CHAPITRE Pr
Moyens de connaître le nombre des ouvriers à Paris. — Livrets. — Lear ré» gime. — Améliorations qu'il pourrait recevoir. — Nombre des ouvriers calculé d'après la moyenne des livrets expédiés pendant quatre ans. — Autre mode de supputation basé sur le nombre des ouvriers habitant des maisons garnies. — Fixation du nombre des ouvriers, des apprentis et des chiffonniers. — Revue des moyens d'enquête à employer pour évaluer la force numérique des ouvriers vicieux. — Difficultés inhérentes à tous ces moyens.— Estimation du nombre des ouvrières vicieuses , sujette aux mêmes difficultés. — Evaluation par aperçu de la partie vicieuse de ces deux classes et de celle des chiffonniers.
La partie pauvre et vicieuse des classes ouvrières étant sans contredit, l'élément de la population qui contribue le plus au recrutement de la classe des malfaiteurs, il importe avant d'en essayer la description numérique , de rechercher quelle peut être
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l'évaluation par catégorie, des ouvriers, ouvrières, apprentis et chiffonniers, qui, dans la capitale, composent le fond de la population industrielle. Cette recherche est même indispensable pour obtenir les renseignemens spéciaux qui doivent trouver place dans ce chapitre.
Paris est le centre des arts mécaniques comme de tous les autres arts. Il renferme beaucoup d'ateliers, de boutiques, de fabriques et de manufactures. Les ouvriers employés dans ces établissemens sont en très grand nombre. Toutefois, l'autorité publique n'a que des moyens insuffisans pour parvenir à connaître ce nombre ; la loi du 12 germinal, an xi, qui a institué les livrets, aurait pu, si elle avait été plus prévoyante, mettre l'administration à portée de réunir les documens nécessaires pour établir la situation numérique de la population ouvrière; mais, outre qu'elle ne contient pas de dispositions coercitives à l'égard des ouvriers qui refuseraient de se soumettre à la mesure d'ordre public qu'elle prescrit, les entrepreneurs intéressés plus que qui que ce soit à l'exacte observation des réglemens de police publiés pour assurer l'exécution de cette loi, n'y tiennent pas la main, et beaucoup s'y montrent même indifférens, de sorte que l'administration se trouve hors d'état de suivre d'une manière régu-
Hère les mouvcniens qui s'opèrent- d'un atelier ou d'une manufacture dans une autre, de la part des ouvriers; et d'une autre côté, une grande partie de ceux-ci négligent ou refusent de se munir de livrets, sous prétexte que la mesure ne s'étend pas à tous les établissemens industriels et de commerce, et qu'elle semble les placer en état de suspicion en les soumettant à une surveillance particulière.
Le préfet de police a essayé de suppléer à l'insuffisance de la loi et de l'arrêté du gouvernement du 9 frimaire an xn, qui en règle l'exécution, par une ordonnance du iel avril t83i, portant injonction aux fonctionnaires dépendans de son administration de poursuivre devant le tribunal de police, comme contrevenans, les ouvriers qui négligeraient de se pourvoir d'un livret. Mais les tribunaux ont paralysé les effets de cette ordonnance, sur le motif qu'elle prescrivait des mesures coercitives qui n'avaient point leur source dans la loi organique.
L'administration ne s'est pas arrêtée à cette tentative; elle a conçu un nouveau projet touchant le régime des livrets, analogue à ce qui se pratique en Allemagne, en Suisse, en Savoie, où le livret tient lieu de passeport à l'ouvrier. Néanmoins , ce projet, qu'il était question de convertir en ordonnance royale et qui contenait des dispositions répressives
à l'égard des ouvriers dépourvus de livrets, n'a pas eu de suite jusqu'à présent. En définitive^les choses en sont restées au même point, c'est-à-dire, que la loi du 12 germinal est exécutée d'une manière incomplète, et que le préfet de police n'a par devers lui aucun moyen de coaction pour vaincre la force d'inertie des récalcitrans.
Quoi qu'il en soit, un règlement administratif sous forme d'ordonnance royale, serait impuissant à prêter à ce magistrat une force de répression qui n'aurait d'efficacité qu'autant qu'elle résulterait de dispositions législatives formelles. Il fautespérerquele ministre de l'intérieur, saisi de la difficulté, s'empressera de mettre un terme aux embarras de la préfecture de police, en présentant aux chambres, à l'une des plus prochaines sessions, un projet de loi qui fournisse à l'administration le moyen de contraindre l'ouvrier à se munir d'un livret, pour pouvoir exercer régulièrement sa profession, et qui d'autre part assimile le livret au passeport, afin d'attacher l'ouvrier à sa possession.
Il est aisé de prévoir que, dans l'état actuel des choses, la police administrative ne peut connaître que très imparfaitement le nombre des ouvriers. Les renseignemens fournis par le registre qui constate la délivrance des livrets ne sauraient offrir que
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des quantités partielles et incomplètes, incapables de servir de base à la fixation d'un chiffre général et unique.
En effet , si l'on recherche à combien s'élève le nombre des ouvriers à qui des livrets ont été remis du ier janvier 1882 au Ier janvier i836, durant une période de quatre ans, on verra que ce nombre ne monte en moyenne par an qu'à 25,000 environ.
Il est à observer que plusieurs classes d'ouvriers viennent des départemens à Paris, pour y trouver du travail, et qu'en général elles sont munies de leurs livrets. Ces livrets ne sont sujets, aux termes des réglemens, qu'à un simple visa de la préfecture de police. Cependant, comme ils sont manuscrits, qu'ils offrent moins de renseignemens sur l'ouvrier, et moins d'instructions que ceux de Paris, qui d'ailleurs sont imprimés, les entrepreneurs et les commissaires de police engagent, autant qu'ils le peuvent, les porteurs de ces livrets aies échanger contre des livrets préparés à la préfecture; quelques-uns les conservent, tandis que d'autres les remplacent.
En somme, quoique depuis quelques années il y ait une augmentation notable dans le nombre des livrets expédiés à Paris, la moyenne de ce nombre, telle que nous l'avons établie, ne forme guère que le tiers de la masse présumée des ouvriers dans cette
ville; le festé se compose ou d'ouvriers porteurs de livrets visés, ou d'insoumis. Ceux-ci sont les plus nombreux.
On peut donc évaluer le nombre total des ouvriers, d'après un premier aperçu, à 75,000, en prenant pour base la moyenne des livrets expédiés par la préfecture de police.
Il existe un autre mode de supputation, ayant pour point de départ le nombre des ouvriers logeant dans des maisons garnies. La police de surveillance de ces maisons est si bien organisée, que l'on doit considérer comme certain et irrécusable le chiffre obtenu à l'aide des relevés hebdomadaires dressés par les soins du chef de la police municipale. Ce chiffre, variable suivant l'activité ou l'intermittence du travail, se reproduit chaque année, à part quelques oscillations accidentelles, dans des limites correspondantes aux phases propres du travail. Ainsi, du mois de novembre au mois de mars, c'est-à-dire pendant la morte saison, l'on évalue la population des maisons garnies à 2 5 et jusqu'à 26,000 ouvriers; et, pendant le reste de Tannée qui forme la saison des travaux, cette population flotte entre 3a et 35,ooo.
L'année ouvrable ne se compose pas de la même manière pour toutes les professions industrielles.
J'ai cru devoir adopter la limitation qui précède, parce qu'elle coïncide avec la période la plus active de l'année, à Paris, cette période étant plus particulièrement celle des travaux de construction.
Le domicile des ouvriers peut se diviser en trois catégories d'habitations. La première comprend les maisons garnies soumises à la surveillance de la police; la deuxième, les chambrées; et la troisième, les habitations ordinaires.
Les maisons garnies renferment aussi des chambrées; mais ces chambrées, faisant usage de meubles qui appartiennent aux logeurs , ne doivent pas être confondues avec les chambrées existant dans les maisons particulières, lesquelles sont composées d'ouvriers se cotisant entre eux pour l'acquisition de leur mobilier, et qui, à ce titre, sont affranchis dans leur intérieur de toute surveillance de la part de l'autorité publique.
Les ouvriers formant chambrées libres, ou ayant soit isolément , soit avec leurs familles, un logis particulier représentent approximativement une population double de celle qui demeure dans les maisons garnies, de sorte que la masse de la population ouvrière, à Paris, peut être évaluée, suivant les périodes ci-dessus indiquées de 75 à 78,000, ou de 96,000 à io5,ooo.
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Ces nombres, quoique approximatifs, nous semblent mériter d'autant plus de créance, que le premier d'entre eux concorde parfaitement avec celui que nous avons obtenu au moyen de notre premier calcul. Il eût été à désirer cependant que ce calcul eût pu nous fournir une série de nombres semblables à ceux de la série que nous venons d'indiquer: les rapports eussent été complets.
Quoi qu'il en soit, j'ajouterai à ces deux modes de supputation un fait qui me paraît de nature à corroborer encore la justesse des chiffres que je viens de poser. Ce fait est que le nombre d'ouvriers venant année commune desdépartemensà Paris est de 3o,ooo. Il est constaté par un document inséré dans le volume de recherches statistiques publié en 1829 par M. le comte de Chabrol , alors préfet de la Seine. On lit page 46 de ce volume, que le préfet de police en exercice dans le même temps , avait fourni ce nombre à son collègue, et qu'il y avait fait entrer les ouvriers en bâtimens pour deux tiers. Or, le nombre de ces 3o,ooo ouvriers représente exactement la différence existant entre le premier et le dernier terme de la série des estimations que j'ai adoptées, et devient ainsi une nouvelle preuve de la vérité de ce que j'ai avancé touchant la force relative des classes J'ouvriers, durant les périodes de ralentissement ou
d'activité du travail. Il y a une autre conséquence à tirer du même fait, c'est que la masse des ouvriers réellement domiciliés à Paris ne s'élève pas au-delà de 75,000.
Nous prendrons ce dernier chiffre pour point de départ, afin d'arriver à la fixation du nombre des ouvrières. Je m'arrête à ce chiffre, parce que les 3o,ooo ouvriers formant la partie flottante du maximum des classes d'ouvriers, estimé à io5,ooo, laissent leurs femmes dans les départemens auxquels ils appartiennent, et ne sauraient dès-lors figurer dans le chiffre fixe et permanent qui doit nous servir de boussole.
Cela posé , examinons jusqu'à quel point le nombre des ouvrières peut se rapprocher de celui des ouvriers domiciliés. Ceux-ci ne vivent pas tous en ménage avec des femmes légitimes ou concubinaires: il en est près d'un tiers qui sont célibataires. Si donc la situation des ouvriers à Paris est telle que nous venons de l'indiquer, il faudrait fixer à 5o,ooo le nombre de ces derniers qui sont unis à des femmes par le lien du mariage ou par des nœuds illégitimes, et rechercher dans ia masse des femmes que nous évaluerons au même nombre, combien il y a d'ouvrières.
Le résultat qu'on obtiendrait par ce moyen offri-
rait probablement un nombre d'ouvrières égal aux 4/5cs de la masse, soit 4o,ooo, et les 10,000 femmes restantes seraient classées dans des professions de toute espèce, étrangères aux arts industriels. Ce résultat serait, je crois, le moins hasardé, et faute de données plus précises, je l'admettrai sans autre observation.
Outre ces 4o,ooo ouvrières, il n'y aurait pas d'exagération à évaluer à 20,000 celles qui sont célibataires et qui résident, soit dans le sein de leur famille, soit dans des chambres particulières. Ce chiffre et le précédent m'ont paru en rapport avec les nombreuses filatures et fabriques de papier peint établies à Paris, où les ouvrières forment plus de la moitié des personnes employées, et avec les ateliers encore plus nombreux, où se confectionnent des objets qui comportent par leur exiguïté et leur délicatesse la main-d'œuvre des femmes.
Dans le tableau que nous venons de tracer des classes ouvrières, il y aurait lacune si nous ne consignions pas le chiffre des apprentis ou plutôt des jeunes garçons en état de travailler, qui sont employés dans les divers établissemens industriels. On voit que l'acception prêtée ici au mot apprenti est, pour ainsi dire, illimitée, et sort des termes ordinaires. Le chiffre dont il s'agit peut être porté ù deux par fa-
mille d'ouvriers mariés ou vivant en état de concubinage, c'est-à-dire à 100,000.
Il existe donc à Paris 235,ooo ouvriers de tout sexe et de tout âge à l'époque du ralentissement du travail, et 265,000 pendant la période de pleine activité.
En exposant quels sont les principaux élémens de la classe pauvre mais laborieuse, je ne dois pas omettre de faire connaître le nombre des chiffonniers , espèce de manouvriers qui se rattachent aux manufactures par la nature même des objets sur lesquels s'exerce leur industrie. Ce métier, qui est un des moins honorés , a, malgré le dégoût qu'il inspire généralement, un attrait particulier pour certaines gens et surtout pour les enfans , parce qu'il n'assujettit à aucun apprentissage, et qu'en outre, il permet à celui qui l'exerce, de vaguer constamment sur la voie publique et de gagner aisément un salaire raisonnable. On compte 2,000 chiffonniers , et à-peu-près un pareil nombre de femmes etd'enfans exerçant la même profession , en tout 4?ooo.
Nous avons jugé à propos d'entrer dans quelques détails au sujet de la masse des classes ouvrières, pour faire voir qu'on ne pouvait guère espérer de la réduire à une expression numérique , à moins de recourir à des approximations plus ou moins arbi-
traires. On remarquera peut-être que nous n'avons pas fait mention des bureaux de placement dans la désignation des sources que nous avons consultées.
Ces bureaux ayant cessé d'être autorisés par l'administration , et étant devenus pour l'industrie un objet de spéculation libre, le nombre s'en est beaucoup accru, et dès-lors il eût été difficile de les consulter tous. D'un autre côté, et dans la supposition où ils eussent été également accessibles à nos recherches , ils n'auraient pu nous fournir que des chiffres erronés ou incomplets; erronés en ce que les ouvriers étant sujets à des mutations fréquentes auraient pu être placés successivement par plusieurs bureaux , et figurer dans l'effectif de chacun d'eux comme autant d'individus distincts , tandis qu'en réalité, ces individus n'eussent été qu'une seule et même personne; incomplets, puisque les bureaux n'étant pas des intermédiaires nécessaires entre l'ouvrier et l'entrepreneur, les documens émanés d'eux auraient offert d'autant plus de lacunes qu'il y aurait eu plus de placemens opérés sans leurs concours.
J'aborde immédiatement la question dont les explications précédentes ont eu pour objet de préparer la solution. Cette question consiste à savoir quelle est la force numérique par profession , des
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ouvriers qui se livrent habituellement à la fainéantise ou à l'intempérance, deux vices qui ont beaucoup d'affinité l'un avec l'autre.
On ne saurait y répondre que de trois manières, ou par voie d'information auprès de la police administrative, ou en se mettant en rapport avec les entrepreneurs, ou par des renseignemens obtenus dans les estaminets et les cabarets.
Dans les grandes villes, et surtout à Paris, la police ne peut exercer une surveillance assez directe ni assez étendue pour avoir action sur les individus qui ont coutume de mener une vie déréglée et licencieuse. Il faudrait qu'elle disposât de légions d'agens, et ceux qui connaissent les ressorts de cette grande et utile machine autrement que par les préjugés vulgaires, savent que ses moyens d'action sont très bornés, en raison de l'immense population de Paris. D'ailleurs, la police a pour mandat de poursuivre les faits qualifiés contravention , délit ou crime, par la loi pénale; et le vice proprement dit n'est pas punissable toutes les fois qu'il reste en dehors des prévisions de cette loi. Notre civilisation, quoique fort avancée, ne supporterait pas très probablement des mesures préventives de police, qui auraient pour effet de signaler, dans les cabarets et autres lieux de ce genre, les ivrognes et les joueurs,
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dans la vue de leur ôter les moyens de se livrer à leurs habitudes vicieuses. Ces mesures sont pourtant en vigueur dans la Nouvelle-Angleterre et dans les autres états de l'Union américaine, où les mœurs et les lois exercent une égale influence. Le législateur a prononcé des peines pécuniaires contre les chefs de ces établissemens qui n'observent pas les réglemens de police à ce sujet.
Pour nous, il ne nous est pas encore donné de prétendre à cette hauteur de moralité publique. L'administration est désarmée en présence de l'homme vicieux, tant que ses excès ne tendent pas à troubler la paix de la cité. Elle ne peut juger de la corruption des différentes classes d'ouvriers que par les faits qui tombent sous sa juridiction; et ces faits, encore qu'ils aient leur source clans les désordres d'une mauvaise vie, ne forment qu'une faible partie de ceux que l'honnêteté publique réprouve. Le plus grand nombre de faits qui blessent celle-ci se dérobent nécessairement aux explorations de l'autorité, parce qu'ils se passent dans l'intérieur des cabarets et des estaminets où ses agens, quoique autorisés à les inspecter quand ils le jugent convenable, ne s'introduisent que lorsque la clameur publique ou des plaintes particulières les y appellent pour constater des actes déclarés répréhensibles par la loi.
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Il en est de même des maisons de prostitution accessibles à toute heure aux préposés de la police, mais où ils ne pénètrent d'ordinaire que par intervalle, soit pour y assurer l'exécution des réglemens de police, en matière de prostitution , soit pour y opérer la recherche des malfaiteurs.
Hors de là, les enquêtes de l'autorité appartiennent au domaine de la simple observation; elles ne sont plus de droit étroit. Ces enquêtes ne sauraient avoir qu'un caractère très vague, puisqu'elles ne peuvent porter que sur les masses et non sur les individus. L'administration serait bien à portée de dire jusqu'à un certain point, d'après les allures habituelles des ouvriers de telle ou telle profession, que ces ouvriers sont plus ou moins vicieux, comparativement à des ouvriers exerçant une autre profession; mais au-delà, il n'y a plus que doute, incertitude , obscurité. Du moment qu'il s'agit d'énoncer des faits précis, des nombres, les moyens d'investigation font défaut aux agens de l'autorité; ceux-ci se perdent dans la foule des individus qui s'offrent à leur vue; leur esprit même ne sait où se prendre, tant il y a de degrés dans les désordres; les moyens de départ et d'évaluation leur échappent; et si après beaucoup d'étude et de méditation ils peuvent se permettre d'asseoir une opinion, d'indiquer un
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nombre, ce ne peut être que par conjecture, ou plutôt par divination.
Si l'administration , avec l'ascendant moral de l'autorité dont elle est revêtue, et avec les nombreux moyens d'action qu'elle tient à sa disposition, est hors d'état de déterminer même approximativement ( et par approximation , j'entends une estimation fondée sur des chiffres recueillis avec soin, discutés avec sagacité, et approchant plus ou moins de l'évaluation présumée être la vérité); si, dis-je, l'administration est hors d'état de fixer approximativement le nombre d'ouvriers vicieux que chaque profession renferme, quelle ne doit pas être l'impuissance du simple particulier pour atteindre le même but?
En supposant que son zèle ne se ralentisse pas pour mener à fin une si rude opération , trouverat-il accueil chez tous les marchands de vins qu'il devra consulter, chez tous les maîtres d'estaminets? Ces gens ne garderont-ils pas le silence de peur de nuire à leurs intérêts? S'ils parlent, ne s'étudierontils pas à affaiblir la gravité du mal; enfin, dans le cas même où ils seraient disposés à s'expliquer avec franchise, seraient-ils capables de satisfaire la curiosité de l'observateur par des renseignemens précis; ou, tout au moins, par des approximations? Je ne le pense pas, à en juger d'après le résultat des dé-
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marches que j'ai faites moi-même auprès de bon nombre d'entre eux. Les faits sont trop confus dans leur esprit, lorsqu'ils consentent à vous répondre, et la plupart s'enveloppent dans une circonspection qui ne permet pas de pousser l'enquête au-delà des premières questions.
Quelles lumières pourrait-on attendre des entrepreneurs? Les plus vigilans seraient sans doute en état de répondre sur la conduite tenue par leurs ouvriers dans leurs établissernens, mais hors de là, quel moyen de contrôle ont-ils? Aucuns. Ceux-là même qui s'informent avec le plus de sollicitude des mœurs de leurs ouvriers dans leurs familles et au-dehors ( et malheureusement ce n'est pas le plus grand nombre ) , ignorent beaucoup de choses. Ce qu'ils savent, ils le tiennent des contre-maîtres ou des chefs d'ateliers, que la prudence rend ordinairement très sobres de semblables communications, et qui, d'ailleurs, pour la plupart, sont aussi vicieux que les ouvriers.
Les recherches que l'on serait tenté d'entreprendre à l'égard des mœurs des ouvrières n'éprouveraient pas moins de difficultés. La dépravation quoique plus cachée dans cette partie de la population n'en est pas moins réelle et échappe par son étendue même aux appréciations de la statistique. i. 3
Cependant, tout en reconnaissant que les matériaux manquent pour établir des catégories et des nombres par profession, je ne dois pas taire que, selon mes impressions et mes conjectures , le nombre des ouvriers susceptibles d'être placés dans la classe vicieuse n'est pas moindre d'un tiers du maximum delà masse, que nous avons estimé à io5,ooo, et celui des ouvrières de la même quantité. Cette double approximation paraîtra peut-être exagérée au premier abord, mais j'espère convaincre le lecteur qu'elle ne doit pas être éloignée de l'estimation la plus vraisemblable.
Nous poserons donc en fait que la partie vicieuse des ouvriers peut être évaluée à . 35,ooo et celle des ouvrières à . . ; . 20,000
Il n'est pas dans mon intention de prétendre que les personnes représentées par ces nombres soient toutes vicieuses au même degré. Il y a des gradations dans leur dérèglement, mais, à l'égard des ouvriers que j'ai détachés de la masse, l'intempérance est un vice qui leur est commun à tous , et il en est près de la moitié ( 17,000) chez qui elle est portée jusqu'à l'abrutissement; et, à l'égard des ouvrières, on peut admettre que les deux tiers d'entre elles doivent être rangées dans les catégories les plus corrompues de la classe vicieuse, à cause de la bassesse
de leurs inclinations, de leur immoralité on de leurs débordemens. Sur ce nombre, il en est 2,000 qui entrent pour moitié dans le chiffre des filles publiques insoumises dont il sera question autre part.
Quant aux chiffonniers, nous en évaluerons la partie corrompue à la moitié, c'est-à-dire à 2,000, y compris femmes et enfans. Ce nombre, réuni aux fractions extraites des nombres précédens, donne un total de 33,ooo individus, lequel constitue un des principaux élémens de ce ramas d'individus formant dans les grandes villes la lie de la population.
Pour achever le tableau de la classe vicieuse , nous examinerons dans le chapitre suivant les élémens de cette classe qui se rattachent aux professions rangées dans la hiérarchie sociale au-dessus de celles exercées par les ouvriers.
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