COLONIES AGRICOLES APPLIQUÉES
lation rurale, soit que les enfans sortis de cette population résident encore dans les campagnes, soit qu'ils se soient enfuis dans les villes. Je désire vivement que l'on réussisse à trouver, parmi les jeunes vagabonds de nos grandes cités, des sujets capables de se vouer sincèrement aux travaux des champs, non pendant le temps où ils demeureront privés de leur liberté, ce qui ne saurait être révoqué en doute, puisqu'ils y seront contraints , mais après qu'ils seront sortis de la colonie, par suite de leur libération définitive, et lorsque d'anciens souvenirs les solliciteront à rentrer dans la bruyante activité des villes.
Quel que puisse être le résultat moral de l'influence du nouvel établissement sur l'avenir des enfans qu'on y aura formés aux travaux de la campagne, il est aisé de prévoir que les candidats ne manqueront pas à la société bienfaisante, sous les auspices de laquelle cet établissement doit être organisé. En effet , du moment qu'un enfant placé sous le coup d'une détention de plusieurs années, sera appelé à choisir entre une cellule, si toutefois le principe de la réclusion séparée vient à prévaloir, et une colonie agricole, il optera pour celle-ci, parce qu'il y trouvera des compagnons, de l'espace, de la liberté, toutes choses qu'il ne rencontrera pas dans la vie
AUX JEUNES DÉTENUS. 3']rJ
cellulaire ou dont plusieurs ne lui seront départies que sous certaines restrictions, et à des jours déterminés. Il est donc à croire que la crainte du séjour de la cellule, dont l'enfant ne manquera pas de s'exagérer les rigueurs, le rendra docile et obéissant, et que la colonie conservera généralement ses jeunes habitans.
Est-ce à dire, cependant, qu'il y ait quelque comparaison à établir , sous le rapport de l'amendement à espérer, entre la colonie naissante et le pénitencier de la capitale, tel qu'on se propose de le réorganiser? je ne le pense pas. J'attends des effets décisifs de la séquestration complète des jeunes détenus, tandis que la colonie de Métray, quelque généreuse et méritoire qu'en soit d'ailleurs la pensée, ne permet d'espérer de l'influence de cette pensée qu'un succès problématique. Tous les établissemens pénaux ou disciplinaires qui renferment des individus sortis de la classe vicieuse etsoumis au régime delà vie commune, pèchent également par l'insuffisance de la surveillance, et par une corruption entretenue, là même où la surveillance est la plus étendue et la plus sévère , sinon par le langage , au moins par les signes et la seule vue de gens vicieux ou pervers, qui, au -dedans d'eux-mêmes, doivent se mépriser les uns les autres, pour peu qu'ils aient la conscience
Syti jeunes libérés;
de leur propre abaissement. Ce sentiment de honte est commun aux enfans aussi bien qu'aux adultes; car je pourrais nommer de jeunes libérés qui, à leur sortie de la maison pénitentiaire , ont refusé de travailler dans des ateliers où la société de patronage avait déjà placé un ou plusieurs de ses pupilles, pour n'être pas exposés à rougir d'eux-mêmes en leur présence.
A Dieu ne plaise, du reste, que je veuille décourager les efforts de l'homme généreux qui s'est voué avec tant d'abnégation de ses propres intérêts , à l'œuvre toute paternelle de la réforme de l'enfance vicieuse ; à Dieu ne plaise que je veuille refroidir le zèle de ses dignes coopérateurs ou des nombreux citoyens qui apportent tous les jours leur offrande pour soutenir une entreprise inspirée par des sentimens si purs! Dévoué moi-même à une idée de réforme, il m'est permis, ce me semble, d'abonder dans le sens de cette idée, dès-lors que mes paroles ne tendent pas à détourner les gens de bien de s'associer à l'exécution d'un projet dont l'issue , quelle qu'elle soit , ne saurait diminuer en rien le mérite du dévoûment et des sacrifices de ceux qui auront eu l'honneur d'y concourir.
Nous avons envisagé jusqu'ici les jeunes délinquans dans les liens de la détention cellulaire; sui-
vons-les maintenant hors de la maison de discipline, soit qu'ils l'aient quittée par suite de leur mise en liberté provisoire, ou par suite de leur libération définitive.
La mesure des mises en liberté provisoire, ayant une origine plus récente que celle des mises en liberté définitive dont elle est, en quelque manière, l'épreuve et la préparation , je parlerai d'abord des formes qui précèdent les libérations définitives, et ensuite de celles qui se rattachent aux libertés provisoires.
Il existe à Paris un établissement aussi modeste qu'utile , qui a signalé les premières années de son existence par des succès toujours croissans ; cet établissement est la société de patronage des jeunes libérés, que l'on peut considérer comme l'auxiliaire et lq complément du pénitencier où ces derniers ont passé leur temps de purification et de réforme. Alarmés des pièges et des dangers qui attendent les jeunes délinquans au moment de leur mise en liberté, des philanthropes éclairés se sont associés pour guider leurs pas mal assurés dans le monde, pour leur procurer du travail, et pour donner un bon emploi au pécule qu'ils ont lentement amassé , en travaillant dans les ateliers de la maison pénitentiaire. La tâche que cette société s'est généreusement
38o jeunes libérés;
imposée constitue une sorte de tutelle officieuse ou de patronage.
Avant d'être placé sous l'autorité toute morale du patron , qui lui est choisi par l'association , le jeune libéré devient l'objet d'une enquête dans laquelle son caractère , ses habitudes , les mœurs de ses parens et les vicissitudes qui ont marqué le cours à peine commencé de sa vie sont retracés avec détail, et souvent avec un touchant intérêt. Ces petites biographies entreprises pour l'instruction du patron de l'enfant, offrent la plupart un caractère original et même dramatique, parce qu'elles mettent en scène de jeunes êtres , qui jetés de bonne heure dans le tourbillon du monde, s'y sont fait remarquer par la précocité de leur esprit, par la hardiesse et la ténacité de leur caractère et par l'ardeur de leurs passions ; ils faisaient partie d'une classe à part dans la société active, et leur influence sur la paix et la morale publiques était assez notable pour fixer d'une manière spéciale l'attention et la vigilance des agens de l'autorité. C'est la crainte de voir se grossir dans le sein de la capitale ce levain dangereux, que l'on retrouve du reste dans toutes les grandes villes, qui a donné naissance à la société de patronage des jeunes libérés.
Indépendamment des enquêtes nécessitées par
SOCIÉTÉS DE PATRONAGE. 38 f
la sortie définitive des enfans arrivés au terme de leur détention , enquêtes, dont il vient d'être parlé, il en est d'autres qui sont faites dans un esprit différent , c'est-à-dire pour éclairer l'administration sur le mérite des demandes qui lui sont adressées par les parens de quelques jeunes détenus, à l'effet d'obtenir la mise en liberté provisoire de ceux-ci. Ces enquêtes, nous l'avons dit ailleurs, portent sur la conduite habituelle et la moralité des parens en même temps que sur les titres de l'enfant à la faveur Sollicitée pour lui. Ces titres résultent des diverses notes fournies à son égard par les employés supérieurs du pénitencier, et sont discutés dans l'enquête, dont la conclusion est favorable ou défavorable à la demande. Ces enquêtes servent à éclairer l'opinion du préfet de police et du procureur général appelés à donner tous les deux leur avis sur la demande en liberté provisoire. Le garde-des-sceaux statue ensuite d'après cette instruction.
Quoique le sort malheureux des jeunes détenus intéresse généralement, et que beaucoup de personnes applaudissent aux efforts de la société de patronage, il est d'autres personnes encore plus nombreuses qui nient l'importance civile et les bienfaits de l'œuvre de cette société, tandis que les membres de celle-ci s'appliquent à répandre la connaissance de
382 JEUNES LIEÉRÉS;
leurs travaux pour accroître leur nombre , et diminuer ainsi par une coopération plus étendue les chances de corruption qui menacent la population pauvre dans son germe. Les adversaires, je ne dirai pas les détracteurs de leur, œuvre, déversent le mépris sur les enfans qu'ils ont adoptés par un sentiment de commisération autant que de dévoûment à la chose publique. Ils disent tout haut que le père de famille se doit tout entier à ses propres enfans; que protéger des vagabonds', des mendians, des voleurs en bas âge , c'est offrir une prime au vagabondage , à. la mendicité et au vol: en un mot, ils contrarient par ces discours imprudens ou tout au moins irréfléchis la propagande de charité entreprise par la société de patronage pour le maintien de l'ordre et des bonnes mœurs.
La philanthropie est sujette sans doute à des illusions comme les affections les plus honnêtes de l'homme , mais ici les adversaires de la société de patronage n'ont pas envisagé l'objet, qu'elle s'est proposé, sous son véritable point de vue. L'amour de l'enfance délaissée ou flétrie par des égaremens passagers n'est pas le seul mobile qui la fait agir ; elle en puise un autre non moins puissant, dans l'intérêt de la grande famille dont l'avenir dépend de la moralité de la population naissante : c'est
ce double levier qui caractérise ses actes et qui attire à elle les amis de l'humanité aussi bien que les amis de Ja morale publique. Les enfans, qu'elle appelle noblement sa famille, sont nés dans les dernières classes du peuple et livrés dès l'âge le plus tendre à toutes les angoisses du besoin, à toutes les humiliations de la misère: heureux quand ils n'ont pas été entraînés au vice par les mauvais exemples de leurs parens.
Ceux-ci ne se font pas tous également un devoir de visiter leurs enfans dans la maison de discipline , il en est qui leur tiennent rigueur non-seulement durant tout le temps de leur captivité, mais qui, après leur libération , refusent de les recevoir. Je pourrais citer un jeune libéré, qui pendant plus de deux ans, a fait négocier vainement sa réconciliation avec ses parens et qui n'a eu le bonheur de rentrer dans le sein de sa famille que ? grâce aux sollicitations réunies de son frère, de son patron et de son chef d'atelier. Que serait devenu cet enfant, après sa sortie du pénitencier, s'il n'avait pas trouvé un appui dans l'intervention du patronage ? Il est des enfans, qui sont éloignés de leur père ou de leur mère par une répugnance née d'un sentiment honnête et qu'ils confessent tout haut avec une sorte d'indignation ; cette répugnance vient de ce que le père est
384 jeunes libérés;
un ivrogne et vit en concubinage avec une femme, qui pour l'enfant est une cause perpétuelle de chagrins; elle vient de ce que la mère se livre à la prostitution. La société ne doit-elle pas s'applaudir de ce que des hommes de bien prennent en main les intérêts des enfans placés dans cette situation ou dans une position analogue et se substituent à leurs parens ? Il me serait facile de multiplier de semblables exemples.
Au surplus, si les détails où nous sommes entrés en parlant des jeunes vagabonds, sont encore présens à la mémoire du lecteur, il n'aura pas de peine à se convaincre de l'éminente utilité du patronage; il verra dans son institution un rempart contre l'immoralité et la dépravation des enfans des classes nécessiteuses du peuple. Préserver la jeunesse de la contagion du vice en la surveillant dès ses premières années, est un des services les plus signalés que les personnes bienfaisantes puissent rendre à leur pays; mais tendre une main secourable à l'enfance égarée ou déchue , la relever de cet état de déchéance et d'abaissement par des paroles pleines de douceur et d'énergie , c'est, je crois, une oeuvre sinon plus honorable au moins plus difficile que la première : c'est la tâche, c'est l'œuvre sainte du patronage.
On dit, que celte société accorde aux jeunes libé-
rés un appui et une protection qui manque aux enfans irréprochables de la classe pauvre.
Cette assertion est une erreur. Les enfans pauvres qui n'ont jamais subi de détention, ne sont pas privés de protection, comme on le suppose. Elevés dans les écoles communales gratuites, ils sont à l'âge de 12 à i4 ans, placés en apprentissage par les bureaux de bienfaisance, qui prennent avec les chefs d'atelier des arrangemens tels que les parens n'aient à faire aucun sacrifice pour procurer un métier à leurs enfans. La société de la morale chrétienne renferme un comité qui s'occupe spécialement de l'éducation professionnelle des orphelins dépourvus de moyens d'existence, et qui pourvoit aux frais que peut comporter leur placement en apprentissage.
La charité publique a donc prévu tous les besoins, soit des enfans qu'une faute passagère, qu'un abandon complet de la part de leurs parens a obligé l'autorité de détenir dans une maison de refuge pour leur enseigner les notions du bien et du mal, et les façonner au joug salutaire et doux de la loi, soit des enfans pauvres, mais assez heureux pour connaître et goûter les affections de famille, et assez soumis pour n'avoir pas été l'objet d'une détention corrective.
Les observations critiques de ceux qui ne veuir. 25