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animal social, c’est aussi un animal qui a l’instinct de la règle; et cette règle a d’abord toute la sévérité du tabou religieux qu’elle est en réalité, et toute la complexité des organismes imparfaits qui n’ont pas encore l’aisance ni la simplicité des instincts définitifs.
Mais pour se faire une idée de cette réglementation et en même temps de la nature et du rôle social des clans totémiques, il ne faut pas séparer ceux-ci d’autres groupements avec lesquels ils sont en étroite connexité : les phratries et les classes matrimoniales.
Les phratries. Totémisme et exogamie.
La phratrie, suivant la terminologie proposée par Durkheim, est à la fois le groupement totémique initial d’où les divers clans sont sortis et le groupement d’ensemble qui embrasse la pluralité de ces clans secondaires. Elle est donc, d’après le même auteur, de nature totémique comme le clan : « C’est un clan primaire qui, en se développant, a été amené à se segmenter en un certain nombre de clans secondaires, mais sans que ces derniers perdent le sentiment de leur communauté d’origine et de leur solidarité. Par suite il subsiste entre eux des liens qui font de l’agrégat formé par leur réunion un groupe doué d’une certaine unité : c’est la phratrie telle que nous l’observons aujourd’hui. Ce qui montre notamment qu’elle a commencé par être un clan et un clan de cette nature, c’est que souvent elle a elle-même un totem et que parfois les totems des différents clans secondaires qu’elle comprend dérivent manifestement de celui qu’elle porte. C’est donc que le second est antérieur aux premiers (1). » En Australie, il est constant
(1) IV, V, p. 91. Voir aussi I, p. 6-8 ; III, p. 334, avec cette réserve qu’il faut en cet endroit lire phratrie là où l’auteur, par une erreur de terminologie, écrit classe ; cf. enfin XIV, p. 151-152.
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que les tribus soient divisées en deux moitiés ou phratries de ce genre formant chacune une personnalité morale distincte et se distinguant aussi localement par l’endroit où elles campent (1).
Si la phratrie est un groupement totémique comme le clan, il s’ensuit que la loi d'exogamie s’applique de la même façon à la phratrie et au clan, que cette loi est d’origine totémique et qu’elle est même une des caractéristiques essentielles du totémisme. C’est la thèse de Durkheim, alors que Frazer au contraire soutient que l’exogamie est tout à fait indépendante du totémisme et qu’elle ne s’applique pas aux clans primitifs et en particulier à ceux des Arunta dans lesquels il voit l’organisation la plus primitive qui soit, presque le commencement absolu de l’organisation sociale (2).
Pour Durkheim, l’organisation sociale primitive est religieuse en même temps que sociale, et c’est le caractère religieux du totem qui lui confère son efficacité comme facteur de réglementation sociale. La prohibition sexuelle édictée par l’exogamie, qui oblige les hommes d’une phratrie ou d’un clan à se marier hors de leur phratrie ou de leur clan, n’est pas autre chose qu’un tabou totémique. Le mémoire sur la prohibition de l’inceste publié dans le premier volume de Y Année Sociologique a pour but d’en fournir la démonstration. Il part en effet de la notion de clan totémique telle que nous l’avons définie et y trouve l’origine de la prohibition sexuelle qui va devenir l’exogamie : un homme qui appartient au clan du Loup, par exemple, ne peut s’unir à une femme du même clan ni même à une femme d’un clan différent si ce clan porte le même totem. Et cette défense est si grave que la peine qui la sanctionne est le plus généralement la mort. Lorsque maintenant nous nous trouvons en présence non plus simplement de deux clans, mais d’une pluralité de clans issus de la segmentation que nous
(1) Cf. Spencer et Gillen, XLIV, 31-32, 56-112 ; XLV, p. 14, 70 sq.
(2) Pour la théorie de Frazer se référer à son Totemism and Exogamy , t. I, p. 162 sq., 251 sq., 257 sq., 272 sq. et t. IY, p. 265.
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avons décrite plus haut et formant ces deux groupes distincts que sont les phratries, les relations sexuelles sont interdites non seulement à l’intérieur de chaque clan, mais encore entre les clans d’un même groupe, de telle sorte que les hommes de l’un quelconque des clans du premier groupe ne peuvent prendre femme que dans un des clans du second. Et c’est ainsi que la loi d’exogamie s’étend du clan à la phratrie aussi naturelleuient que la phratrie elle-même est sortie du développement du clan. Les membres des divers clans d’une même phratrie se considèrent comme frères, alors qu’ils traitent de cousins ceux des clans de la phratrie d’en face. Ces expressions mêmes nous rappellent que le clan est famille dans la mesure où nous l’avons dit plus haut, et sa solidarité parenté : il en résulte que la prohibition de l’inceste et l’exogamie sont primitivement une même chose.
Ainsi clan, famille et phratrie ont un même fondement totémique et sont de la même façon et pour les mêmes raisons soumis à la loi d’exogamie.
Quelles sont ces raisons ? Durkheim commence par remarquer contre Mc Lennan, Lubbock et Spencer que si le mariage est exogame par rapport aux groupes totémiques (clan et phratrie), il est généralement endogame par rapport à la société politique (tribu) : « Cette malheureuse confusion entre le clan et la tribu, due à une insuffisante définition de l’un et de l’aufre, a contribué pour une large part, écrit-il (1), à jeter tant d’obscurité sur la question de l’exogamie ! » Si l’on sait échapper à cette confusion, on voit que l’exogamie n’implique nullement l’obligation de se marier à une femme de nationalité étrangère, et que ce n’est pas dans la direction politique qu’il faut chercher l’explication en attribuant à telle ou telle cause, comme la pratique malthusienne de l’infanticide portant sur les filles, la nécessité de conquérir des femmes sur l’étranger. Si l’exo-
(1) IV,r I,’p. 31.
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garnie caractérise spécifiquement les sociétés totémiques, par opposition aux sociétés politiques et territoriales, c’est dans la nature du totémisme qu’il en faut chercher l’explication.
Or le totémisme est un système religieux qui implique un ensemble d’interdictions rituelles ou tabous dont l’exogamie est l’une des manifestations. On sait que les membres du clan sont avec le totem dans un rapport de consubstantialité mystique. Son essence est aussi la leur. Mais si cette essence s’incarne dans les individus, elle réside plus particulièrement dans certaines parties privilégiées de l’organisme et surtout dans le sang. Le sang est donc sacré comme véhicule du totem. Mais à ce titre le sang de la femme l’est plus encore que celui de l’homme : c’est la femme en effet qui, dans le régime de filiation utérine — et c’est le plus répandu dans les sociétés australiennes, — transmet le totem à ses enfants. D’autre part, la constitution physiologique de la femme fait que périodiquement, en perdant son sang, elle laisse échapper le principe sacré qu’il recèle et l’expose aux dangers du contact. On comprend donc que le contact de la femme soit absolument prohibé. Mais puisqu’il l’est à cause du caractère sacré du totem, il ne Lest que pour les individus qui appartiennent au totem et qui, par conséquent, sont associés au même culte et soumis aux mêmes interdits. Pour les autres, la prohibition n’existe pas. Et voilà comment le mariage n’est licite qu’entre clans de totem différent. Telle est l’explication de l’exogamie. «On peut s’expliquer, écrit Durkheim (1), d’où vient que les interdictions sexuelles s’appliquent exclusivement aux membres d’un même clan. Le totem, en effet, n’est sacré que pouf ses fidèles. Ceux-là seuls sont tenus de le respecter qui croient en descendre et portent ses insignes. Mais un totem étranger n’a rien de divin. Un homme qui appartient au clan du lièvre doit s’abstenir de manger de la viande de lièvre et se tenir à distance de tout ce qui rappelle -même la forme
(1) IV, I, p. 53-54.
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extérieure de cet animal; mais il n’a aucune obligation vis-àvis des animaux qui sont adorés dans les clans voisins. Il ne reconnaît pas leur divinité, par cela seul qu’il n’y voit pas des ancêtres. Il n’a rien à en craindre, de même qu’il n’a rien à en attendre. Il est hors de leur sphère d’action. Si donc l’exogamie tient, comme nous avons essayé de le prouver, aux croyances qui sont à la base du totémisme, il est naturel qu’elle aussi se soit renfermée dans l’intérieur du clan. »
Totémique et exogame, et exogame parce que totémique : tel apparaît donc, dans le mémoire que nous venons d’analyser, l’unité sociale la plus élémentaire que nous connaissions, le clan. Certains faits cependant vont bientôt venir contredire, semblet-il, ces résultats que nous venons d’acquérir. Spencer et Gillen, en étudiant le centre de l’Australie, y découvrent un peuple, les Arunta, peuple primitif par excellence, d’après eux, parce que plus protégé que tout autre par sa situation centrale et son climat désertique des influences des blancs, et peuple totémique sans être exogame. Toute l’explication de l’exogamie n’est-elle pas à reviser et le clan primitif à concevoir tout autrement que nous venons de le faire, s’il est vrai que, dans les organisations les plus élémentaires, il soit endogame? Tout est en effet à reprendre, d’après les observateurs euxmêmes des Arunta et d’après Frazer. Et ce n’est pas seulement l’explication de l’exogamie, c’est aussi, avec la notion de clan, la conception même du totémisme proposée par Durkheim contre lesquelles ils s’inscrivent en faux. Mais est-il vraiment exact que les clans arunta primitifs aient été endogames et qu’il faille ainsi reprendre toute la question du totémisme? C’est ce que, à son tour, Durkheim se demande dans un second mémoire consacré au totémisme (1), où il cherche à main-