‹ Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes, et des moyens de les rendre meilleuresChapitre 133 sur 156 · DANS LES DÉPARTEMENS · texte numérisé non relu

DANS LES DÉPARTEMENS

pourraient leur fournir les moyens de travailler.

Il y a des libérés conduits au dépôt de la préfecture de police, sous l'inculpation de rupture de ban , dont les passeports ont été visés dans toutes les communes qu'ils ont traversées, et qui, de leur aveu , ne se seraient pas mis en contravention s'ils avaient été tolérés par l'autorité municipale de ces diverses localités. Plusieurs de ces malheureux , cachés dans Paris, parviennent à y échapper pendant des années entières, aux investigations des agens de police, et l'administration, quand ils tombent sous sa main , ne trouvant bien souvent à reprendre dans leur conduite que leur état d'infraction aux lois sur la surveillance, ne se résout pas sans regret à les déférer au procureur du roi.

Les relations que j'ai eues avec les employés supérieurs de la préfecture de police, chargés d'interroger les personnes arrêtées, et de proposer au préfet les mesures que la loi prescrit à leur égard, suivant le cas où elles se trouvent, ces relations, dis-je, m'ont mis à même de savoir que les commissaires interrogateurs se croient autorisés quelquefois à invoquer la pitié du préfet en faveur de certains libérés réfractaires, qui, n'ayant pas de profession et étant hors d'état d'en apprendre une , à cause de leur âge déjà fort avancé, ne peuvent ir, ^9

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espérer de subsister qu'à Paris, où l'industrie de chiffonnier et d'autres industries non moins faciles à exercer leur offrent des ressources certaines.

L'administration est sobre de ces tolérances ; mais, lorsque la justice et l'humanité l'exigent, elle ne fait pas difficulté de les accorder. Du reste, je dois faire remarquer que les ruptures de ban sont plus communes chez les vagabonds rangés parmi les correctionnels que dans les deux autres catégories de libérés; la raison en est, qu'étant rebutés dans les départemens , ainsi que les autres condamnés , ils se dirigent en partie vers Paris , comme vers un port de salut, et que, d'ailleurs, ils n'ignorent pas que les tribunaux sont moins sévères à leur égard qu'envers les forçats et les réclusionnaires. Cette remarque m'a paru de nature à trouver place ici , parce qu'elle prouve que la sécurité de la capitale a beaucoup mqins à craindre des libérés en état d'infraction qu'on ne serait porté à le penser au premier aperçu.

Les jurisconsultes et les administrateurs les plus disposés à prendre parti en faveur de la surveillance confessent que les dispositions législatives qui la régissent ne garantissent ni l'intérêt de la société, ni celui des libérés, lesquels , par cela qu'ils ont eu le malheur de subir une ou plusieurs condamna-

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tions, ne méritent pourtant pas d'être traités par les autorités des départemens avec le froid calcul et l'inhumanité qu elles ont montrés à leur égard jusqu'à présent. Le préjugé public qui les repousse n'est pas moins injuste, mais il est plus excusable, attendu que la société n'a pas mission , comme les agens de l'autorité, de protéger ceux dont elle s'éloigne par un sentiment bon en soi , mais outré de délicatesse.

Espérer de faire de la surveillance un instrument utile de conservation et de police dans les grandes villes, c'est se bercer de la plus vaine des illusions. Alors même que le nombre des inspecteurs serait aussi considérable qu'il l'est peu, alors même qu'il égalerait celui des libérés, on peut affirmer que ceux-ci trouveraient toujours quelque issue pour échapper à la surveillance. Cette mesure préventive manquerait donc nécessairement le but pour lequel elle a été instituée , dans l'hypothèse même la plus favorable à son action , sans compter qu'elle ferait peser sur les malheureux atteints par elle le plus irritant et le plus intolérable des despotismes. Dans les départemens , l'inconvénient serait plus grave encore, puisque maintenant, malgré des moyens de surveillance fort restreints, les libérés établis dans les petites villes sont exposés, de la part des prépo-

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sés de l'autorité, à des traitemens qui les humilient et les révoltent, au lieu de les relever à leurs propres yeux et de les affectionner à la société.

L'opinion que j'ai conçue de l'inefficacité de la surveillance n'est pas fondée seulement sur l'étude des faits, mais sur le sentiment des personnes qui la dirigent ou qui la mettent en pratique. Il n'y a qu'une voix à l'égard de son impuissance et de la facilité qu'ont les malfaiteurs de donner le change à l'administration sur le fond de leurs projets. Ainsi, rien de plus ordinaire qu'un voleur prêt à consommer quelque tentative criminelle , ne se rende chez le commissaire de police de son quartier pour lui faire savoir qu'il a changé de demeure et pour lui indiquer sa nouvelle adresse, étant à-peu-près certain, par cette franchise apparente, de détourner les soupçons qui pourraient planer sur lui, au premier bruit de l'exécution du crime qu'il médite. Cette ruse, quoiqu'elle soit connue, ne laisse pas d'en imposer encore et d'ajourner, ne fût-ce que pendant quelques jours , les poursuites des agens de police contre le vrai coupable, qui, de la sorte, trouve le moyen de se dérober aux recherches.

La surveillance ne renferme qu'un avantage: c'est celui d'attribuer à l'autorité le droit de déterminer le nombre des libérés qui sont aptes à résider dans

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les grandes villes et de juger par elle-même de cette aptitude ; mais outre que cet avantage n'est particulier qu'aux grandes villes, il est impuissant à prévenir là où il existe un délit ou un crime de la part des libérés autorisés à résider. Quand je réfléchis qu'il suffit d'une bande de quelques malfaiteurs pour porter l'alarme dans une ville comme Paris, je ne vois pas pourquoi on tiendrait à restreindre le nombre des libérés résidans à 1,700 (i) plutôt qu'à 3,000 ; je ne vois pas pourquoi ce nombre ne serait pas illimité. Une admission indéfinie amènerait, sans doute , dès les premiers momens, un concours assez considérable de libérés de toutes classes dans la capitale, pour y chercher des moyens d'existence et pour s'y caser; mais cette affluence ne serait que passagère, et le cours naturel des choses finirait par conduire ceux qui seraient dépourvus de travail et d'espoir à s'en procurer dans les autres grandes villes , en sorte que Paris ne tarderait pas à être déchargé de ce qu'il aurait de trop.

Dans l'état actuel de nos mœurs et de nos idées , ou plutôt de nos sentimens à l'égard des libérés, le seul moyen de faire apprécier à ceux-ci les avan-

(i) Voir le tableau que nous avons donné du nombre des libérés autorisés à résider à Paris, deuxième partie, chapitre vu, t. i. pag, 255.

NÉCESSITÉ d'abolir LA. SURVEILLANCK.

lages d'une vie laborieuse et régulière, et de les mettre en demeure de se bien conduire, c'est de souffrir qu'ils résident sans exception sur tout le territoire et principalement dans les grandes villes; car ce n'est, à vrai dire, que là qu'ils peuvent espérer de se soustraire au mépris et aux humiliations dont ils sont abreuvés partout ailleurs , dès qu'ils sont connus. On serait encore plus fondé à espérer l'amendement de ces infortunés , si la surveillance était supprimée , parce qu'ils ne pourraient plus arguer des embarras et des humiliations qu'elle leur suscite pour excuser leurs infractions aux lois de la morale et de la société. Les condamnés, au moyen de cette grande mesure , étant dégagés, lors de leur élargissement, de toute entrave et de toute sujétion extraordinaire, pourraient commencer une vie nouvelle et devenir de bons citoyens.

L'abolition de la surveillance ne serait pas suffisante pour aplanir aux libérés la voie de la régénération ; il faudrait éclairer le public sur leur véritable position , sur la nature des rapports , que l'humanité et la justice conseilleraient d'établir entre eux et lui, en un mot sur les moyens que l'on pourrait mettre en pratique pour concilier ses intérêts avec ceux de ces malheureux.

L'appréciation des rapports réciproques de la so-

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