‹ Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes, et des moyens de les rendre (volume 3)Chapitre 17 sur 58 · DES OUVRIERS · texte numérisé non relu

DES OUVRIERS

il préfère perdre un tiers de sa journée plutôt que d'encourir les reproches qui l'attendent. Il clicrcbe à ébrauler l'autre qui est moins craintif et qui résiste. Une tfpisième tournée est proposée par lui dans ce but, et en effet, bientôt la résistance cesse, dès-lors on s'attable y on déjeune, les têtes s'échauffent, on oublie l'atelier et Ton perd non plus le tiers de la journée, mais la journée entière, heureux lorsqu'on est en état de travailler le lendemain.

Je supposerai maintenant que l'un de nos deux ouvriers s'est refusé à entrer au cabaret et que l'on s'est borné de part et d'autre à échanger quelques propos. L'ouvrier prudent s'échappe bien vite; il se hâte d'armer à son atelier. Aussitôt entré, il parle de sa rencontre , de ce qu'il a appris, surtout si ce qu'il sait offre quelque cbose dépiquant; il s'apprête à se mettre à l'ouvrage et content d'être arrivé à l'heure, ou s'il est en retard, d'être traité avec indulgence par le contremaître, il propose à ses camarades d'aller boire un verre de vin avant de commencer à travailler; il ne voit pas ce qu'il y a de contradiction entre sa propo* sition et la conduite sage qu'il vient de tenir. Ceux à qui il s'adresse ne s'en aperçoivent pas davantage. La proposition est donc acceptée. S'il en est qui refusent ou hésitent, on les raille, on les taxe d'être timides* $i le contre-maître fait des remontrances ,

c'est un surveillant incommode et chagrin. Cependant comme on a besoin de le ménager, on ne sort pas tout de suite. Celui qui a fait la proposition est le premier à se rendre chez le marchand de mn. Ses camarades ne tardent pas à l'imiter, maïs ils vont le joindre en cachette et l'un après l'autre; ils ne rentrent à l'atelier que pour sortir encore; enfin plusieurs, alourdis par les fumées du vin , deviennent încapa* blés de travailler. On parle d'aller se promener le reste de la journée et les plus paresseux d'applaudir : il en est qui voudraient bien rester, maïs pour ne pas faire autrement que leurs camarades, ils se laissent entraîner, et moitié par paresse, moitié par fatlsse honte , l'atelier se trouve désert en un moment.

Souvent le contre-maître oubliant ses devoirs cède, de son coté, aux mauvais exemples que des ouvriers donnent sous ses yeux et, ce qui est pis, îl provoque lui-même le dérangement de ces mêmes ouvriers, qu'il aurait du maintenir dans la voie de l'ordre et du travail* Ses propositions à cet égard ne manquent jamais d'avoir leur effet, car les ouvriers flattés de boire avec celui qu'ils considèrent comme leur chef, s'empressent à l'envi de tenonveler les libations pour lui faire hdnneur et ^me d'acquitter une dépense à laquelle ils auraient dû rester étran-

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gers; ils craindraient d'ailleurs^ par leur refus d'offenser l'homme qu'ils ont le plus de raison de ménager, puisqu'il peut à son gré leur procurer du travail ou le leur ôter.

Le cabaret est pour l'ouvrier un lieu de délassement ; c'est un rèndèz-vous pour le curieux, pour le mécontent, pour le buveur de profession. On y va pour fêter la bienvenue d'un nouvel ouvrier, pouf les causes les plus futiles , à l'occasion d'un habit neuf, d'une blouse neuve sur laquelle un camarade attire l'attention des autres avec malice pour mettre en frais celui qui la porte. S'il arrive , qu'un entrepreneur adresse à un ouvrier , en présence de ses camarades, des reproches qui lui paraissent injustes, ou qui soient exprimés en termes trop amers, l'ouvrier laisse là ses outils et court au cabaret exhaler son ressentiment contre celui qui l'a maltraité sans fondement ou qui l'a humilié. Les chagrins domestiques sont aussi une des causes qui portent un ouvrier à fréquenter le cabaret. Il y trouve un sujet de distraction à ses peines et cette distraction aboutit quelquefois à l'ivresse.

Ii'état d'ivresse, chez les ouvriers, ne résulte pas toujours de l'abus des boissons fortes. La constitution physique de l'individu influe beaucoup sur cet état ; la nature de l'industrie doit être prise aussi en

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considération dans Ténumëration des causes accessoires, qui peuvent déterminer l'état d'ivresse ; il est rare, qu'un ouvrier puisse conserver l'intégrité de sa raison et de ses forces , après avoir bu de suite quatre petits verres de liqueurs spiritueuses, l'usage successif du vin blanc et du vin rouge altère aussi avec promptitude la raison de l'ouvrier et le sollicite à boire comme dans le premier cas jusqu'à l'ivresse.

Ce que nous avons dit de l'ouvrier attaché à un atelier, s'applique de tous points aux ouvriers des fabriques et des manufactures. Dans beaucoup d'établissemens indjustriels qui ne sont pas rigoureusement surveillés, l'ouvrier ne se contente pas d'aller au cabaret , avant l'heure où le travail commence, et à l'heure de ses repas qui ont lieu à 9 et à u heures ; il y va encore à 4 heures et le soir en retournant au logis.

La coutume de fréquenter le cabaret tient moins à des habitudes déréglées de la part des ouvriers, qu'à des travers qui n'ont d'influence sur leur conduite, que parce que les entrepreneurs ne s'occupent pas assez de la discipline intérieure de leurs ateliers.

Interrogez un ouvrier sur les causes habituelles de ses excès , il vous répondra , qu'elles ont leur source ou dans la faiblesse du caractère ou dans

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l'orgueil. Ce langage est celui de tous les ouvriers avec qui j'ai été en rapport ou que j'ai fait consulter. Ils reconnaissent^ que Fusage d'aller au cabaret à tout propos est vicieux, qu'il les entraîne à des dépenses dont ils auraient pu tirer un meilleur parti pour ecûc* mémes^ on pour leurs familles, et pourtant ils n'ont pas la force de résister à cet usage, soit parce qu'ib ne voient autour d'eux aucun exemple de pareille résistance, soit parce qu'ils croient leur ameurpropre intéressé à ne pas reculer -devant une dépense, qui pour être superflue, n'en est pas moins l'objet d'une espèce de point d'honneur entre ou* vriers, par suite de la tyrannie de la coutume.

Il est une classe d'entrepreneurs qui ne sait pas se défendre elle-même de l'influence de cette coutume. Je ne parle ni des fabricans^ ni des manufacturiers, mais des entrepreneurs de petite industrie, qui, au cabaret comme au café, se laissent quelquefois aller à une intempérance condamnable. Étourdis par l'abus des liqueurs fortes ou du vin , ils ont l'imprudence de se présenter dans cet état axjl milieu de leurs ouvriers, qui ne manquent pas de 1^ remarquer et d'en faire secrètement la texte de justes récriminations, soit contre eux, s'ils ne sont pa$ d'un caractèreindulgent, soit contre les^akrës^n général.

Il en est des plaisirs du lundi comme de la fréu 6

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qcreiitation ordinaire du cabaret* C'est un usage qui ne tient qu'à la contagion des mauvaises habitudes , et quMl ne serait pas difficile de détruire , si les entrepretneurs savaient mieux apprécier les avantages d^one boriue discipline^ et la facilité qu'ils auraient de 1^ n^aintenir parmi leurs ouvriers , en apportant dans leurs rapports avec eux une justice exacte, une bienteillahce continue et une fermeté calme.

L'esquisse que nous venons de tracer embrasse principalement la première moitié du chiffre que nous avons posé, en résumant la situation statis^ tique des ouvriers vicieux; l'étude des individus dont se forme l'autre moitié nous donnera lieu de signaler des désordres portés à un tel excès » qu'ils sembleraient devoir être incompatibles avec le sentimetit moral qui constitue la dignité de notre nature»

Le goût du vin n'est pins ici pour les ouvriers im moyen commode de s'entrefeni)* de leurs intérêts, tme source de délassement et dé gaîté, une cause passagèng et imprévue d'ivresse, c'est la passion ou plutât ie viee de l'ivrognerie dans tonte sa lai» deur.

Yôyez cet homme aj^liqué au travail dans son triste rédui^, il parte une veste en lainbeaux, et un méchant pantalon qui cache à peine sa nudité. Il ne

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pourrait, sans honte, aller chercher dans cet état le pain qui chaqae jour doit apaiser sa faim, si sa femme ne l'aidait de ses démarches et de ses secours. D'où vient qae, dans la force de l'âge, et travailleur diligent, il se trouve ainsi dénué des choses de première nécessité? C'est qu''il a dévoré dans les orgies du cabaret tout )e fruit de son travail; c'est que, n'ayant plus sous sa main d'autre ressource que les vétemensqui le couvraient , il s'en est dépouillé et les a échangés contre des habits de rebut, véritaUe livrée de l'indigence, et contre un peu d'argent, afin d'assouvir sa brutale passion pour le vin. Soutenu maintenant par les pénibles effortis de sa femme, 4 est contraint de vivre avec épargne, et ep reclus, ne pouvant se procurer que par ce moyen de quoi acheter de nouveaux vétemens et rentrer dans les voies de la vie commune. Il supporte avec une earn^ plète insouciance cette espèce dé captivité, travail* lant sans cesâe, et n'étant pas embarrassé pour avoir de l'ouvrage , grâce à son. extrême habileté. * X>es jours d'épreuve sont pour l'entrepreneur dés jours de bonne fortune; la nécessité le sert selou: t^s souhaits, car il sait que Toavrage dont il attend là remise lui sera apporté régulièrement* Cependant les salaires s'accumulent dans les mains de l'ouvrier.

Il sent que l'heure de la^délivnince et dû plaisir im

soDD^r. Il commande des vêtemens , et malgré les instances de sa femme, il s^appréte à recommencer cette vie de désordres qui Favait plongé dans une é\ grande détresse, et vers laquelle il semble ramené par une force irrésistible , force qui n'est en réalité que la domination, du vice.

Sous quelque forme que la passion du vin se produire, elle dégrade toujours celui qui s'y laisse entraîner*. Il est remarquable pourtant que, chez les ouvriers , cette passion, qui n'est qu'artificielle, absorbe toutes les autres, et jusqu'aux passions naturqlbs. Je n'ai pas besoin de répéter ici que je ne parlée pas de la masse des ouvriers , mais seulement du plus. petit nombre.

N'est-ce pas un spectacle douloureuse et indigne de Thumanité que celui d'un père et d'une mère appesantis tous deux par l'ivresse, et gisans au milieu de la nuit sur le. carré de leur chambre, dont ils n'ont pu ouvrir la porte avec leurs mains tremblantes ! Celui qui les aperçoit le premier dans cette situation honteuse, c'est leur fils, leur propre fils, qui, dans un âge encore tendre, ne peut leur prêter assistance , et qui se Voit réduit à reposer, faute d'asile , sur les marches de l'escalier.

Que dire de cet ouvrier qui ne consomme pour idiment, durant toute la semaine, qu'une livre de

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pain, pour do&ner . davantage am; {tineates dtticet du cabaret?

C'est dans le. même but que trois compagnons'^ réunis en chambrée , ont résolu de vendre ieiirs principaux vétemens et leurs chaussures^ et 4e bc garder qu'une redingote et une pure de bottes pour leur usage commun^

Il est des hommes en qui la fureur de bonre fait presque taire les sentimens les plus impérieux de la nature. Ainsi le père de famille qui a vécu, lui, sa femme et ses enfans, pendant un certain li^s de temps , au moyen des fournitures qui lui ont été faites à crédit, et sur la foi d'un remboursement assuré , ne craint pas de calculer ses plaisirs suc \e salaire qu'il va recevoir, sans prendre aucun soud de ses engagemens. La femme, qui voit atec an^^ goisse arriver le jour du paiement des salues, se hâte d'aller a la fabrique épier la sortie de son mari, pour le détoprner de son projet insensé, et sauver le faible capital qui forme le gage unique des fournisseurs du ménage. Elle le presse, le supplie vainement d'acquitter les dettes sacrées de la famille; ses prières sont à peine écoutées; Famour brut et aveugle des jouissances matérielles est près de l'^emporter, lorsque les larmes des en&ns présens à cette scène viennent toucher le coeur de ce père endurci, et lui

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j^0[èber^ gffâcé 04111: deroiec efEort de la mère, aue\* ques pièces d'argent destinées à obtenir, s'il est poittUe^ une pitdoBgation decrédit. Mais, hélas! CQllé pieuse. éiiâioti<!Mi ne dure chez iui qu'un ino* sœiil, et cède: aussitôt à la fougtie des sens qui Ten* frati^i aiS^ cabareUr Là il se mêle avec bonheur à des orgies bachiques : il joué, il dépense, jusqu'à ce qif enfin, apràs^ deux^ jours d'absence, la fatigue et k satiété le ramènent au logis;

: Ija femme de l'ourriei* n'apporte pas toujours dans ie soin de sa famille cette prévoyante sôllicitade. Il f»X des femmes qui ne se font pas scrupule de suivre, avec leurs enfans déjà capables de travailler, leur mari à la barrière, pour aller, disent-elles, faire la noce, hes joies de ces insensés s^ prolongent pendant le dimanche et le lundi; on y dépense une grande partie des salaires dé toute la famille^ et Ton rentra. chez soi, le lundi soir, dans un état voisin de l'ivresse^ affectant, quelquefois les enfiins, comme leurs parens^ de paraître plus avinés qu'ils ne sont en effet, afin qu'il soit évident à tous les yeux qu'ils cmt bU) et largement bu : vanité d'autant plus déplorable, qu'elle tend à corrompre la jeunesse dès ses premières années.

Les consommateurs les plus avides, les plus importuns et les plus arrogans des secours publics, se

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rencontrent prindpalement parmi lea oofrien» qui ont fait Je sujet de ces dernières recherches. ^Plusieurs de ceux«ci ne possèdent qu'un lit pourlejoDjif* cher de toute Is famille^ ce qui offre un |lkele-te^ coiAtraire k la sauté de tous^ et capâbk de flétrir de honne heure la pudeur des enÊins. D autres n'ohlT'^ pour reposer leur tête qu'un misérable tas de paitte ! ou de copeaux 9 et leurs enfans^ne sont pas mieux i partagés , quoiqu'ils travaillent douze heures par [ jonr^ et qu'ils contribuent à défrayer le ménage par ^ leur gain quotidien qui ne monte pas à moins de dix 80US.

On attribue k ces mêmes ouvriers des traita de mœurs, qui sont le renversement des conditions fondamentales de la famille. Aiasi l'on dte des îndii* vidus vivant en état de concubinage , qui, par mi accord mutuel, changent de femmes entre eux. Lors« que ces changemens viennent à se réaliser, les enfans de chaque lit suivent leur mère dans son nou« veau domicile. Celle*ci^ en s'unissant à un autre homme, a compté peut<4tre sur un attachement plus solide que le premier ; mais au bout de quelques années, une telle union n'a fait qu'accroître sa familier et ses charges, sans assurer son avenir; car celui qui aurait du être son protecteur et son soutien Ta délaissée pour former de nouveaux liens non

moins éphémères que ceux qu'il vient de rompre. - Nous terminerons ce triste tableau par un der* nier trait qui prouvera combien il y a d'affinité entre Itt désordres d'une mauvaise vie et le crime.

Non contens de dissiper leurs salaires avec le plus folempresseinent^un grand nombre d'ouvriers contractent des dettes qu'ils ne paient pas, et ces dettes se rattachent aux premières nécessités de la vie. De là des querelles avec le logeur ou le propriétaire, avec le boulanger et même avec le marchand de vins. Dans l'impuissance de s'acquitter, on cherche à échapper par la fuite aux sollicitations pressantes et aux menaces des créanciers, et oh emploie dans ce but toutes sortes de stratagèmes. Il y a même certains ouvriers qui se présentent effrontément chez un traiteur, qui se font servir à diner, et qui, après le repas , s'esquivent sans payer.

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