TENDANCE DES ESPRITS
eux-mêmes ont été enclins à ne voir entre elles cpie des différences , des oppositions , sans s'apercevoir des points de rapport qui les unissaient, ou, pour parler plus exactement, sans vouloir en tenir compte. Cette illusion ou, si Ton veut, ce parti pris est près de céder à une direction plus éclairée , plus sociale , et, tranchons le mot, plus véritablement pieuse. En Allemagne , où les doctrines religieuses font partie de renseignement scolaire dans tous ses degrés ^ où les théologiens des facultés protestantes aussi bien que des facultés catholiques commentent le texte des écritures avec un zèle minutieux et infatigable, plusieurs de ces théologiens, appartenant aux cultes réformés, ont été emportés par l'esprit de recherche et d'analyse jusqu'à dépouiller la loi mosaïque et l'évangile de tout caractère divin, jusqu'à nier nonseulement la divinité , mais la personnalité de Jésus- Christ. Ils ont vu dans les écritures des allégories , des symboles , une épopée , dans le Christ un mythe, c'est-à-dire un être fantastique , issu des croyances et des traditions populaires. Dans le nombre de ces mêmes théologiens , il en est qui , en regrettant la foi passive et docile de leurs aïeux conune plus consolante et mieux assortie à la faiblesse naturelle de l'homme , n'ont; pas cessé néanmoins de poursuivie avec opiniâtreté l'œuvre de la science, et pa«
VERS UK GHRISTlÀiaSMS GÉITJSRAL. 4^1
raissent résignés à en subir toutes le^ conséquences morales. D'autres, au contraire, a£Qigés de leurs propres lumières et de l'isolement où les laissa l'absence de toute loi religieuse , tournent les yeux vers le principe de l'autorité comme vers une planche de salut, et semblent convier le prêtre catho* lique à leur donner la main sur le domaine de la charité.
Yoid dans quels termes un écrivain allemand, Wolfgang Menzel, qui jouit dans le monde savant d'une haute réputation de lumière et de sagacité, expose la situation de l'Allemagne, sous le rapport de la foi religieuse , dans son journal intitulé : la Feuille littéraire.
ce Le christianisme nous semble dans une situacc tion qui se rapproche beaucoup de celle que le tf paganisme occupait sous Adrien. A cette dernière a époque, tous les dieux imaginables a£Quaient à a Rome, qui les accueillait, avidement; les idoles d'£- « gypte et d'Assyrie voyaient tomber à leurs {âeds ce difformes la curiosité mais non la piété de l'im- (c mense population. De même aujourd'hui, les chréa tiens de la Germanie, Incertains et indifférons sur « la confession qu'ils doivent adopter paraissent les (c accueillir toutes à4a-fois. Les nuances les plus op* « posées se confondent, les catholiques marchent I. a6
4oa TBMBAIfCB ]>E$ ESHtITS
« dans la voie lia progrès et des lumières; les voici oE bientôt devenus rationnels*, modérés et paisibles «comme des protestans. Les protestans, de leur 9 côté f commencent à croire qu'ils ont été trop « loin} ils reculent^ cessent de se fier au jugement « individueli base de leur croyance , et se rappro*» fc cbent peu«à*peu par des avances ^ dont la coquette terie est publique ^ des formes et des idées du ca* « thoUcisme. On ne parle plus des anciennes difie- « renées entre la communion luthérienne et la coma munion réformée. Tout un bataillon de protes« < tans du nord a fait irruption dans le catholicisme « du midi. Les catholiques , de leur côté , possèdent (c une fraction de véritables protestans qui se nom- <c ment anti-célibataires. Que dire de toutes ces phice losophies à la mode en Allemagne y tantôt coc existant, tantôt se succédant, et toujours assez sou* ce pies pour s'adapter sans peine à quelque religion « que ce soit. Au milieu de ce chaos, la majorité est « imiifférente , et pensant qu'il n'y a rien à gagner et dVm côté ni de l'autre , elle reste provisoirement « spectatrice. » (i) La crise religieuse, qui s'c^ère en Allemagne^ est
(i) Ce fragment est extrait de hJHet^ue britannique^ n* 3a^ août i838, et fait partie de Tarticle intitulé : du Mouvement religieux et philosophique M Mema^^ traduit du Foreign quaterfy Beyiew»
VERS Xm CHEISTÏÀiriSHE G^KÉRAL. ^o3
finie chez nous depuis un demi*siècle. La cantro^ verse, refroidie par l'indifférence du public et lasse d'elle^-mémei a déserté même la Sorbonne, son au* tique théâtre. Est-ce à dire, cependant, que le sen^ timent religieux soit éteint dans les cœurs? Je suis certes bien loin de le penser. Son activité parait suspendue, mais il n'est pas tout-à-fait oisif. Le temps, à travers l'indifférence apparente des esprits, n'a pas laissé de l'épurer; il a fût justice des blasphèmes et des ironies de Voltaire , comme il a fait justice de la superstition. Quoique les fondemens historié ques de la religion chrétienne soient ébranlés, quoique beaucoup de personnes se refusent à croire à la réalité des miracles, il n'en est pas moins vrai que cette religion est considérée universellement comme un moyen incomparable dé purification morale. Let philosophes, en contestant sa grandeur surnaturelle^ se plaisent à rehausser sa grandeur humaine, et, s'ils ne croient pas à la divinité de son auteur, ils croient, au moins, à l'idée divine du perfectionne* ment de l'humanité , idée qui résume toute la loi évangélique.
Ce rationalisme , qui a pour effet de niveler en France toutes les communions chrétiennes , et qui admet sans répugnance le judaïsme lui-même, tout
opposé qu'il soit au principe chrétien, dans la grande
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famille des religions dignes de la vénération des hommes, n'est pas le fruit, comme plusieurs le supposent, de l'influence du mouvement philosophique du dix-huitième siècle, mais bien des opinions protestantes; et ce qui le prouve, c'est que ces opinions sont arrivées graduellement et par des recherches aussi longues que consciencieuses , au même résoU tat que la philosophie plus hâtive , sans doute , que le principe protestant , mais non pas plus logique. La prédiction de Bossuet s'est accomplie, de nos jours, à quelques égards. Il y a dans le protestantisme, à côté d'une orthodoxie apparente, un principe de dissolution qui lui est inhérent ; ce principe investigateur, comme la méthode analytique , a été conduit par la loi du progrès, non-seulement à modifier les croyances religieuses, qu'il a lui-même introduites et propagées , mais à les annuler; et dans un petit nombre d'églises réformées , le penseur ou le philosophe s'est substitué au ministre. Je sais bien qu'en revanche la cause, du rationalisme a éprouvé, parmi les opinions protestantes, des pertes occasionées par un retour sincère de plusieurs sectateurs de ces opinions vers les doctrines des premiers réformateurs; mais ce retour, à vrai dire, n'est lui* même qu'une conséquence du principe dissolvant propre à la nature du protestantisme.
V£RS UN GHRIStlANlSHC CENÊaA.L. 4o5
Que faut-il conclure de l'état présent des esprits? Si les phénomènes que nous venons de signaler étaient particuliers à quelques sectes de rAIIemagne ou à nne faible minorité, en France, Torthodoxie catholique pourrait se prévaloir avec raison de l'inanité des doctrines prolestantes au profit du principe de l'autorité, qui, n'admettant pas le libre examen , prévient le doute ou tout au moins la discussion. Mais il n'en est pas ainsi : les symptômes de fusion et de fraternité religieuses qui se montrent en Allemagne et en Erànce, se révèlent également dans le reste de l'Europe. Partout, les traits particuliers, qui différenciaient les communions chrétiennes les unes des autres, tendent à s'effacer, pour ne laisser subsister que la morale religieuse et pour introniser, en quelque sorte, un christianisme général. Les Israélites eux-mêmes, qui furent si long-temps immobiles dans leur croyance, comptent aussi leurs rationalistes. Le sentiment religieux semble abjurer ses vieilles antipathies et dépouiller ses formes diverses pour renaître dans une nouvelle unité. Ceux qui s'intéressent au développement des idées religieuses et qui en étudient la marche ont pu observer un assez grand nombre de faits qui annoncent, parmi les sectateurs de tous les cultes chrétiens, un désir ou plutôt un besoin universel de
4o6 MOTEirs d'arriver AtJ REiroxrVEttEMETrr
rapprochement. Ce phénomène est le dernier terme de la transformation progressive que le christianisme à subie depuis son institution. Il semblerait prouver que le raisonnement a épuisé ses ressources dans le cerde où il s'est exercé jusqu'ici, qtfû en a même abusé, puisque chacun tend à décliner sa compétence, et que le temps est venu de renouveler les données chrétiennes en remontant à leur source primitive , qui est l'évangile.
Comment ce renouvellement peut-il s'opérer?
faut-il recourir à l'autorité d'un concile universel pour atteindre un but si élevé et entouré de tant de difficultés? Supposé, que ce concile fut livré à lui-même et que les influences politiques restassent étrangères à ses délibérations^ serait-on fondé à attendre de lui la solution d'un problème qui a frappé d'impuissance le génie de Bossuet et de Leibnitz? C'est au temps, au temps seul, à consonamer le grand œuvre de la rénovation chrétienne.
Un concile ne pourrait procéder que par le raisonnement, et l'on sait que, dans les matières religieuses, le raisonnement n'engendre, chez les peuples vieillis dans les raffinemens de la civilisation , que la dispute et le doute. C'est par le cœur, par des actes de charité profitables à tous les chrétiens san$ distinction , par des instructions et des exerd-
i PBS JDoxnnéi» CBSottmsnxEs. 407
ces adaptés à toutes les confessions , que le prêtre catholique peut espérer d'amener à lui et les fidèles de son église, attiédis par le scepticisme ou par rin*difFérence, et les protestans , las des fluctuations et de Tinsufifisance du jugement individuel. De nos jours le catholicisme ne saurait être digne de sa no» ble ambition qu'en se montrant plus compréhensi^ c'est*à<»dire plus attirant et plus universel , sans ab«jurer, toutefois, ses croyances dogmatiques. Ce qui se passe en Allemagne témoigne assez que cet es» poir ne serait pas en France impossible à réaliser.
Il y a parmi les catholiques et parmi les réformés eux-mêmes deux disses de croyans. Les uns atta«chés à l'esprit de l'évangile , esprit de tolérance , de concorde et d'amour, les autres esclaves de la fornue religieuse, absorbés par les idées étroites et exclnsi» ves de leur culte , sectaires plutôt qu'hommes de piété et portant dans le lieu saint où les fidèles m rassemblent le fiel et la haine, qui divisent les partis et les écoles philosophiques. Les haines religieuses sont même d'autant plus violentes que le caractère des individus qui en sont affectés est plus passionné, et que leurs lumières sont plus bornées. Sous ce rap* port, les églises séparées de l'église catholique ne sont pas moins animées les unes contre les autres, qua celle-ci l'est contre elle^mêmes.
4o8 HOYEVS JD'aERIVËR AtT IDBïrOtrV£tï.EM£NT
Là où le pouvoir épouse une de ces églises et tolère les autres , il est raire que l'église dominante ne soit pas oppressive. Le catholicisme s'est montré bdieusement tyrannique chez nous pendant les der^ nières années du règne de Louis XIY, et, en Irlande, il a été opprimé à son tour par la religion angli- ^ne, espèce de catholicisme réformé. L'émancipation des sectateurs de l'église romaine dans la Grande^ Bretagne ne date que de quelques années , et elle fi'est pas encore complète. L'union intime et politique des deux puissances n'a jamais* produit et ne produira jamais que prééminence et faveur pour l'église élue, dépendance et hunlfliation pour les autres églises. Cela est si vrai que, dans les états du roi de Sardaigne où l'église catholique déploie en ce moment l'influence la plus puissante et domine tout à-Ja-foisla société religieuse et la société civile , les 9ujets non catholiques, et les juifs sont traités autreiiient que le reste des citoyens. Ils ne jouissent des droitâM^ivils que par ' exception et d'une manière tcès restreinte, ce qui établit entre les nationaux des différences civiles qui, par opposition aux plus saîaes doctrines de droit public^ ont lenr source dans h foi. (i)
(i) Voyez le Mémoire lu à P Académie des sciences morales et politiques, par M. le comte Porlalis snr le Code cîtîI noiiTeltemettl promu Igtic dans Jes états
DBS DONSTKES CHB^TIErTETES. 4^9 *
Si l'on compare la marche imprimée aa catholicisme dans TAmérique du nord, en Allemagne et en France, avec celle qui est suivie dans les étatâ du roi de Sardaigne, dans quelques parties de Fltalie et en Espagne, on verra que la cour de Rome est restée fidèle à son antique politique, politique expectante mais souple et raffinée. Elle règne là où elle peut s'incorporer au pouvoir temporel ; elle prescrit aux pasteurs de son église de s'envelopper d'une grande circonspection, de s'effacer et d'attendre là où elle n'est pas la plus forte , soit que la population se trouve partagée entre des cultes chrétiens différens, soit que vouée en majorité au principe catholique, l'essor de sa foi se trouve entravé par les dissentimens politiques qui la séparent du clergé, ou par la défiance que lui inspire l'esprit de domination dont ce dernier est secrètement animé.
Ce calcul de la cour de Rome peut être habile humainement parlant , mais il est peu fait pour gagner au catholicisme les peuples les plus avancés en civilisation. Ceux-ci refoulés vers la philosophie
du roi de Sardaigne. Ce mémoire dont TAcadéffiie a ordonné l'insertion dans le recueil de ses mémoires, et que Fauteur a fait imprimer à part^ est intéressant non-seulement par Texamen comparé du Gode sarde avec celui qui nous régit , mais par des considérations de l'ordre le plus élevé sur plusieurs points de droit publie et de législation.
4ïO MOTEHS ©•aERIVER Au REirOUTEriLEMEIÎT
par une théologie exclusive et ambitieuse , de viennent en religion, spéculatifs, raisonneurs et étrangers à toute espèce de culte, quand ils ne tombent pas dans Tincrëdulité. Parmi les esprits les plus préôcupés d'idées religieuses, quelques-uns doués 4'une vive sensibilité , se livrent à Tilluminisme , et quelquefois aux plus monstrueuses rêveries; Un semblable résultat ne prouve pas sans doute en faveur de la philosophie, mais il ne prouve pas davantage en faveur du catholicisme dévot, formaliste et ambitieux, religion dure, intraitable, sans charme, qui asservit au dogme la morale naturelle, et répudie la miséricorde pour la superstition.
Le catholicisme fondé sur Texclusion est aujourd'hui sans force en Europe. Ses ministres et le petit nombre de ses fidèles supposent , que la tiédeur générale n'est qu'un accident, qu'elle est due à la maligne influence de la liberté de conscience, et que, si la propagation de la foi catholique était appuyée par le pouvoir temporel comme autrefois, les idées religieuses ressaisiraient leur influence sur les esprits. Cette supposition repose sur une erreur. C'est précisément par le motif que le sentiment public est antipathique a toute idée de contrainte et de privilège, en matière de foi, surtout en France, que tous les gens de bien aspirent à un renouvdl^
DES rïOTXTSiîSS CHRÉTIENNES* 4ll
ment religieux par la douceur , la persuasion , et la charité.
La pente naturelle des esprits vers le christia^ nisme moral est d'autant plus universelle , que partout où le prêtre catholique se rapproche par des sentimens de bienveillance ou par des bienfaits des personnes étrangères à ses croyances, il est loué et encouragé non-seulement par les partisans nombreux des idées religieuses, mais par les sectateurs encore plus nombreux des idées philosophiques, qui se plaisent à rendre hommage à la pureté vraiment évangélique de sa foi. Respect mutuel des croyances dogmatiques, et bienveillance universelle ; voilà , ce me semble le symbole auquel se rallie de plus en plus l'immense majorité des catholiques et des protestans. L'épiscopat français était digne de guider les pasteurs de la chrétienté dans cette voie nouvelle. Un de ses menibres les plus éminens qui a édifié les deux mondes ( i ), par ses vertus , M. de Chéverus , mort cardinal et archevêque de Bordeaux, avait compris le catholicisme comme nous le sentons. Il marchait à la conquête des âmes par la bonté. Dans l'effusion aimable de sa piété , il répandait ses dons sur tous les êtres malheureux
(x) M. de Chéverus a lopg-temp^ r^dé à Boston où il était éyêque.
4ia MOTEVS d'aRAIVCR AU . BEKOUVELLEMEKT
sans acception de croyance. Il consolait par sa pa« rôle ceux qui n'avaient pas besoin de ses libéralités ; les juifs aussi bien que les protestans étaient l'objet de sa sollicitude paternelle. Il portait dans le inonde Faniiénité qui rendait ses formes si altrayan* tes y et avant d'exciter l'admiration , sa conduite pastorale pleine d'indulgence et de mansuétude, avait excité un étonnement mêlé de scandale ^ tant le préjugé religieux, comme tous les préjugés, est aveugle et difficile à surmonter. L'évêque de l'Algérie, M. l'abbé Dupuch,a été formé à l'école de M. de Chéverus ; et a débuté dans sa carrière épis» copale par la manifestation de sentimens dignes de celui qu'il s'est proposé pour modèle.
On ne saurait trop préconiser de telsexemples, afin de détromper les dévots en les éclairant, et de multiplier parmi le clergé français les disciples d'un prélat y à qui la postérité assignera une place à côté de Fénélon , et qui, dès à présent, peut être considéré comme une des plus belles âmes apostoliques des temps modernes. Les catholiques orthodoxes diront que nous dénaturons le catholicisme tel que les lois canoniques et les traditions l'ont fait ; que vivre en communion par la morale naturelle et par le sentiment religieux avec des personnes de toutes les sectes et de toutes les religions , c'est abdiquer
DIS DONinsCS GHRÉTlEJfKES. 4l3
de fait la qualité de catholique^ et même celle de chré* tien. Je pense , au contraire, que l'évangile qui est la loi suprême du catholicisme y comme de toutes les autres confessions chrétiennes, permet d'allier la foi la plus vive avec la miséricorde , et que , par la grâce de cette vertu , un catholique est le frère d'un protestant, comme il est le frère d'un juif et d'un mahométan. Sous ce rapport, la civilisation moderne nous parait être plus conforme à l'esprit de i'évan* gile> que l'opinion de bien des catholiques exclusifs* Jésus-Christ conversait avec les pécheurs , avec les plus méprisables hypocrites.
Quelle que soit la forme nouvelle que le temps réserve au christianisme ; quelles que puissent être les vicissitudes que cette nouvelle forme aura à subir par le cours des siècles , il est un sentiment unique , dans lequel les hommes policés de toutes les nations se rencontreront toujours, c'est celui de l'existence d'un Dieu^ auteur de la nature et père commun des hommes , parce que ce sentiment se rattache à l'un de nos instincts les plus irrésistibles , et qu'il est général comme l'amour de soi , comme l'amour du bien-être. Voilà l'unité qui demeurera immuable , au milieu des déchiremens politiques et religieux, qui prévaudra contre l'audace des systèmes et l'entêtement de l'incrédulité , parce quelle
4l4 VOIB A SmVftB PAR tS GlS&Gé
peut se suffire à elle-même , et que son tabernacle invisible est la conscience.
La maxime, que hors de l'église il n'y a point de salut, est tacitement abrogée depuis long-temps. £lle choque nos mœurs autant qu'elle blesse nos consciences, et les prêtres les plus pieux, c'est-à-dire les plusc haritables, en usent envers leur prochain appartenant à une autre religion que la leur, comme si cet aphorisme de malheur n'existait pas** Cette façon d'agir , quoique encore bien rare , n'a pas empêché le saint prélat , dont nous avons tout* à-l'heure ' rappelé les vertus, d'être élevé à ia plus haute dignité de l'église catholique.
En dernier résultat^ les religions intolérantes sont des religions anti-sociales, parce qu'elles transforment les dissidences en haines , et les haines en agitations politiques. Les annales de la France, de l'Angleterre et de presque toutes les natiofis de l*Eu* rope, démontrent la vérité de ce que j'avance.
Les considérations générales que je viens d'exposer m'ont paru un préliminaire indispensable pour faire connaître clairement la voie dans laqueDe le clergé catholique doit entrer pour attirer à hii les classes pauvres et laborieuses, et pour leur feire aimer les pratiques de la religion. Ces classes sont, en effet , imbues , comme les classes éclairées , des
POUBATTItSa ▲ tm LES GUkSSBS X«AAO&IE0Sàs. ^l5
idées et de» fientimens que j'ai exprimés dès le com*» mencement de ce chapitre; les consolations et les préceptes de la religion leur sont d'autant plus nécessaires » qu'elles sont» plus qu'aucune autre , éprouvées par le besoin , la convoitise et l'adversité. L'universalité y disons mieux , la popularité de Tin* fluence du christianisme n'est due qu'à ses affinités intimes avec la situation précaire, obscure et pénible du plus grand nombre. Jésus est né d'une mère pauvre, laborieuse et vivant du travail def ses mains; il est né dans le plus humble réduit, et il a travaillé lui-même comme un simple ouvrier; aussi ne dissimulait-il pas sa prédilection pour le peuple. Il ai^ mait à se trouver là où la foule se rassemblait : c'est à elle que ses enseignemens étaient adressés ; c'est à elle qu'étaient réservées plus expressément les promesses de la vie éternelle. Comment la classe pauvre ne serait-elle pas sensible au charme de I4 parole divine, lorsque cette parole compatit à ses privations et à ses souffrances ; qu'elle loue la mo* dération de ses désirs, sa résignation, et qu'elle pro^ clame ses mérites comme supérieurs à ceux des classes riches , et comme les plus dignes des récom*» penses que le tout-puissant destine à ses élus. S'il est vrai que le sentiment religieux ne soit pas un vaiii mot, et qu'il soutienne l'espérance de tous les
4l6 VOIE A SUIVRE PAR tE CLERGÉ
hommes que la corruption n*a pas dégradés^ quel sujet de satisfaction pour le pauvre d'être assuré que rhumilité de la condition humaine , lorsqu'elle est supportée honorablement, peut valoir à celui de qui elle est le ji^artage , non-seulement l'estime des hommes , mais encore la faveur divine ! Qud bonheur de penser que l'exercice des vertus de son état ennoblit sa propre. misère, et qu'en ne considérant ces vertus que sous un point de vue purement humain , on y trouverait encore la matière des éloges les plus complets et les plus mérités!
Quoique, de nos jours, la vérité de ces réflexions soit moins généralement comprise et sentie q[u'à Fépoque où la religion exerçait sur les esprits un empire non contesté, les rapports continuels que les frères de la doctrine chrétienne ont avec les personnes de tout âge qui composent les classes pauvres, les mettent plus à portée que tous autres de réchauffer en elles le sentiment religieux, et de les amener à Contracter le goût des habitudes de piété, par lesquelles ce sentiment s'épure et se conserve. Depuis qu'ils ont eu la sagesse d'adopter, du moins à Paris, les méthodes les plus avancées, soit pour l'enseignement des premiers rudimens de l'instruction, soit pour l'enseignement du chant, ib se sont placés à côté des instituteurs, primaires les plus
PODR ATTIKBR A LUI LES CLASSES LABORIEUSES, ^in
habiles ; et le gr^ind nombre d'élèves adultes qui s^empressent à suivre leurs cours du soir témpigne tout à-la-fois et de. l'intérêt, de leurs leçons^ et de la confiance qu'ils ont su inspirer à leurs élèves. Les allocutions morales qu'ils adressent de temps en temps 'à ceux-ci seraient^ ce me semble, un moyen • tout naturel de les préparer à la fréquentation. des exercices religieux, et de. régler, pour ainsi dire de concert avec eux , la part qu'ils prendraient à ces exercices. Les professeurs placés à la tête des écoles de chant seraient aussi en position de recommander à leurs élèves adultes de semblables habitudes, et de les exhorter à y persévérer. Les notions du chant sont déjà assez répandues parmi les élèves qui fré^ quentent les différenis cours du soir, pour les mettre en état d'exécuter chaque dimanche, pendant la durée d'une messe qui leur serait destinée, des chéeurs dont les paroles et la musique auraient été composés avec beaucoup de soin. Je sens que l'autorité ecclésiastique aurait droit d'exiger le choix 1^ plus exquis dans les sentimens comme daBs les expressions de ces chœurs. Mais n'y aurait-il pas de Finconvénient à vouloir imprimer à des chahts populaires, et faits pour émouvoir le sens moral autant que le sentiment religieux , un caractère trop mystique? Je crois que, dans Texamen de pareilles com-
^l8 VOIE A SUIVRE PAR LE CLERGiS
{xositiPASy il /audrait »e pajs perdre de vue le but important auquel ellea dpiveut tendre : ce but est J'^wéUorftioù morale du peuple, par le déveioppepjient régulier du septiment religieux. Ne le manqueraitron pas» si on le dépassait en l'exagéraul, ou M Top $e montrait trop timide et trop vétilleux dans
^^ gdffii^ttaQt donc qu'un j^cuisil de cantiques .adopté ^r l'autorité épiscopale permît aux pieux iostituteur s des classes pauvresyet aux artistes faonorabl6^ qui procurent à celles-ci de nobles délassemens par l'enseignement du chant ^ de réaUser, d'une manière systématique et avec suite» une idée , qui , du rente» a été tentée avec succès dans quelques églises (de la capitale, maijs non d'une manière continue , je pense que ce recueil devrait être mij» dans les mains de chaque élève adulte» et ^rvir de thème pour les -^lek'dbes de chant» de telle sorte que, dans, les ^rmeîpâles églises de Paris^ mi louvri^r ou un apfventi nâ[uni de son hvre de chaât» pût s'associer à 4'eiéàutioii des cantiques chaulât pendaut la célébratipn du saint sacriiSyce. -Cette coutunoe » ainsi généralisée, produirait les meilleurs résiUtats , et en faisant pénétrer dans le cœur des classes pauvres des émotions religieuses^ elle les préparerait par degrés à des mœurs plus régulières , et à des senti-