CHAPITRE Ier
Des ouvriers. — Qualités morales qui distinguent les ouvriers. — Fraternité qui les lie. — Leur humanité envers les pauvres. — Leur dévoûment aux intérêts de l'entrepreneur qui les emploie. — Du mariage et de l'état de concubinage dans les classes ouvrières. — Enfans nés Lors mariage. — Divers modes d'emploi du salaire. — Causes qui attirent l'ouvrier au cabaret. — Chômage du lundi. — Excès occasionés par l'intempérance. — Femmes et enfans non exempts de ce vice. — Désordre domestique des individus qui y sont sujets. — Dettes. — Etat précaire de la famille.
Quiconque a étudié avec un esprit dégagé de prévention les mœurs des classes ouvrières ne peut s'empêcher de reconnaître que ces classes offrent en général de nombreux exemples de vertu. Leurs qualités morales dérivent des vertus primitives de
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l'humanité, et il en est plusieurs qu'elles pratiquent avec un zèle et une simplicité dignes de l'estime et de l'éloge de tous les gens de bien. L'ouvrier est franc, bon, serviable à l'égard de ses camarades et capable du dévoûment le plus vrai pour les entrepreneurs qui l'emploient.
Dans les quartiers dont la population se livre principalement à l'exercice de arts industriels, il est notoire que les ouvriers, jouissant de quelque aisance , secourent avec une charité active et empressée non-seulement ceux de leurs camarades que la maladie met hors d'état de travailler, mais encore les personnes habitant la même maison qu'eux, avec lesquelles ils entretiennent des rapports de bon voisinage. Ainsi, les jours de paie, ils s'imposent des retenues pour aider aux frais de traitement de leur camarade malade; on en voit même qui ajoutent la tâche de celui-ci à la leur propre, pour lui ménager la continuation de son salaire durant le cours de sa maladie.
S'il est forcé d'aller à l'hôpital , le jour de l'entrée une députation de ses camarades vient entourer le chevet de son lit, lui offrir de l'argent , et lui prodiguer des consolations. Lorsque ses forces lui permettent de retourner à l'atelier, ils s'imposent le devoir de lui chercher du travail-, ils se concertent
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pour subvenir à son existence pendant la durée de la première quinzaine. Est-il tombé dans la détresse, par l'effet de quelque événement imprévu , ils viendront à son aide par de petites souscriptions, par un prêt d'argent. Ils lui offriront un repas , un gîte, et ces secours proposés avec franchise , constituent pour celui qui les reçoit une dette qu'il ne pourrait méconnaître sans déshonneur. Leur sollicitude le suit dans ses écarts et jusque dans ses actes les plus condamnables. Dans le premier cas , ils s'efforcent de le ramener à une meilleure conduite par de bons conseils , par des paroles indulgentes et amicales; dans le second cas, et alors même qu'il a commis un délit grave ou même un crime, ils ne l'abandonnent pas; ils lui tendent une main secourable, et vont le visiter dans la prison.
Ce dévoûment n'est pourtant pas acquis à tous indistinctement. Il est le prix d'un caractère bienveillant, facile, et de bons procédés habituels.
Les voisins de l'ouvrier ayant son ménage reçoivent aussi de lui, lorsqu'ils sont dans le besoin et retenus chez eux par la maladie, non des secours en argent, mais du bouillon et des soins après le travail. Quand ils n'ont pas le moyen de se chauffer l'hiver pendant la veillée , il les fait asseoir à son
foyer; en un mot, il soulage autant qu'il est en lui les maux de ceux qui l'entourent, usant envers eux de la cordialité la pins délicate et la plus touchante.
Les rapports existant entre les entrepreneurs et les ouvriers ne sont pas toujours établis, tant s'en faut, sur une estime et une bienveillance réciproques. Mais lorsqu'un entrepreneur sait se faire aimer de ses ouvriers par une conduite pleine d'intégrité et de justice , ceux-ci rivalisent de zèle pour la prospérité de sa maison ; ils s'affectionnent à sa famille comme à lui-même, et ne laissent échapper aucune occasion de lui en donner des preuves.
La chaleur de cœur dont l'ouvrier est doué aime à se répandre au-dehors. Il est toujours prêt à être utile, soit qu'il s'agisse de porter remède à des accidens particuliers qui lui sont étrangers , soit qu'il faille payer de sa personne dans les périls qui intéressent la sûreté publique.
Combien d'ouvriers , ayant à pourvoir aux frais de maladies de leurs femmes, se sont réduits sans effort aux plus pénibles sacrifices, et n'ont pas hésité à vendre jusqu'à leurs meilleurs vêtemens, jusqu'à leur linge ?
Les ouvriers qui vivent en commun avec une femme, se sont unis à elle ou par le lien du mariage, ou seulement par des rapports antérieurs de carac-
tère et d'affection. Dans ce dernier cas, lorsque un ouvrier est fixé par une jeune fille, il est attiré vers elie tant par la sagesse de sa conduite et la commodité de sa modeste demeure que par ses agrémens extérieurs. Si la cohabitation fortifie en lui le goût que lui avait inspiré d'abord l'objet de son choix , les liens de leur tendresse mutuelle se resserrent de plus en plus, en telle sorte que , bien que ces liens soient purement volontaires et qu'ils dépendent , pour ainsi dire, du caprice de l'un ou de l'aure, ils paraissent désormais indissolubles. Mais si dans les commencemens, la vie commune est sans charme pour l'ouvrier, si sa compagne ne sait pas le captiver et se rendre nécessaire à son bonheur , on se sépare , et l'ouvrier dirige ses recherches vers une autre personne, jusqu'à ce que l'union des cœurs et des caractères ne laisse chez lui aucune place àl'ennui et au regret. Ces épreuves sont chanceuses et redoutables pour la jeune fille, mais quand elle en sort avec avantage, elle est sûre de maîtriser le coeur de celui dont elle a triomphé. Les années s'écoulent , la famille s'accroît, et l'ouvrier vient enfin avec confiance, et comme de lui-même , se placer sous le joug légitime du mariage.
Du reste , les enfans nés hors mariage d'ouvriers qui ont de l'ordre et quelque ressource sont traités
par eux à l'égal d'enfans légitimes; ils les présentent devant l'officier de l'état civil pour faire constater leur naissance et s'en déclarer le père; ils les élèvent sous leur propre nom , et ne donnent au public, par leur façon d'agir à leur égard, comme à l'égard de leur mère , aucune raison de soupçonner l'état de celleci, et, par suite, l'état des enfans. Ils les envoient à l'école jusqu'à l'âge de douze ans, époque à laquelle ils les mettent en apprentissage.
Les ouvriers sont ordinairement payés a la fin de chaque quinzaine. Les plus rangés remettent leur salaire tout entier à leurs femmes en se réservant seu* lernent de quoi fournir à leur repas de chaque jour et à quelques petites dépenses imprévues que peut nécessiter la rencontre d'anciens camarades ; d'autres ne leur donnent que la moitié de leur salaire et gardent l'autre moitié pour eux-mêmes. Une troisième classe, en laissant la femme disposer de son propre salaire, lorsqu'elle est ouvrière, se réserve le sien pour en user selon ses besoins et ses convenances. La nature des travaux de l'ouvrier qui sont rudes et fatisans l'oblige à un régime fortifiant, et ce régime ne consiste pas tant pour lui dans une nourriture substantielle que dans l'usage modéré d'un vin pur et naturel. Le vin est pour l'ouvrier plus que pour qui que ce soit une chose de première néces -
site. Outre qu'il a pour effet de réparer ses forces affaiblies par le travail , il a le pouvoir d'égayer son esprit et de charmer ses peines.
Les sollicitations du cabaret ont tant d'influence sur le sort de l'ouvrier et sur celui de sa famille, qu'on ne saurait examiner avec trop de soin toute les circonstances qui peuvent le porter à céder à cet attrait. On jugera par là combien l'œil du maître est nécessaire pour surveiller la conduite de ses ouvriers, autant que celle des chefs qu'il a chargés de leur direction morale et industrielle. Le chef-ouvrier est une dénomination générique qui s'applique au maître-compagnon, au chef d'atelier, au contre-maître, sous-contre-maître, en un mot à tout individu commis par l'entrepreneur ou le maître de l'établissement pour diriger chaque escouade d'ouvriers dans l'accomplissement de la tâche qui lui est assignée. Le chef-ouvrier doit se trouver le premier sur le théâtre des travaux, et le quitter le dernier. Ce lieu s'appelle ordinairement atelier ou chantier, soit que vous le placiez dans un endroit spécial et permanent, dépendant de la maison de l'entrepreneur ou séparé de cette maison, mais appartenant à ce dernier , soit que vous désigniez ainsi l'endroit où l'entrepreneur, d'après la demande de ses pratiques, envoie un certain nombre d'ouvriers pour
l'exécution de tel ou tel ouvrage de sa profession.
Pour l'ouvrier employé dans une boutique, fabrique ou manufacture, il n'y a pas de travail extérieur, l'exercice de l'industrie est concentré sur des points fixes et qui ne varient jamais.
L'ouvrier se lève avec le jour, il se rend à son atelier ; chemin faisant, il rencontre un de ses camarades qu'il n'a pas vu depuis quelque temps. On s'aborde , on propose d'un côté ou de l'autre d'aller boire, car, en pareil cas, c'est une des premières idées qui viennent à l'esprit de l'ouvrier; il est question d'ouvrage, de l'entrepreneur chez qui l'on travaille; la conversation se poursuit le verre à la main , on reprend le chapitre de l'entrepreneur , on critique sa manière de faire travailler, de conduire les travaux, la parcimonie ou l'inexactitude aveclaquelle il paie ses ouvriers. On parle de sa sévérité qui paraît outrée. Les deux interlocuteurs se piquent de payer chacun leur tournée, c'est-à-dire de répondre à l'offre d'un verre de vin ou d'un petit verre de liqueur par un retour. La critique suit son cours; du maître on passe aux contre-maîtres, puis aux compagnons eux-mêmes; l'heure du travail arrive sur ces entrefaites; l'un des deux ouvriers craint de recevoir des reproches mérités , soit de l'entrepreneur, soit du chef-ouvrier, s'il se présente à l'atelier ;
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il préfère perdre un tiers de sa journée plutôt que d'encourir les reproches qui l'attendent. Il cherche à ébranler l'autre qui est moins craintif et qui résiste. Une troisième tournée est proposée par lui dans ce but, et en effet, bientôt la résistance cesse, dès-lors on s'attable, on déjeune, les têtes s'échauffent, on oublie l'atelier et l'on perd non plus le tiers de la journée, mais la journée entière, heureux lorsqu'on est en état de travailler le lendemain.
Je supposerai maintenant que l'un de nos deux ouvriers s'est refusé à entrer au cabaret et que l'on s'est borné de part et d'autre à échanger quelques propos. L'ouvrier prudent s'échappe bien vite; il se hâte d'arriver à son atelier. Aussitôt entré, il parle de sa rencontre , de ce qu'il a appris, surtout si ce qu'il sait offre quelque chose dépiquant; il s'apprête à se mettre à l'ouvrage et content d'être arrivé à l'heure, ou s'il est en retard, d'être traité avec indulgence par le contremaître, il propose à ses camarades d'aller boire un verre de vin avant de commencer à travailler; il ne voit pas ce qu'il y a de contradiction entre sa proposition et la conduite sage qu'il vient de tenir. Ceux à qui il s'adresse ne s'en aperçoivent pas davantage. La proposition est donc acceptée. S'il en est qui refusent ou hésitent, on les raille, on les taxe d'être timides. Si le contre-maître fait des remontrances ,
c'est un surveillant incommode et chagrin. Cependant comme on a besoin de le ménager, on ne sort pas tout de suite. Celui qui a fait la proposition est le premier à se rendre chez le marchand de vin. Ses camarades ne tardent pas à l'imiter, mais ils vont le joindre en cachette et l'un après l'autre; ils ne rentrentà l'atelier que poursortir encore; enfin plusieurs, étourdis par les fumées du vin, deviennent incapables de travailler. On parle d'aller se promener le reste de la journée et les plus paresseux d'applaudir : il en est qui voudraient bien rester, mais pour ne pas faire autrement que leurs camarades, ils se laissent entraîner, et moitié par paresse, moitié par fausse honte , l'atelier se trouve désert en un moment.
Souvent le contre-maître oubliant ses devoirs cède, de son côté, aux mauvais exemples que des ouvriers donnent sous ses yeux et, ce qui est pis, il provoque lui-même le dérangement de ces mêmes ouvriers, qu'il aurait dû maintenir dans la voie de l'ordre et du travail. Ses propositions à cet égard ne manquent jamais d'avoir leur effet, car les ouvriers flattés de boire avec celui qu'ils considèrent comme leur chef, s'empressent à l'envi de renouveler les libations pour lui faire honneur et même d'acquitter une dépense à laquelle ils auraient dû rester étran-
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o-ers; ils craindraient d'ailleurs, par leur refus d'of-
fenser l'homme qu'ils ont le plus de raison de ménager, puisqu'il peut à son gré leur procurer du travail ou le leur ôter.
Le cabaret est pour l'ouvrier un lieu de délassement ; c'est un rendez-vous pour le curieux, pour le mécontent, pour le buveur de profession. On y va pour fêter la bienvenue d'un nouvel ouvrier, pour les causes les plus futiles, à l'occasion d'un habit neuf, d'une blouse neuve sur laquelle un camarade attire l'attention des autres avec malice pour mettre en frais celui qui la porte. S'il arrive , qu'un entrepreneur adresse à un ouvrier , en présence de ses camarades, des reproches qui lui paraissent injustes, ou qui soient exprimés en termes trop amers, l'ouvrier laisse là ses outils et court au cabaret exhaler son ressentiment contre celui qui l'a maltraité sans fondement ou qui l'a humilié. Les chagrins domestiques sont aussi une des causes qui portent un ouvrier à fréquenter le cabaret. Il y trouve un sujet de distraction à ses peines et cette distraction aboutit quelquefois à l'ivresse.
L'état d'ivresse, chez les ouvriers, ne résulte pas toujours de l'abus des boissons fortes. La constitution physique de l'individu influe beaucoup sur cet état ; la nature de l'industrie doit être prise aussi en
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considération clans rénumération des causes accessoires, qui peuvent déterminer l'état d'ivresse; il est rare, qu'un ouvrier puisse conserver l'intégrité de sa raison et de ses forces , après avoir bu de suite quatre petits verres de liqueurs spiritueuses, l'usage successif du vin blanc et du vin rouge altère aussi avec promptitude la raison de l'ouvrier et le sollicite à boire comme dans le premier cas jusqu'à l'ivresse.
Ce que nous avons dit de l'ouvrier attaché à un atelier, s'applique de tous points aux ouvriers des fabriques et des manufactures. Dans beaucoup d'établissemens industriels qui ne sont pas rigoureusement surveillés, l'ouvrier ne se contente pas d'aller au cabaret , avant l'heure où le travail commence, et à l'heure de ses repas qui ont lieu à 9 et à 'i heures ; il y va encore à 4 heures et le soir en retournant au logis.
La coutume de fréquenter le cabaret tient moins à des habitudes déréglées de la part des ouvriers, qu'à des travers qui n'ont d'influence sur leur conduite, que parce que les entrepreneurs ne s'occupent pas assez de la discipline intérieure de leurs ateliers.
Interrogez un ouvrier sur les causes habituelles de ses excès , il vous répondra , qu'elles ont leur source ou dans la faiblesse du caractère ou dans
l'orgueil. Ce langage est celui de tous les ouvriers avec qui j'ai été en rapport ou que j'ai fait consulter. Ils reconnaissent, que l'usage d'aller au cabaret à tout propos est vicieux, qu'il les entraîne à des dépenses dont ils auraient pu tirer un meilleur parti pour euxmêmes, ou pour leurs familles, et pourtant ils n'ont pas la force de résister à cet usage, soit parce qu'ils ne voient autour d'eux aucun exemple de pareille résistance, soit parce qu'ils croient leur amourpropre intéressé à ne pas reculer devant une dépense, qui pour être superflue, n'en est pas moins l'objet d'une espèce de point d'honneur entre ouvriers, par suite de la tyrannie de la coutume.
Il est une classe d'entrepreneurs qui ne sait pas se défendre elle-même de l'influence de cette coutume. Je ne parle ni des fabricans^ ni des manufacturiers, mais des entrepreneurs de petite industrie, qui, au cabaret comme au café, se laissent quelquefois aller à une intempérance condamnable. Etourdis par l'abus des liqueurs fortes ou du vin , ils ont l'imprudence de se présenter dans cet état au milieu de leurs ouvriers, qui ne manquent pas de le remarquer et d'en faire secrètement le texte de justes récriminations, soit contre eux, s'ils ne sont pas d'un caractèreindulgent, soit contre les maîtres en général.
Il en est des plaisirs du lundi comme de la fréi. 6
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quentation ordinaire du cabaret. C'est un usage qui ne tient qu'à la contagion des mauvaises habitudes, et qu'il ne serait pas difficile de détruire, si les entrepreneurs savaient mieux apprécier les avantages d'une bonne discipline, et la facilité qu'ils auraient de la maintenir parmi leurs ouvriers, en apportant dans leurs rapports avec eux une justice exacte, une bienveillance continue et une fermeté calme.
L'esquisse que nous venons de tracer embrasse principalement la première moitié du chiffre que nous avons posé, en résumant la situation statistique des ouvriers vicieux; l'étude des individus dont se forme l'autre moitié nous donnera lieu cle signaler des désordres portés à un tel excès, qu'ils sembleraient devoir être incompatibles avec le sentiment moral qui constitue la dignité de notre nature.
Le goût du vin n'est plus ici pour les ouvriers un moyen commode de s'entretenir de leurs intérêts, une source de délassement et de gaîté, une cause passagère et imprévue d'ivresse, c'est la passion ou plutôt le vice de l'ivrognerie dans toute sa laideur.
Voyez cet homme appliqué au travail dans son triste réduit, il porte une veste en lambeaux, et un méchant pantalon qui cache à peine sa nudité. 11 ne
pourrait, sans honte, aller chercher dans cet état le pain qui chaque jour doit apaiser sa faim, si sa femme ne l'aidait de ses démarches et de ses secours. D'où vient que, dans la force de l'âge, et travailleur diligent, il se trouve ainsi dénué des choses de première nécessité? C'est qu'il a dévoré dans les orgies du cabaret tout le fruit de son travail; c'est que, n'ayant plus sous sa main d'autre ressource que les vëtemens qui le couvraient, il s'en est dépouillé et les a échangés contre des habits de rebut, véritable livrée de l'indigence, et contre un peu d'argent, afin d'assouvir sa brutale passion pour le vin. Soutenu maintenant par les pénibles efforts de sa femme, il est contraint de vivre avec épargne, et en reclus, ne pouvant se procurer que par ce moyen de quoi acheter de nouveaux vëtemens et rentrer dans les voies de la vie commune. Il supporte avec une complète insouciance cette espèce de captivité, travaillant sans cesse, et n'étant pas embarrassé pour avoir de l'ouvrage, grâce à son extrême habileté. Ces jours d'épreuve sont pour l'entrepreneur des jours de bonne fortune; la nécessité le sert selon ses souhaits , car il sait que l'ouvrage dont il attend la remise lui sera apporté régulièrement. Cependant los salaires s'accumulent dans les mains de l'ouvrier. Il sent que l'heure de la délivrance et du plaisir va
sonner. Il commande des vêtemens , et malgré les instances de sa femme, il s'apprête à recommencer cette vie de désordres qui l'avait plongé dans une si grande détresse, et vers laquelle il semble ramené par une force irrésistible, force qui n'est en réalité que la domination du vice.
Sous quelque forme que la passion du vin se produise, elle dégrade toujours celui qui s'y laisse entraîner. Il est remarquable pourtant que, chez les ouvriers, cette passion, qui n'est qu'artificielle, absorbe toutes les autres, et jusqu'aux passions naturelles. Je n'ai pas besoin de répéter ici que je ne parle pas de la masse des ouvriers, mais seulement du plus petit nombre.
N'est-ce pas un spectacle douloureux et indigne de l'humanité que celui d'un père et d'une mère appesantis tous deux par l'ivresse, et gisans au milieu de la nuit sur le carré de leur chambre, dont ils n'ont pu ouvrir la porte avec leurs mains tremblantes! Celui qui les aperçoit le premier dans cette situation honteuse, c'est leur fils, leur propre fils, qui, dans un âge encore tendre, ne peut leur prêter assistance, et qui se voit réduit à reposer, faute d'asile, sur les marches de l'escalier.
Que dire de cet ouvrier qui ne consomme pour aliment, durant toute la semaine, qu'une livre de
pain, pour donner davantage aux funestes délices du cabaret?
C'est dans le même but que trois compagnons, réunis en chambrée, ont résolu de vendre leurs principaux vêtemens et leurs chaussures, et de ne garder qu'une redingote et une paire de bottes pour leur usage commun.
Il est des hommes en qui la fureur de boire fait presque taire les sentimens les plus impérieux de la nature. Ainsi le père de famille qui a vécu, lui, sa femme et ses enfans, pendant un certain laps de temps, au moyen des fournitures qui lui ont été faites à crédit, et sur la foi d'un remboursement assuré , ne craint pas de calculer ses plaisirs sur le salaire qu'il va recevoir, sans prendre aucun souci de ses engagemens. La femme, qui voit avec angoisse arriver le jour du paiement des salaires, se hâte d'aller à la fabrique épier la sortie de son mari, pour le détourner de son projet insensé, et sauver le faible capital qui forme le gage unique des fournisseurs du ménage. Elle le presse, le supplie vainement d'acquitter les dettes sacrées de la famille; ses prières sont à peine écoutées- l'amour brut et aveugle des jouissances matérielles est près de l'emporter, lorsque les larmes des enfans présens à cette scène viennent toucher le coeur de ce père endurci, et lui
arracher, grâce à un dernier effort de la mère, quelques pièces d'argent destinées à obtenir, s'il est possible, une prolongation de crédit. Mais, hélas! cette pieuse émotion ne dure chez lui qu'un moment, et cède aussitôt à la fougue des sens qui l'entraîne au cabaret» Là il se mêle avec bonheur à des orgies bachiques : il joue, il dépense, jusqu'à ce qu'enfin, après deux jours d'absence, la fatigue et la satiété le ramènent au logis.
La femme de l'ouvrier n'apporte pas toujours dans le soin de sa famille cette prévoyante sollicitude. Il est des femmes qui ne se font pas scrupule de suivre, avec leurs enfans déjà capables de travailler, leur mari à la barrière, pour aller, disent-elles, faire la noce. Les joies de ces insensés s'y prolongent pendant le dimanche et le lundi ; on y dépense une grande partie des salaires de toute la famille, et l'on rentre chez soi, le lundi soir, dans un état voisin de l'ivresse, affectant, quelquefois les enfans, comme leurs pareils,, de paraître plus avinés qu'ils ne sont en effet, afin qu'il soit évident à tous les yeux qu'ils ont bu et largement bu : vanité d'autant plus déplorable, qu'elle tend à corrompre la jeunesse dès ses premières années.
Les consommateurs les plus avides, les plus importuns et les plus arrogans des secours publics, se
rencontrent principalement parmi les ouvriers qui ont fait le sujet de ces dernières recherches. Plusieurs de ceux-ci ne possèdent qu'un lit pour le coucher de toute la famille, ce qui offre un pêle-mêle contraire à la santé de tous , et capable de flétrir de bonne heure la pudeur des enfans. D'autres n'ont pour reposer leur tête qu'un misérable tas de paille ou de copeaux, et leurs enfans ne. sont pas mieux partagés, quoiqu'ils travaillent douze heures par jour, et qu'ils contribuent à défrayer le ménage par leur gain quotidien qui ne monte pas à moins de dix sous.
On attribue à ces mêmes ouvriers des traits de mœurs, qui sont le renversement des conditions fondamentales de la famille. Ainsi l'on cite des individus vivant en état de concubinage, qui, par un accord mutuel, changent de femmes entre eux. Lorsque ces changemens viennent à se réaliser, les enfans de chaque lit suivent leur mère dans son nouveau domicile. Celle-ci, en s'unissant à un autre homme, a compté peut-être sur un attachement plus solide que le premier ; mais au bout de quelques années, une telle union n'a fait qu'accroître sa famille et ses charges, sans assurer son avenir; car celui qui aurait dû être son protecteur et son soutien l'a délaissée pour former de nouveaux liens non
moins éphémères que ceux qu'il vient de rompre.
Nous terminerons ce triste tableau par un dernier trait qui prouvera combien il y a d'affinité entre les désordres d'une mauvaise vie et le crime.
Non contens de dissiper leurs salaires avec le plus fol empressement, un grand nombre d'ouvriers contractent des dettes qu'ils ne paient pas, et ces dettes se rattachent aux premières nécessités de la vie. De là des querelles avec le logeur ou le propriétaire, avec le boulanger et même avec le marchand de vins. Dans l'impuissance de s'acquitter, on cherche à échapper par la fuite aux sollicitations pressantes et aux menaces des créanciers, et on emploie dans ce but toutes sortes de stratagèmes. Il y a même certains ouvriers qui se présentent effrontément chez un traiteur, qui se font servir h dîner, et qui, après le repas, s'esquivent sans payer.
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