ESCROCS ; LEURS MA.IÏCEUVRKS
Là passion du jeu , nous en avons déjà fait la remarque, est une de celles qui suscitent le plus d'individus dangereux dans la société. Nous avons esquissé dans un précédent chapitre les traits du joueur, alors qu'il n'a mis encore le pied que sur le premier degré de la classe dangereuse. Le voici maintenant incorporé dans les rangs les plus avancés de cette classe.
Les joueurs qui s'écartent des règles ordtnaires du jeu et qui prennent à tâche par des manœuvres subtiles et désavouées par l'honneur de tromper la bonne foi de leurs adversaires ^ appartiennent à la famille des escrocs. Ils prennent une dénomination (i) qui, pour paraître plaisantf^ne les lave pas de l'opprobre attaché à la qualité de malfaiteur.
Ces individus ne sont pas nombreux; toutefois, il en existe dans tous les rangs de la société et principalement dans les rangs intermédiaires et supépieurs. Nous ne parlerons ici que des individus qui ont des rapports avec ces derniers rangs, ayant fait connaître plus haut, dans la revue des voleursylesindividqs (a) qui s'attaquent de préférence à la classe dçs ouvriers, des gens de campagne ou des artisans.
' (i) €frcs ou philosophes, (9) Floueurs,
escrocs; leurs m^i^cbuvres. !i45
Il y a, à Paris , des femmes galantes ou tout ou moins équivoques, qui tiennent maison et qui ont Tart d'attirer chez elles de jolies femmes dont les moyens d'existence ne sont pas moins incertains que les leurs, aussi bien que des fils de famille, qui sont le principal ressort de ces sociétés , en raison de leur fortune et de leur goût pour le jeu. Plusieurs de ces femmes ne se contentent pas de donner des soirées, des bals , elles tiennent table d'hôte, afin de pouvoir fixer autour d'elles par les liens de Hiabitude et la force des relations, ceux que le hasard, la curiosité, l'amour du jeu, ou les faveurs d'une galanterie facile, amène chea elles comme des convives de passage. Ces femmes ont leurs émissaires et leurs indicateurs: c'est ainsi qu'elles sont informées de la demeure des jeunes gens ou des personnes que leurs habitudes vicieuses conduisent sans répugnance daps des sociétés de la nature de celles qu'elles réunissent, et qu'elles leur écrivent quand elles n'ont pas d'autre moyen de le^ inviter à leurs soirées. ^
Les joueurs , que l'esprit de fraude dirigé , fréquentent volontiers ces maisons et y trouvent bon accueil. Ils usent de tous les stratagèmes pour tromper; ils emploient des cartes biseautées, des compères, qui , au moyen de signes convenus , leur font connaître le jeu de leurs adversaires. Ils se concer-
946 escrocs; leurs mjlntgkuvrës,
(eut quelquefois dans le même but avec une des femmes invitées, regardant ces manœuvres coupa* bleSeComme des traits de malice et de finesse, comme des ruses de guerre , qui témoignent de Thabileté d'un joueur et de Tignorance ou de la simplicité de l'autre ) quoiqu'ils se tinssent cependant pour offensés , si quelqu'un venait à leur reprocher publiquement l'usagç de semblables procédés*
Il est certains salons du grand monde qui ofifrenk les mêmes scènes. L'escroc est ici un bonuae de
belles manières, prévenant, ayant toutes les apparences d'un bon joueur, et impénétrable par sa profonde dissimulation.
L'on cite des dames d'un haut parage, habituées de ces salons, ou, pour parler plus juste, de ces infâmejs tripots , et associées par leurs coupables cjvnplaisances , aux turpitudes qui s'y commettent
Paris n'est pas le seul théâtre des exploits de cette classe de malfaiteurs. Durant la belle saison, ils se rendent aux eaux de Baden, à celles de plusieurs autres villes de l'Allemagne , d' Aix eqtSavoie , et en général dans les villes où séjourne le plus grand nombred'étrangers. Ces résidences ne sont pas moins favorables à la saoté de ceux qui y viennent prendre les eaux qu'aux jouissances et aux passions des oisi&, possesseurs d'une grande fortune. Autour da ces damiers , vieBnent sê
Fiions QUI SB Livanx ▲ la fjloutbbuâ ^4?
groupw les jouenrs les plus renommés de TEtirope.
Alléchés par rospoir d'une brillante curée, nos aven*
turiers arrêtent le plan de leur voyage de manièrt
à figurer dans le lieu oùils doivent rester momenta^
nément^ comme des hommes distingués parleur
rang y leur fortune / et le ehoix élevé de leurs rel»»
tions. S'ils ne sont pas titrés , ils s'affuMent d'un
titre ; ils parent leur boutoonière d'une ou de pla^
rieurs décorations^ Dès le lendemain de leur arrivée,^
ils a'itiformetat du nom des personnes les plus eon«*
sidérables qui fréquentent les bains ; ils dépoëtnC
des cartes chez celles qui passent pour être adonnéee
au jeu. Us sont réservés^ souples, insmuans avec
elles; ils s'efforeent de leur plaire, et, avint pen^
ils sont admis dans leur familiarité. Ils usMt^ poiii'
les tromper, de stratàgènies semblables à ceux que
nous avons indiqués plus haut.
Les escrocs d'élite^ dontnotisvenouade tracer lé portrait, app^iennent tous à d'honorables iamilleii^ et quelques-uns portent ou ont porté dés nofl^ èq*^ vironnés d'une haute O0n&iâéràtion< Après rréit ruiné on pressuré leurs parens par leurs d^ordirbs^ ils finissent par Se déshonorer, en recourant k Ve» CToquerie comme à leur dernière ressource*
Les femmes qui s'adonnent à te filouterie , au vdl ottà reacroquerie, peuvent ée diviser en deus daases
j[48 FEICMES QUI SE IIVRBNT A LA FILOUTEBIE.
distinctes : Tune se compose de femmes entraînées par la misère et par l'occasion » Fautre, de femmes que la cupidité et l'esprit de rapine excitent à s'approprier le bien d'autrui. Les méËdts qui procèdent de la première classe sont de purs accidens qui cessent avec le dénûment des femmes malheureuses auxquelles on peut les attribuer^ Il n'en est pas de même des méfaits commis par les voleuses de profession ; ce sont des attentats qui ont leur source dans des penchans dépravés et hostiles à la société: la filouterie et le vol abondent dans cette dernière classe , le vol sui^tout.
Parmi les femmes qui se livrent le plus à la filouterie, il faut mettre au premier rang les femmes publiques de bas étage^ Avant que la police eût limité
à une femme ou deux par maison de tolérance, le
le jaombre des femmes qui peuvent stationner sur la voie publique, certaines rues étaient, dès la chute du jour, abandonnées à des essaims de ces femmes, qui abordaient les passans, les sollicitaient, fouil* laient, en se jouant, dans leurs poches, et leur dérobaient ou quelque pièce d'argent, ou leur bourse, ou même leur montre. Ce danger n'est guère à craindre maintenant que dans les cabarets fréquentés par cette espèce de femmes publiques. Les souteneurs étaient et .sont encore les instigateurs de ces sortes
FBMMBS QUI SK UVIUSITT A LA FILOTTrERIB. l4g
de vok. Ils se commettent principalement dans les cabarets dont le quartier de la Cité est couvert; les ouvriers qui se laissent entraîner dans ces repaires , sont enivrés par des souteneurs, ou par des voleurs qui les livrent ensuite à des prostituées , et celles-ci ne se séparent jamais d'eux j sans lepr avoir dérobé . leur argent ou leur montre , ou , faute de mieux , leur mouchoir. Lors même qu'ils ont échappé à la tentation de boire outre mesure, les ouvriers attirés dans ces cabarets infâmes s'exposent à plus d'une chance périlleuse.
Il y a, près de certaines barrières, des cabarets qui sont le théâtre de semblables méfaits. Le vol est commis quelquefois au dehors, à l'aide d'un guetapens ourdi contre l'ouvrier par la fille publique, de concert avec son amant, qui, d'ordinaire, est voleur. Celui-ci, assisté d'un camarade, ou tout seul, suit les pas de la prostituée, qui entraine le malheureux ouvrier non loin du cabaret, dans un endroit écarté. Au même instant, les voleurs fondent sur lui, et pendant que la fille prend la fuite, ils le terrassent sans peine, parce qu'il est presque toujours à moitié ivre, et ils le volent.
Les ivrognes isolés dans les faubourgs, les barrières, ou dans les villages voisins de Paris, sont aussi les victimes des agaceries de certaines pro$ti-
aSo voXismBs ; Lsuas hakqbuv&es.
tuées infimes^ qai les abordant gaimant et qui les liévaliseAt tout en causaat.
Lu faiblesse propre au sme ne lui permet pas de se livrer à d'autres vols qu'à ceuK qui exigent de l'adresse manuelle et de la ruse^ en même temps que
de la dissimulation.
Les domestiques sans place, ou se disant telles (i)^ trouvent dans cette qualité un prétextô pour s'introduire dans les maisons particulières , et pour y voler, soit de Targenterie, soit des effets d'une cer^ taine valeur. D'autres femmes pénètrent dans les botels garnis, comme modistes, marchandes à la toilette, ou à tout autre titre, pour y chercher curée, et ne sont pas moins redoutables par leur sang^firoid et leur dextérité que les voleurs les plus déliés.
Les magasins de nouveautés sont exposés aux entreprises d'une classe particulière de Voleuses (a). OeUesK^i sont mises avec élégance, à moins qu'elles m soient des femmes de campagne. Dans ce dernier cas, leur costume annonce l'aisance. Elles prennent ordinairement la qualité de marchandes , cachent les objets volés soùs leur pelisse ou leur manteau, dont la doublure forme une poche assez vaste pour contenir plusieurs pièces d'étoffe^ Quand elles n'ont
(l) i)onneuses de bonjour, {%) Mommm mi .
VOUUSfS; UUBS MAtfOSUVBSS» a5i
pas de manteau, elles s'envebppent d'un grand châle qui est très favorable , par son ampleur, à l'exécution de leurs projets. Les jupons de celles qui sont vêtues en paysannes sont pleins de secrets et de compartimens destinés à recevoir le butin. Il y a des voleuses de cette catégorie qui se font ao compagner d'une bonne portant un enfant , dont la robe est fort longue. La bonne pose Tenfant sur le comptoir, et enlève avec lui les objets sur lesquels la maltresse a jeté son dévolu. L'industrie de ces femmes est fertile en mille ruses.
On rencontre ches les femmes qui subsistent de rapines une espèce de vol (i) que nous avons déj4 signalé, et qui consiste à faire quelques emplettes chez un marchand, pour avoir l'occasion de lui dérober plusieurs pièces de monnaie, en lui deman^ dan t à échanger de l'or contre des pièces d'une cer*taine effigie. Toute l'habileté de ces voleuses ffX dans leurs doigts, dont la souplesse et la force atr tractive a quelque chose de merveilleux*
Quelques femmes ne rougissent pas d'emprunter les dehors les plus respectables pour £ûre des dupes. Les unes prennent le masque de la dévotion et de la bienfaisance pour s'introduire chez des ecclésiastiques , dont elles décrochent la montre ou
(i) Toi kh carre.
a 5a FEMMES QUI SE LlYRENT A L*£SCROQTJERI£.
enlèvent la bourse en un clin-d'œil. D'autres visitent des indigens honteux , à qui elles offrent d'interposer leurs bons offices pour leur (aire avoir des secours; elles s'informent avec une apparente bonté de rétat|de leurs ressources. Les malheureux, ayant à cœur de prouver qu'ils n'en imposent pas sur leur dénûment , ouvrent leurs armoires, leurs meubles, pour intéresser encore plus les femmes, qu'ils croient être des dames de charité; et Celles-ci, en affectant une commisération trompeuse, profitent de ce moment pour s'approprier quelque bijou ou quelque autre chose de prix se trouvant à leur portée.
Il est des femmes qui, sans voler directement, s'associent à des bandes de voleurs, et les aident puissamment par leur concours. Elles fraient h voie aiax voleurs, en étudiant les lieux qui doivent être le théâtre du crime, et en facilitant par leurs avis l'exécution de l'entreprise. Elles veillent à ce qu'ils ne soient pas surpris durant l'opération; et elles participent quelquefois à celle-ci , soit en portant les objets volés, 'soit au moyen d'un expédient ou d'un stratagème capable dé distraire l'attention ,de celui contré qui le vol est dirigé.
Les cas d'escroquerie sont rares chez les femmes. Le délit de ce genre qui leur est le plus familier est
RSCiSUBURS ; tEURft REI^ATIONS AVEC LES VOLEURS, a 53
celui où elles se targuent d'an crédit imaginaire pour procurer des places ou des secours à certaines personnes qui ajoutent foi trop aisément à leurs promesses trompeuses.
Les receleurs forment le dernier anneau de la chaune des êtres mal&isans; ils jouent un rôle important dans l'histoire du dol, car ils en sont les instrumens les plus actifs. Ils entretiennent et encouragent l'esprit de rapine non-seulement par l'achat des objets Yolésymais par leurs rapports avec les voleurs, dontils excitent la cupiditéet les passions. Ces individus ne sont pas moins dangereux pour la société que ceux qui vivent de ses dépouilles. Ils sont possédésde l'amour du lucre. Us pressurent les voleurs comme les maîtresses de maisons de tolérance pressurent les filles publiques. Le recelé est pratiqué surtout par les femmes, qui excellent dans ce genre d'industrie. Les marchands à la toilette s'en occupent d'une manière particulière. Elles comptent parmi elles des personnes d'une immoralité profonde et qui non . contentes de leurs relations avec les voleurs, jouent un rôle très actif dans le recrutement des prostituées. Beaucoup de receleuses prennent là qualité de filles publiques, afin de déguiser sous le voile de la prostitution leur principale et criminelle industrie. U y a des receleurs qui n'achètent pas de toute
d54 BXClitStTRS; LEURS BBLATIOK6 AVfiC LES YOLEORS.
espèce d'individus. C'est par suite de cette ci^ conspection que les yoleurs associés par bandes ou par groupes confient le soin de vendre le fruit de leurs rapines à celui d'entre eux qui est le plus Êinrilier avec leur receleur, car chaque bande a son receleur habituel. Ces sortes de négociations s*opè rent très souvent pendant la nuit
En cas d'arrestation, les voleurs ne manquent pas de mettre à contribution les receleurs par des voies indirectes et ils en obtiennent quelques secours, ce qui n'a pas toujours lieu sans insistance ni même sans menace. Lia police profite avec empressement des révélations qui suivent ces menaces^ lorsque les receleurs n'en tiennent pas compte et refusent de secourlk' les prisonniers avec lesquels ils ont été en contact
SEGTIOir u.
BMnans q«l serfwt an itcviitBneiit de l« «Imm nuilblnato» •— Ihê éùndamak UbM places sous la sarreillance de la police. — Des catégories dont ils se composeat, domhf de chacuie d'elle» daas le dëparteiaeiit de la Seine , et notamme&t à fuis* — STalaation da nombre des libérés en état de roptaxe de ban. — Btoars deslibérèsi^ Voleiirs proprement dits , de leun pencbans à s'associer, bandes, leur oi^oitatfee, leur effectif » des cbefs de bande , de l'affinité esdstant entre les manœuvres de qoel* I qaes'vns de eeoi*ci et celles des malfaiteufs connus I Loadres sons le m>m da gm Tolenrs. •— Habitudes et genre de rie des yolenrs at filons. -» McsoM des foieeses.
Les vides, qui éclaircissent les rangs des voleurs^ sont remplis par des nouvelles recrues qui surgis-
uBiÊHis amiYsiuis ▲ paris ; traft nombbb. aS6
sent de temps ea temps de la fiinge du Yioe ou paf des condamnés libérés. Comme ceux-ci reparaissent très fréquemment dans les tentatiyes criminelles qui viennent par intervalle alarmer la capitale, j'ai cm devoir entrer, à leur égard , dans quelques dé* tails propres à faire connaître les principales caté» gories dont ils se composent, le nombre d'individus afférent à chaque catégorie ainsi que Tétat moral comparé de celles-ci.
Dans le département de la Seine, il existait au i** janvier i836, 1867 libérés, soumis à la surveillance de la police, savoir 2
Hommes. Femmes.
^ Forçats 456 86
Réclusionnaires. SgS 33S
Conrectionnels. Sig 76
Totaux. 1370 497 1867
Sur oe dernier nombre, on comptait à Paris 1711 individus des deux sexes appartenant aux trois catégories ci-dessus indiquées; les mouvemens d'entrée et de sortie qui s'opèrent chaque année à Paris se balancent de telle sorte qu'on peut affirmer, que oette ville ne renferme pas, année commune, au-delà de 1 700 libérés de toutes classes. Dans ce chiffre ne sont pas compris à la vérité, les libérés en
a56 Libébes; ruptorb bb bak.
état de rupture de ban, mais en évaluant ceux*ci à duelques centaines, on peut se faire une juste idée de la force numérique de cette portion de la classe des libérés, force qui au surplus a donné lieu de la part de quelques écrivains, d'ailleurs éclairés, aux conjectures les plus hasardées et aux estimations les plus Élusses.
Les chiffres authentiques et précis que nous venons de poser , démontrent combien les idées da public, en ce qui concerne les forçats libérés , sont confuses et erronées. Il ne distingue pas , ou plutôt il ne connaît pas, les diverses classes de libérés, et il est enclin par un sentiment outré de délicatesse et d'aversion à ne voir dans ceux-ci que des forçats. A Paris, cette dernière catégorie ne forme guère que le quart de la masse des libérés autorisés à y résider. Non-seulement elle est moins nombreuses que celle des réclusionnaires, mais si l'on consulte le rapport fait au roi sur l'administration de la justice criminelle en i836, on voit qu'elle compte moins de récidives. En effet, ce rapport établit que, pendant une période de cinq années (de ]832ai836) sur 3^398 condamnés sortis des bagnes, 646 ont été poursuivis et jugés de nouveau, ce qui donne 19 récidivistes sur 100 libérés, tandis que sur a5,8o7 détenus sortis des maisons centrales, 5,488 ont été
MCEURS DBS JABtnÉs! 2 57
Tobjet de poursuites et de condamnations nouvelles, proportion qui fait ressortir un plus grand nombre de libérés en récidive, c'est-à-dire, ai sur loo. La différence en faveur des bagnes est d'autant plus remarquable , dit le rapport , que la population des maisons centrales renferme des femmes , qui tombent en récidive bien moins souvent que les humâmes, et que dès^lors cette population semblerait devoir offrir moins de condamnés relaps que celle des bagnes. Il est juste de convenir toutefois , que les vols commis par les forçats libérés en élat de récidive sont accompagnés de circonstances plus graves que ceux qui sont imputés aux réclusionnaires placés dans la même position. Quoi qu'il en soit^ malgré le poids de cette dernière considération, Tex* périence a mis en lumière cette vérité, que le réclu* sionnaire et le correctionnel peuvent être beaucoup plus corrompus que l'homme sorti du bagne; d'où il suit qu'il n'y a pas lieu de tant se préoccuper de la catégorie à laquelle les libérés appartiennent. C'est de l'influence que l'expiation a exercée sur leur esprit et^ur leur âme qu'il faut s'inquiéter et non pas de la nature de leur condamnation.
Les mœurs des détenus élargis par suite de l'expiration de leur peine ne portent. pas Fempreinte d'un caractère particulier, comme plusieurs per- I. 17
a 58 MQBURS PE$ UBBRÉS.
sonnes sembleraient le croire. Ces détenus, amqi|els on donne le titre de libérés, n'ont que deui partis à prendre lorsqu'ils sont mis en liberté; et, sou$ ce rapport , on peut affirmer que leur avemr d^nd de leur propre sagesse, pu plutôt de la direction bonne ou mauvaise de leurs penchans. On ils prennent rang parmi les travailleurs dont le grand nombre formelle fond de la société légale , ou ils se livrent de nouveau à leurs anciennes habitudes de désordre, et s'affiH^;it à la classe des malfaiteurs. Dans le premier cas, ils vivent comme tout le monde, ils pratiquent les devoirs et les vertus de leur état ; et par cela même , leur cpnduite n'offre rien qui les différencie des masses. Dans le second cas, ils deviennent membres d'une société à part, d'une communauté ennemie de la société véritable; et dès^lors ils se condamnent à vivre dans les roémea agitations que les malfaiteurs qui composent cette société d'exception : ils fréquentent les mêmes liens, parlent la même k^ngue , méditent et exécutent lei mêmes entreprises contre la propri^ d'autroi^ qu'ils ne savent ni ne veulent acquérir légitimement. Néanmoins, leur qualité de libéré n'imprime pas à leurs allures de mal&iteurs une marque distinctive. Ils sont voleurs comme les pa*emiers scmt travailleurs^ bravant l'intsime autant q^e ceux-ci h
VOLEUBS; OEGAiriSATION ET EFFEGTUf DES BAJTDES. 9^9
redoutent, et fuyant le travail avec non moi^a 4ç résolution que les autres en mettent à le rechercher.
Les voleurs ont un penchant décidé à s'associer pour l'exécution de leurs méfaits : ce penchât est
constaté par tous les documens officiels publiés soi* Vadministration de la justice criminelle* U^ agis^çut par petits groupes ou par bandes» Ils ne.soQt. pas moins de deux^ sauf un petit nombre d'exoçptions où ils procèdent isolément. Les bandes sQ^t pl\ï$ ou moins fortes ; il en. est qui comptent quinze ia^ diiridus, et quelques-unes un plus gr^nd nombre. Chaque bande a son chef, qui, d'ordinaire i fisX l'homme le plus entreprenant et le plus habile^ Quand elles sont assez considérables pour former deux sections^ le chef principal prend la directipu d'une des sections, eï l'autre est confiée au plci^ habile après luL Los deux sectiops mettent eu commun leur butin particulier, et elles e^ font le partage. H y a des chefs de bande doués d'imet tell^ habileté , qu'ils sont pour ainsi dire l'âme du corps tout entier, et que leur escouade est presque tou* jours celle qui apporte le plus de butin. Si ces misérables prenaient à tàebe de faire chaque jour quelque expédition ^ ils seraient pour la société de iréritables fléaux. Heureusement pour elle, ils se re«
il'6o MOEURS DES GROS VOLEURS A PARIS.
posent jusqu'à ce qu'ils aient consumé au jeu on dans àei parties de débauche le produit tout entier de leurs rapines. On a vu de ces voleurs d'élite environnés d'une espèce de clientelle^ et sollicités, pendant leur inaction , par des malfaiteurs faméliques, ou par ce qu'ils appellent des donneurs à^afftxires ou courtiers.
Dans le nombre des chefs de bande, il en est qui agissent avec la plus grande circonspection , qui organisent le vol , en préparent , en dictent l'exéciifîon, mais qui n'y participent jamais eux-méme^ ils sont à l'affût des occasion3 dont ils sont informés par des indicateurs à leur solde; ils étudient /es moyens de les rendre fructueuses^ et lorsque le lïiomeht d'agir est venu, ils se procurent des hommes dont ils ont lieu de se croire sûrs, et ils les mettent en mouvement pour la consommation du crime. Ces entrepreneurs, ces fauteurs de rapine entrent en partage dans le produit du butin résultântde leurs propres combinaisons; ils vivent retirésy sie montrent écononies et rangés ; ils s'abstiennent de paraître dans les lieux publics hantés par les voleurs pouî* ne pas exciter les soupçons de la po* lice. Seulement, ils consentent quelquefois à se réu* nir secrètement aux instrumens qu'ils emploient, lorsqu'à la suite d'une tentative de vol qui a réussi,
MCEUfiS DES GROS VOLEUAS A liONDIUS* a6l
ceux-ci s'égaient à la barrière, aux dépens du mal* heureux contre lequel cette tentative a été dirigée. L'industrie de ces bandits a quelque rapport avec celle des malfaiteurs connus à Londres sous le nom de gros voleurs (stoell cracksmen).
Les confédérations organisées et dirigées par ces derniers offrent un assemblage d'élémens divers , combinés et unis entre eux avec un profond calcul. Les auteurs de ces confédérations malfaisantes, couverts d'un voile mystérieux , se sont associés pour exploiter le vol sur un plan tout-à-fait neuf. Ils ont créé des cadres, une hiérarchie , des espions, et des agens chargés des opérations manuelles, se réservant pour eux-mêmes la partie morale ei intellectuelle de fenireprise. Les cadres sont remplis d'employés de différens ordres, qui ont des attributions spéciales, suivant le rang qu'ils occupent dans la hiéra^hie. Ils ne trempent jamais d^nsiedélit matériel, non plus que les espions. Ceux-ci, répandus dans le rponde et bien vêtus, se contentent d'indiquer les occasions, les chances de réussite, les périls à éviter et les instans propices ou dangereux pour l'exécution. Les agèns ne sont que des instrumens subordonnés à l'employé dépositaire des instructions de la société. U leur est interdit par les statuts, de se livrer à aucun vol secondaire , et ils prennent l'engagement de rendre
26îl MCEUBS DES GROS VOLEURS A LONDRES.]
compta da fruit de leurs rapînea, avec une sévère exactitude , sous des peines promptes et terribles. L*une de ces peines, et qui n'est pas la moins redoutable, consiste dans la dénonciation faite par la société à la police, des sujets qu*elle veut sacrifiera sa vengeance. La police apprécie beaucoup les renseignemens qui lui arrivent par cette voie mystérieuse , et elle sait qu'elle tenterait vainement de remonter à la source dont ils émanent. L'agent on le voleur est d'ailleurs fort bien traité; on pourvoit à ses besoins avec une certaine libéralité , même lorsque Y ouvrage manque; et il a droit , comme tous les membres de la société, à un dividende dont la quotité est réglée par un tarif commun. Défenses lui sont faites de se montrer dans les tavernes , afin de ne pas éveiller les soupçons de la police, et ses înstriietions lui recommandent de ne se lier qu'avec des gens bien famés. Les che& delà société ne s'occupent' que des travaux de l'administratioti ; ils reçoivent les renseîgnemens qui indiquent les vols à faire , traitent avec les espions , découvrent les secrets> tracent les plans de campagne, recrutent leur armée , protègent ses mouvemens et assurent sa subsistance en tout temps. Us affectent , au surplus , de fréquenter la bonne société , qui ne se doute pas de leur occupation véritable ; et ils jouissent de la con-
TOLEims; TEAÎTS GÈSYiÀAUX DE MOEURS. a63
sîdération que donne en Angleterre ce qu'on appelle le comfort. On compte à Londres deux ou trois de ces sociétés anonymes de voleurs, qui vivent sur la ville , pour me servir de la locution anglaise!
Les voleurs à Paris ont leur mère, leur logeur^ un idiotne qui letir est particulier et auquel il faut être initié pour le comprendre; cet argot est enseigné dans les prisons et forme le lien commun de tous les voleurs. L*exercice du vol constitue parmi eux un art, une industrie : voler ou travailler c'est tout un à leurs yeux. Ils ont leurs courtiers, leurs receleurs. Une proposition de vol est assimilée à une affaire ; elle est négociée et par suite acceptée ou refusée, suivant le caractère , les habitudes et le degré d'im-
moralité de celui à qui elle est faite. Les premiers mots de ces négociations sont souvent hasardés dans les lieux oè les malfaiteurs ont coutume de se voir et de se réunir. — Parmi ces lieux de rendezvous, nous citerons les deux qui sont les plus connus-, l'estaminet des quatre billards (i)et le ca- ^ veau (2). Les voleurs consommés se piquent de connaître et connaissent en effet l'organisation des grandes villes, ainsi que les replis et les détours de
(i) Rue de Bondy, derrière le Chàteau-d'eau.
(2) Boulevard du Temple, près le théâtre de Francoui.
Ces doux établissement sont principalement fréquentés par les jeunes filous.
a64 VOLÉiJRS; TAAITS CiNllÊRAUX DE MOEURS.
la vie sociale. C'est pourquoi ils sont si redoutables même à Paris, malgré son immense étendue. Ils ont dans leur costume quelque chose qui décèle leur métier et même la classe à laquelle ils appartiennent; c'est la couleur ou l'arrangement de la cravate, la forme du gilet, le bourgeron, la manière de porter la casquette ou le chapeau, et d'autres particularités qui tiennent à la mise ou aux allures de l'individu. Toutes ces circonstances sont pour eux des signes de reconnaissances et de ralliement comme elles sont des traits de lumière pour les agens de police. On a remarqué depuis peu que les voleurs appartenant à la même bande se secouraient avec un véritable dévoûment, lorsque un ou plusieurs d'entre eux ve^
naiént à tomber dans les mains de l'autorité. Les éclaireurs de la bande sont si vigilans et si adroits, qu'il en est qui ont réussi à faire. {parvenir de l'argent à leurs camarades arrêtés, jusque dans le corpsde-garde, où ils avaient été provisoirement déposés. Lorsque les filous rentrent. la nuit dans les garnis qu'ils fréquentent habituellement, ils se targuent avec effronterie de leur habileté et dépensent en raison du butin qu'ils ont fait. La fbère et les logeurs se réjouissent avec eux dé leurs exploits. Ces bandits s'abattent quelquefois dans leurs repaires par troupes commç des oiseau^;: de, proie et font retentir
MGBUBS DBS VOLEUSES. ^65
le taïadis des bruyans éclats de leur gaité. Le quartier Saint* Honoré est Tasile favori de cette espèce de voleurs, parce qu'il est à proximité des spectacles et des lieux les plus animés de la capitale. Les autres catégories , celles qui habitent les quartiers de la Cité et des Arcis s'entourent de plus de circonspection et de mystère, à cause de la nature de leurs crinies qui est ordinairement plus gr$ve«
Âii surplus, les voleurs sont d'autant plus audacieux dans un pays libre comme le nôtre, que les lois y sont mieux observées • Ils savent qu'ils s'exposent à être frappés par ces lois, en outrepassant les limites qu'elles ont posées, mais ils savent aussi que les agens de la force publique ne peuvent se mouvoir contre eux que suivant des règles fixes qui leur laissent par cela même beaucoup de latitude pour l'exercice du vol. Voilà pourquoi ils se plaisent quelquefois à braver ces agens par des défis, se portant forts de mettre leur vigilance en défaut dans telle ou telle occasion donnée.
Les mœurs des voleuses ne diffèrent de celles des voleurs qu'à certains égards. Cette différence se rattache aux habitude^tnême de leur sexe. A part cela, elles ont des logeurs commpns, elles parlent le même argot, et gravitent, pour ainsi dire, autour d'eux, comme appréteuses ou comme espionnes, à moins
a66 MOBUES DES TOLEUSSS.
quelles ne se livrent à une nature particulière de vol, ce qui arrive fréquemment ainsi que nous Pavons vu. La plupart des femmes sont poussées au vol par de mauvaises connaissances ou par ta misère qui suit l'abandon où leurs amans les laissent après les avoir enlevées à leurs familles. Leur position dans ce dernier cas est d'autant plus malheureuse qu'elles se trouvent plus éloignées de leurs parens domiciliés souvent dans le fond des départemens.