‹ Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes (volume 2)Chapitre 44 sur 337 · IO CIRCONSTANCES QUI MENENT · texte numérisé non relu

IO CIRCONSTANCES QUI MENENT

promis. L'espérance est si naturelle au coeur de l'homme, que plusieurs se hasardent à quitter leurs foyers pour se rendre à Paris sans autres chances de succès que celles qu'ils peuvent attendre de leur activité et de leur souplesse. Au milieu d'une telle concurrence , on sent que les emplois les plus médiocres doivent être avidemment recherchés. Le commerce, l'industrie, l'administration sont le point de mire de chacun. Celui-ci se présente humblement chez son patron, à jour fixe, pour stimuler son zèle; celui-là consulte , tous les matins , les petites affiches avec une anxiété toujours croissante. Il cherche partout un visage ami, est constamment en haleine pour atteindre son but et recommence sans cesse des démarches dont le résultat définitif apparaît à son imagination sous les couleurs les plus diverses. Cependant, le temps s'écoule, le petit capital qu'il a apporté avec lui pour subsister s'épuise; ne pouvant se procurer un emploi permanent, il se rabat sur un travail temporaire quelque peu rétribué qu'il soit; il obtient d'un entrepreneur d'écritures quelques copies à faire. Mais ce genre d'industrie est variable et très incertain pour les employés qui ne sont qu'auxiliaires. Il n'offre qu'une ressource fortuite, et le solliciteur aux abois a besoin désormais de moyens d'existence pour chaque jour. Il

l'honnête homme au vol. 211

commence à sentir les privations, à endurer la faim. Il est réduit aux expédiens, à engager sa montre ou partie de ses effets au mont-de-piété. Pendant qu'il vit sur le montant du prêt qui lui a été fait, il ne cesse pas d'être à l'affût de tous les moyens de travail capables de l'occuper utilement, mais ceux qui s'offrent à lui sont ou insuffisans, ou éphémères, et il se trouve encore aux prises avec le besoin. Un sentiment de fierté dont il ne peut se défendre lui fait repousser d'abord la pensée de demander des secours, soit aux princes, soit à quelques personnes bienfaisantes. Pourtant les cruelles atteintes de la faim, les embarras de tout genre dont il est assailli, l'excitent à surmonter sa première honte, et il se résout à chercher un appui contre l'infortune dans l'assistance publique. Cette assistance qui a ses limites ne tarde pas à lui manquer. Il est hors d'état de retourner dans son pays faute de ressources, il a mis en œuvre tous les moyens honnêtes qui dépendaient de lui pour subsister. Il n'a en perspective que vicissitudes, qu'embarras, que tribulations. Son impuissance, son dénûment l'accablent. Une pensée sinistre frappe son esprit. Cette pensée lui représente la société en pleine possession de la vie, du bien-être, de la richesse , tandis qu'il manque de toutes choses. Le point de vue que lui offre sa rai-

212 <#RCONSTANCES QUI MÈNENT

son irritée parla misère, n'est que spécieux, sans doute; que dis-je^ il est faux, car il est incomplet. Le malheur est un élément de Tordre social comme le bien-être, et le bien-être a lui-même une existence si changeante et si faible que sa dernière limite touche à la négation absolue des douceurs qui le constituent, c'est-à-dire, au malheur.

Malgré la vérité de cette réflexion, il n'est pas possible de nier ce qu'il y a d'irritant pour le misérable dans la comparaison que nous venons de rappeler, comparaison qui l'humilie, qui le désespère, qui le tue. C'est sous l'empire de cette préoccupation amère et de cet égarement qu'il conçoit de funestes desseins, j'allais dire des projets de vengeance contre la société. L'abus de confiance , le faux, le vol, se présentent tour-à-tour à son esprit comme de funèbres lueurs. Stupéfait et anéanti par cet ordre étrange d'idées, il tremble, il recule devant la pensée de se déshonorer, mais emporté par la force invincible du besoin, il cède enfin, et le crime est commis.

Il y a des esprits absolus et plus romanesques encore qu'absolus, qui déclament contre l'ordre social, parce que les lois qui le régissent n'ont pas pourvu aux besoins de l'homme placé dans la cruelle alternative de se donner la mort ou de voler. Leur censure qu'on a toujours vainement reproduite est

l'honnête homme au vol. ai3

plus éloquente que judicieuse. Le mal qu'ils signalent est réel, il est déplorable; mais il n'est pas susceptible de remède, et si Ton essayait de le guérir, le remède serait pire que le mal; car comment éviter les abus, comment distinguer l'homme vraiment malheureux et digne de pitié, de celui qui feindrait la misère et le désespoir et qui ne serait que paresseux? La vie sociale a des chances et des périls contre lesquels chaque individu est tenu de se prémunir, en écoutant les conseils de la raison et de la prudence. Néanmoins, il faut dire hautement, que les honnêtes gens entraînés au vol par le dénûment et la misère, cas , du reste, fort rare , ont droit à toute l'indulgence de la justice, et que celle-ci, alors même qu'elle est contrainte de punir, ne doit jamais fermer l'oreille au cri de l'humanité.

Le vol commis de propos délibéré et dans un esprit de fraude non équivoque, embrasse toutes les sortes de soustraction , depuis la filouterie jusqu'au vol qualifié. C'est pour mettre la société en défense contre ces diverses manœuvres frauduleuses que le législateur a décrété des peines, plus ou moins graves, destinées à mulcter ceux qui s'en rendent coupables.

Nous allons essayer de faire connaître les diverses catégories de voleurs, ainsi que les manœuvres pro-

2l4 MANOEUVRES DES FILOUS.

près à chaque catégorie, en commençant par les filous.

Le filou vit de rapine comme le voleur , il fait donc partie de la masse des voleurs, mais la nature légère de ses vols le place dans une catégorie à part. Tout le secret de son industrie consiste dans la souplesse et la prestesse de sa main; il est inoffensif à l'égard des personnes, il ne s'attaque qu'aux choses qu'elles portent, aux effets, aux bijoux, à l'argent. La bourse et le mouchoir de poche étant les objets qui sont le plus à la portée de la main , sont aussi ceux qu'il enlève le plus souvent. On le désigne communément sous le nom de voleur à la tire. On pourrait dire que les filous forment les troupes légères de la déprédation. Ils se faufilent et voltigent dans la foule avec une étonnante agilité. Les jours de fête et les dimanches sont pour eux des jours de travail. Ils se rendent aux barrières et dans tous les endroits de Paris où le public se rassemble, se mêlent aux groupes, provoquent des presses artificielles et opèrent alors en toute sécurité. Ils sont à l'affût de la sortie des spectacles et profitent de l'affluence pour exploiter les poches des individus qui se trouvent sous leurs mains.

Les inspecteurs de police sont attirés dans les groupes par les motifs même qui y conduisent les

Page 1