‹ Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes (volume 2)Chapitre 46 sur 337 · MANOEUVRES DES FILOUS · texte numérisé non relu

MANOEUVRES DES FILOUS

dits , à cause des nombreux obstacles que ceux-ci ont à surmonter pour arriver à leurs fins , et des peines graves auxquelles ils s'exposent, écueils qu'ils n'ont pas à redouter eux-mêmes , puisqu'is procèdent toujours corps à corps, sans bruit, d'une manière immédiate et sans avoir à encourir d'autre peine, en cas d'échec, qu'un emprisonnement d'un an à cinq ans au plus. Ces idées s'accréditent d'une manière sensible parmi la classe malfaisante , et y multiplient considérablement les filous , ce qui n'est pas sans doute un progrès dans l'ordre moral, mais en est un réel , par rapport à la sécurité intérieure des familles.

Le vol, dans les grandes villes, et principalement à Paris , emprunte des formes très diverses. Chacune de ces formes est caractéristique, et imprime aux malfaiteurs qui l'ont adoptée un cachet particulier, en même temps qu'elle leur attribue une dénomination spéciale.

Les voleurs de chambres (i) procèdent à la consommation du vol, soit à l'aide d'effractions, soit à l'aide de fausses clefs. Avant de s'introduire dans une chambre, ils prennent soin de- s'informer des habitudes de celui qui l'occupe , des heures où il se

(1) On les appelle cambrioleurs, en termes d'argot.

2l8 CATÉGORIES DIVERSES DES VOLEURS;,

trouve absent, et des objets sur lesquels le vol peut être dirigé avec fruit. A l'imitation de presque tous les voleurs, ils opèrent par groupes; ces groupes, en ce qui les concerne , sont de trois à quatre personnes. Il y a quelquefois parmi celles-ci , des femmes qui portent des paniers ou des hottes de blanchisseuses, dans lesquelles on dépose les objets volés. Les maisons sans portier sont les plus favorables à ces sortes de vols. Avant de rien entreprendre , les voleurs entrent successivement , ils observent en éclaireurs , les issues ou les portes qui donnent sur l'escalier ; l'un d'eux frappe plusieurs fois à la porte de la chambre qu'il est question de dévaliser, afin de s'assurer s'il y a quelqu'un. Si on ne répond pas, un des associés se met à faire le guet, à l'étage supérieur, et l'autre, à l'étage inférieur, pendant que le premier essaie d'ouvrir la porte. Un locataire vient, il a à monter ou à descendre , on a une réponse toute prête à lui faire , s'il est tenté de s'enquérir de ce que font dans l'escalier des individus qu'il ne connaît pas, on lui dit que l'on va aux lieux d'aisances, ou que l'on cherche une personne , à qui l'on donne un nom en l'air. C'est dans la belle saison que les voleurs de chambre font leurs expéditions les plus productives. Les jours de dimanche , lorsque la population laborieuse se rend aux barrières, ou

LEURS MANOEUVRES. 2IQ

à la campagne , ils se donnent pleine carrière.

Ces malfaiteurs sont de deux espèces , les uns se hasardent à exercer leur industrie sans aucune préparation, c'est-à-dire, sans avoir un but déterminé, et frappant à toutes les portes, ils pénètrent indifféremment dans toutes les chambres dont ils peuvent ouvrir les portes (i); les autres $ au contraire, n'agissent que sur des renseignemens précis et sur des indications exactes (2) ; ces derniers , pour ne rien donner au hasard, se ménagent des intelligences avec les domestiques, les frotteurs , les cardeurs et cardeuses de matelas, peintres, colleurs de papiers, tapissiers, etc. Les fausses clefs (3) dont ils se servent sont fabriquées, le plus souvent, sur des empreintes qui leur sont fournies par les indicateurs , leurs complices.

Il est des malfaiteurs (4) qui, s'étant introduits dans une maison, enlèvent le premier objet qui leur tombe sous la main. Ce vol s'effectue sans effraction, sans fausses clefs, sans escalade. Celui qui se livre à ce genre de vol est toujours vêtu proprement et chaussé avec légèreté. Il commence ses in-

(1) Ils sont désignés sous le nom de cambrioleurs à la flan.

(2) Caroubleurs,

(3) Caroublesl

(4) Bonjour iers ou voleurs au bonjour , ou chevaliers grimpans~Z

cursions dès le matin, à l'heure où les bonnes vont chercher leur crème, et pendant que les maîtres sont encore au lit. Il est rare qu'il entre dans une maison , sans savoir le nom de deux locataires au moins. L'Almanach du commerce et le Dictionnaire des vingt-cinq mille adresses sont les sources où il puise en grande partie la connaissance de ces noms. 11 demande au portier l'un de ces deux locataires, et c'est l'autre qu'il tâche de voler. Au surplus, dès qu'il a mis le pied sur l'escalier, le voleur ne s'occupe plus que de regarder aux portes des appartemens. Aperçoit-il une clef à l'une d'elles, il frappe plusieurs fois; et si on ne lui répond pas, il entre jusqu'à ce qu'il arrive à la salle à manger. Alors il va droit au buffet, et si la clef de ce dernier n'est pas en évidence, il la cherche dans tous les endroits où l'on a coutume de la cacher. L'a-t-il trouvée , il ouvre aussitôt le buffet pour s'emparer de l'argenterie, qu'il emporte dans son chapeau, après avoir jeté dessus un foulard ou son mouchoir. Si quelqu'un survient, pendant qu'il explore la salle à manger, ou qu'il est prêt à se retirer avec son butin, il demande, avec un air poli et riant, si ce n'est pas à monsieur un tel (l'autre locataire) qu'il a l'honneur de parler. On lui répond qu'il demeure à un autre étage; et l'heureux larron s'éclipse aussitôt, après avoir payé seu-

lement son vol ou sa tentative de vol de force excuses et salutations.

Parfois le survenant ( locataire volé, ou domestique ) s'avise non-seulement de soupçonner celui dont il vient de faire la rencontre, mais de le fouiller ; dans ce cas et si l'on découvre sur lui les objets qu'il vient de dérober, il invoque le pardon de celui dont il a violé la propriété, et il cherche à le toucher par un conte bien pathétique, préparé pour les conjonctures périlleuses. Il est joueur : c'est sa funeste passion qui l'a entraîné au vol par une sorte de fatalité. En décidant de son sort, celui dont il implore la pitié décidera aussi de l'avenir d'un père respectable qui ne survivrait pas au déshonneur de son fils. En un mot, il met en œuvre tout ce qui peut désarmer le locataire irrité. L'issue la plus favorable à laquelle il doive s'attendre, dans une pareille situation , est que l'on se contente de le jeter à la porte. C'est aussi à quoi il aspire; et, pour cet effet, il ne cesse de protester de son respect et de sa douleur.

D'autres malfaiteurs de la même espèce se mettent en quête aux approches du dîner. Le mouvement, la préoccupation des domestiques, à cette heure essentielle de la journée, la facilité qu'on a de pénétrer, soit clans la cuisine, soit dans la salle

à manger, offrent aux projets du voleur autant de chances de succès. Si le couvert est mis, et qu'il soit assez bien avisé pour s'insinuer à temps dans la salle à manger, toute l'argenterie peut être enlevée dans quelques minutes. Le vol est tenté quelquefois avec non moins de rapidité dans la cuisine, alors que toutes les pièces d'argenterie viennent d'être apprêtées et réunies pour être portées à la salle à manger. Le larron, dans ce moment de crise, a besoin de coup-d'œil, de tact et d'aplomb tout ensemble. On cite des traits d'une audace imperturbable de la part de plusieurs de ces voleurs. Nous les rapporterions, si les détails qui précèdent n'étaient eux-mêmes suffisamment caractéristiques.

Les hôtels garnis sont un sujet particulier d'étude et de spéculation pour quelques-uns des malfaiteurs dont il est ici question. Ils ont un art merveilleux pour tromper la surveillance des portiers. Une fois qu'ils sont entrés dans l'hôtel, il est rare qu'ils ne réussissent pas à exploiter quelques chambres, les clefs étant presque toujours aux portes. Matineux dans leurs expéditions, ils prennent leurs mesures de manière à trouver au lit le voyageur. S'il est endormi, ils font main-basse sur sa montre, sa bourse et sur les bijoux qu'ils peuvent atteindre. Chaussés de souliers de daims, à la semelle souple

et rompue, ou de chaussons en lisière, ils marchent à pas de loups, sans craindre d'être découverts. Cependant il y a des circonstances où le voyageur est réveiilé par un léger bruit occasioné involontairement par le voleur. Il en est d'autres où il avait les yeux ouverts, quand celui-ci a pénétré dans sa chambre, ou même il était levé. Dans ces diverses occurrences, le voleur demande avec un visage calme et plein de sérénité, s'il n'est pas au numéro 10, si monsieur n'a pas fait appeler un tailleur, un coiffeur; enfin il cherche à donner une couleur raisonnable à sa présence dans la chambre d'un autre. Ces faux-fuyans lui réussissent la plupart du temps; le locataire le détrompe en toute bonne foi, et il n'est pas rare que l'imposteur sorte nanti de quelque bijou dérobé.

Les objets transportés sur des voitures ne sont pas à l'abri des tentatives des voleurs ; les individus (i) qui se livrent à ce genre de soustraction, parcourent les lieux où les arrivages sont les plus fréquens. Ils sont ordinairement vêtus en commissionnaires , ou en rouliers, et pendant que l'un d'eux engage la conversation avec le voiturier, les autres enlèvent les effets qu'ils peuvent atteindre. Les camioneurs , les blanchisseurs et tous ceux dont les

(i) Mouletiers.

voitures peuvent exciter d'une manière quelconque, la convoitise de cette dernière espèce de voleurs, doivent se tenir en garde contre leurs manœuvres et leurs entreprises.

Les voleurs de boutique, pendant la nuit, forment une des catégories de voleurs les plus redoutables (i). Avant de réaliser leur projet de vol, ils se mettent en état, par des allées et des venues fréquentes dans les alentours, d'observer l'ouverture et la fermeture de la boutique. Ils y entrent plusieurs fois pour marchander, ils se montrent vétilleux dans le choix des objets qu'ils disent vouloir acheter, et débattent le prix long-temps, le tout, afin de pouvoir promener à l'aise , leurs regards sur les issues et sur l'arrangement intérieur de la boutique ; enfin, ils achètent quelque chose pour ne pas indisposer le marchand , et ils vont faire leurs dispositions pour l'exécution du vol.

Le vol commis par un individu dans le magasin où il vient faire des emplettes, reçoit un nom particulier (2). Cet individu agit de concert avec des affidés ou des compères qui l'aident par des moyens convenus d'avance à la perpétration du vol. Un des individus de la bande se présente dans un magasin

(1) Boucardiers.

(2) Vol à fa détourne.

LEUIiS MANOEUVRES. 22l5

pour y acheter diverses marchandises qu'il fait déployer: ce sont des foulards, de la mousseline, et en général , des objets faciles à dérober. Pendant qu'il est occupé à les examiner, arrivent un ou deux de ses affidés , qui demandent à leur tour à faire des emplettes. Le marchand, empressé de satisfaire les nouveau -venus, étale devant eux plusieurs pièces de la marchandise qu'ils ont désignée ; mais les dessins de ces pièces ne sont pas de leur goût j ils jettent les yeux sur la case supérieure à celle où elles ont été prises , et ils paraissent arrêter leur choix sur une autre pièce. Le marchand se retourne pour la leur donner, mais , dans l'intervalle, l'un des voleurs enlève une des pièces qui sont sous sa main, et il disparaît.

Les bijoutiers, les joailliers, et en général les marchands détaillans sont fréquemment visités par les individus voués à cette espèce de vol.

Les mêmes marchands ont à se prémunir aussi contre le manège d'une autre espèce de voleurs (i), non moins habiles dans l'art de dérober. Ces derniers, après avoir fait quelque emplette, demandent à changer de l'or contre des pièces portant une certaine effigie, telles que des pièces de la république, des pièces du royaume d'Italie. Le marchand répand

(i) Çarreltrs.

un sac d'argent sur le comptoir , et l'acheteur de trier avec grand soin les pièces qui font l'objet de ses recherches. Pendant ce triage , qui lui permet de manier les écus étalés devant lui, il fait dispa<= raître avec un art surprenant , qui le disputerait souvent à celui de l'escamoteur le plus adroit, autant de pièces qu'il lui est possible , sans diminuer d'une manière trop sensible, le monceau éparpillé sous ses doigts. Le marchand, qui ne se doute de rien, rétablit son argent dans le sac, et ne s'aperçoit de la soustraction , que lorsqu'il veut faire usage de ce même argent, qui, alors, ne répondant plus au capital primitif, met en évidence le larcin de l'étranger. 11 y a des voleurs qui ont dérobé de cette manière à des marchands, de 600 francs à 1000 francs.

Les voleurs combinent leurs projets de spoliation contre la société avec une inépuisable variété de moyens. Il en est (1) qui parcourent les places, les boulevards, ainsi que les rues les plus fréquentées, démêlent parmi les passans avec une rare sagacité , ceux dont ils peuvent tromper la bonne foi, et saisissent avec adresse l'occasion de les aborder. Cette occasion les met à même de leur offrir ou de leur rendre quelque bon office. On jase , on lie connais-

(1) Les /loueurs ,

sance; à la vue du premier café , l'officieux propose un petit verre de liqueur ou quelque rafraîchissement, le candide interlocuteur accepte. Pendant que tout cela se passe, le voleur suivi d'un compère informe ce dernier par quelques signes de l'opportunité de sa rencontre et l'invite toujours par un jeu muet à le suivre au café, on s'attable; le compère entre , et monte droit à la salle de billardj au bout de quelques instans, le voleur invite sa dupe à faire une partie, afin de rejoindre son complice qui l'attend. En le voyant, il paraît surpris et joyeux de le trouver là ; on arrange aussitôt une partie qui intéresse tout le monde, le larron et l'étranger joueront de moitié contre le compère, et le premier se charge de défendre à lui seul les intérêts unis. On met trois pièces de cent sous pour enjeu, et l'étranger gagne ; on joue la revanche , et cette fois celui-ci doit entrer en Hce, mais il perd; une autre partie est proposée, il la perd encore; il veut rattraper son argent par de nouvelles tentative s, mais plus il s'obstine, plus il perd et le voleur avec lui. Enfin, de guerre lasse, il quitte le café, après avoir témoigné à son associé toute sa peine d'avoir si mal réussi dans la défense de leurs communs intérêts. La dupe partie, les deux voleurs se partagent son argent, non sans rire beaucoup de sa bonhomie et de sa légèreté.

Dans le cas suivant, c'est encore une dupe sur qui tombe le vol , avec cette différence qu'elle est moins intéressante que la première, parce que la cupidité se trouve jointe chez elle à la simplesse et à la crédulité. Les malfaiteurs (i) adonnés à cette espèce de vol, stationnent aux barrières^, aux abords des grandes routes, sur les boulevards, sur certains quais, observant avec curiosité les passans, qui par leurs allures paraissent les plus propres à être circonvenus et abusés. Ils jettent de préférence leur dévolu sur les campagnards, parce qu'en général ils sont âpres au gain. Ils les accostent sans dessein apparent, avec rondeur et bienveillance, et chemin faisant, après quelques momens de causerie, ils laissent tomber un bijou bien reluisant, de manière à n'être pas vus. Ils l'aperçoivent aussitôt comme par hasard, le ramassent avec empressement, en s'écriant: part à deux. Le rustaud frappé de la trouvaille, quoiqu'il le témoigne peu , est plus excité encore par l'air insouciant et dégagé de l'inventeur, qui se contenterait d'une pièce de cinq francs pour sa propre part, satisfait d'ailleurs, de laisser à son compagnon un souvenir de leur rencontre. Le paysan tourne et retourne le bijou, et après l'avoir bien considéré, il sort de sa poche la pièce d'argent demandée qu'il

(i) Ramastiques,

remet à l'adroit filou, et il reste possesseur de l'objet trouvé, qu'il apprend plus tard, être en or faux et bien au-dessous de la somme qu'il a déboursée.

11 est une dernière forme de vol de la même famille que les trois précédentes, dont je serais tenté de ne parler qu'en très peu de mots, parce que les journaux en ont signalé souvent les détails et les caractères. Mais les vols de cette espèce se renouvelent encore si souvent, malgré les avertissemens réitérés donnés par la presse au public , que je crois nécessaire d'exposer ici leurs circonstances les plus ordinaires, en prenant pour exemple un des faits les plus notables et les plus instructifs.

Le vol dont il s'agit (i) suppose l'association de trois individus, ou tout au moins de deux. Ceux qui s'y livrent habituellement se tiennent aux abords de la banque de France, du îrésor, des messageries, ou bien ils parcourent les quartiers marchands. Ils guettent les personnes nanties d'un sac ou d'une sacoche d'argent, et si parmi elles ils distinguent un homme ou une femme dont les dehors soient rustiques ou tels qu'ils puissent se promettre quelque succès, ils se distribuent les rôles et se mettent en campagne. Celui qui joue le principal rôle est censé un Américain.

(i) Vol a l'américaine, le charriage.

23o CATÉGORIES DIVERSES DES VOLEURS;

Voici le fait sur lequel nous avons jugé à propos d'appeler l'attention du lecteur.

Une jeune fille est aperçue sortant du trésor avec un sac bien plein et bien ficelé. Deux de nos voleurs étant à l'affût la suivent. L'un d'eux prend les devans et l'autre continue de marcher à quelque distance, derrière elle. Lorsque le moment d'agir est arrivé, suivant les dispositions concertées entre eux, celui qui doit remplir le rôle d'étranger revient sur ses pas. Aussitôt l'autre accoste avec un air riant et tout-à-fait courtois, la jeune fille qui chemine sans défiance et lui dit quelques paroles galantes qui ne paraissent pas l'effaroucher. Ce commencement l'encourage, il parle économie, caisse d'épargnes, il observe que les ouvrières de son âge montrent rarement l'esprit d'ordre qu'elle annonce ; au fort de ces belles paroles, l'Américain survient et demande en mauvais français à la jeune fille, si elle ne pourrait pas lui donner des écus contre de l'or, en lui offrant de lui bonifier cent sous par chaque pièce de vingt francs. Cette proposition semble la choquer, mais le quidam qui l'accompagne est moins scrupuleux, il consent à l'échange d'une pièce de vingt francs pour son propre compte et l'Américain tire de son gousset de nouvelles pièces d'or, afin de réaliser d'autres échanges, à la même condition. La surprise

LEURS MANŒUVRES. 23l

de la jeune fille augmente; mais cette surprise esta son comble, lorsqu'elle entend dire par l'insouciant Américain qu'il a apporté des tonnes d'or sur le bâtiment qui l'a amené en France, et qu'il lui faut présentement de la monnaie à tout prix. A ces paroles, elle témoigne tout bas à l'aimable inconnu qui l'a abordée le premier, son désir de participer aux bénéfices du change; l'inconnu l'affermit dans sa résolution et lui propose d'entrer avec l'Américain chez un marchand de vins. Arrivés là , ils s'établissent dans un cabinet, et l'Américain montre plusieurs pièces d'or, ainsi qu'un joli petit sac en peau fermé par un cadenas, lequel contient des rouleaux à échanger. L'officieux ferait conscience d'intervenir dans un troc aussi important avant de s'être assuré du bon aloi de quelques-unes, au moins, de ces pièces d'or. Il court donc chez le changeur le plus voisin et revient avec des écus. Cette circonstance dissipe tous les doutes. Mais l'Américain s'avise à son tour de vouloir faire vérifier les écus qu'on lui offre. On rit de sa bonhomie. Le galant serviteur de la jeune filîe ne veut y consentir qu'à la condition qu'il accompagnera l'étranger. La délicatesse de ce procédé est appréciée par celle qui en est l'objet et qui reste seule dans le cabinet, en présence du sac renfermant le précieux dé-

pot. Une demi-heure s'écoule et personne ne paraît. L'impatience gagne la jeune fille; bientôt l'impatience fait place à la crainte , enfin, au bout d'une heure d'attente, le marchand de vins est appelé par la jeune fille qui lui raconte ce qui s'est passé, lui expose ses appréhensions et qui, décousant le sac avec un profond sentiment d'angoisse, n'y voit que des rouleaux de sous au lieu d'or.

La classe malfaisante a exercé, depuis quelques années, avec un rare succès des extorsions d'argent que l'on peut qualifier de vols (i), contre certaines personnes appartenant aux rangs aisés de la société, placées dans des positions critiques ou embarrassantes et pour qui le mystère dont elles couvrent leurs habitudes vicieuses, leurs faiblesses ou la fatalité de leurs relations, est une condition impérieuse de leur repos, de leur considération et même de leur honneur. Les faits suivans éclaircîront ce que ces observations préliminaires peuvent offrir d'énigmatique au premier aperçu.

Cette variété de vol se prête à une foule de combinaisons dont nous ferons connaître seulement les plus usuelles.

Une femme tenant un cabinet de lecture, ou ayant une profession qui la met en rapport habituel avec

(i) "La, chantage, le voleur s'appelle chanteur.

LEURS MANOEUVRES. a33

le public, épouse un condamné libéré, sans connaître cette circonstance, sans l'avoir jamais soupçonnée. La conduite de son mari, depuis leur union, a été constamment honnête et irréprochable; elle est aimée de lui, et la bonne réputation de sa maison rend l'industrie qu'elle exerce assez lucrative pour permettre à tous deux de vivre honorablement. Cependant la fatale condamnation subie jadis par son mari est connue d'un malfaiteur qui a été son compagnon de captivité, ou qui a su cette par» ticularité d'une manière indirecte, et par un coup du hasard, comme presque toutes les mauvaises nouvelles se répandent. Cet homme a résolu, par un calcul infernal, de mettre à contribution l'un ou l'autre des époux, en les menaçant de divulguer la tache imprimée sur l'un d'eux; et, pour mieux assurer le succès de sa criminelle spéculation , il s'adresse à la femme. Celle-ci, accablée autant que surprise du crime imputé à son mari, et de la condamnation dont il a été frappé, concerte avec lui les moyens d'étouffer cette affreuse nouvelle; et, pour arriver à ce but, ils souscrivent sans discussion aux exigences infâmes du voleur, qui n'a pas craint d'abuser de leur douloureuse position. Après un certain laps de temps, le voleur revient pour lever une nouvelle contribution. Cette fois, l'indi-

gnation éclate de la part des malheureux ainsi pressurés; mais le voleur insiste, il menace; il est d'autant plus arrogant, qu'il sait être dépositaire d'un fait non démenti, et même confessé par ses propres victimes, puisqu'elles ont été contraintes de subir déjà l'opprobre d'une première transaction. Ils s'imposent donc un second sacrifice, heureux lorsque ce corsaire impitoyable ne les désigne pas à la rapacité de quelque autre bandit prêt à les soumettre à de nouvelles exactions.

Combien de relations adultères, de secrets qui intéressent l'honneur des familles, de fautes graves réparées ou couvertes d'un voile jusque-là impénétrable, sont devenues la matière de calculs éhontés et fructueux de la part de ces brigands, qui font profession, disent-ils, d* exploiter les positions sociales.

Cette industrie fut imaginée primitivement, et elle est encore exercée contre ces hommes qu'une sorte d'aberration incompréhensible, enfantée par la dépravation de l'esprit, plus peut-être que par celle des sens, a mis en révolte contre les lois de la nature, et qui ne répugnent pas à descendre dans les rangs les plus infimes et les plus corrompus de la société, pour y chercher des instrumens de leurs infâmes privautés.

Les voleurs, pour atteindre ces individus d'une

manière utile, arrêtent d'avance le plan de leurs manœuvres, le nombre et le rôle de leurs complices. Ils endoctrinent un jeune homme qu'ils doivent lancer plus tard sur le terrain pour attirer leur proie , et se partagent les rôles pour donner à leur intervention une couleur raisonnable, morale et même légale. Ainsi l'un fait l'office de père ou de tuteur du jeune homme, tandis que les autres se chargent des fonctions d'agens de police. Les lieux fréquentés par les hommes adonnés au vice monstrueux dont nous venons de parler sont connus. Ces lieux sont déserts; ils sont parcourus, durant la nuit, par des êtres dont la démarche est incertaine, honteuse, embarrassée, qui se recherchent avec défiance et qui se rapprochent de même. Ces êtres sont épars çà et là : ils apparaissent dans l'obscurité comme des fantômes. Les voleurs arrivent; le chef de. la bande observe la localité, l'individu contre lequel il peut dresser son piège avec profit. Le jeune complice est poussé en avant; et au moment convenu, le couple est entouré. Aussitôt le principal coupable est vivement interpellé par le père ou le tuteur courroucé. Le fils ou le pupille est l'objet de sanglans reproches; il lui est enjoint avec menaces de s'expliquer sans déguisement sur la nature de ses rapports avec un inconnu, dans un lieu suspect, et

à une heure avancée de la nuit. Le jeune homme fait connaître des propositions et des actes que la morale réprouve, que la loi incrimine, et aussitôt les prétendus agens de police se saisissent de l'inconnu, le font monter dans une voiture de place qui les a conduits sur la localité, sous le prétexte de sauver les bienséances, et dans l'intérêt de sa propre considération. La voiture est dirigée ou censée dirigée vers la préfecture de police. Chemin faisant, un des agens insinue qu'il serait à désirer, pour la famille du jeune homme comme pour celle de l'individu arrêté, que l'affaire pût être terminée sans éclat : on parle d'indemnité. Le captif paraît disposé à cette réparation. La voiture est aussitôt détournée de sa route pour se rendre chez lui. L'indemnité est comptée, et l'on se sépare.

Quand la personne ainsi abusée paraît avoir de la fortune, on ne se contente pas d'une première somme. Au bout de quelque temps, le père ou le tuteur outragé reparaît et lui demande une nouvelle indemnité, sous un prétexte ou sous un autre, menaçant au besoin de déférer sa conduite à l'autorité, en cas de refus. On cite des étrangers qui ont été en butte, de la sorte, à des exactions et à des avanies telles, qu'ils ont été contraints de quitter la capitale pour se soustraire à des exigences sans

ASSASSINS ; TRAITS CARACTERISTIQUES. q3h

cesse renaissantes. Lacenaire a plusieurs fois tiré parti des manœuvres que nous venons d'indiquer, pour se procurer de l'argent. Il intervenait sur la scène, revêtu des insignes de commissaire de police, et montrait une audace imperturbable, pour amener le coupable à composition. L'administration a reçu quelquefois des plaintes contre de semblables extorsions; mais les plaignans ou leurs familles, alarmés de la publicité qu'une instruction judiciaire aurait pu donner aux circonstances de l'affaire, ont préféré se désister de leurs poursuites.

Parmi les nombreuses catégories de voleurs que nous venons de faire connaître, la déprédation se montre sous les aspects les plus divers. Ses familiers multiplient leurs combinaisons, leurs ruses, leurs manœuvres, au détriment de la société; mais ils ne recourent ni à la violence, ni au meurtre. Cependant, bien que la population malfaisante des grandes villes { et cela est vrai de toutes les capitales du monde civilisé comme de Paris ) soit plus cupide que sanguinaire, il n'en est pas moins vrai qu'il existe dans son sein des êtres dont la brutalité et la profonde dépravation rendent le caractère dur et féroce, qui roulent dans la société comme des hyènes, jouant le tout pour le tout, et prêts à tremper leurs mains dans le sang, au premier cri ou au pre-

a38 assassins; traits caractéristiques.

mier signe de résistance du malheureux qu'ils dépouillent. Cette humeur sanguinaire, que les voleurs parisiens ne veulent attribuer qu'à des malfaiteurs rustiques et endurcis, nouvellement arrivés dans la capitale, se manifeste avec non moins de force chez quelques individus étrangers aux mœurs rudes de la campagne, et sortis de la fange des grandes villes. Ceux-ci se livrent à l'assassinat, moins par cruauté que par forfanterie : ce sont des sicaires toujours prêts pour la consommation de quelque grand crime. Ils se jouent avec un rire satanique de la vie de leurs semblables, et affectent de la mettre au rabais, comme pour faire preuve de désintéressement dans le crime. Cette tendance froide et systématique vers le meurtre est le comble de la scélératesse. Elle ne se montre guère que dans un petit nombre d'hommes gangrenés par le vice ou par la propagande anti-sociale organisée dans les prisons, propagande qui a ses docteurs, ses traditions et, qui le croirait! ses honneurs.

Ces bandits sont redoutés par leurs propres complices, car il n'est pas donné même aux plus mauvaises natures de commettre un meurtre à froid, sur la personne d'un être inoffensif qu'on a résolu de voler. On a vu des malfaiteurs, atteints depuis par le glaive de la justice,quî affectaient de monter pendant la nuit

assassins; traits caractéristiques. 239

à l'escalade, la pipe à la bouche, après avoir passé la journée à faire les préparatifs de leur crime, au milieu de nombreuses libations bachiques et d'une féroce gaîté. On en cite d'autres, qui par l'émission de fausses lettres de change, payables à leur demeure, s'étant ménagé les moyens de se mettre en rapport avec les garçons de recette de riches maisons de banque , affilaient sur le carreau de leur chambre, en attendant l'arrivée de celui qu'ils avaient le dessein de dépouiller, le couteau ou le tire-pointe dont ils devaient frapper leur victime. L'audace et le calme dans le meurtre sont le partage de ce petit nombre de misérables. Ils portent ces affreuses qualités si haut qu'il en est qui selon leur propre aveu n'ont pas craint de passer au spectacle avec leur complice, la soirée du jour, où ils ont commis le double crime de vol et d'assassinat. Plusieurs, dès le lendemain de leurs attentats , s'occupent d'organiser une partie avec des prostituées et, à table, ils font allusion par d'horribles facéties, dans le langage ignoble qui leur est particulier, aux circonstances les plus douloureuses du meurtre de la veille.

Dans l'exposition que je viens de faire des différens vols qui se commettent à Paris, j'ai pensé que l'important était de m'arrêter sur les plus fréquens

o.^o escrocs; leurs manoeuvres.

et les plus dangereux, sans tenir compte des variantes que chaque catégorie peut offrir, ce qui m'eût jeté dans de trop longs détails.

Parlons maintenant des escrocs.

L'escroc procède par des manœuvres subtiles, artificieuses, et propres à séduire la bonne foi de celui dont il veut faire sa dupe. Il joue un rôle médité d'avance avec astuce et malice et prend le masque qui lui paraît le mieux assorti à ce rôle pervers, en affectant la bienveillance ; faux sous le semblant de la bonhomie, il marche à ses fins avec d'autant plus d'avantage que celui qu'il prétend abuser est plus éloigné de s'attendre à une imposture et à un larcin.

Il y a cette différence entre l'escroc et le voleur que l'un reçoit d'une manière ostensible, des mains de la personne trompée, l'objet qu'il convoite , tandis que l'autre dérobe secrètement au propriétaire sa chose et se l'approprie sans le secours de la volonté de ce dernier. On ne saurait disconvenir, toutefois, que l'escroquerie ne soit au fond un larcin, mais un larcin déguisé.

Les individus qui vivent d'escroquerie à Paris, composent trois classes principales, ce sont les mendians à domicile, ceux qui prennent le titre de négocians et certains joueurs.

Les mendians à domicile se divisent en deux ca-

tégories. Les uns se présentent en personne, chez des particuliers entourés d'une haute considération, tels que des fonctionnaires de l'ordre administratif et judiciaire, des pairs, des députés, des gens titrés, etc.; plusieurs même étendent le cercle de leur spéculation dans toutes les classes qui , par leur position sociale peuvent leur offrir quelque chance de contribution volontaire. Les autres se contentent de leur écrire et pour captiver leur intérêt, ils usent de tous les stratagèmes, ils fabriquent de faux états de service en prenant la qualité d'anciens officiers, ou bien, ils se disent artistes, hommes de lettres, malheureux par quelque coup du sort. Plusieurs sont impotens par suite de leurs blessures. Tous prient la personne bienfaisante à laquelle ils s'adressent de déposer chez le concierge le secours qu'elle leur destine.

Dans le nombre de ceux qui ne répugnent pas à demander de vive voix, il en est qui recueillent jusqu'à 4o fr. par jour.Ceux-cisont les plus hardis et les plus habiles. Tantôt ils se présentent au nom d'un père de famille appartenant à une classe considérée de la société et que l'infortune a réduit aux plus cruelles extrémités. Dans ce cas, le thème de leur histoire est tout fait d'avance , et quand cette histoire n'est pas un roman, ils la calquent sur les vi- 1. 16

Q.l\1 escrocs; leurs manoeuvres.

cissiîudes de leur propre existence qu'ils ont toujours soin d'arranger et d'exposer de manière à parvenir à leur fin. Tantôt ils sollicitent pour euxmêmes sans déguisement, mais ils ne se font pas scrupule, alors d'en imposer sur leur qualité, leurs services et sur les circonstances de leur récit, qui en général est plus ou moins mensonger. Ils recherchent surtout l'approche des hommes politiques pour flatter leurs passions, leur animosité, leurs préjugés , se donnant comme victimes de leur dévoùment à la cause qu'ils servent eux-mêmes et paraissant tout prêts à affronter de nouvelles épreuves. Ces hommes excellent par leur souplesse et leur aplomb à porter tous les masques. Afin de multiplier leurs ressources, ou tout ou moins les chances de s'en procurerais se donnent réciproquement des avis sur les personnes utiles à voir', ainsi que des conseils, soit pour arriver jusqu'à leur dupe, soit pour l'intéresser avec fruit.

En faisant connaître les élémens de la classe vicieuse lettrée, frappée de condamnations judiciaires, nous avons signalé notamment une catégorie composée de prétendus négocians : c'est ici le lieu de donner quelques explications à l'égard de cette catégorie.

Le commerce , comme toutes les autres classes de

escrocs; leurs manoeuvres. 2Zj3

la société, renferme dans son sein des individus corrompus , qui ne voulant point s'assujettir aux pratiques ordinaires et régulières de leur profession, se jettent dans la voie du désordre et de la fraude. Familiers avec les procédés du négoce , ils sont d'autant plus dangereux qu'ils s'efforcent de donner moins de prise à la défiance, par une conduite prudente et calculée. Leurs prospectus, l'intérieur de leurs établissemens(car ils affectent de vouloir créer des maisons bien assises et durables), annoncent l'entreprise de gens expérimentés , et qui sont animés du désir de fonder le crédit de leurs maisons sur la bonne foi et la confiance. Leurs premières transac tions sdnt irréprochables ; dépositaires des marchandises qui leur sont envoyées pour en effectue, la vente , ils acquittent exactement les traites tirées sur eux par leurs commettans , pour se remplir du prix de ces marchandises ; ils nouent ainsi des relations qui se renouvellent et deviennent de plus en plus importantes , jusqu'au moment ou une opération qui promet des bénéfices considérables , leur permette de se les approprier par une fuite prompte et inattendue. Ces manœuvres frauduleuses se reproduisent fréquemment dans les grands centres d'activité commerciale. Il est bien difficile de les prévoir et de les déjouer.

lf\t\ ESCROCS ; LEURS MANOEUVRES.

La passion du jeu , nous en avons déjà fait la remarque, est une de celles qui suscitent le plus d'individus dangereux dans la société. Nous avons esquissé dans un précédent chapitre les traits du joueur, alors qu'il n'a mis encore le pied que sur le premier degré de la classe dangereuse. Le voici maintenant incorporé dans les rangs les plus avancés de cette classe.

Les joueurs qui s'écartent des règles ordinaires du jeu et qui prennent à tâche par des manœuvres subtiles et désavouées par l'honneur de tromper la bonne foi de leurs adversaires, appartiennent à la famille des escrocs. Ils prennent une dénomination (i) qui, pour paraître plaisante, ne les lave pas de l'opprobre attaché à la qualité de malfaiteur.

Ces individus ne sont pas nombreux; toutefois, il en existe dans tous les rangs de la société et principalement dans les rangs intermédiaires et supérieurs. Nous ne parlerons ici que des individus qui ont des rapports avec ces derniers rangs, ayant fait connaître plus haut, dans la revue des voleurs, les individus (i) qui s'attaquent de préférence à la classe des ouvriers, des gens de campagne ou des artisans.

(r) Grecs ou philosophes.

(2) Flâneurs ,

escrocs; LEURS MA.1YOEUVRES. ^45

II y a, à Paris, des femmes galantes ou tout ou moins équivoques, qui tiennent maison et qui ont l'art d'attirer chez elles de jolies femmes dont les moyens d'existence ne sont pas moins incertains que les leurs, aussi bien que des fils de famille, qui sont le principal ressort de ces sociétés, en raison de leur fortune et de leur goût pour le jeu. Plusieurs de ces femmes ne se contentent pas de donner des soirées, des bals , elles tiennent table d'hôte, afin de pouvoir fixer autour d'elles par les liens de l'habitude et la force des relations, ceux que le hasard, la curiosité, l'amour du jeu, ou les faveurs d'une galanterie facile, amène chez elles comme des convives de passage. Ces femmes ont leurs émissaires et leurs indicateurs: c'est ainsi qu'elles sont informées de la demeure des jeunes gens ou des personnes que leurs habitudes vicieuses conduisent sans répugnance dans des sociétés de la nature de celles qu'elles réunissent, et qu'elles leur écrivent quand elles n'ont pas d'autre moyen de les inviter à leurs soirées.

Les joueurs , que l'esprit de fraude dirige , fréquentent volontiers ces maisons et y trouvent bon accueil. Ils usent de tous les stratagèmes pour tromper; ils emploient des cartes biseautées, des compères, qui, au moyen de signes convenus, leur font connaître le jeu de leurs adversaires. Ils se concer-

246 escrocs; leurs manoeuvres.

tent quelquefois dans le même but avec une des femmes invitées, regardant ces manœuvres coupables comme des traits de malice et de finesse, comme des ruses de guerre, qui témoignent de l'habileté d'un joueur et de l'ignorance ou de la simplicité de l'autre, quoiqu'ils se tinssent cependant pour offensés, si quelqu'un venait à leur reprocher publiquement l'usage de semblables procédés.

Il est certains salons du grand monde qui offrent les mêmes scènes. L'escroc est ici un homme de belles manières, prévenant, ayant toutes les apparences d'un bon joueur, et impénétrable par sa profonde dissimulation.

L'on cite des dames d'un haut parage, habituées de ces salons, ou, pour parler plus juste, de ces infâmes tripots , et associées par leurs coupables complaisances , aux turpitudes qui s'y commettent.

Paris n'est pas le seul théâtre des exploits de cette classe de malfaiteurs. Durant la belle saison, ils se rendent aux eaux de Baden, à celles de plusieurs autres villes de l'Allemagne , d' Aix en Savoie , et en général dans les villes où séjourne le plus grand nombre d'étrangers. Ces résidences ne sont pas moins favorables à la santé de ceux qui y viennent prendre les eaux qu'aux jouissances et aux passions des oisifs, possesseurs d'une grande fortune. Autour de ces derniers , viennent se

grouper les joueurs les plus rénommés de l'Europe. Alléchés par l'espoir d'une brillante curée, nos aventuriers arrêtent le plan de leur voyage de manière à figurer dans le lieu où ils doivent rester momentanément, comme des hommes distingués parleur rang , leur fortune , et le choix élevé de leurs relations. S'ils ne sont pas titrés , ils s'affublent d'un titre ; ils parent leur boutonnière d'une ou de plusieurs décorations. Dès le lendemain de leur arrivée, ils s'informent du nom des personnes les plus considérables qui fréquentent les bains ; ils déposent des cartes chez celles qui passent pour être adonnées au jeu. Ils sont réservés, souples, insinuans avec elles; ils s'efforcent de leur plaire, et, avant peu, ils sont admis dans leur familiarité. Ils usent, pour les tromper, de stratagèmes semblables à ceux que nous avons indiqués plus haut.

Les escrocs d'élite, dont nous venons de tracer le portrait, appartiennent tous à d'honorables familles, et quelques-uns portent ou ont porté des noms environnés d'une haute considération. Après avoir ruiné ou pressuré leurs parens par leurs désordres, ils finissent par se déshonorer, en recourant à l'escroquerie comme à leur dernière ressource.

Les femmes qui s'adonnent à la filouterie , au vol ou à l'escroquerie, peuvent se diviser en deux classes

distinctes : l'une se compose de femmes entraînées par la misère et par l'occasion , l'autre , de femmes que la cupidité et l'esprit de rapine excitent à s'approprier le bien d'autrui. Les méfaits qui procèdent de la première classe sont de purs accidens qui cessent avec le dénûment des femmes malheureuses , auxquelles on peut les attribuer. Il n'en est pas de même des méfaits commis par les voleuses de profession ; ce sont des attentats qui ont leur source dans des penchans dépravés et hostiles à la société : la filouterie et le vol abondent dans cette dernière classe , le vol surtout.

Parmi les femmes qui se livrent le plus à la filouterie, il faut mettre au premier rang les femmes publiques de bas étage. Avant que la police eût limité à une femme ou deux par maison de tolérance, le le nombre des femmes qui peuvent stationner sur la voie publique, certaines rues étaient, dès la chute du jour, abandonnées à des essaims de ces femmes, qui abordaient les passans, les sollicitaient, fouillaient, en se jouant, dans leurs poches, et leur dérobaient ou quelque pièce d'argent, ou leur bourse, ou même leur montre. Ce danger n'est guère à craindre maintenant que dans les cabarets fréquentés par cette espèce de femmes publiques. Les souteneurs étaient et sont encore les instigateurs de ces sortes

de vols. Ils se commettent principalement clans les cabarets dont le quartier de la Cité est couvert; les ouvriers qui se laissent entraîner dans ces repaires , sont enivrés par des souteneurs, ou par des voleurs qui les livrent ensuite à des prostituées, et celles-ci ne se séparent jamais d'eux , sans leur avoir dérobé leur argent ou leur montre, ou , faute de mieux , leur mouchoir. Lors même qu'ils ont échappé à la tentation de boire outre mesure, les ouvriers attirés dans ces cabarets infâmes s'exposent à plus d'une chance périlleuse.

Il y a, près de certaines barrières, des cabarets qui sont le théâtre de semblables méfaits. Le vol est commis quelquefois au dehors, à l'aide d'un guetapens ourdi contre l'ouvrier par la fille publique, de concert avec son amant, qui, d'ordinaire, est voleur. Celui-ci, assisté d'un camarade, ou tout seul, suit les pas de la prostituée, qui entraîne le malheureux ouvrier non loin du cabaret, dans un endroit écarté. Au même instant, les voleurs fondent sur lui, et pendant que la fille prend la fuite, ils le terrassent sans peine, parce qu'il est presque toujours à moitié ivre, et ils le volent.

Les ivrognes isolés dans les faubourgs, les barrières, ou dans les villages voisins de Paris, sont aussi les victimes des agaceries de certaines prosti-

25o VOLEUSES ; LEURS MANOEUVRES.

tuées infimes, qui les abordent gaîment et qui les dévalisent tout en causant.

La faiblesse propre au sexe ne lui permet pas de se livrer à d'autres vols qu'à ceux qui exigent de l'adresse manuelle et de la ruse, en même temps que de la dissimulation.

Les domestiques sans place, ou se disant telles (i), trouvent dans cette qualité un prétexte pour s'introduire dans les maisons particulières, et pour y voler, soit de l'argenterie, soit des effets d'une certaine valeur. D'autres femmes pénètrent dans les hôtels garnis, comme modistes, marchandes à la toilette, ou à tout autre titre, pour y chercher curée, et ne sont pas moins redoutables par leur sang-froid et leur dextérité que les voleurs les plus déliés.

Les magasins de nouveautés sont exposés aux entreprises d'une classe particulière de voleuses (a). Celles-ci sont mises avec élégance, à moins qu'elles ne soient des femmes de campagne. Dans ce dernier cas, leur costume annonce l'aisance. Elles prennent ordinairement la qualité de marchandes, cachent les objets volés sous leur pelisse ou leur manteau, dont la doublure forme une poche assez vaste pour contenir plusieurs pièces d'étoffe. Quand elles n'ont

(i) Donneuses de bonjour.

(2) Détourneuses.

voleuses; LEURS MANOEUVRES. 25 1

pas de manteau, elles s'enveloppent d'un grand châle qui est très favorable, par son ampleur, à l'exécution de leurs projets. Les jupons de celles qui sont vêtues en paysannes sont pleins de secrets et de compartimens destinés à recevoir le butin. Il y a des voleuses de cette catégorie qui se font accompagner d'une bonne portant un enfant , dont la robe est fort longue. La bonne pose l'enfant sur le comptoir, et enlève avec lui les objets sur lesquels la maîtresse a jeté son dévolu. L'industrie de ces femmes est fertile en mille ruses.

On rencontre chez les femmes qui subsistent de rapines une espèce de vol (1) que nous avons déjà signalé, et qui consiste à faire quelques emplettes chez un marchand, pour avoir l'occasion de lui dérober plusieurs pièces de monnaie, en lui demandant à échanger de l'or contre des pièces d'une certaine effigie. Toute l'habileté de ces voleuses gît dans leurs doigts, dont la souplesse et la force attractive a quelque chose de merveilleux.

Quelques femmes ne rougissent pas d'emprunter les dehors les plus respectables pour faire des dupes. Les unes prennent le masque de la dévotion et de la bienfaisance pour s'introduire chez des ecclésiastiques, dont elles décrochent la montre ou

(1) Vol à la carre.

2 52 FEMMES QUI SE LIVRENT A 1,'eSCROQUERIE.

enlèvent la bourse en un clin-d'oeil. D'autres visitent des indigens honteux, à qui elles offrent d'interposer leurs bons offices pour leur faire avoir des secours; elles s'informent avec une apparente bonté de l'état de leurs ressources. Les malheureux, ayant à cœur de prouver qu'ils n'en imposent pas sur leur dénûment, ouvrent leurs armoires, leurs meubles, pour intéresser encore plus les femmes, qu'ils croient être des dames de charité; et celles-ci, en affectant une commisération trompeuse, profitent de ce moment pour s'approprier quelque bijou ou quelque autre chose de prix se trouvant à leur portée.

Il est des femmes qui, sans voler directement, s'associent à des bandes de voleurs, et les aident puissamment par leur concours. Elles fraient la voie aux voleurs, en étudiant les lieux qui doivent être le théâtre du crime, et en facilitant par leurs avis l'exécution de l'entreprise. Elles veillent à ce qu'ils ne soient pas surpris durant l'opération; et elles participent quelquefois à celle-ci, soit en portant les objets volés, soit au moyen d'un expédient ou d'un stratagème capable de distraire l'attention de celui contre qui le vol est dirigé.

Les cas d'escroquerie sont rares chez les femmes. Le délit de ce genre qui leur est le plus familier est

Page 1