‹ Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes, et des moyens de les rendre meilleuresChapitre 14 sur 156 · A SUIVRE LES ÉCOLES · texte numérisé non relu

A SUIVRE LES ÉCOLES

manufacturière. Malgré de semblables exemples, comme la légitimité de ce devoir n'est pas généralement bien comprise, je tâcherai de la rendre sensible par quelques réflexions.

C'est une erreur de croire qu'un père de famille ait le droit de faire jouir ou de priver ses enfans du bienfait de l'éducation , suivant sa manière de voir, ou selon la conduite que ses parens ont tenue envers lui, pendant sa première jeunesse. Ce préjugé n'est malheureusement que trop répandu parmi les classes laborieuses, et pourtant, jamais opinion ne fût ni plus fausse , ni plus dangereuse.

En effet, sans parler des devoirs que la qualité de père impose à chacun , envers ses enfans , et dont le plus impérieux est de l'élever dans des sentimens d'honneur et de moralité ; sans parler des avantages qu'il doit retirer lui-même de l'accomplissement de son œuvre, avantages qui ne peuvent manquer d'accroître le bonheur de sa vie et d'assurer le respect de sa vieillesse, il est un intérêt qui domine tous les autres , et même celui de la famille: c'est l'intérêt de l'état. Une expérience constante, ayant fait connaître qu'il se rencontre des pères assez corrompus, ou assez peuprévoyans, pour se montrer indifférens sur l'éducation physique et morale de leurs enfans, l'état est en droit, sans contredit, de s'enquérir

48 fc NÉCESSiTi^: d'astreindre les enfans

des motifs d'une incurie aussi blâmable , et d'exiger, pour la sécurité de ses membres autant que pour sa défense, l'accomplissement d'un devoir que le père de famille aurait méconnu ou négligé à son propre préjudice. Il existe une étroite affinité , entre la constitution de la société civile et celle de la famille. Plus les membres de celle-ci ont été nourris dans de bons senlimens, et assujettis à des habitudes régulières par les auteurs de leurs jours, plus la société renferme en elle d'élémens de tranquillité, de force et de durée ; de même, plus le père de famille favorise par son travail , sa sollicitude et ses soins , le développement des forces physiques de ses enfans, plus la génération naissante promet à l'état une population énergique et capable de l'enrichir par ses travaux dans l'atelier, comme de le défendre par son courage sous les drapeaux.

Les esprits éclairés et les bons citoyens ont donc eu raison d'éveiller l'attention du gouvernement sur le sort desenfansdes classes laborieuses, et, en particulier, sur le régime auxquels ils sont soumis dans les fabriques. Si l'on veut se rappeler les détails que nous avons donnés relativement à ce régime, on se convaincra que l'inlérét public, aussi bien que l'humanité, exige qu'il soit mis un terme à un désordre non moins nuisible aux enfans du pauvre qu'à l'état. Or, le seul

A SUIVRE LES ECOLES. 4g

remède qu'on puisse apporter à ce désordre , est de rendre 1 école obligatoire jusqu'à l'âge de douze ans révolus , c'est-à-dire, jusqu'à treize ans.

A Sedan , où les classes ouvrières sont remarquables par un esprit d'ordre , d'économie et de discipline, digne d'être offert comme modèle à beaucoup d'autres villes manufacturières, les enfans ne sont admissibles dans les fabriques bien conduites, qu'à l'âge de douze ans, et grâce au bon accord et aux exhortations des chefs d'industrie, leurs parens mettent le plus grand soin à les envoyer à l'école jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à cet âge.

Nous ferons observer à cet égard , qu'à Paris , dans toutes les industries autres que celles qui s'exercent par le moyen d'usines considérables, les enfans ne sont reçus en apprentissage, que lorsqu'ils ont fait leur première communion , c'est-à-dire , à douze ans accomplis. De deux à six ans , on les conduit dans les salles d'asile, et de six à douze ans, ils fréquentent les écoles élémentaires. Sous ce rapport, les enfans pauvres , du moins ceux dont les parens sont secourus par les Bureaux de bienfaisance , ne sont pas traités autrement que les enfans d'ouvriers élevés dans les écoles payantes. L'administration municipale a eu la sagesse de se conformer à l'usage général , non sans avoir à lutter dans plusieurs

5o MOYENS COERCITJF8 CONTRE LES PARENS RÉCA.LCITR.

arrondissemens, contre la mauvaise volonté des familles, de sorte que l'enfant ne reçoit la qualité d'apprenti que lorsqu'il a puisé, dans les écoles, les premiers rudimens de l'instruction intellectuelle et morale, qui le rendent propre à comprendre et à respecter les devoirs de la société.

L'obligation de suivre les écoles étant introduite dans la loi à intervenir, par quels moyens réussirat-on à en assurer l'accomplissement? Des mesures coèrcitives nous paraissent indispensables pour cet effet, et elles doivent être dirigées tout ensemble contre les parens et contre les chefs d'industrie. L'embarrassant pour l'administration ne sera pas de faire observer la loi par la classe indigente qu'elle secourt , puisque une des conditions essentielles de l'assistance publique tend à mettre les enfans de celte classe dans l'obligation de fréquenter les écoles primaires, mais d'empêcher qu'un certain nombre de pères de famille étrangers à cette catégorie ne parviennent à éluder le voeu de la loi en faisant travailler leurs enfans chez eux. Cependant, quelque grave que puisse être cette difficulté, je ne doute pas qu'on ne soit à même de la surmonter, soit par la surveillance d'inspecteurs vigilans, soit par des secours, si, comme je l'espère, on obtient des conseils municipaux d^s crédits plus abondans pour la

EXTENSION A DONNER AUX SECOURS PUBLICS. 5l

distribution des secours publics. En effet , la résistance n'étant à craindre que de la part des derniers degrés de la classe pauvre , il n'y a pas de meilleur moyen, pour la prévenir ou pour la vaincre, que de leur ôter tout prétexte d'en user autrement que le plus grand nombre , en les faisant participer aux libéralités réservées aux indigens. L'extension que la bienfaisance publique recevrait par ce moyen ne saurait avoir d'inconvénient, à cause des règles qui la gouvernent et qui font que l'administration restera toujours la maîtresse de la direction et de l'application de ses dons. Quelque prudence, au surplus, que l'on apporte dans la mesure projetée en faveur des enfans des fabriques et dans la combinaison de cette mesure avec les besoins et les convenances du travail industriel, on n'échappera pas à la nécessité d'augmenter les crédits des établissemens charitables. Il sera important, néanmoins, de régler l'emploi de ces crédits , de façon que leur augmentation ne dépasse pas des limites raisonnables , et c'est à quoi l'autorité doit pourvoir, afin de concilier tous les intérêts.

L'Angleterre a créé des inspecteurs pour assurer l'exécution du bill qui règle les rapports des chefs de fabrique avec les enfans qu'ils emploient ou avec leurs parens. L'activité et la vigilance de ces inspec-

52 CONSIDÉRATIONS SUR l'uNION

leurs ont fini par surmonter la résistance que les mesures prescrites par le bill avaient rencontrée de la part des ouvriers comme de celle des maîtres. Le gouvernement possède des documens, à cet égard, qui lui permettront d'introduire dans l'ordonnance réglementaire, qui sera publiée à la suite de la loi à intervenir , des dispositions propres à faciliter l'exécution de celle-ci dans tous les départemens manufacturiers. On pourra combiner les fonctions de ces inspecteurs avec celles des inspecteurs des écoles primaires, et arriver ainsi plus sûrement à une répression prompte des infractions faites aux réglemens mis en vigueur dans chaque localité.

Nous n'avons parlé , pendant le cours de cette section, que des enfans des fabriques mues par l'eau ou par la vapeur; mais nous nous associerions volontiers au vœu des notables commerçans qui demandent que la loi future s'applique indistinctement à toutes les grandes usines où l'on emploie des enfans, sans acception d'industrie et sans avoir égard à la nature de la force motrice.

Parmi les arts industriels, il faut distinguer ceux qui exigent l'établissement de grandes usines, tels que les fabriques et les manufactures, de ceux dont les opérations mécaniques dépendent de l'intelligence, de l'adresse et de la force de l'ouvrier. Cette

DE l'apprentissage AVEC L'INSTRUCTION. 53

distinction , qui tient à la différence intrinsèque des deux catégories que nous venons d'indiquer, ne permet pas de diriger l'éducation des enfans destinés à l'une ou à l'autre d'après les mêines données. En effet, dans les manufactures, les travaux de l'enfant ou plutôt ses occupations n'exigent pas de force corporelle proprement dite; il peut y être appliqué dès l'âge de six ans à sept ans , ce qui serait impraticable dans les autres métiers, où l'enfant n'est admissible comme apprenti qu'à un âge où il est déjà capable de quelque force et d'une certaine intelligence.

De là vient que généralement, et il faut applaudir à cet usage dans l'intérêt de l'instruction morale et religieuse des enfans du peuple, on ne reçoit dans les ateliers des apprentis que lorsqu'ils ont atteint l'âge de douze à treize ans. Il serait à désirer que le point de départ de l'apprentissage fut le même dans toutes les industries; mais l'organisation du travail dans les manufactures résiste à cette uniformité. L'éducation des enfans destinés aux grands établissemens industriels réclame donc une direction à part, une direction assez souple et assez irrégulière pour s'accommoder aux besoins et aux ressources de chaque localité. Il est probable que, dans îa majeure partie des fabriques, l'instruction sera menée de front

54 CONSIDÉRATIOiVS SUR l'uNION

avec le travail industriel, et que, de ce coté, les raouvemens de vanité, l'irréflexion, l'imprudence, qui occasionnent d'ordinaire le déclassement de tant d'individus, au grand détriment de la société, ne seront pas à craindre, en raison de l'état d'indigence habituel des familles.

Quant aux enfans destinés à l'exercice de professions mécaniques, je ne pense pas qu'il y ait rien à changer à l'usage établi. Dans un âge aussi tendre que celui de l'enfance, l'éducation ne saurait être associée à l'industrie , à moins d'une impérieuse nécessité. Pour former l'esprit et le cœur de l'élève, l'instituteur a besoin de le posséder tout entier, et à chaque instant du jour; car, à cet âge, il ne s'agit de rien moins que de façonner l'homme dans l'enfant; et une tâche aussi délicate ne comporte pas d'autre influence que celle de l'instituteur, surtout quand la famille de l'élève appartient au dernier degré des classes ouvrières.

En effet, à quoi aboutiraient les efforts de l'instituteur, s'il avait à lutter non-seulement contre les défauts naturels de l'enfant, mais encore contre les mauvaises impressions que ce dernier recevrait infailliblement de l'inconduite des ouvriers employés dans le même atelier que lui? N'est-ce pas assez pour un instituteur d'être obligé de combattre au

DE L apprei^tissâge AyEc l'insthuction . 55

dedans de son élève les inclinations grossières et les idées fausses ou pernicieuses qu'il puise continuellement à son insu sous le toit paternel? Ne sait-on pas que beaucoup de parens qui envoient leurs enfans à l'école, par pure déférence pour l'administration qui les secourt, affectent, par ignorance ou par corruption , de ne tenir aucun compte de l'instruction , et qu'ils ne se font pas scrupule même d'envelopper dans leurs dédains les enseignemens les plus sacrés, qui forment la base et la sanction de toute morale ? Les choses étant ainsi , l'instituteur manquerait le but de sa mission , ou ne la remplirait qu'à demi, s'il n'était pas maître de tout le temps de son élève, jusqu'à l'âge de l'adolescence, afin de former son caractère et ses premières mœurs. Ajoutez que non-seulement le développement de l'éducation éprouverait des obstacles, par suite du concert qu'on établirait entre elle et l'apprentissage, mais que l'accroissement des forces physiques de l'enfant serait également contrarié et entravé par ce concert malentendu et intempestif.

L'union de l'apprentissage avec l'instruction n'est vraiment utile que lorsque l'enfant, pourvu des premiers élémens de celle-ci, est jugé assez fort, corporellement, pour se livrer aux fatigues d'une profession mécanique. Dès-lors, en souscrivant le contrat

56 CONSIDIillATIONS SUR l'CNION

d'apprentissage, les parens dont le salaire est assez élevé pour leur permettre d'accorder à l'entrepreneur ou au chef d'atelier un laps de temps plus long que celui qui forme la mesure ordinaire du temps d'apprentissage, stipulent, en retour de cette concession tout à l'avantage du maître, que leur enfant disposera pendant la journée de tel nombre d'heures pour suivre un cours de dessin linéaire ou de perfectionnement. A défaut de la prolongation du temps d'apprentissage, ils donnent à l'entrepreneur une somme d'argent représentative du prix de ce même apprentissage. En un mot, par une prévoyance sage et louable, le père de famille ménage à son fils le moyen de gagner sa vie de la manière la plus convenable à sa condition, en apprenant un métier et en complétant son éducation. Ce procédé me paraît être le seul qui doive être recommandé, parce qu'il est conforme à la raison , à l'intérêt de l'enfant et de sa famille, en même temps qu'à l'intérêt du maître.

A Paris , les ouvriers économes et rangés n'élèvent pas autrement leurs enfans. Ceux-ci sont in • struits dans un cours particulier fondé pour eux par les frères de la doctrine chrétienne; il a lieu de cinq heures à sept heures.

A Nantes, l'école dite des apprentis, créée par la société industrielle de cette ville en faveur des en-

DE l'apprentissage AVEC l'iNST^UCTION. 6j

fans de la classe pauvre, est gouvernée par les mêmes règles, c'est-à-dire que, partie delà journée de l'apprenti , qui a puisé, avant sa mise en apprentissage, les premiers élémens de l'instruction dans l'école primaire, est employées l'école spéciale avant l'heure du déjeuner des ouvriers, et que le surplus appartient au travail de l'atelier. Cette école organisée et soutenue par la bienfaisance prospère de plus en plus, grâce au désintéressement des chefs d'atelier, qui n'exigent aucun prix d'apprentissage et recherchent même les apprentis honorés de la protection de la société industrielle. Celle-ci assure à chaque enfant le pain qui lui est nécessaire pendant la durée de l'apprentissage et plusieurs personnes charitables, qui s'intéressent à l'œuvre de cette société, s'empressent, au besoin, de l'aider de leurs dons pour procurer aux enfans placés sous sa tutelle des effets d'habillement que leurs parens n'auraient pas pu leur fournir. La société industrielle de Nantes a été devancée dans l'honorable carrière où elle est entrée par celle de Mulhouse , renommée par le nombre et l'importance de ses publications; mais je doute que son émule et son aînée ait mieux compris les besoins de l'éducation professionnelle, et que les établissemens fondés à Mulhouse pour l'utilité de la classe ouvrière soient

58 instruction; nécessité d'étendre la contrainte

plus nombreux et plus complets que ceux de la ville de Nantes. Je ne puis exprimer , au reste , qu'un doute à ce sujet, n'ayant eu occasion de connaître et d'étudier que les belles institutions, dont la ville de Nantes a droit de s'enorgueillir.

En dernier résultat, j'admets comme une chose utile et désirable, le concours de l'instruction et de l'apprentissage, mais, seulement, lorsque l'enfant a acquis un certain degré de force, et que son esprit aussi bien que son cœur ont reçu une première culture , soit dans l'asile, soit dans l'école primaire.

En discutant la question de l'instruction dans ses rapports avec les enfans des classes ouvrières , j'ai cru devoir suivre pas à pas les données de l'enquête, qui a borné ses recherches et ses propositions aux enfans destinés aux grands étabiissemens industriels, ou qui en font déjà partie. Ma tâche a donc été partielle et circonscrite aussi bien que celle de l'enquête. Cependant, tout en convenant que le gouvernement a dû considérer comme urgent de procurer des moyens d'instruction, ou plutôt d'éducation aux enfans des manufactures, et d'assurer les effets de sa sollicitude par la contrainte, nous pensons que l'intérêt do la morale publique exige davantage, et que la loi à intervenir serait incomplète

Page 1