), tu conquiers ce qu’elles donnent et tu lies des liens de ton amour...
« Combien nombreuses sont tes œuvres I Tu as créé la terre dans ton cœur (alors que tu étais tout seul), la terre avec les hommes, les bestiaux grands et petits, tout ce qui existe sur terre et marche de ses pieds, tout ce qui vit en l’air et vole de ses ailes, les pays étrangers ( Khasl ), de Syrie ( Kharou ), de Nubie ( Koush ), la terre d’Égypte ( Qemi ).
« Tu mets chaque homme à sa place, créant ce qui lui est nécessaire, tous avec leurs héritages et leurs biens, avec leurs langues diverses de paroles, leurs formes diverses aussi, et leurs peaux (diverses de couleur). Car, ô diviseur, tu as divisé les peuples étrangers...
« Combien tes desseins sont excellents î II y a un Nil au ciel pour les peuples étrangers et tous leurs bestiaux qui vont sur leurs pieds ; et le Nil vient du monde inférieur pour la terre d’Égypte (1).
« Tu as créé toutes les formes, toi tout seul, les nomes, les villes, les campagnes, les routes, les eaux. Tout œil te contemple au-dessus de lui, car tu es le disque du jour au-dessus de la terre... »
Ainsi le dieu de Ikhounaton ne distingue pas les étrangers des Égyptiens : tous les hommes sont au même degré ses fils et doivent se considérer comme frères. Dans l’hymne, il est très remarquable que les étrangers, Nubiens et Syriens, soient nommés avant les Egyptiens. Pour la première fois au monde, un roi fait appel à des étrangers pour adorer, aux côtés
(1) Pour lés peuples étrangers, Péau tombe du ciel ; pour les Égyptiens, elle sort de terre.
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de son propre peuple, le bienfaiteur universel. Pour la première fois, la religion est conçue comme un lien qui relie des hommes de race, de langue, de couleur différentes (1). Comparons à l’hymne d’Ikhounaton celui de Pépi I, cité p. 214: quel progrès accompli dans l’intelligence de la fraternité humaine I Jadis Pharaon considérait jalousement l’Égypte comme la merveille unique du monde ; maintenant son horizon s’est élargi jusqu’aux limites de l’Uni" vers civilisé : tous les hommes y sont fils du soleil, et, par conséquent, fils et sujets du Pharaon.
Qui ne voit, en effet, le rapport étroit de ces idées humanitaires avec la politique impériale de l’Égypte au xve siècle? La réforme de Ikhounaton, à quoi vise-d-elle? A proposer le monothéisme solaire à l’intelligence des hautes classes et au culte instinctif du peuple : or, en politique religieuse, monothéisme signifie impérialisme (2). Si le culte d’Aton avait été adopté, comme en Égypte, par l’Orient proche, c’eût été un triomphe pour l’impérialisme égyptien. Telle devait être l’ambition d’Ikhounaton : en même temps qu’il établissait sa capitale, en Égypte, dans Ikhoulalon , il fondait en Nubie, au sud de Soleb, la ville
(1) A. Moret, XXVIII, 62 sq.
(2) Breasted, The earliesl International îsm (1918).
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de Gem-Alon , « celle qui trouve Aton » (1), et, en Palestine, peut-être aux environs de Jérusalem, Khinalouni (2), une autre Ikhoutaton. Ces villes saintes du nouveau dieu, en pays étranger, ne pouvaient avoir d’autre signification que celle de villes d’empire. Mais nous n’avons jusqu’ici aucun renseignement sur l’accueil que les Syriens et les Nubiens ont fait à cette propagande en faveur d’Àton. Les intentions impérialistes de la « doctrine » se devinent encore dans la phrase finale des hymnes. Après avoir exalté le dieu de l’humanité entière, le roi conclut:
« Tu es dans mon cœur ; il n3 existe nul autre qui te comprenne, excepté moi, ton fils... O toi... qui , lorsque lu le Lèves, fais vivre les hommes, qui, lorsque lu le couches, les fais mourir, élève-les pour ton fils, qui est sorti de la chair, Ikhoutaton. »
Donc, seul le roi d’Égypte reste l’intermédiaire qualifié entre Aton et l’humanité : lui seul comprend l’enseignement d’Aton et, par lui seul, les bienfaits divins seront étendus jusqu’aux hommes de Nubie, de Syrie et d’Égypte. L’enthousiasme mystique et altruiste se mélange ici d'habileté politique et d’égoïsme national. Il y a un dieu pour tous les hommes, mais ce dieu universel est surtout égyptien par fonction; il n’a qu’un interprète conscient, le Pharaon, qui sera confondu avec Aton dans l’adoration des peuples de l’Empire.
En créant un monopole religieux en faveur du disque solaire, Ikhounaton avait compris qu’il fallait aux peuples de l’Empire un idéal commun, au-dessus des intérêts politiques et commerciaux. Il semble bien qu’il ait tenté de pousser jusqu’à ces limites extrêmes la grandiose conception d’un Empire mondial: en quoi il se distingue des Sargon et des Hammourabi, qui n’ont pas eu au même degré l’intelligence des grands problèmes de politique internationale. Si l’empire d’Orient a eu quelque chance de se réaliser, avant Alexandre et les Césars, c’est au temps d’Aménophis III et d’ikhounaton.
(IXJBreasted, XII, t. XL, 116 - (2) Winckler, Lettres , 196.