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CHAPITRE II

L’ORGANISATION TOTÉMIQUE

Les clans.

Que sont donc premièrement ces clans qui nous offrent les formes d’organisation politique les plus rudimentaires que nous rencontrions quand nous remontons ce chemin qui mène à la centralisation dans les sociétés primitives?

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce ne sont pas des divisions locales, c’est-à-dire des formes primitives d’organisation territoriale. La communauté de village ou, de façon moins savante encore, la proximité spatiale ne semble pas, en effet, être un mode originaire de groupement des hommes. Et cela se conçoit si l’on songe que les civilisations agricoles et sédentaires n’étant pas les premières que l’on connaisse, il est assez naturel qu’avant leur apparition la relation de l’homme avec une portion définie de territoire n’ait pas été ce facteur d’organisation sociale qu’elle deviendra par la suite. Une multitude d’indices tendent à établir que la religion fut appelée, avant la géographie, à décider de la façon dont les hommes seraient groupés. Le primitif droit constitutionnel est de nature mystique. Il admet d’ailleurs toutes les participations qui sont caractéristiques de la pensée mystique elle-même. C’est ainsi qu’il apparaît vain de chercher à distinguer, suivant les catégories actuelles de notre pensée, entre les groupements politiques et les groupements familiaux, pour faire par exemple

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de la famille la cellule sociale primitive, et pour construire les divisions politiques proprement dites à l’image de la famille, la cité devenant une famille agrandie et ainsi de suite. Sans doute la cohésion qui unit les membres des premiers groupements sociaux ne diffère pas de la parenté. Cela vient de ce que, comme elle, elle se résout en une certaine participation mystique qui n’est point la communauté physique de sang sur laquelle on fonde d’ordinaire la parenté primitive.

Le premier groupement que nous rencontrons dans les sociétés inférieures, le clan, est en effet un groupement dont le rôle est en même temps — et sans qu’il y ait à chercher de priorité — politique et domestique, mais dont la nature est mystique. Sa cohésion vient de ce que ses membres se considèrent comme porteurs d’un même totem et par conséquent d’un même nom, faits d’une même substance mystique, celle de leur totem, à laquelle tous participent sans qu’aucun la monopolise, et issus d’une même origine à laquelle une mythologie postérieure donnera des apparences individuelles, en imaginant que le totem a été, dans un passé fabuleux, révélé à un ancêtre illustre du clan qui en est devenu pour cette raison l’ancêtre éponyme. Dans son mémoire sur la prohibition de l’inceste, Durkheim définit ainsi le clan (1) : « un groupe d’individus qui se considèrent comme parents les uns des autres, mais qui reconnaissent exclusivement cette parenté à ce signe très particulier qu’ils sont porteurs d’un même totem. Le totem lui-même est un être animé ou inanimé, plus généralement un animal ou un végétal, dont le groupe est censé descendre et qui lui sert à la fois d’emblème et de nom collectif. Si le totem est un loup, tous les membres du clan croient qu’ils ont un loup pour ancêtre et, par conséquent, qu’ils ont en eux quelque chose du loup. C’est pourquoi ils s’appliquent à eux-mêmes cette dénomination : ils sont des Loups. » Même définition du

(1) IV, 1. 1, p. 2-3.

l’organisation totémique

même auteur dans ses Formes élémentaires de la vie religieuse (1), avec l’accent mis surtout sur le fait de la dénomination : ce qui fait le clan, c’est l’identité du nom. Ce nom, dira-t-on, est tantôt celui du totem et tantôt celui de l’ancêtre. Cela est vrai, mais ne limite nullement la nature totémique essentielle du clan. Le nom de l’ancêtre est encore un nom totémique, mais auquel, comme nous l’avons indiqué plus haut, une mythologie plus évoluée donne figure de nom d’ancêtre dans la mesure où c’est à un ancêtre déjà plus ou moins individualisé qu’elle attribue le mérite d’avoir procuré le totem au clan considéré. Pour le clan, l’origine totémique et l’origine ancestrale ne semblent bien faire qu’un : l’ancêtre n’est jamais présenté seulement comme celui qui a engendré ses descendants et les a liés les uns aux autres par l’unité de sang, il n’est pas la souche généalogique — l’arbre généalogique ne peut jamais être effectivement tracé. L’ancêtre est celui à qui on doit en commun le bienfait du totem dans tous les cas où la participation totémique a, en effet, besoin d’une sorte d’intermédiaire personnel.

Le clan ainsi défini est* remarque Durkheim, une société domestique, puisqu’il est composé de gens qui se regardent comme issus d’une même origine. Mais il se distingue des autres sortes de famille par ce fait que la parenté y est fondée uniquement sur la communauté de totem et non sur des relations de consanguinité définies. Ceux qui en font partie sont parents non parce qu’ils sont frères, pères, cousins les uns des autres, mais parce qu’ils portent tous le nom de tel animal ou de telle plante, donc parce qu’ils ont la même nature mystique. Rien de territorial, on le voit, dans ce genre de solidarité. Le clan n’a rien, originairement du moins, ni du village, ni de la tribu. Certaines influences que nous rencontrerons le feront sans doute se changer en clan local ; mais cette transformation

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ne pourra s’accomplir que dans la mesure où il aura perdu sa nature propre qui est totémique, dans la mesure par conséquent où le totémisme aura disparu ou se sera transformé. C’est ce qui arrivera par exemple dans certains cas en Australie, et très généralement chez les Indiens de l’Amérique du Nord.

Pour passer au contraire du clan à la famille, il n’est pas besoin d’un changement dénaturé de ce genre. La famille primitive n’est pas le groupe restreint qu’on imagine, dont l’origine serait le mariage et la caractéristique la consanguinité réelle. C’est un groupe domestique plus étendu qui, nous l’avons dit, n’est pas fondé sur le mariage, mais, comme le clan, sur la participation totémique. La famille primitive n’est donc qu’une figure plus spécialisée et plus hiérarchisée du clan. Cette identité se révèle dans les obligations que la coutume attache au fait d’appartenir au clan et qui ne sont autres que des obligations de parenté, de même que les relations entre membres du même clan sont des relations de parenté, au sens mystique que nous avons donné à ce mot. Ces obligations comportent le devoir de venger les offenses faites à un membre du clan, le devoir de participer au culte, le devoir si important de se marier en dehors du clan (exogamie et, du point de vue de la famille proprement dite, prohibition de l’inceste), le devoir de s’abstenir de consommer l’animal servant de totem. On trouvera dans l’étude de Durkheim sur le « Totémisme »(i) les raisons qui lui font maintenir contre Frazer et contre Spencer et Gillen l’existence de ces deux derniers devoirs et nier l’existence en Australie de clans primitivement endogames. Nous y reviendrons d’ailleurs plus loin.

Ces obligations et d’autres qui ont presque toutes un caractère domestique sont cependant attachées au clan et à lui seul, et pas à la famille au sens que nous donnons à ce mot. C’est qu’avant qu’émerge la famille proprement dite, groupement

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