‹ Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes, et des moyens de les rendre meilleuresChapitre 63 sur 156 · ET DU PRETRE POUR MORALISER LES MASSES · texte numérisé non relu

ET DU PRETRE POUR MORALISER LES MASSES

singulière à toutes les opérations de son esprit, à toutes les facultés de son âme. Son obéissance à la discipline ne contribue pas moins que son ardeur apostolique à vivifier et à propager les œuvres charitables qu'il a créées ou auxquelles il s'est associé. De là vient que les membres des communautés religieuses ne craignent pas de se confiner dans une prison, dans un hospice, non pas pour catéchiser, mais pour servir, dans Tacception la plus humble de l'expression , le pauvre aussi bien que le prisonnier; de là vient que le prêtre sait employer à la civilisation des mœurs et le zèle que son propre cœur lui inspire et celui des âmes enflammées de Ta mour de l'humanité que son impulsion vive et pieuse entraîne à sa suite par une irrésistible sympathie.

J'estime beaucoup la philosophie ; je l'aime lorsqu'elle est sage, douce et compatissante. Mais s'il est donné au philosophe d'agir dans l'intérêt de son prochain aussi bien que de discourir, il faut avouer que le premier lot n'est pas celui pour lequel il montre le plus d'inclination. Les établissemens charitables dus à la philosophie sont rares; et quand elle parvient à en fonder, ils durent peu, ils languissent faute de vigueur morale; c'est cette vigueur, au contraire, qui fait prospérer ou qui soutient les œuvres empreintes du cachet de la reli-

234 EXAMEN DE LA PEINE i)E l'emPIUSONNEMENT

gion. Qu'on explique cette différence comme on voudra, il n'en est pas moins vrai qu'elle est frappante, qu'elle éclate à tous les yeux. Le philosophe vit en lui, il médite sur les passions, sur les misères du genre humain; il travaille quelquefois à se rendre meilleur, disserte volontiers sur le bien et sur le mal: en un mot, sa charité parle, donne, mais elle n'agit pas ou elle agit mollement.

Dans cette situation et lorsque la France est agitée par tant d'intérêts, par tant de mauvaises passions, n'est-il pas d'une bonne philosophie de tendre la main au clergé, de l'encourager en le contenant, et de favoriser les efforts qu'il est prêt à faire pour gouverner doucement les masses par l'autorité de la morale religieuse ? Quant à moi , sans me dissimuler ce que l'on peut alléguer contre l'action du clergé , j'ai la conviction que cette action ne saurait être suppléée par aucune autre.

Quelques fabricans ont émis le vœu que l'on combattît l'ivrognerie en frappant d'un droit plus considérable les liqueurs fortes et le vin lui-même. Si nous étions en Amérique, je concevrais la probabilité de réaliser ce vœu sans trop d'inconvéniens; mais en France, où les départemens méridionaux tirent leur principale richesse des nombreux vignobles qu'on y cultive, je pense qu'une telle mesure

APPLIQUÉE A l'ivresse. a35

soulèverait Firidustrie vinicole,qui, dans Fétat actuel de Fécononiie de Fimpôt, se trouve déjà surtaxée et a tant de fois réclamé un dégrèvement pour écouler plus aisément ses produits à Fétranger. L'intérêt de Findustrie serait donc un obstacle à une augmentation de taxe, sans compter que les consommateurs modérés , qui forment le grand nombre , seraient eux-mêmes fondés à protester contre une augmentation de droits non réclamée par les besoins publics: ce moyen doit donc être écarté.

On a parlé aussi de prononcer la peine de Femprisonnement contre les personnes dont l'ivresse aurait été constatée , et en cas de récidive d'en instruire tout le voisinage. Cette peine existe dans quelques contrées de l'Allemagne (i), et elle n'a opposé qu'une barrière impuissante au vice qu'elle avait pour objet de réprimer; d'ailleurs elle ne serait applicable avec la circonstance aggravante, que dans de petites communes, et outre qu'il faudrait à Fadmînistration de ces localités des agens préposés à la surveillance de chaque cabaret, il serait nécessaire d'établir que l'ivresse n'est pas Feffet d'un accident, d'une indisposition momentanée de l'individu, chose fort difficile à prouver, surtout si le prévenu et le

(i) Voy, Annales d'hygiène publ.jVms, i838, t. xx, p. 290, et suiv,

236 EXAMEN DE LA. PEINE DE l'eMPRISONNEMENT

marchand de vins avaient concerté leurs déclarations à cet égard.

Dans les villes rnaufacturières , non-seulement la constatation de Tivresse, comme vice ou comme acte punissable , serait entourée des plus grandes difficultés, en raison de la facilité qu'aurait l'inculpé d'échapper à la police par de faux-fuyans et des embarras qu'éprouverait l'administration pour exercer une surveillance efficace sur tous les points de la cité ; mais si le remède était employé on peut assurer qu'il serait pire que le mal.

En effet, l'individu arrêté en état d'ivresse, serait déposé dans un corps de garde où déjà se trouveraient peut-être un ou plusieurs vagabonds. Renfermé dans le même lieu qu'eux et placé hors de la vue des hommes du poste, il serait livré à la merci de ses compagnons d'arrestation , et il est probable qu'il ne sortirait du corps-de-garde que les poches vides pour être conduit devant le magistrat chargé de dresser procès-verbal du fait de la prévention. Voici un danger autrement grave: supposez que le prévenu fût jugé et condamné à quelques jours d'emprisonnement; il serait obligé de vivre pendant la courte durée de sa peine , avec des malfaiteurs , qui se feraient un plaisir de le corrompre ou de frapper de ridicule ses bons sentimens , s'il

APPLIQUÉE A l'ivresse. aS^

avait le courage d'en exprimer. Pour punir un cas d'ivresse, le législateur s'exposerait donc à faire rentrer au bout de quelques jours dans la société, un individu d'ailleurs honnête , qui aurait pu recevoir en prison des impressions pernicieuses, et de nature à être converties , peut-être avant peu de temps , en actes contraires à la sûreté publique.

En l'état de la législation qui nous régit, l'homme ivre n'est passible d'aucune peine pour le seul fait d'ivresse, mais s'il devient un sujet de scandale pour le public, s'il est engagé dans quelque rixe, ou si par son fait l'ordre de la cité est troublé, il tombe alors sous la juridiction pénale , et il peut être condamné comme tout autre individu, en raison des contraventions qui lui sont imputées aux peines prévues par la loi. Je crois que , sous ce rapport , le code pénal n'est susceptible d'aucune modification et que le parti le plus sage est de maintenir l'état actuel des choses.

Il me reste à examiner deux solutions qui termineront la revue des moyens curatifs , recueillis par M. Villermé, contre le vice de l'ivrognerie;

L'une tend à publier soigneusement tous les accidens, toutes les rixes sanglantes, tous les crimes occasionés par ce vice et réprimés par la justice, à

3 38 ATITRFS SOT.TTTTONS.

montrer en même temps au peuple ce qu'il offre de funeste et d'abrutissant.

L'autre tend à éloigner les ivrognes des ateliers et à faire concourir à ce but la volonté des entrepreneurs.

Le premier moyen est du ressort de la presse^ et l'influence de celle-ci serait d'autant plus puissante à ce sujet, que l'instruction primaire devant avoir pour effet graduellement de rendre la lecture des journaux commune à toutes les classes de la société, les ouvriers puiseraient dans cette lecture des enseignemens qui les porteraient à la tempérance, soit en préservant du vice contraire ceux qui ne l'auraient pas contracté, soit en le réprimant chez ceux qui auraient la faiblesse de s'y abandonner.

Quant au dernier moyen, je n'en connais pas de plus simple, de plus facile et de plus décisif; mais, pour avoir le droit de se montrer sévère envers les ouvriers intempérans, les entrepreneurs doivent faire preuve de justice, de bienveillance et d'humanité envers ceux qui sont irréprochables dans leur conduite. M. Villermé fait sur ce point des observations justifiées par d'honorables exemples de patronage qu'il a constatés dans la ville de Sedan , et que j'ai eu l'occasion de connaître également moimême en consultant des sources non moins dignes

Page 1