‹ Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes, et des moyens de les rendre (volume 3)Chapitre 41 sur 58 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

lodastrie manufacturière. — < Tue générale. — Formes principales de lindnstrie en France. — Première forme : Etablissemens fondés sur l'onité d'intérêt. — Deuxième forme : Etablissemens complexes et fondés sur la ploralité d'intérêts. — Répartition territoriale de ces deux classes d^étahlis* semens. — ÀTantages qui leur sont propres respectivement. — Leurs incoayéniens. -— Organisation de l'industrie. •— Mode d'organisation partieulier à Paris. — Caufees qui séparent les ouvriers des chefs d'industrie.-— Caosea qui établissent la sympathie et la solidarité entre eux. — Du patronage exercé par l'entrepreneur sur l'ouvrier. — Exemples choisis <^»«^■ U hante. In moyenne et la petite industrie basée sur l'unité d'intérêts. — Procédé de riiy|[|^trie appartenant à la deuxième forme. — Influence de ce procédé sur le «6rt de l'ouvrrer en cas de chômage. — Des contre-mattres et de l'action morale qu'ils pourraient exercer sur les ouvriers» -— Résumé, (i)

De tous lès modes de travail, le plus fécond , le plus riche et le plus varié , est sans contredit l'industrie manufacturière. Cette industrie a son principal foyer dans les villes ; partout où elle établit ses ateliers, elle attire et rassemble des masses d'individus plus ou moins considérables. Gomme l'industrie manufacturière exerce une puissante influence sur la population urbaine et que l'étude de cette population forme le principal sujet de nos recherches , nous nous contenterons d'examiner ici

( f ) Ce chapitre renferme quelques additions.

TNDCsrmiE maâufacturièrb; vue générale. 289

rorganisation de ce lùode de travail^ et nous essaierons en même temps d'indiquer par quels moyens il serait possible de le faire tourner au profit du bien-être matériel et de la moralité des classes laborieuses.

Un des plus beaux spectacles de la civilisation, c'est le mouvement de l'industrie (humaine djtns les deux mondes , au milieu de la paix des nations , c'est la lutte animée, mais inoffensive, de^ intérêts mercantiles sur toute la surface du globe. Cette lutté s'exerce sous l'influence de diverses lois ou de traités particuliers ayant pour objet de faciliter les relations commerciales entre les peuples, d'imprimer à l'industrie particulière de chacun d'eux toute l'activité et tout le développement dont çUe est sus* ceptible. L'échange est tout à-la-fois le Mobiie et le but de l'industrie ; c'est par lui que les produits s'écoulent pour être consommés définitivement et sans retours ou pour être transformés en vue de la reproduction. Les différens phénomènes de l'industrie aboutissent à l'un ou à l'autre de ces deux résultats principaux. Sa marche quoique régulière est sujette à de fréquentes oscillations et^ à des crises profondes qui la contraignent au repos. Cesaccidens, ces perturbations tiennent à un grand

nombre de causes : elles dérivent des faux <»Ibuls , I. 19

de rimpéritie y ou dea spécolâtioiis démesurées des entrepreneurs; elles dérivent aussi des atteintes portées, à la sécurité publique par les factioûs, et aux opérations du commerce par les mauvaises mesures des gouvernemens. L'industrie s'affecte de tout ce qui peut nuire à la liberté et à l'ordre public ) la stabilité dans les hommes et dans les choses est la plus sûre garantie qu'un gouTernement puisse lui assurer.

En France, l'industrie (j'entends l'industrie manu* facturière) existe sous| deux formes capitales , qui dominent toutes les autres. Dans l'une il y a unité, dans l^autre pluralité d'intérêts. Les établissemens de la première catégorie se personnifient dans les chefs qui les ont fondés et qui les exploitent; ceux de la seconde sont complexes et pour ainsi dire mul« tiples; le chef de l'industrie y est séparé des travail* leurs et de ceux qui les dirigent : c'est moins un fabricant ou un manufacturier qu'un spéculateur.

Ces deux modes d'organisation ne sont pas éga* lement répandus. L*unr abonde principalement dans les départemens du nord de la France , et .Fautre dans les départeraens du Rhône, de la Drôme, de Yaucluse et de la Loire; à Paris ils sont employés simultanément. Là,. où les manufactures appartiennent à un seul, il n'}^a qu'une impulsion , qu'une

FORMES pftnrciPALBs BB L'nmusTRiE. 191

volonté: c'est celle du maître de rélabliBsement^ c^est sur lui que pèsent les charges, à lui que pro« fitent les bénéfices; les ouvriers qu'il occupe , y compris 1^ contre-maîtres et généralement . les sous*chefs de Tindustrie^ ne reçoivent de lui qu'un salaire qui est le prix de leur capacité relative. Là, au contraire , où l'industrie est fractionnée-^ celui qui fait travailler , n'a de rapport qu'avec les ch^ d'atelier qu'il a coutume d'employer; il traite avec eux pour les [Parties de marchandises, ou les pro* duits dont il a besoin , leur fournissant quelquefois les matières premières , ou les avances nécessaires pour se les procurer. Il est évident que l'ofiBce de cet individu , en pareil cas , est celui d'un spécula^ teur et non d'un fabricant proprement dit. Les ar^ ticles de soierie, de rubannerie et de chapellerie, ne se confectionnent pas autrement à Lyon , à Saint-^ Etienne , à Valence et à Avignon. L'ébénisterie , la passementerie, et un grand nombre d'autres branches d'industrie, sont soumises, à Paris, au même système de fabrication; le salaire payé dané ce cas, par celui qui fsiit fabriquer le produit, représente les services tant du chef d'atelier que des compagnons ouvriers.

Le parallèle de ces deux cadres' d'industrie fait

ressortir des avantages propres à chacun d^eux. Ainsi

ao^ AVANTAGES ET IBrCONVÉîTIEirS

l'industrie que j'appellerai unitaire, quand elle est dirigée par un homme, généreux et éclairé, est la source des relations les plus morales et les plus utiles , car elle forme des ouvriers, laborieux , dévoués à la personne et aux intérêts du fabricant, en même .•■emps qu'elle attache celui-ci aux travailleurs qu'il emploie par les liens de la confiance et d'un patronage actif et vigilant. D'un autre côté, l'industrie qui procède par voie de spéculation multiplie les centres de travail , en suscitant un grand nombre de chefs secondaires d'industrie, combinaison qui a le double avantage de répandre par une foule de petits canaux le bien-être dans les classes laborieuses^ et de diminuer, chez elles , la contagion du vice, au moyen de la constitution même de l'atelier dont l'enceinte limitée ne comporte que de petits groupes d'ouvriers.

Afin de bien apprécier la valeur respective de ces deux formes d'exploitation industrielle, il est nécessaire d'en montrer les inconvéniens comme les avantages. La première, celle qui se rapproche de la forme régimentaire, devient un foyer de corruption , lorsqu'elle ix'est pas rigoureusement surveillée par le fabricant ou le manufacturier; et la seconde, un foyer de désordre et de sédition aux époques de ralentissement du travail ou de chômage forcé,

DES PBINCIPALES FORMES DE l'iNDUSTRIE. agS

parce qu'il n'existe pas entre les spéculateurs , les chefs d'ateliers et leurs compagnons, ces rapports de clientelle et de protection , cette solidarité morale qui fait que le chef d'une manufacture^ yéritablement affectionné à ceux qu'il emploie, ne se résout à fermer ses ateliers qu'après qu'il a épuisé tous les moyens en son pouvoir pour occuper et soutenir se$ ouvriers.

Il est digne de remarque que les souffrances éprouvées depuis quelques années, dans les diverses* villes manufacturières du royaume, n'ont produit partout qae des émotions passagères et des troubles de peu de conséquence , tandis qu'à Lyon , les ouvriers se sont portés aux excès les plus graves et le$ plus meurtriers; et que, par deux fois, ils ont livré bataille à l'autorité des lois, comme si les pouvoirs de la société étaient à portée d'influer d'une manière 1 quelconque sur les luttes de la concurrence et sur I les désastres qu'à certains intervalles elles entraînent à leur suite. On a dit, en l'honneur de l'industrie, qu'elle avait absorbé la guerre : c'est un immense bienfait, sans doute; mais ce bienfait sera comme non avenu, tant qu'elle n'aura pas la vertu d'absorber aussi la sédition et la révolte.

Il y a, dans l'industrie, des lois hiérarchiques àpeu*près semblables à celles qui régissent un corps

294 OHGAWISATIOîî DE L'iNDUSTRrE.

militaire ou une administration. Ces lois ne sont pas géjaçjralement observées comme elles devraient Te* tre; mais il nous suffit qu'elles existent, pour que nous marchions avec assurance vers le but que nous croyons utile d'atteindre: à savoir, l'organisation forte et régulière de l'industrie.

Le chef d'une manufacture est à la tête d'une espèce de milice divisée en deux grandes sections : Fune, incorporée à rétablissement par son ancienneté et ses travaux continus, Faut re, mobile et flottante, c'est-à-dire occupée irrégulièrement et suivant l'activité de la fg^ribation. Il est la source du comn^andement qui se transmet de degré en degré, dians l'ordre hiérarchique des fonctions de commis OU directeurs , contre-maîtres , sous-contre-maîtres, chefs ouvriers,] usqu'à la maàse des travailleurs. L'existence des fonctions de directeurs implique le fractionnement d'une manufacturé en plusieurs établissemens partiels , de qui fait exception parmi les grandes exploitations de ce genre. A part cette circonstance qui exige un rouage de plus , les ^cadres de tous les éUblissemens, connus sous la dénomination de manufactures ou de fabriqués , se ressemblent. La main* d'oeuvre est dirigée et surveillée , ainsi que nous venons de le dire, par des contre-maitres , sous-contremaitrea» chefs d'atelier ^ sous*che&, et en général,

RAPPORTS DES CHEFS D'nnOVSTAIB BT DBS OtTVRIBRS. QQS

par des préposés investis de la confiance des chefs d'industrie ; à Paris les manufactures ou fabriques sont des établissemens uniques et isolés , et ne csomportent pas^ dès«lors , la surveillance d*un diree* tiBur ; la direction se trouve placée dans les mains du maître de l'établissement; mais les effets de cette direction varient suivant la manière de voir et le caractère de ce|iii qui en est saisi.

Lorsque le chef de l'industrie se comptait daiip aes intérêts et dans la prospérité de son exploitation, sans s'inquiéter du bien-«tre de ceux qu'il emploie , il y a une ligne de démarcation profonde entre le ' travailleur et lui; il se forme dès-lors deux sphères \ d'intérêts au lieu d'une , et l'identité, l'unité d'iiit^- \ rêt qui eussent bit la force et le lien de l'établisse* ment disparaissent complètement.

Supposez, au contraire, un manufacturier qui unisse à l'ambition de fsiire fortune le désir de procurer aux nombreux ouvriers qui l'environnent,, une existence modeste et tranquille, autant que le permettent les secousses et les crises de l'industrie ; supposez qu'il les aide à élever leurs enfans , qu'il leur prête assistance en cas de maladie , en un mot, qu'il leur donne , en toute occasion, des marques de sympathie et d'estime ; soyez sûr que ces ouvriers rivaliseront de zèle pour accroître de plus en plus

2296 DU PATAÔKàGE EXERCÉ

la réputation de son établissement et le succès de

ses opérations.

Certains publicistes alarmés de la prépondérance de rindustrie ^ ont vu dans l'influence exercée par plusieurs manufacturiers sur leurs ouvriers^ le présage d'une espèce de féodalité industrielle* Ce présage est une chimère. Dans l'état actuel de l'indostrie il n'y a ni suzeraineté ni vassela|^* Les rapports qui lient les che& d'industrie aux classes ouvrières n'excluent la liberté ni des uns ni des autres* L'hommage que l'ouvrier doit à celui qui l'emploie est l'hommage du client envers le patron, et cet hommage qui n'ôte rien à sa dignité d'homme^ puisqu'il est purement volontaire et fondé sur le dévoùment, consolide son existence ainsi que celle de sa ÊimUle. Heureux les peuples qui comptent en grand nombre de semblables confédérations !

Ces observations dénotent assez que la grande propriété industrielle n'offusque pas mon esprit , et que tout mon souci est de développer et d'étendre le patronage du riche sur le pauvre par des moyens qui honorent la bienfaisance de Tun sans abaisser le caractère de l'autre. Sous ce rapport, il est , en France, des contrées manufacturières où les chefe de fabriques et de manufactures traitent leurs ou» vriers avec une bienveillance , une affection , qui ,

PAR Xi'ElimiEPREHEim SUA l'oUVRIER. 297

sans affaiblir les liens de la subordination^ assure à cette classe si intéressante tout le bien-être que peut comporter une yie de labenr et de peine. Outre le salaire dont la proportion avec le travail est l'objet d'une attention toute particulière de la part du manufacturier, celui-ci procure à l'ouvrier durant l'état de maladie tous les soins de l'art, ainsi que lésmé^ dicamens qui leur sont nécessaires ; il y ajoute des secours quand le malheur de sa position les réclame ; et malgré ces sacrifices il ne laisse pas de continuer à ce même ouvrier son salaire ordinaire. Il y a plus, dans certains établissemens, la bonté du chef s'étend à la famille même de l'ouvrier , lorsque ce dernier est vraiment dans le besoin et: qu'ilmérite, du reste, cette favenr par son zèle, son habileté et par sa bonne conduite comme citoyen. Ainsi, la femme est secourue en cas de grossesse ou de maladie, et les enfans sont reçus en apprentissage préférablement à tous autres par égard pour les services du père. Il y a des familles qui comptent de la sorte plusieurs générations d'ouvriers dans la même manufacture. La vieillesse de l'homme laborieux et honnête n'est pas moins protégée que son âge mûr par la sollicitude de ces chefs d'industrie malheureusement trop rares. S'il arrive que ses enfans soient hors d'état de le prendre à leur charge, il est ^ûr de trouver dans

«1^8 0U PATROHAGS SXXmOt

le ^ein de rétabliBsement où il a passé sa yie un em* ploi de ûoncierge ou tel aotre qui lui permet de finir sa carrière bonoràblexnent sans recourir à la charité

publique.

Ce régime est mis en pratique dans des établisse*

meus d'une grande importance f car il en est qui renCerm^nt de 1 5 à I980Q ouvriers ; les ohe£i d'indu»trie qui l'ont adopté soDt dignes par cela même d'une estime d'autant plus méritée. Parmi eux y je citerai un manulacturier de Sedan (i)^ connu par l'étendue de ses lumières^ autant que par la igénéroeité de ses.^eutimens^ qui fait u&e pension annuelle de I90 fp, à ceux de ses bons et vieux ouvriers qu'il n'a pas le moyen de placer dans ses établissemens d'une manière convenable à leur âge. Cette ressource quoique faible suffît pour ménager & ces vétérans du travail une retraite paisible daos leur village où ils vivent honorés auprès de qudqu un de leur famille qui s'estime souvent heureux de l'apport de leur modeste pension. Je^ dois également signaler comme un trait peu commun et digue de toute la sympathie des amis de l'humanité^ le procédé d'un autre manu- £sicturier(a), placé à la taie de l'administration mu-

(i) M. Gnnin-Gridaine.

{«) M. Gninter.

PAR L'cirTHEPEEinSUR SVR LOUVRIER. «99

nicipale de Montpellier, qui non content deprcN

cligner à ses ouvriers tous les secours dont nous

avons parlé plus haut va les visiter pendant leur i^a» *.

ladie et les excite par la crainte de ne pas le recevoir

convenablement ou de passer pour des pères de fa-^

mille sans ordre et sans économie^ à garnir leur lo«

gement de meubles suffisans et tenus avec propreté»

La préoccupation qui résulte dans l'esprit des ou»

vriers et de leur famille, de la possibilité de ces visi«

tes solennelles, quoique modestes de la part de celui

qui les faits, produit sur eux les meilleurs effets, car

elle les oblige à contracter des habitudes moralds

et régulières , et à y persévérer,

A Paris, quelque bienveillans que puissent être les rapports existant entre les ouvriers et les fabricans , ou les manufacturiers , il y a des difficultés provenant^ soit des distances, soit de la cherté de toutes choses qui ne permettraient pas au dbef d'industrie le mieux intentionné , de suivreavec la toèm^ libéralité les exemples que nous venons de retracer. Il est cependant des établissemens qui nt compteilt pas moins de six à sept cents ouvriers , conduite avec un tel esprit de justice et de bienveillance, que celui qui les dirige pourrait attendre d'une grande partie d'entre eux, les marques les moins équivoques dç considération et de dévoûment. Nous citerons , entre

500 DIT PATRONAOE EXERCÉ

autres y rétablissement d'un teinturier (i); cet industriel sévère , mais bienfaisant , est pénétré pour * ses ouvriers des mêmes sentimens que les rnanufacturiers dont nous avons parlé plus haut. Il les soulage par des secours, durant Fétat de maladie, emploie leurs femmes dans l'intérieur de ses ateliers , pour prévenir, de leur part, des liaisons illégitimes avec des ouvrières qui leur seraient étrangères. Il protège , surtout , les travailleurs qui ont vieilli dans son usine , en telle sorte qu'à l'âge de soixante à soixante-dix ans , ils touchent le même salaire que dans Vâge de l'activité et de la vigueur. Lorsqu'ils ne peuvent plus se livrer au travail, il les soutient jusqu'à ce qu'il puisse les faire entrer dans un hospice. Il va sans dire, qu'aux époques de chômage, cet homme généreux fait tous ses efforts pour les occuper, non pas d'une manière continue , mais à tour de rôle , de façon qu'ils n'aient que peu de temps à rester dans l'oisiveté. Au surplus , tous ces avantagés sont le prix du dévoûment et de la bonne conduite, et c'est en quoi ils attestent l'intelligence et la sagesse de celui dont ils émanent.

Dans la petite industrie , j'ai eu des rapports avec des entrepreneurs qui , par la saine direction imprimée à leurs ouvriers , et par les ss^orifices pécu-

(i)M. BoUtarel.

PAR L'EirrB£PRENEtIR SUR l'oUVRUSR. 3oc

niaires qu'ils savent s'imposer en leur faveur en cas de maladie, ou dans les temps de chômage , doivent être distingués de la foule. Il en est un surtout (i), dont lesk efforts pour l'amélioration morale et matérielle des travailleurs qu'il emploie, n'ont pas , je crois , ét^ surpassés , dans des conditions de fortune et de position analogues. Cet entrepreneur est peintre en bâtimens. Je le cite d'une manière particulière , parce que les ouvriers de sa profession y sont, en général, sujets à des habitudes d'intempérance et de désordre qui les classent parmi les ouvriers les plus vicieux, et que, malgré la contagion de l'exemple , il a su discipliner les siens avec une rare habileté» Fils de ses œuvres , artisan de sa propre fortune, il a commencé par traîner la brouette, et il s'est élevé graduellement par la sagesse de sob esprit, par son intelligence et ses vertus , au premier rang de sa profession. Il occupe de soixante à quatrevingts ouvriers, qui , au dire des architectes, en rapport habituel d'affaires avec lui , sont supérieurs de tout point au reste de leurs compagnons. Le régime de sa maison est sévère , mais cette sévérité gît plutôt dans les prescriptions des réglemens et la force de la hiérarchie que dans le caractère de l'entrepreneur, La façon d'agir de celui-ci avec ses ou-,

(i) M. Ledaire, rue Cassette. : - *

Soil W PATH09ÀGB BXBllCÉ PAR, ETC.

vriers est fondée sur une justice exacte et bienveil* lante. Il est sobre de mesures de rigueur; mais quand il y a lieu de sévir, il est prompt et inflexible dans ses rétolûtions. Il pense^ comme tous les industriels instruits et bieu avisés, que les contre-maîtres ou sous-'Chefs d'industrie doivent être investis d'une grande autorité; mais il les surveille , les reprend au besoin hors la présence des ouvriers; en un mot, il les endoctrine de manière à leur inculquer ses propres maximes et à les rendre inaccessibles aux séductions du cabaret , ou à d'autres tentations non moins fôcheuses , écueil ordinaire des conducteurs d'ouvriers; il visite ses ateliers, stimule et encourage les travailleurs, qui sont toujours à sa disposition , ne chômant ni le lundi, ni même le dimanche, quand il le faut. Sa prévoyance ne sépare jamais ses intérêts de ceux de ses ouvriers; je parle des ouvriers qui composent la partie fixe et permanente de sa maison, et c'est le plus grand nombre. Ainsi , il combine ses opérations , dé façon à mé« Mger constamment de l'ouvrage à ces derniers, pendant la saison rigoureuse , quoique ces sortes de ttavaux ne lui procurent aucun profit. Le salaire étant alors moins élevé , il y supplée par des avances ^dont il se rembourse sur les premiers salaires , lors du retour des grands travaux. Que dirai*je de la

disciplina morale ? elle eut telle qne , d'aodens cm-* yriers qui s'étaient séparés de lui, pour se sons* traire ûux liens de cette discipline , viennent en réclamer le joug salutaire avec instance, dès qne lettt santé est altérée par les excès de Tintempérance. Ces retours j presque toujours bien accueillis , sont plus éloquens que les éloges que je pourrais donner à la prudente fermeté de l'homme de bien , qui a su introduire avec tant de bonheur la sobriété , le goût du travail et Téconomie j parmi les ouvriers placés sous sa direction.

L'industrie qui ne revêt point la forme régimen^ taire, mais qui procède isolément et sous forme d'in^ térêts distincts et tranchés, vit en elle-même et se concentre dans une espèce d'égoïsme. Le spéculateur qui possède le nerf de l'industrie, c'est'-à-dire les capitaux, dirige et féconde la production uniquement pour alimenter et exercer son commerce , lequel consiste dans la vente et l'écoulement des produits. Tant que cet écoulement dure et que le spéculateur obtient exactement des retours en espèces ou en marchandises, la production ne se ralentit pas, mais dès qu'il y a encombrement sur les marchés et que les produits ne peuvent plus Se placer avantageusement, ce même ^spéculateur arrête sefc commandes, heureux lorsqu'il les arrête à temps,

3o4 JVÇOJSyÉHlBSS DE l'industrie SA.KS PA.TRONA.GE.

car l'amour du gaia est une passion qui enivre, qui aveugle comme toutes les passions, et il est rare que l'âpreté de ce sentiment n'imprime pas aux spéculations du commerce un essor démesuré.

Il suit de là que le ralentissement ou la cessatioii de la production pèse principalement sur les che& d'ateliers et leurs ouvriers, par la raison que les premiers n'ont d'autres capitaux que leurs métierS| quand toutefois ils leur appartiennent en propre, et les seconds , vivant au jour le jour, se trouvent bientôt au dépourvu^ faute d'ouvrage. Ces deux situations , quoique différentes dans la hiérarchie industrielle et par conséquent dans la répartition des salaires, finissent toutes deux par la misère, dès que le chômage se prolonge. En effet; si le chef d'atelier est plus aisé que l'ouvrier, il supporte des charges étrangères à celui-ci et qui aggravent d'autant l'embarras de sa position. Le chef d'atelier , supposé même qu'il eût pu faire quelques économies, n'en serait pas moins hors d'état de venir au secours de ses ouvriers, puisque ces économies formeraient sa seule ressource. Les faibles existences, dans le genre d'industrie qui nous occupe, sont donc livrées à toutes les difficultés de la mauvaise fortune, sitôt que les conjonctures deviennent critiques; ce qui n'a pas lieu aussi brusquement ni d'une manière aussi générale

iwcoHvimENs m l'industrie sans patronage. 3o5

dans l'ordre itidustriel, où toutes les existe&ces se tiennent depuis la plus élevée jusqu'à la plus petite. Je né disconviens pas que ces deux fbi^mes d'industrie sont loin d'offrir les mêmes avantages sous le rappoi^t de la stabilité ; qu^ainsi Tinduàtrie lyonnaise fabrique en grande par li^ des produits de luxe, sujets par cela même à tous les changemeiis de la mode^ tandis que l'industrie de Sedan et d'Elbeuf i&'exerce sur un genre de produits qui' n'est pas de nature à changer/ si ce n'est quant aux objets de fantaisie, formant la partie la moins comeildérable delà fabrication. En tenant compte' de ces disparités^ on pourrait donc admettre que les chefs de l'industrie la plus stable devraient dans les temps de crise s'imposer des sacrifices plus étendus que les chefs de l'industrie la plus iliob^, et un tel état de efabses, bien qu'il ne créât qu'un palliatif jpôur adoucir les souffrances des clfatsses ouvrières, occupées par cette dernière industrie, n'en serait pas moins une sensible amélioration, puisqu'il fournirait à ces classes le temps et les moyens ^e pro- •curer un autre travail à leurs bras.

La discipline et la règle exigeiit une certaine contrainte morale de la part de celui qui s'y soumet; il faut pour le disposer a recevoir et à porter les liens de cette discipline, l'attirer par l'appât de quelques

ayaot^ee capables. A^ lui . çn .iajre sentir le prix, jusqu'à ce que L'expérience l'ait mis à. même de reconp^tre. que la règle 4ans l'e^^erciçe de l'industrie CQXJf^ïvgi en toutes choses, a une utilité essentielle, et qji;ii pr^ûfite. à celui q^i la pratique ^ non moins qu'à celui qui l'impose. C'est dans ce but que nous ayons ,cru devoir placer ici les observatipus qui préçè^çnt , sur le patronftge de l'homme industrieux à iïégW des :quyriers .dont il emploie le travail. Ce patrgnagp est, à notre sens , le lien le plus fort de la dtecipline , en, ce qu'il a pour effet d'en relever, d'en moraliser l'ipili^^nce^ qt d'attjacherl'i^qe du devoir à 4es pratiques^ où ^ sans son concours, on n'aurait pu voir .que les ppesçriptions de la force.; On a çibjecté 4 pel^.^ que les ^sntrepçençurs n'étaient.pas tous éga* lemei^t en étaflde, s'imposer les sacrifices qup compoj^te, l'emploi, .^V ^ patronage,, que, tbws ne travail- „laient pas avec leurs propres fonds> et qu'il u^'y. avait que cette dernière classe d'entrepreneurs .qui pût, . jsa^s trop de gêne, accepter l^s cpndituans d'unordiv 4?^ choses, ainsi organisé. Qjttp abjection n'est pas concluante; en effet, il n'est pas d'entrepreneurs, quçUe que soit l'importance de ses capitaux, qui, même dans le cours^hal^ituel de ses afifaires , ne recoure au crédit et a^x r sources des préteurs j nonseulement il paie à. autrui l'intérêt des fonds qu'il

empri^nte^ ipais il se paie à lui-même Imtérêt )dè ses propres capitaux , de sorte qu'^n réalité, il. esjt soumis aux mêmes lois d'économie politique , que celui qu^ spécule avec des fonds qui ue Jui appar* tiennent pas ; car, celui-ci , au lieu de payer des inr téréts à des tiers et à lui-même, comme le premier, ne compte qu'avec ses prêteurs. . i

Après la vigilance et les bienfaits du chef d'industrie, les ressorts les plus sûrs et les plus utiles de la discipline sont les contre-maîtres et en général les ouvriers ayant le titre de sousHshef, Placés par la nature de leurs fojictioiis entre celui qui dirige l'industrie et l'ouvrier , ils servent d'organes à l'un comme, à L'antre ; ils transmettcjpt les ordres du premier, aussi bien que les demandes, les représeotâtion^ , et les griefs du second, On ne saurait mietfx les CQmparer qu'aux sous-offîciers de l'armée, ^v^l s'iiiterposent également par suite d^s devoirs de leur grade entre les officiers et la troupe. .... Le rôle d'un contre-maître bien compris. nei;i^ pas seiulement de la part 4^ qelui-ci des qualités /industrielles peu communc^â , mais aussi des. qualités intellectuelles et morales capables d'exercw de l'ascendant sur l'écrit des travailleurs confiés à sa surveillance. Le contre-maître est tout ensemble un

ouvrier et un administrateur ; cette dernière qua-

3o8 mJPLTONCE DESCONTRE-MAÎTRES StJR lES OTTYBIERS.

lilé doit néanmoins dominer en lui parce que son principal mandat est de suppléer le chef d'entreprise auprès des ouvriers. C'est à titré d'administrateur, qu'on peut attendre de lui un concours efficace pour l'introduction ou l'affermissement de la discipline . dan» son escouade, et par discipline j'entends ce qui touche à Texactitude dans le travail, à l'obéissance , ■comme ce qui intéresse les bonnes mioeurs. L'intelligence, le tact et la mesure Paideront sans doute beaucoup à captiver les esprits, mais cet assemblage de qualités, quoique précieux, serait insuffisant pour al^teindre la partie morale du but s'il n'y joignait t' {^exemple d'une vie régulière ; je dirai plus, en ma- -tlère de mœurs, il faut que le chef d'industrie soit 'klt«Tnénic à l'abri de toute critique , sinon les leçons qui émaneront de lui ou de ses délégués seront dépourvues d'autorité et tout-à-fait infructueuses.

Plusieurs bons esprits qui s'ocôupent avec sollicitude de l'organisation de l'industrie ont invité les économistes à rechercher et à déterminer qu'elle piourrait être la p^rt d'influence des ouvriers in< ^télligQnft, honnêtes et laborieux dans l'amélioration laonaled^ là masse des travailleurs.

' Un simple ouvrier, quelque honorable qu^il fût par SO0 habileté et sa bonne conduite, ne saurait prétendre à une influence marquée sur ses compagnons,

BisUMi D£S BIEJNTFAITS DU PATRONAGE. Sog

parce que, n^étant que leur égal, il n'aurait aucun droit de leur faire des représentations, et encore moins des reproches. Son exemple serait utile comme exem« pie moral. Là se bornerait toute la portée qu'on pourrait en atten4re; k^ sous*chef$ seuls dans les mêmes conditions données seraient à même de conr tribuer puissamment à la réforme des mœurs des ouvriers placés sous leurs ordres, et la raison en est qu'investis chacun dans leur sphère , de Tauto^ rite de leurs chefs, ils auraient qualité, non-seulement pour donner des conseils, mais pour faire des représentations d'autant plus persuasives qu'elles ' seraient plus en harmonie avec leur propre coa« duite.

En dernière analyse, tous ceux qui ont vécu au milieu des ouvriers, ou qui ont fait une étude attentive de leurs mœurs , n'hésitent pas à penser et à dire que, la réforme de cçllès-ci tient en grande partie à la façon d'agir des entrepreneurs. Les informations, que j'ai recueillies à cet égard , sont parfaite^ ment concordantes entre elles , et l^ur exactitude m'inspire d'autant plus de confiance qu'elles vien^ nent d'être confirmées par une publication récente de M. Villermé, membre de l'Institut, publica tion remarquable par le dévoûment conscieïicieux du philosophe, autant que par les vues judicieuses -

3lO JECÊmMlé DES BIENFAITS DU PATRONAGE.

de réconomiste. L'objet du travail de M.VilIermé est de faire connaître l'état physique et moral des ou- -vriers employés dans lès manufacturées, dont les produits ont pour matière première lé coton, la laine et la soie. L'auteur, désigné par l'Académie des sciences morales et politiques, à laquelle il appartient, pour recueillir des renseignemens propres à faciliter l'amélioration de la condition des classes ouvrières , a déterminé lui-même le bqt particulier de ses recherches , et l'ouvrage qu'il publie est le rapport dans lequel il a rendu compte à l'académie des résultats de sa .mission.

Historien fidèle, il raconte comme je l'ai [fait moimême des traits éclatans de sollicitude, de prévoyance et de bonté , de plusieurs chefs de febrique en faveur de leurs nombreux ouvriers; ces traits ne sont ni accidentels ni passagers , ils tiennent à un système complet et arrêté d'administration, système qui tend par une sage et bienfaisante combinaison, à relier l'ouvrier à celui qui l'emploie , à les incorporer tous deux dans le même cadre et à les unir l'un à l'autre par une solidarité commune. Ce système, que nous avoiïs traduit par le mot de patronage, a

(i) Rapport à l'Académie des sciences morales et politiques, sur l'état pfy' sique et moral dès ouvriers (Introduction).

KàSVJïé i>Eâ BÏÏITE'AITS Dtr PAtBÙirlGb. 3ii

. eu pônr effet d'introdiiire et d'accréditer partant où . il a pris racine , le goût du traVaîl , l'ordre, Técoad- , mie et les bonnes moeurs.

Par opposition à ces bônorables et vertueux exemples, M. Villermé cite la conduite dé certains entiiépreneurs qui non-seulement se montrent indifférens , au bien-être et aux mœurs des ouvriers qu'ils emploient, mais qui ne craignent pas d'afficher cette indifférence, alléguant, pour qu'on ne s'y méprenne pas , les exigences de leur propre intérêt , lequel aurait nécessairement à souffrir de graves atteintes, s'ils venaient à rencontrer un jour, dans leurs ouvriers, des rivaux prêts à leur faire concurrence. Or , pour éloigner d'eux la possibilité de cette Idtte, ils abandonnent ces ouvriers à eux-mêmes, trouvant dans leurs désordres une chance favorable à leur industrie et dans leur misère le gage d'une parfaite tranquillité d'esprit. Le véridique historien s'est imposé la loi de ne pas nommer les entrepreneurs , qui lui tenaient cet étrange langage , et sa discrétion à cet égard n^ saurait être blâmée. Mais il faut avouer qu'il serait rare de porter plus loin que ces industriels, l'amour du lucre et la candeur de l'égoïsme ; la société a droit de s'inquiéter de la propagation de semblables doctrines, et si elle doit de l'estime et des encouragemensau fabricant honnête

3l3 R&UtflS DES BIKNFAJX» 0U PATROKAGH:.

etgénéreux^ellenédoitque du mépris à celui qui tolère le désordre def ses ouvriers^ par calcul, saus respect ni pour lui-même qu'il déshonore , ni pour ses confrères qu'il putt^age, ni pour les droit;s de l'humanité qu'il méconnaît

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