PROPAGATION DES BONS IJVKES. II
La discipline de l'enceinte domestique, celle de l'atelier, fondée sur des habitudes sages et régulières, y fait place à la plus entière liberté, et cette liberté se manifeste en beaucoup d'endroits sous les dehors turbulens du désordre et de la licence : l'exemple, les mauvais conseils, les mauvais livres, certains spectacles, combien de choses ne conspirent-elles pas à détourner le jeune homme qui débute dans la vie civile, du sentier de l'ordre et du devoir!
Pour ne parler ici que de l'influence des mauvaises lectures, il est certain que cette influence peut altérer profondément la pureté des mœurs de celui qui ne sait pas s'y soustraire. Quelques hommes poussés par la cupidité ou la faim, et trop souvent par une funeste dépravation, écrivent dans la vue de plaire aux passions basses et honteuses de notre nature; ils tiennent effrontément bureau de corruption, et jouissent, dans un certain cercle de personnes, d'une vogue à-peu-près semblable à celle de ces êtres vils, qui, spéculant sur les mêmes passions, prostituent, au service d'autrui, leurs démarches ou leur entremise pour les satisfaire.
Mais, à côté des écrivains qui infectent la société de leurs productions immorales, surgissent, de nobles et pures intelligences, appelées par leur propre dévoùment à contrebalancer cette tendance perni-
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cieuse. La tâche qu'elles se sont imposée est de calmer les cœurs au lieu de les troubler, de réchauffer ou d'entretenir en eux les affections douces de la nature, d'inspirer le goût de la modération, de la vie domestique et de cette (/aie science que Montaigne conseille avec une si aimable naïveté. Ces hommes d'élite ne sont malheureusement pas nombreux, et la morale publique s'en ressent. Un philanthrope sincère et vertueux, le vénérable Montyon, a fondé un prix décerné chaque année, par l'Académie française, à l'ouvrage jugé par elle le plus utile aux mœurs. Pourquoi dans une nation telle que la France, un semblable exemple ne trouvet-il pas des imitateurs ? Pourquoi des hommes comblés des dons de la fortune ne s'efforcent-ils pas d'ennoblir la possession de leurs richesses , par des encouragemens offerts au mérite littéraire, dans l'intérêt des bons principes et des bonnes mœurs? Ils aspirent à l'estime , à la considération publique , et ils ne savent conquérir ni l'une ni l'autre quoiqu'ils en aient tous les moyens par devers eux ! Ils ne le savent pas , parce qu'ils ne sont préoccupés que d'eux-mêmes et de leurs familles : sécurité, repos et jouissances, voilà les seuls biens qu'ils connaissent et qu'ils apprécient. Leur vie tout entière est une école de personnalité; comment donc pourraient-
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ils émouvoir en leur faveur les sympathies publiques, ces sentimens qu'on n'excite dans les masses que par l'amour des grandes choses, par le dévoûment et le sacrifice.
De toutes les formes littéraires que l'esprit humain a données à ses productions , le roman est celle qui a le moins vieilli , parce que les scènes intéressantes de la vie réelle s'y retracent comme dans un miroir, et que, sous une plume habile, les personnages viennent y prendre un corps , une âme , un visage ; la nature familière des sujets sur lesquels roulent ces sortes d'écrits, les rendent agréables à toutes les classes de la société , et leur assurent une vogue extrême lorsqu'ils se distinguent de la foule, dont le succès n'est dû, en général, qu'à la nouveauté, et passe vite comme elle.
Des romans fondés sur une pensée morale , composés avec art , et appropriés par une imagination souple et brillante au goût des classes laborieuses, seraient un incomparable bienfait dans l'état présent des esprits, et offriraient un jour une lecture salutaire aux enfans pauvres qui fréquentent les écoles gratuites. L'étude des mœurs populaires, entreprise par un esprit pénétrant et dirigée vers un but philosophique , serait une mine neuve et féconde de vérités utiles autant que de sentimens tendres et