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s'abstenir, à cet égard, de toute prescription qui aurait eu pour résultat d'entraver l'usage du droit de propriété. Je ne saurais, en effet, assigner un autre motif au silence qu'il a gardé sur une question aussi importante ; mais cette lacune toute forcée qu'elle puisse être, n'en est pas moins fâcheuse, en ce qu'elle laisse sans remède un état de choses très nuisible à la santé des habitans des logemens garnis , et qui pourrait, en cas de réapparition du choléra, augmenter sensiblement son influence meurtrière. Il serait digne d'une sage administration, de préparer dès à présent les moyens capables de prévenir cette dangereuse complication. La tâche est difficile, sans doute, mais pourquoi ne pas l'aborder avec courage, et laisser subsister dans Paris, sans faire aucun effort pour les détruire, tant de foyers d'infection , qui ravalent au niveau des animaux les plus immondes les malheureux habitués à y chercher une retraite pour la nuit.
Quoique les logemens qui nous occupent n'offrent pas tous un aspect repoussant, néanmoins ils donnent tous également prise à la critique ; les uns pèchent par Tencombrementdes locataires, les autres par le mode de couchage, les autres enfin, par l'absence de toute ventilation et même par le défaut complet d'air. L'encombrement est l'inconvénient
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qui domine chez tous les logeurs de dernière classe, et qui aggrave le mal résultant des autres inconvénicns auxquels ils sont sujets. Les vingt-cinq à trente mille ouvriers en bâtimens , qui affluent a Paris chaque année de certains départemens , se groupent dans des chambrées et y couchent pendant la durée de la campagne. Beaucoup de ces chambrées sont tenues par des personnes de leur pays, qui les attirent par leur probité reconnue et par les complaisances qu'elles ont pour eux. Ces chambrées abondent principalement dans le quartier de l'HôteLde-ville, pour les maçons, et dans le faubourg Saint-Martin , pour les charpentiers. Ces excellens ouvriers, par une exception qui leur est plus propre qu'à tous autres, ne visent qu'à l'économie ; ils traitent avec leurs logeurs de manière à obtenir pour six francs par mois, outre le logement, le blanchissage d'une chemise par semaine et une soupe chaque jour, dont ils fournissent le pain. Tout ce qu'ils ne destinent pas à leurs besoins généralement très bornés, est économisé pour le soutien de leurs familles ou l'accroissement de leur petit patrimoine. Les préposés de la police , nous l'avons déjà dit et nous aimons à le répéter, témoignent unanimement de l'ordre el de la concorde qui régnent dans les chambrées des ouvriers en bâtimens, ainsi
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que de leur bonne conduite au-deliors. N'est-il pas regrettable , que ces braves gens couchent ainsi agglomérés dans de petits réduits. Accoutumés à travailler au grand air, letroitesse de leurs logemens doit leur être plus pénible qu'à tous autres. Aussi, les fièvres typhoïdes sont-elles communes parmi eux, et attaquent-elles quelquefois une chambrée tout entière.
L'encombrement et le mauvais aérage des habitations garnies sont plus pernicieux encore aux ouvriers employés dans les fabriques et les manufactures. Ils passent en effet chaque jour d'un logement infect dans un atelier, qui, le plus souvent, n'est pas moins insalubre , et ils se trouvent ainsi prédisposés à contracter aisément des maladies contagieuses.
De toutes les classes pauvres, les chiffonniers sont ceux qui habitent les logemens les plus infects et les plus dégoûtans. On a beau descendre dans les derniers rangs de la société, l'inégalité apparaît toujours quelque part; les chiffonniers, qui l'eût imaginé, ont leurs notables; ce sont des industriels un peu plus économes, un peu plus rangés que la foule et qui jouissent d'un certain comfort. Les uns, les plus huppés, occupent une ou deux petites chambres qu'ils louent ])our eux et leurs familles» Les au-
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très possèdent une paillasse qui leur sert de coucher dans la chambrée dont ils font partie; mais cette possession est plus souvent collective que personnelle et, quoique partagée, elle ne laisse pas encore d'être convoitée par les pauvres hères qui couchent dans des espèces d'auges, sur des chiffons ou sur quelques poignées de paille dont le carreau est parsemé. Les agens de police chargés de la surveillance des logemens ou chambres garnis affectés aux chiffonniers, en font une peinture incroyable. Chaque locataire garde auprès de lui sa hotte quelquefois comble d'immondices, et de quelles immondices! Ces sauvages ne répugnent pas à comprendre dans leurs récoltes des animaux morts, et à passer la nuit à côté de cette proie puante. Lorsque les agens de police arrivent chez les logeurs pour y faire leurs relevés ordinaires ou la recherche de quelque individu suspect, ils éprouvent une suffocation qui tient de l'asphyxie. Ils ordonnent Touverture des croisées, quand il y a moyen de les ouvrir, et les représentations sévères qu'ils adressent aux logeurs sur cet horrible mélange d'êtres humains et de matières animales en dissolution , ne les émeuvent point. Les logeurs répondent à cela , que leurs locataires y sont accoutumés aussi bien qu'eux. Un trait de mœurs particulier aux chiffonniers, et qu'on
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pourrait appeler un de leurs passe-temps, consiste à faire la chasse aux rats dans les cours dépendantes de quelques-unes des maisons qu'ils fréquentent. Ils les attirent à l'aide de certaines substances attachées à des chiffons qu'ils ramassent dans les rues. Pour cet effet, ils placent en tas ces chiffons à proximité des crevasses des murs, et dès qu'ils peuvent supposer que les rats sont blottis dans les chiffons, ils lâchent dans la cour leurs chiens qu'ils dressent pour cette chasse, et en un clin-d'œil, ils se rendent maîtres des rats dont ils mangent la chair et vendent la peau.
Les logemens garnis qui reçoivent la nuit le limon de la société sont de véritables égouts. Ceuxlà même qui ne sont pas fréquentés par les chiffonniers offrent, par suite de l'agglomération des locataires et de leurs sales habitudes, des foyers dangereux d'infection. Il y a des chambres garnies qui contiennent jusqu'à neuf lits séparés par de petites ruelles suffisant à peine au passage des habitans, et ces lits sont bien souvent occupés par deux personnes qui ne se connaissent pas, et ne se sont jamais vues. La différence des sexes n'est pas un obstacle à ces cohabitations nocturnes et fortuites , quoique les préposés de la police ne négligent rien pour empêcher les désordres. Parmi les chambrées de fem-
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mes , il en est une dans le quartier de la Cité , qui est renommée par le tableau de décrépitude et d'abjection qu'elle présente. Les femmes qui l'occupent habituellement sont de vieilles ivrognesses dont plusieurs sont suspectes de vivre de vol. La police a l'œil ouvert sur ces femmes , comme sur tous les babitans des mauvais garnis. Il arrive quelquefois aux agens de faire des descentes au point du jour dans la maison où se trouve la chambrée dont nous venons de parler, et de voir toutes les femmes qui l'occupent sur leur séant , pour faciliter les recherches. Le spectacle de ces momies animées a quelque chose de sépulcral, et l'on dirait que le célèbre auteur de Gil'Blas y a esquissé jadis le portrait de Léonarde.
Il faut s'être occupé d'anatomie sociale avec un esprit sérieux d'investigation pour se faire une juste idée de la population qui vit dans les replis les plus cachés de la société. Quand même le sujet mis au concours par l'Académie des sciences morales et politiques ne m'aurait fourni que l'occasion de plonger dans cet abîme de misère , de bassesse et de vice, je me croirais sufiisamment récompensé des nombreuses recherches auxquelles je me suis livré. L'imagination malgré sa fécondité et sa hardiesse , ne saurait atteindre, en cette matière, à la hauteur
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de la réalité. Celle-ci a un caractère , une physionomie, une étrangeté qu'il faut avoir vus, sinon de près, ce qui n'est donné qu'aux préposés de ia police, au moins dans une certaine perspective , pour pouvoir assumer sur soi la responsabilité d'un historien exact. Qu'on ne taxe donc pas de roman les traits de mœurs ni les détails d'intérieur que j'ai indiqués dans ce chapitre. Quoique adoucis par la réserve que j'ai dû imposer à ma plume, ils n'en sont pas moins vrais dans le fond. J'ai sacrifié la crudité du trait et de la couleur au respect des bienséances. Yoilà la seule infidélité dont je m'accuse.
Après avoir signalé les causes d'insalubrité existant dans les logemens garnis , habités par la portion la plus infirme et la plus abjecte de la classe vicieuse, il est impossible de ne pas réfléchir sur la nécessité d'apporter un remède efficace à un état de choses aussi contraire aux droits de l'humanité et de la civilisation. Cependant, la réflexion, fixée sur ce triste sujet, est plus puissante pour expliquer le mal que pour le guérir. Quand, au lieu d'atténuer la misère par la sobriété et l'économie , le prolétaire , car il est bien permis d'user de cette qualification en parlant du chiffonnier et du vagabond, le prolétaire, dis-je , aspire à boire dans la coupe des plaisirs réservés à la classe riche et aisée, quand il cherche, non
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pas à humecter ses lèvres dans cette coupe, mais à s'y abreuver jusqu'à l'ivresse par un fol orgueil, il se dégrade d'autant plus qu'il veut s'élever davantage. La froide raison n'oserait rien reprendre à des plaisirs raisonnables, et elle se révolte à la vue des excès d'une intempérance qui lutte en vain contre la misère. Cet éréthisme de la sensualité en haillons , abrutit le pauvre de plus en plus, en même temps qu'il réduit dans ses mains les moyens de subvenir aux premiers besoins de la nature; il faut, dès-lors, que le pauvre rachète ses dépenses insensées par des privations ou par le plus ignoble abaissement. C'est ce qui arrive, en effet, trop souvent à ces malheureux; ils boivent pour dix sous d'eau-de-vie dans une journée^ et ils iront passer la nuit pour deux sous dans un infâme repaire. Voilà le secret de la misère d'une grande partie d'entre eux! voilà le secret de l'existence, sur presque tous les points de Paris , de ces masures sales, infectes, qui leur servent de refuge.
L'administration doit tolérer ce qu'elle ne peut empêcher ; c'est pourquoi elfe tolère ces sentines des grandes cités, en les surveillant; mais une semblable tolérance exclut-elle , de sa part, la faculté de faire construire à ses frais des maisons spécialement destinées au logement , soit des chiffonniers , soit des autres parties de la population qui végètent
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dans les derniers rangs de la société? je ne le pense pas. Les maisons garnies de quatrième classe comptent parmi elles bon nombre de repaires ou d'égouts. Si l'administration, dans des vues d'intérêt général, se croit obligée de ménager un écoulement aux eaux bourbeuses d'une cité telle que Paris, par des ouvrages construits à grands frais, à combien plus forte raison ne doit-elle pas se rendre maîtresse de cet autre bourbier, formé de la classe misérable et vicieuse qui fourmilledans cette vaste capitale? A ne considérer que l'hygiène publique, il est certain que la communauté gagnerait sensiblement à creuser un lit à ce bourbier d'une nouvelle espèce, et d'autant plus dangereux, qu'il n'influe pas moins sur le moral que sur le physique des populations. L'exécution de ce projet ne serait pas une charge tout-à-fait gratuite pour l'administration , le produit qu'elle en retirerait n'offrirait pas sans doute l'équivalent de l'intérêt du capital qu elle y emploierait, maisi! pourrait représenter une partie assez considérable de cet intérêt, et les non-valeurs qu'elle aurait à supporter trouveraient leur compensation dans le surcroît de garantie assuré à la salubrité publique.
Voici comme je concevrais la réalisation du plan de ces constructions : je voudrais qu'on bâtît des maisons particulières pour les chiffonniers; les ter-