JOB MOEURS DES CHIFFONNIERS
Il y en a dans tous les coins, et jusque sous la couchette de leur lit; en sorte qu'on ne peut entrer dans un pareil lieu, sans être suffoqué par une odeur que l'habitude seule peut faire supporter. Ce qui ajoute encore aux miasmes qui s'exhalent de ce sale butin, c'est que plusieurs chiffonniers gardent dans leurs chambres un gros chien et quelquefois deux, qu'ils emmènent avec eux dans leurs rondes nocturnes.
Parmi les chiffonniers qui logent en garni, il en est bon nombre qui, par économie, couchent dans les champs durant la belle saison.
Le gain journalier des chiffonnières s'élève de quinze à vingt sous, et celui des enfans à dix sous environ. Il y a de ces enfans qui désertent le toit paternel, dès l'âge le plus tendre, et qui se mettent à chiffonner pour subsister. Leur vie est tout-à-fait nomade et presque sauvage. Ils sont remarquables par leur audace et l'aspérité de leurs mœurs. Au bout de quelques années, ils sont devenus tellement étrangers à leur famille, qu'ils ont perdu le souvenir du nom et de la demeure de leur père, ne sachant que leur propre prénom.
Les chiffonniers comme tous les corps de métier, offrent dans ceux qui se livrent aux désordres de l'inconduite des nuances dont il faut tenir compte.
DES CHIFFONNIERS. I 0q
Ils ont ainsi que les ouvriers l'habitude de fréquenter les cabarets et les lieux, où l'on débite des liqueurs fortes. Comme eux et plus qu'eux, ils mettent de l'ostentation dans la dépense, que cette habitude leur occasionne. L'eau-de-vie a, pour les vieux chiffonniers et surtout pour les vieilles chiffonnières, un attrait qu'aucun autre ne peut balancer. Celles-ci consomment le moins qu'il leur est possible en alimens, afin de se livrer plus souvent à leur goût favori. Elles s'imaginent que l'eau-de-vie les soutient autant que des substances solides , prenant le ton artificiel que leur procure cette liqueur, pour une marque de force réelle, tandis que ce ton n'est que de l'irritation qui corrode leur estomac, bien loin de le fortifier : aussi règne-t-il dans cette classe une grande mortalité.
Les chiffonniers ne se contentent pas toujours de vin ordinaire dans les cabarets, ils se font apprêter du vin chaud et ils se formaliseraient grandement, si ce vin ne contenait, avec force sucre, l'arôme produit par l'emploi du citron. Les cabaretiers ne sont pas les derniers à se scandaliser de tant d'imprévoyance et de sensualité, et ce scandale est d'autant plus sensible que les buveurs n'ont pas quelquefois assez d'argent pour solder entièrement leur dépense.