‹ Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes (volume 2)Chapitre 103 sur 337 · SES CAUSÉS · texte numérisé non relu

SES CAUSÉS

moralité du but de l'association aurait dû leur inter-^ dire et éloigner même de leur pensée. Les sociétés de prévoyance sont devenues, dans quelques localités, des clubs industriels, des sociétés d'union, où les associés ont concerté entre eux des mesures propres à faire hausser les salaires par des voies abusives et condamnables.

En France, les sociétés de prévoyance et de secours mutuels ont éprouvé les mêmes vicissitudes et le même sort que celles d'Angleterre. Elles renferment les mêmes vices d'organisation et elles ont donné lieu aux mêmes abus. L'insurrection des ouvriers de Lyon en est une preuve irrécusable.

On distingue cheznous deux sortes de sociétés desecours mutuels. L'une composée d'associés payant rétribution et qui participent au secours créé pour la société. L'autre composée, io d'associés ouvriers et intéressés à la distribution des secours ; iQ d'associés honoraires ou bienveillans qui paient la rétribution annuelle en renonçant au secours.

Les sociétés appartenant à la première classe fofment la grande majorité des établissemens existans ; celles de la deuxième classe sont en très petit nombre; mais, grâce aux lumières et aux subventions des associés bienveillans, elles ont su se préserver des embarras, des fautes et des crises diverses

388 EXAMEN DE INORGANISATION

qui ont causé la perte ou la décadence desétablissemens les plus nombreux.

La caisse de secours mutuels de ISantes est constituée sur des bases conformes à ce dernier mode d'organisation. La société industrielle de cette ville préside, par ses délégués, à la gestion des fonds de cette caisse, qu'elle a, du reste, fondée en la faisant reposer tout à-la-fois sur l'économie des ouvriers et sur la générosité des classes aisées de la cité.

L'assemblée des sociétaires est dirigée par une administration centrale, secondée par autant d'administrations spéciales qu'il y a de groupes de quinze ouvriers exerçant la même profession, etadmisà faire partie de l'association. Chacune de ces dernières administrations est composée d'un président, d'un secrétaire et de deux inspecteurs pris dans son sein, au choix de ses membres. A ces quatre administrateurs doit être joint un délégué désigné par l'administration centrale, parmi les associés bienfaiteurs.

L'administration centrale se compose de trois membres de la société industrielle, de deux sociétaires bienfaiteurs, et enfin de tous les présidens et délégués des administrations spéciales.

Ce mélange habile d'élémens divers, qui s'éclairent et se contrôlent les uns les autres, explique la durée et la prospérité de la caisse de secours de la ville de Nantes, M. Degérando, dans son excellent

DES CAISSES DE SECOURS MUTUELS. 38g

ouvrage (i) , cite avec raison cet établissement comme un modèle à imiter.

Il est à remarquer que ses fondateurs ont eu la sagesse de borner l'objet de leur œuvre à une simple distribution de secours quotidiens, aux soins du médecin et à la fourniture des médicamens. En promettant moins que les administrateurs des sociétés de première classe, ayant toutes un double but : le secours et la retraite, ils ont tenu leurs engagemens et ils ont réussi. (2)

A Paris et probablement dans la majeure partie des villes manufacturières, les ouvriers affectent une grande indépendance pour tout ce qui concerne l'établissement et la gestion des caisses de prévoyance et de secours mutuels. Loin de réclamer les conseils des entrepreneurs qui les emploient, ils les dédaignent, ils les répudient. Ils supposent que si les entrepreneurs intervenaient dans les délibérations de leurs sociétés, ils chercheraient à faire avantager les uns aux dépens des autres. J'ignore jusqu'à quel point il est permis d'ajouter foi à cette supposition ; ce qu'il y a de certain , c'est qu'à quelques exceptions près, les entrepreneurs demeurent étran-

(1) De la Bienfaisance publique, Paris, 1839, 4 vol. in-8.

(2) Règlement du comité de secours mutuels pour les ouvriers de la ville de Nantes, i833 , chez Mellinet , imprimeur à Naote;.

3gO EXAMEN DE INORGANISATION

gers à la création des caisses de secours et à l'administration de leurs ressources. Les ouvriers ne prennent conseil que de la société philanthropique, qu'ils appellent la société mère (i). Mais ces conseils, qui peuvent être sages et éclairés pour des cas particuliers n'embrassent ni l'organisation ni l'ensemble de chaque caisse, de sorte que les associations parisiennes, quoique très nombreuses et très intéressantes, manquent de direction générale et progressive.

Je souhaiterais que la société philanthropique , usant de l'influence méritée qu'elle exerce sur les associations de secours mutuels, placées sous son patronage, engageât les ouvriers administrateurs de ces associations à recevoir parmi eux des associés bienveillans, à l'imitation du comité de secours de Nantes et de la société protestante de prévoyance et de secours mutuels de Paris (2). Ces associés seraient affiliés à la société philanthropique et délégués par elle, suivant leurs lumières et leur expérience, dans chaque association pour représenter l'administration centrale de toutes les caisses ou de toutes les associations particulières, administration qui serait formée dans le sein de cette société d'hommes spé-

(1) V. sur les couvreurs et surunesociété desecours mutuels qu'ils forment dans la ville de taris [Annales d'Hygiène pull., Paris, i834f t. xii , p. 81.)

(2) Agence de la Société, rue de l'Arbre-Scc, n° 4 G.

DES CAISSES DE SECOURS MUTUELS. 3qi

ciaux et ayant le temps, ainsi que la volonté de se vouer à cette oeuvre utile et bienfaisante. Les cotisations des associés désintéressés seraient réunies en un fonds commun, qui serait réparti également, ou d'après des bases que l'expérience suggérerait, entre les diverses associations. Ce subside représenterait une ressource extraordinaire , profitable à chaque association et corrigerait , sinon en totalité, au moins en partie, les inégalités inhérentes aux établissemens de secours fondés sur des chances aléatoires.

Les caisses établies d'après ces données , ayant toutes leur administration spéciale, élue par les ouvriers eux-mêmes et assistée d'un sociétaire donateur délégué par l'administration centrale , ces diverses administrations délibéreraient sur les intérêts de leurs commettans, et soumettraient le résultat de leurs votes à la sanction de la société régulatrice.

Ce projet me paraîtrait susceptible d'une exécution d'autant plus facile que le germe de l'institution subsiste et qu'il ne s'agirait que de le développer. Si les caisses d'épargnes ont généralement réussi, il faut attribuer en grande partie leur succès à la gestion probe, sage et éclairée des administrateurs de ces établissemens qui appartiennent tous aux classes aisées de la société, et dont le dévoûment est véritablement digne d'éloges.

Page 1