‹ Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes (volume 2)Chapitre 30 sur 337 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Des filles publiques, de leurs amans ou souteneurs, et des maîtresses de maisons de prostitution, publiques ou clandestines.

La prostitution existe à Paris sous deux formes distinctes : elle est publique ou clandestine.

Ce vice, enfanté par l'une des passions les plus impérieuses de l'homme, et auquei les progrès de la civilisation n'ont pu opposer aucun remède efficace, exerce principalement son influence dans les grandes villes. Il règne, d'après le récit des voyageurs, et suivant le témoignage des écrivains les plus accrédités, sur toute la surface du globe.

Toutefois on a senti, chez les peuples policés, que s'il fallait accepter la prostitution comme une nécessité, il était d'une bonne administration de chercher à la soumettre à des règles capables de lui servir de frein. On a donc organisé le mal autant quesa nature le comportait. La ville de Paris se distingue, entre les capitales des nations civilisées, comme celle où l'ordre, les mœurs et la santé pu-

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blique sont le mieux garantis contre les influences de la prostitution. Depuis vingt-cinq ans, et dans ces derniers temps surtout, la police administrative a opéré, dans le régime des prostituées, des améliorations qui honorent au plus haut degré sa sagesse ainsi que sa fermeté. Elles offrent un contraste frappant avec le relâchement qui s'était introduit, sous le gouvernement de nos anciens rois dans cette partie de l'administration; mais, tout en resserrant la prostitution tolérée dans un cadre légal, elles n'ont pu atteindre le mal dans ses dernières racines. La prostitution clandestine a résisté à toute surveillance. Se prévalant du principe sacré de Tinviolabilité du domicile, elle paralyse l'action de l'autorité par des subterfuges continuels. Celle-ci, regardant comme un de ses principaux devoirs de dompter cette prostitution réfractaire , redouble sans cesse de zèle et d'efforts pour l'incorporer dans la prostitution publique. Son existence est d'autant plus affligeante et dangereuse, qu'elle affecte les dehors de l'honnêteté, et qu'elle usurpe en partie dans le monde le respect dû à la décence réelle et aux bonnes mœurs.

L'inscription sur les registres de la police est la ligne qui sépare les élémens de la prostitution publique des élémens de la prostitution clandestine.

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En décrivant les habitudes et le genre de vie des prostituées, nous aurons donc égard à ces deux caractères spéciaux de la prostitution.

section r.

De la prostitution pvrbliqu»

L'inscription a pour objet de constater l'individualité de la fille ou de la femme qui se livre à la prostitution, et de mettre ainsi les inspecteurs à portée de l'atteindre, en cas de désordre ou de délit réprimé par la loi. La personne inscrite, sachant qu'elle est soumise à une surveillance constante de la part des agens de la police, s'abandonne moins aisément aux excès presque inséparables de la prostitution, et n'espère pas échapper aux poursuites lorsqu'elle se rend coupable de quelque délit. L'inscription déclare le fait de la prostitution , mais elle n'accorde pas l'autorisation de se prostituer, ainsi qu'on le croit communément.

La fille qui se présente pour réclamer son inscription, ou qui est amenée par les inspecteurs, comme insoumise, pour être inscrite d'office, est majeure ou mineure.

Si elle est majeure et qu'elle ne paraisse pas dé-

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nuée de bons sentimens, l'administration emploie tous ses efforts pour la faire rentrer dans sa famille. L'interrogatoire qu'elle lui fait subir l'éclairé ordinairement sur sa conduite antérieure, elle juge par les réponses qu'elle obtient si c'est le dépit ou le désespoir qui lui a suggéré l'idée de se prostituer; enfin elle ne procède à l'inscription qu'avec une sage maturité, et lorsque tout espoir de réconciliation avec la famille est perdu.

Celle-ci n'est pas toujours domiciliée à Paris. En effet, il arrive souvent que la personne à inscrire, séduite par un attachement passager, a fui son pays natal pour suivre l'individu qui a su lui plaire; amenée à Paris, et ensuite délaissée, cette malheureuse est contrainte, pour subsister, de se faire inscrire sur le registre de l'infamie. D'autres fois, voulant cacher une première faute , elle s'éloigne de sa famille et vient dans la capitale, ou d'elle-même, ou attirée par les conseils d'une amie, qui, vouée à la prostitution, l'encourage à suivre son exemple. Je pourrais rappeler un grand nombre d'autres circonstances où des filles, étrangères à Paris, demandent à y exercer le métier de prostituées.

Dans tous ces cas, l'administration use d'une grande circonspection. Dirigée constamment par un but moral, il n'est pas rare qu'elle refuse Pin-

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scription, du moment que la fille n'est pas pervertie, et qu'elle est saine. Elle fait plus : pour préserver celle-ci des pièges de la prostitution clandestine, et pour lui ôter d'ailleurs tout prétexte de rester à Paris, elle lui donne un passeport et des secours de route , afin de la mettre en état de retourner dans son pays.

Lors même que l'administration ne croit pas avoir de motif pour prendre ce parti , elle n'inscrit définitivement la fille majeure qui se présente, ou que l'on amène devant elle dans ce but, qu'après avoir demandé au maire de la commune où cette fille est née son extrait de naissance, sans frais. Cette demande, quoiqu'elle laisse dans le vague la mesure qui en est l'objet, par respect pour la libre volonté de la fille, ne peut manquer de donner l'éveil à la famille consultée par le maire pour abréger ses recherches; et si elle est touchée des dangers auxquels la fille, affranchie de surveillance , est exposée dans Paris, il ne tient qu'à elle de négocier son retour avec l'administration, par l'entremise du maire, ou directement. Le préliminaire de l'envoi de l'extrait de naissance étant une formalité presque générale, il en résulte que les parens sont constamment avertis, par suite de cette circonstance, du lieu où se trouve leur fille, et sont mis ainsi tacitement en

demeure détendre la main à cette dernière, quand elle est encore sur le bord du précipice.

Si la pièce est envoyée sans observations faites par la famille, ou en son nom, l'inscription, qui n'était que provisoire , devient définitive.

La conduite de l'administration est tout autre à l'égard des mineures. En écrivant au maire, on lui annonce qu'une jeune fille de sa commune, n'ayant point atteint l'âge de majorité, a demandé son inscription sur le contrôle des femmes publiques; on l'invite à s'informer de la position des parens, et des moyens qu'ils prendraient pour assurer le retour de la jeune fille auprès d'eux, dans le cas où ils voudraient qu'elle leur fût renvoyée. En attendant leur réponse, elle est mise au séparé dans la prison de Saint-Lazare; et lorsque les parens ne la réclament pas, ce qui a lieu très souvent, elle est inscrite définitivement sur le sommier général.

Les filles mineures, dont la famille réside à Paris, sont traitées avec la même sollicitude. On appelle les parens à la préfecture de police, pour les engager à pardonner à leur enfant. L'intervention de l'autorité amène quelquefois entre eux des rapprochemens; mais ces rapprochemens ne sont pas toujours durables; les fautes et les arrestations des jeunes filles se renouvellent, et leurs familles ayant

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rompu désormais toute relation avec elles, il devient nécessaire de les inscrire.

En ce qui concerne les mineures placées sous la tutelle légale de l'administration des hospices, la préfecture de police s'entend avec cette administration, avant de se résoudre à les inscrire; elle les détient provisoirement dans un lieu séparé, jusqu'à ce que le conseil général des hospices ait pris une détermination à leur sujet. Cette détermination tend le plus souvent à provoquer leur mise en correction; et lorsque celle-ci est prononcée par le président du tribunal civil, les filles qui en sont l'objet sont renfermées, pour un temps plus ou moins long, dans le couvent des Dames de Saint-Michel. La durée de la détention varie d'un mois à six mois. Si cette mesure de rigueur ne les ramène pas à de meilleurs sentimens, l'administration des hospices n'a plus de motif peur mettre obstacle à leur inscription , qui alors est ordonnée.

Il serait impossible, au surplus, en raison des bornes de notre travail, de faire connaître avec une certaine étendue les règles qui dirigent l'administration dans ses rapports avec les mineures. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'elle procède avec autant de discernement que de prudence, et qu'elle n'autorise l'inscription qu'après avoir épuisé les res-

sources de la temporisation la plus patiente , et reconnu que la fille est vouée définitivement au vice.

En parlant de l'enregistrement des filles publiques, je ne dois pas passer sous silence la déclaration par laquelle elles s'engagent à se soumettre aux réglemens sanitaires, ainsi qu'aux mesures de surveillance prescrites à l'égard des prostituées. Cette déclaration, formulée par l'autorité, et suivie de leur signature, ou revêtue d'une marque par celles qui ne savent pas signer, est d'une grande importance, d'abord, parce qu'elle imprime une sorte de légalité aux punitions qu'on est incessamment obligé de leur infliger, sans contrôle comme sans appel; et en second lieu , à cause de la force attachée dans l'esprit des filles à l'espèce de lien contractuel que leur signature ou leur marque apposée au bas de la déclaration a formé entre elles et l'administration. En effet, cette opinion facilite puissamment l'exercice de la surveillance, et elle a en même temps pour résultat de retenir les filles jusqu'à un certain point sur la pente du désordre.

Les classes de la société, dans lesquelles la prostitution se recrute principalement, sont celles des artisans. Les filles de ceux-ci se vouent, comme leurs pères, à la culture des arts industriels, et leurs pro-

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fessions se divisent autant que le travail. Toutes ces professions, dont l'échelle est immense, sont plus ou moins affectées par la prostitution, qui semble avoir établi son foyer le plus actif dans les ateliers et les fabriques. Aux classes ouvrières il faut ajouter certaines catégories de professions qui sont également accessibles à l'influence du même vice. Elles se composent de marchandes de fleurs, de fruits, de légumes et d'autres objets qui se vendent sur la voie publique, de saltimbanques, d'écaillères, de filles dites de confiance et de boutique, de femmes de chambre, cuisinières, bonnes d'enfans, baigneuses, domestiques, de potières et tuilières, de chiffonnières, journalières, jardinières, laitières, bûcheronnes, vigneronnes, vachères, bergères, etc.

Un tableau numérique, par âge, a été dressé, par Parent-Duchâtelet(i), de 3,248 prostituées, au 3 1 décembre i83i. Dans ce tableau, les chiffres les plus élevés sont ceux qui se forain filles âgées de

16 à 28 ans. De i4 à 28 ans, le cii^ire suit une progression croissante; et de 28 ans à 4o, une progression décroissante. Dès ce dernier terme , la progression va en s'affaiblissant d'une manière toujours

(r) De la Prostitution de la ville de Paris, se édil., Paris, 1887, tome I°r, page 87.

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plus rapide, si bien qu'à 5o ans on arrive à zéro.

Les recherches du même auteur l'ont conduit à établir des chiffres que je crois devoir consigner ici, touchant la prostitution exercée simultanément par des personnes unies les unes aux autres par les liens du sang. Ainsi, sur 5,i83 prostituées, il a trouvé cent soixante -quatre fois les deux sœurs inscrites ensemble , quatre fois les trois sœurs , et trois fois les quatre sœurs : en tout 352 sœurs.

Il a remarqué en outre seize fois la mère et la fille, quatre fois la tante et la nièce, et vingt-deux fois les deux cousines-germaines : en tout, 436 personnes tenant les unes aux autres par les liens de la parenté la plus proche , et qui se livraient ensemble à la prostitution, à Paris, non pas dans le même moment, mais à différons intervalles, durant une période de sept à huit ans.

Parmi les 352 sœurs dont il vient d'être question, 219 étaient de Paris, et les 1 33 autres venaient des départemens.

Et parmi les 16 mères, 12 étaient de Paris, et les autres des départemens. (1)

Ce résultat accuse une profonde corruption dans certaines familles, dont les auteurs n'ont pas honte

(-1) De la Prostitution de la ville de Paris, tome ICr, page 101.

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de donner eux-mêmes l'exemple de la prostitution ou de la débauche à leurs propres enfans ; il est en même temps une preuve effrayante de la contagion morale attachée au métier de prostituée dans la classe pauvre.

Les habitudes et les mœurs des filles publiques dépendent de leur éducation, de leur intelligence et des penchans plus ou moins dépravés de leur cœur. Afin de prévenir toute méprise à ce sujet, nous nous occuperons d'abord des filles isolées ou libres, et ensuite des filles de maisons.

Parmi les premières, le genre de vie des plus distinguées, qui forment le petit nombre, consiste dans une molle oisiveté, interrompue seulement par la promenade, la lecture, la musique et quelques travaux de broderie ou de toilette. Il est de ces filles qui, bien que entretenues, se livrent, par suite de leur goût effréné pour la dépense, à l'exercice de leur métier pendant toute la journée ; d'autres pendant un certain temps de la journée seulement, et qui passent la soirée avec leurs amans particuliers au bal ou au spectacle.

Plusieurs de ces amans , qu'il ne faut pas confondre avec les entreteneurs , occupent dans la société une position élevée. Ce sont des officiers-généraux et des hommes de lettres, des financiers et des hom-

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mes titrés. Les prostituées d'un ordre inférieur qui appartiennent à la même classe, exercent leur commerce dans la soirée et s'abandonnent la nuit à leurs amans, qu'elles choisissent de préférence, parmi les étudians en droit , les étudians en médecine et les jeunes avocats. L'instruction que possèdent ces jeunes gens et surtout les agrémens de leur esprit, doivent en effet les faire rechercher par des filles accoutumées à ne recevoir que des hommes de bonne compagnie et douées quelquefois elles-mêmes des dons de l'intelligence.

Il est inutile de dire que ces filles ne tirent aucun avantage de leurs amans, sous le rapport de l'argent. Le désintéressement qui préside en général aux relations établies entre les prostituées de tous les degrés et leurs amans, est une loi qui ne souffre presque pas d'exception. Il est même à observer que plus le rang de la fille est infime, plus cette loi est fidèlement exécutée. Pour ne parler maintenant que des filles du premier degré, elles ne se contentent pas d'être désintéressées à l'égard de leurs amans, elles pourvoient avec empressement à la dépense de leur entretien et même de leur nourriture, lorsqu'ils ont assez de bassesse pour y consentir. Bon nombre de jeunes gens dans Paris n'ont pas d'autres moyens d'existence, et, parmi eux, il en est qui in-

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spirent par leur éducation, un intérêt dont on ne peut se défendre malgré l'état d'avilissement où ils sont descendus.

Il est rare que les tilles de ce rang soient sujettes aux excès de la boisson comme le commun des prostituées; pourtant elles ne laissent pas de prendre part avec ardeur à des orgies où coulent à flots le vin de Champagne et le punch, liqueur favorite des prostituées. La gourmandise est leur défaut capital. C'est avec la toilette leur unique souci.

Ces femmes, plus ou moins adonnées à tous les raffinemens du luxe et aux délices de la bonne chère, sont soumises aux mêmes prescriptions sanitaires et aux mêmes châtimens que les filles les plus viles. Le dispensaire , l'hôpital et la prison les reçoivent lour-à-tour, suivant les circonstances. Celles qui sont affectées de la contagion peuvent cependant se faire traiter dans leur domicile. Quand elles se présentent au dispensaire pour y subir la visite du médecin, ce qui a lieu deux fois par mois, elles mettent beaucoup de soin à n'entrer que lorsqu'elles sont sûres de n'être pas aperçues. Ces visites sont inscrites régulièrement sur une carte, qu'elles doivent représenter à toute réquisition. Le séjour de l'hôpital et de la prison, doit les humilier profondément, si l'on réfléchit au dédain qu'elles témoignent aux

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prostituées de la dernière classe et même à celles de la classe moyenne; ce dédain fondé sur le haut prix qu'elles mettent à leurs faveurs, et sur leurs rapports habituels, avec les gens de bonne compagnie, soulève contre elles la vanité de toutes les autres prostituées, qui les accueillent dans la prison avec des ris moqueurs en les voyant dépouillées de leurs beaux habits et réduites comme elles à porter de grossiers vêtemens. Du reste, les filles de la classe moyenne ne sont pas exemptes elles-mêmes de ce sentiment répulsif à l'égard des prostituées de bas étage. L'éducation, les goûts et les habitudes qui leur sont propres, les éloigne encore plus de ces dernières, qu'ils ne mettent de distance entre elles et les prostituées de haut rang. Dans cette classe comme dans la première, la cause véritable du dédain vient de l'importance extrême que les filles, en masse, attachent à ce que l'on ne rabaisse pas le prix de leurs faveurs.

Les lettres adressées aux filles dans l'hôpital ou dans la prison, étant toutes lues par l'administration, il est difficile aux amans, même les plus haut placés qui les écrivent , de lui dérober la connaissance des relations qu'ils entretiennent avec ces êtres méprisables. Ils ne se bornent pas à des simples lettres; ils viennent quelquefois dans les bu*

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remix de la préfecture de police, apporter en personne les réclamations de leurs maîtresses et les appuyer de leurs instances.

Ces diverses circonstances et beaucoup d'autres, jettent une triste lumière sur les désordres des classes élevées de la société, et prouvent que si la médiocrité et la pauvreté ont leurs plaies, la richesse et le rang ont aussi les leurs, qui ne sont pas les moins hideuses.

Les filles de la classe moyenne sont moins désœuvrées que celles dont nous venons de parler: elles exercent des métiers, travaillent dans les ateliers ou vendent dans les rues. Elles prerînent leurs amans parmi les commis marchands et principalement parmi les garçons tailleurs. On peut y joindre les ouvriers-bijoutiers et orfèvres, les garçons perruquiers, les musiciens arnbulanset des guinguettes, ainsi que les marchands de contremarques, dont la plupart vendent des gravures ou des livres obscènes et se livrent au métier de filou.

Les filles du second degré sont peut-être les moins corrompues, en ce sens, que plusieurs allient à la prostitution le goût du travail et de l'économie. Nous connaissons de nombreux exemples de ces filles qui placent à la caisse d'épargnes ou qui sont parvenues à se créer une petite industrie qu'elles

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soutiennent avec le faible capital qu'elles ont amassé; d'autres, qu'il ne faut pas confondre avec les infortunées dont nous avons parlé au chapitre des ouvrières, puisqu'elles font profession de se prostituer, ce que celles-ci ne font pas-, d'autres dis-je, ne pouvant subvenir, avec le produit de leur travail , à leurs besoins et à ceux d'un père ou d'une mère âgé ou infirme , trafiquent de leurs charmes pour faire subsister leurs parens. Cette dernière considération leur procure des égards dans la prison, et l'avantage, en cas de bonne conduite, d'être portées sur la liste des grâces, préférablement à d'autres.

La dernière classe des prostituées appelle la plus sérieuse attention de la part de l'administration, car c'est dans son sein que fermentent les plus mauvaises passions, outre qu'elle est le centre autour duquel se groupent toutes les espèces de malfaiteurs. Je ferai connaître plus tard le penchant qu'elles ont pour le vol, ainsi que leurs rapports avec les voleurs de profession, soit comme receleuses, soit comme complices de leurs vols, par les indications ou l'assistance qu'elles leur fournissent. Je me bornerai à signaler par quelques traits les circonstances qui caractérisent la prostitution de ces femmes.

Elles se montrent partout où il y a des prostituées, mais elles fourmillent dans les quartiers de la

Cité, des Arcis, Saint-Jacques, et en général dans les rues voisines des places ou des lieux publics où la population ouvrière se rassemble. Plusieurs d'entre elles, indépendamment de la banalité de leur industrie, ont pour amant utile un ouvrier, dont elles reçoivent la meilleure partie du salaire; et un amant heureux ou souteneur à qui ce salaire profite, et qui, le plus souvent, est un ancien repris de justice. Les forçats et les réclusionnaires libérés recherchent les femmes de cette espèce, comme maîtresses, et la protection qu'elles en attendent dégénère presque toujours en tyrannie. Quand un ouvrier, attiré par les invitations d'une de ces prostituées, se laisse entraîner dans un cabaret, le souteneur s'attable avec eux, excite à la dépense et, dès qu'il s'agit de payer, il exige que le simple (c'est le nom que l'on donne à ces ouvriers) paie pour tous. Cette exigence ou plutôt cette contrainte est appuyée, au besoin, de menaces et de coups.

L'attachement des prostituées pour leurs amans est passionné et va, chez plusieurs, jusqu'à l'exaltation. Dans ïa classe inférieure et grossière , les invectives, les mauvais traitemens, les coups et les blessures, qu'elles reçoivent de leurs souteneurs, ne sont pas capables d'altérer la vivacité de cet attachement; elles attribuent à ceux-ci leur grossesse,

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à l'imitation des tilles des degrés supérieurs, et les lettres qu'elles leur écrivent de "la prison se l'ont remarquer par des protestations d'amour et une convenance de langage qu'on est surpris de rencontrer dans le commerce intime d'êtres aussi dégradés. Cet amour, quelquefois trompé durant leur détention, occasionne entre elles et leurs rivales des querelles suivies de coups, et l'on a vu de ces malheureuses, transportées de fureur, se précipiter sur leurs amans, un couteau à la main, et les en frapper.

Le rôle utile que les souteneurs remplissent à l'égard des prostituées, consiste à veiller sur eUes quand il est de leur intérêt de contrevenir aux réglemens de police en se montrant à des heures indues sur la voie publique , ou en pénétrant dans des localités qui leur sont interdites; s'ils aperçoivent un inspecteur, ils en préviennent les filles et les font disparaître, mais leur avis n'est pas toujours opportun ; ces filles peuvent être prises en contravention; alors une dispute s'engage entre le souteneur et l'inspecteur, et si ce dernier veut donner suite à la contravention, il doit s'attendre aune lutte violente dont il ne sort pas toujours avec avantage.

Nous avons indiqué au chapitre II , le nombre des maisons de tolérance qui existaient dans Paris. Ces maisons soui de deux espèces: les unes contien-

nent des filles publiques à demeure , les autres, qui prennent le nom de maisons de passe , servent de refuge, tout à-la-fois, et à des filles inscrites, et à des filles ou femmes non enregistrées qui, ne faisant pas publiquement métier de se prostituer, sont par cela même affranchies des prescriptions imposées aux prostituées, et de la séquestration qui suit les atteintes portées à ces prescriptions. Les maisons de passe ne sont néanmoins tolérées qu'autant que les femmes qui les tiennent conservent en permanence deux filles publiques assujetties au même régime que les filles des autres maisons de tolérance. La présence de ces deux filles est exigée pour rendre la maison qu'elles habitent accessible à toute heure du jour et de la nuit aux inspecteurs, qui peuvent par ce moyen atténuer et régulariser pour ainsi dire les inconvéniens inhérens aux maisons de cette catégorie. Les femmes qui tiennent des maisons de prostitution ont pris d'elles-mêmes, il y a quarante ans, le titre de maîtresses, de dames de maison. L'administration l'a adopté, non pour diminuer l'opprobre et le mépris justement attachés à la vile industrie de ces femmes, mais pour substituer aux anciennes dénominations plus ou moins mal sonnantes une appellation plus en rapport avec les scrupules du langage de notre temps.

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Pour avoir une juste idée de la bassesse dame qui fait agir les femmes de cette espèce, il faut savoir qu'avant de solliciter ce qu'on appelle dans l'idiome administratif une tolérance, elles appartenaient à la classe des femmes galantes, ou des filles publiques isolées, ayant à leur disposition un capital, fruit de leurs économies ou des avances à elles faites par des hommes qui avaient entretenu avec elles d'anciennes relations. Les domestiques ou les femmes de confiance des maîtresses de maisons traitent quelquefois avec celles-ci de leurs fonds, ou leur succèdent, en cas de décès ou de banqueroute. Ces établissemens sont du rang le plus infime , ainsi que ceux créés par des femmes mariées, qui, pour achalander un cabaret ou un estaminet, y logent des prostituées; ces mêmes femmes tiennent quelquefois un garni rempli de prostituées; et, pour le conserver plus sûrement, elles en font une maison de tolérance. Ces sortes de maisons sont, en effet, plus aisées à surveiller que les garnis; et c'est par cette raison que l'autorité les préfère.

L'administration s'est imposé la loi de n'accorder de tolérance qua des femmes, alors même qu'elles seraient mariées. Dans ce dernier cas, pour ôter aux maris tout prétexte de s'immiscer dans la direction des maisons tolérées , elle stipule formellement que

la responsabilité des prostituées ne devra peser que sur leur femme. L'exclusion prononcée à cet éçard contre les hommes est empreinte d'un caractère de moralité qu'il est plus facile de sentir que d'expliquer. C'est dans le même esprit qu'il est interdit à une maîtresse de maison publique de prostitution de garder ses enfans chez elle. C'est une condition à l'accomplissement de laquelle l'administration tient la main avec la dernière rigueur.

Les maisons de tolérance se divisent en quatre classes : elles ne sont généralement occupées que par des prostituées, commensales de la maîtresse de la maison, et à demeure chez elle, ou logées dans une dépendance de cette maison , et libres de leurs personnes aussi bien que de leurs actions. Chaque femme pourvue d'une tolérance reçoit un livret divisé en deux parties : l'une est destinée à l'inscription des filles placées sous sa surveillance et sa responsabilité immédiates; l'autre à l'inscription des filles libres. Celles-ci sont visitées au dispensaire ainsi que nous l'avons déjà dit; les autres sont soumises, dans la maison même qu'elles habitent, aux investigations de l'un des médecins du dispensaire. Ces investigations ont lieu toutes les semaines; et chaque fois que les filles changent de demeure, la mention en est consignée en marge du numéro

d'inscription de ces mêmes filles qu'on appelle communément filles en numéro, par opposition aux filles isolées, qui reçoivent la dénomination de filles en cartes.

Les moyens employés pour le recrutement des prostituées méritent de fixer l'attention, parce qu'ils mettent à nu l'égoïsme, l'astuce et la profonde dépravation des êtres qu'on est convenu d'appeler dames de maisons. Ces femmes odieuses soutiennent dans les hôpitaux, et en particulier dans celui des Vénériens, des prostituées malades, sortant quelquefois de chez elles, lesquelles se lient adroitement avec les personnes de leur sexe, qui, par leur jeunesse, leurs agrémens extérieurs ou la tournure de leur esprit, pourraient convenir à la classe d'hommes accoutumés à fréquenter les établissemens de celles qui les font agir. Sur les avis que les maîtresses de maisons reçoivent de leurs affidées, elles se déterminent à traiter ou non avec les sujets qui leur sont désignés. Si le traité se conclut, la courtière donne à titre de cadeau, à la fille engagée, une robe et un châle, et, de plus, une gratification de quatre à cinq francs par semaine, pendant tout le temps qu'elle doit séjourner à l'hôpital. En même temps une prime lui est accordée à elle-même, comme récompense, suivant, la qualité du choix. Cette prime

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peut s'élever jusqu'à cinquante francs. Les filles parmi lesquelles ce recrutement s'opère avec le plus de facilité sont des domestiques sans place, ou des ouvrières qui, perverties depuis long-temps, n'ont d'autre ressource que la prostitution pour échapper à la faim, et se procurer un abri au sortir de l'hôpital.

Il est des dames de maisons qui ont des correspondantes dans les pays de fabriques, pour alimenter leur établissement; elles y envoient même des commis-voyageurs. Quelques-unes se ménagent des intelligences avec ces gens qui font métier de placer des domestiques, et dont les affiches couvrent les murs de Paris. Les filles les plus jolies leur sont adressées comme domestiques, et en peu de jours, ces malheureuses, séduites par l'appât de riches vêtemens et de toutes les commodités du luxe, se vouent à la prostitution, victimes, sans le savoir, d'une détestable embûche.

Enfin il est de ces femmes qui, avec une cynique audace, parcourent plusieurs fois par an Rouen , le Havre, certaines villes de la Flandre, et particulier ment Bruxelles, pour exploiter à leur profit la légèreté, la vanité, le libertinage ou la misère des jeunes filles appartenant aux classes ouvrières. Ne pouvant, d'après les défenses qui leur sont faites, diriger plus

d'une maison à Paris, elles parviennent à en fonder dans l'une de ces villes, et font passer sans cesse leurs filles d'un point sur un autre, suivant les convenances et les besoins de chaque localité.

La dernière classe des maîtresses de maisons, étant hors d'état de se livrer à ces manœuvres, emploie d'autres moyens de recrutement. Elle se sert d'émissaires qui pénètrent dans la prison où sont détenues les prostituées, et qui engagent celles qui leur conviennent, à l'aide de quelque cadeau ou de quelques secours en argent. Les mêmes émissaires se tiennent en observation aux abords de la prison, et lorsqu'une fille est mise en liberté, elles lui offrent un refuge dans la maison qui les envoie. Du reste, il est notoire que les filles refusées dans les établissemens du premier et du second degré réussissent à se placer dans les établissemens inférieurs.

Les filles, dites de maisons, ne retirent d'autre fruit de leur prostitution journalière que la nourriture et le vêtement. Ce fait est général et ne souffre aucune exception, pas même dans les maisons de tolérance du premier degré, où certaines filles procurent aux maîtresses de ces maisons des recettes qui ne sont pas moindres de plusieurs milliers de francs par mois. Les filles de ce rang sont entourées de toutes les recherches du luxe. Vêtues avec une

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extrême élégance, elles n'ont à s'occuper que du soin de leur personne. On les entretient dans une oisiveté abrutissante et dans les goûts d'une sensualité de table, propre à les étourdir sur la dégradation de leur état et sur la misère qui les attend. Ces filles, celles surtout qui ne sont pas encore initiées à la vie intime des maisons de tolérance, s'abandonnent dans les commencemens à toutes les illusions de la faiblesse et de la vanité de leur sexe. Les paroles emmiellées de leur hôtesse hypocrite ne contribuent pas peu à prolonger leur erreur; mais elles ne tardent pas à s'apercevoir que ces paroles cachent le calcul le plus vil et la plus froide indifférence. En effet, attachées à la glèbe de l'infamie, privées de toute liberté dans leurs rapports avec les familiers de la maison, il faut, pour l'utilité suprême de celle-ci qu'elles surmontent leur répugnance et jusqu'à leur dégoût, qu'elles endurent même en silence les mépris et quelquefois les mauvais traitemens de ceux qui les approchent. Malheur à la fille qui excite la vogue ! pour elle , point de répit ; instrument servile de la cupidité d'une femme déshonorée, et pourtant hautaine, elle est condamnée à subir toutes les conséquences d'une faveur passagère, aux dépens de sa santé et quelquefois au péril de sa vie. En cas de maladie, celle qui, la veille,

jouissait de tous les avantages d'une richesse factice, à qui l'on prodiguait égards, ernpressemens et obligeantes protestations, est tout-à-coup éconduite de sa brillante demeure, et reléguée dans un hôpital. Cruel désappointement d'une infortunée, victime d'un avare trafic et d'une noire ingratitude !

Le sentiment d'indignation que cause aux prostituées cette ingratitude est d'autant plus poignant, que les misérables qui pressurent leur jeunesse et leur beauté , dans leur unique intérêt , mettent en œuvre tous les moyens pour river la chaîne de leur esclavage, tant qu'elles peuvent tirer parti de leurs personnes. On sait que les filles de maisons reçoivent ordinairement de ceux qui les fréquentent une légère marque de libéralité, ce qui est indépendant du salaire dont l'exploitante fait son profit. Cette faible rétribution est le denier de la prostituée, et pourrait devenir un jour le pécule propre à assurer son affranchissement. Mais le démon de la fourbe et du lucre est là : il veille sur sa proie , de peur qu'elle ne lui échappe. Plus elle est soupçonnée d'économiser, plus on l'excite à la dépense; et les tentations lui sont offertes non-seulement par la principale intéressée , mais encore par les viles créatures qui composent sa domesticité. D'autres manœuvres sont employées à l'égard des filles qui, fascinées par

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le prestige de leur position, n'ont pas encore son^é à mettre en réserve les dons particuliers qui leur sont faits. Afin de les lier d'une manière plus sûre à la maison qu'elles enrichissent, on les encourage à se livrer au plaisir du spectacle, du bal, enfin à toutes leurs fantaisies; et l'on fournit par des avances à ces perfides divertissemens créés tout exprès pour perpétuer leur servage, car de pareilles avances constituent en général pour les filles publiques des dettes sacrées.

C'est ainsi que la condition des filles de maisons est pire, sous les apparences les plus séduisantes, que celle de la dernière des filles libres. Il ne faut pas, du reste, se méprendre sur le servage des filles de maison. Ce servage tient à leur dénûment personnel, qui les prive des moyens de reconquérir leur liberté, faute de vêtemens et de toute espèce de ressources. A cela près, il est loisible aux filles de cette classe de passer, selon leurs propres convenances, à l'état de filles isolées.

Les détails que nous venons de donner sur les rapports existans entre les filles du premier degré et les femmes dont elles dépendent, s'appliquent de tout point, sauf les différences de position, aux prostituées des autres degrés et aux maîtresses de maisons qui les gouvernent.

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L'industrie des dames de maisons ne se borne pas à prostituer des filles qu'elles entretiennent , elle consiste aussi à louer pour un temps fort court des chambres garnies de meubles plus au moins élégans à des individus de l'un et de l'autre sexe.

Ceci nous ramène à la question des maisons de passe que nous n'avons fait qu'indiquer en donnant une idée générale des maisons de tolérance et qui se rattachent , en raison de leur caractère indéterminé, aux maisons publiques comme aux maisons clandestines de prostitution.

Il est triste de penser, que ses maisons offrent un refuge non-seulement aux filles publiques isolées, mais encore à des femmes de toutes conditions, qui ne sont point inscrites sur les registres de la prostitution. Ces femmes se composent principalement, de domestiques, d'ouvrières, de certaines femmes mariées qui ne craignent pas de franchir le seuil de l'antre de la prostitution, de jeunes filles, entraînées par les promesses trompeuses de quelque séducteur, ou qui déjà perverties, y attirent elles-mêmes les hommes dont elles se font suivre ; enfin d'actrices du dernier rang ou de figurantes.

Les inspecteurs n'ayant point d'action sur les femmes qui ne se livrent pas habituellement à la prostitution ne peuvent que surveiller celles de ces fem-

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mes dont ils font la rencontre dans les maisons de passe, afin de prévenir ou de réprimer les scandales qui pourraient offenser la morale publique. Là s'arrête leur mission et elle n'en est pas moins utile , puisqu'elle tend à éclairer ces réduits équivoques de la prostitution.

Avant de pénétrer dans les secrets de la prostitution clandestine, nous dirons quelques mots d'une foule d'établissemens, tels que maisons garnies, petits cafés, estaminets, débits d'eau-de-vie et cabarets ouverts, soit à des prostituées inscrites, mais peu empressées à se conformer aux réglemens sanitaires, soit à des ouvrières ou à des prétendues servantes qui ont été assez prudentes ou assez beureuses pour se soustraire aux investigations des inspecteurs.

Ces établissemens qui peuvent être considérés, comme les stations avancées de la prostitution clandestine, sont répandus sur tous les points de Paris, mais ils abondent principalement dans les localités où se rassemblent les ouvriers et le bas peuple. On peut mettre en tête de ces localités les grandes barrières, presque tous les boulevards extérieurs, ceux de l'Hôpital et du Temple, la rue Froidmanteau et les lieux circonvoisins, les rues qui touchent aux grands ponts du centre ou qui y aboutissent, etc. Les filles du plus bas étage sont en possession de

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fréquenter les maisons que nous venons de citer, et les individus qu'elles y attirent en font de véritables repaires. Les gens qui tiennent ces mauvais lieux ne négligent rien, d'ailleurs, pour captiver les filles auxquelles ils doivent tout leur achalandage. Beaucoup d'entre eux les paient même pour venir danser ou passer la journée chez eux; il en est qui affectent de les traiter comme leurs domestiques, afin de leur procurer la facilité de sortir librement et de les défendre contre l'action de la police.

L'ivresse règne en permanence dans ces lieux de désordre et de crapule. Les filous y font de nombreuses victimes, et là où les soldats ont coutume de se réunir, les filles se livrent aux ébats les plus licencieux et les plus clégoûtans ; elles dansent la pipe à la bouche et dans les postures les plus indécentes. Ces filles sont presque toutes infectées et ne se soumettent que de force aux prescriptions sanitaires.

La prostitution comme les autres vices a ses degrés. Le dernier de tous est occupé par des femmes privées, pour ainsi dire, de tout sentiment moral et plongées dans une abjection qui fait horreur au grand nombre des prostituées. Ces femmes ne se montrent que la nuit, elles errent dans des endroits écartés, parmi les décombres, sur les marches des

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escaliers ou sur les chaussées basses qui mènent à la rivière ; elles font métier de se prostituer au rabais le plus bas et d'aider de leur entremise les pédérastes et les voleurs. Connues vulgairement sous le nom de 'pierreuses , elles sont répudiées par les prostituées en masse, pour qui un pareil nom est le plus sanglant outrage qu'une femme même de leur classe puisse recevoir.

Les filles que nous venons de désigner, ainsi que celles qui fréquentent les barrières ou leurs environs , donnent lieu souvent de la part de la police s à des battues dont l'effet est de les contraindre à se soumettre aux réglemens sanitaires.

La prostitution publique exerce son influence sur la surface presque entière de Paris; elle est cependant interdite dans certaines zones, et les mesures prohibitives prises à cet égard par l'administration , sont marquées au coin de la sagesse et du discernement le plus réfléchi. M. Parent-Duchâteîet , dans l'ouvrage duquel j'ai puisé une grande partie de mes documens sur la prostitution , indique d'une manière précise et détaillée ces diverses zones. Au surplus, dans les endroits qui ne sont point frappés d'interdit , les filles de maisons sont astreintes à ne point franchir le seuil de leur porte , ou à se promener dans un espace déterminé , au nombre d'une

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ou deux par maison. Quant aux filles isolées, elles ne sont pas circonscrites dans leurs courses , mais les unes et les autres doivent s'abstenir de provoquer les passans, sous des peines sévères. Cette dernière mesure, jointe à celle qui oblige les prostituées à se vêtir décemment, a donné à la prostitution publique dans Paris des allures qui frappent l'étranger d'étonnement, et qui ne sont plus, comme autrefois, un sujet de scandale pour les femmes honnêtes.

Malgré l'avilissement attaché à la qualité de prostituée , il est juste de dire que les filles publiques ne sont pas dépravées dans le fond du cœur autant qu'elles le paraissent; un des traits particuliers qui les caractérisent, c'est la bonté : cette précieuse qualité s'épanche autour d'elles , non-seulement sur les auteurs de leurs jours et sur leurs enfans qu'elles aiment avec une vive tendresse, mais sur leurs compagnes malades ou détenues , et en général sur les malheureux en faveur desquels on sollicite leur assistance. Le cynismequ'elles affichent par fois ne leur est pas natureTyquand il n'est pas provoqué par les sales plaisanteries de leurs familiers ou de leurs souteneurs ; elles n'y ont recours que par un calcul de leur métier, et ce calcul a sa source dans leur tête et non dans leur âme. L'état de celle-ci se

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montre sans déguisement durant leur séjour dans la prison ou dans l'hôpital. L'instinct religieux surmonte alors chez elles la volupté des sens, et leur inspire des paroles graves et pénétrantes , qui témoignent combien elles se trouvent méprisables à leurs propres yeux et combien la pratique de la vertu offre de consolation et de charme.

Les causes de radiation définitive des prostituées, sont le mariage, le travail, des moyens d'existence assurés , la cessation reconnue de la prostitution , la remise de la fille à ses parens , la vieillesse et les infirmités, (i)

SECTION II

De la prostitution clandestine.

Nous allons soulever ici le voile qui couvre les manœuvres de la prostitution clandestine et ses horribles excès.

Les filles insoumises forment les élémens de cette prostitution ; nous en avons évalué le nombre à 4,ooo, nombre qui n'excède guère celui des filles inscrites. Cette évaluation embrasse principalement les femmes

(i) L'éuumération complète et précise de ces causes n'existe pas dans l'ouvrage de M. Parent-Duchâtelet.

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galantes, les femmes à parties, les habituées de spectacles et de théâtres, les ouvrières , les domestiques et les mineures. Ce mot de mineure, doit s'entendre ici dans l'acception la plus restreinte , et comprend seulement les jeunes filles sans discernement qui, ravies à leurs parens , sont livrées par un coupable trafic à la brutalité de gens riches menant une vie dissolue, et dont les sens ne peuvent être satisfaits que par le sacrifice de l'innocence la plus tendre et la plus ingénue.

Les femmes galantes sont des femmes entretenues, sinon d'une manière complète, du moins en partie, et qui pour subvenir aux dépenses que nécessitent leur luxe et leurs prodigalités , cherchent à plaire à plusieurs sans causer d'ombrage à celui avec lequel elles ont des rapports habituels. Elles emploient avec beaucoup d'art, le manège de la coquetterie, et ce manège est d'autant plus séduisant, que les hommes qu'elles veulent captiver leur paraissent plus agréables et plus généreux ; le plus souvent elles donnent leurs rendez-vous chez des amis ou dans des maisons particulières.

Les femmes à partie se rapprochent des précédentes; mais elles se distinguent plus particulièrement par la culture et les grâces de l'esprit. Elles tiennent maison , et l'on ne peut être reçu chez elles

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