CHAPITRE IL
Klémens de la portion vicieuse des classes aisées. — Procédés employés pour arriver à la connaissance de ces élémens. — Catégories principales. — Difficultés d'estimer le nombre de la partie vicieuse de chaque catégorie, (i)
Les recherches, que j'ai faites sur les mœurs des diverses classes de la population parisienne, ont été dirigées vers un but unique, tendant à déterminer quels sont les rapports plus ou moins étroits qui lient ces classes à la classe dangereuse, c'est-à-dire, à la partie de la population qui vit en dehors des conditions de la probité légale. 11 est avéré, ainsi que je l'ai dit, dans l'introduction de cet ouvrage que les classes pauvres sont celles qui fournissent le plus d'alimens à la criminalité et que les rangs aisés de la société y contribuent pour la moindre part. Cette part peut être évaluée à un dixième. Telle est du moins la proportion qui ressort du chiffre des délits et des crimes commis annuellement dans Paris et qui, dénoncés à la police, donnent Heu à des arrestations et à des poursuites judiciaires. Ce chiffre représentatif des abus de confiance , des escroque-
(i) Ce chapitre est toiit-à-fait neuf.
DOCUMENS STATISTIQUES. 3j
ries, des banqueroutes, des vols et des faux, déférés à la justice, s'élève, en moyenne, à environ 3,5oo. Pour parvenir à connaître quelles sont les classes d'où sortent habituellement les individus à qui ces diverses natures de méfaits sont reprochés , j'ai compulsé avec soin les extraits de greffe adressés par le parquet à la chancellerie pour servir à la confection des tableaux statistiques , publiés à la suite des comptes rendus chaque année au roi, par M. le garde-des-sceaux du mouvement de la criminalité en France (i). J'ai cru devoir borner mes recherches aux condamnations prononcées en i835, i836 et 1837 soit par le tribunal de police correctionnelle soit par la cour d'assises, pour des délits et des crimes de la nature de ceux que je viens d'indiquer. À l'aide du relevé, que j'ai fait de celles de ces condamnations afférentes aux individus désignés dans les extraits comme exerçant des professions ou comme prenan t des qualités qui les distinguent des classes ouvrières, je me suis trouvé en état d'établir, quelles étaient les catégories des rangs aisés de la société qui étaient le plus grevées d'élémens vicieux et dangereux en même temps;
(1) Je dois les communications qui m'ont été faites à ce sujet, à l'obligeance de M. Desclozeaux, alors directeur des affaires criminelles, et à M. Arondeau , sous-chef au bureau de la statistique.
je ne m'appesantirai que sur celles-ci (quoique tous les rangs de la société paient indistinctement leur tribut au crime), parce que ce sont elles qui, en raison de leur force numérique, paraissent les plus chargées d'individus adonnés au vice et à l'exercice d'industries illicites.
Quant aux autres qui forment le plus petit nombre, les méfaits, qui leur sont attribués, n'excédant guère un ou deux par catégories, j'ai jugée inutile de les signaler. Il en est une, cependant, celle des propriétaires, qui semblerait moins digne d'indulgence que les autres, car ce n'est pas l'aiguillon du besoin qui a pu l'exciter à s'approprier le bien d'autruipardes manœuvres frauduleuses;eîle figure pour six escroqueries dans la période de 3 ans que j'ai étudiée; ce chiffre a peu d'importance sans doute considéré en soi et eu égard au grand nombre de propriétaires qui habitent la capitale; néanmoins, quelque insuffisant qu'il soit pour servir de base à des inductions morales contre la catégorie à laquelle il se rapporte, c'est un fait statistique, dont on ne peut s'empêcher d'être frappé quand on s'occupe d'étude de mœurs.
Les catégories les plus chargées de condamnations relativement à leur population connue ou présumée, sont : de prétendus négocians(U) condam».
DOCDMENS STATISTIQUES. 89
nations), les agens d'affaires (3 1), les clercs d'huissiers et d'avoués (19), les courtiers, placeurs et agens de remplacemens militaires (29), les officiers et sousofficiers retraités (1 4) , les écrivains ou copistes (25) , les professeurs de musique, de langue, etc. (i3), les étudians (27), les commis marchands et employés dans les maisons de banque et d'industrie (198), les marchands (99).
Les autres catégories non désignées ci-dessus , qui ont été aussi frappées de condamnations pour attentat contre la propriété, durant la même période, figurent ensemble pour 58 condamnations dans les extraits de greffe que j'ai eu sous les yeux. Ce chiffre, joint au précédent, donne un total de 471 condamnations, ou en moyenne, 157 condamnations par an , contre les classes aisés de la société. Si l'on considère que l'instruction dont les délits et les crimes sont l'objet, avant de faire la matière d'une accusation devant les tribunaux compétens, a pour résultat ordinaire d'éliminer près de la moitié des méfaits sur lesquels elle s'exerce, on reconnaîtra que j'ai été bien informé quand j'ai avancé que les classes aisées entraient pour un dixième dansl'inventaire annuel des œuvres du dol estimées dans Paris, comme nous l'avons dit, à 3,5oo. £11 effet, en admettant que ce nombre égal à celui des préventions établies par
l\0 CLASSES AISÉLS VICIEUSES.
les commissaires de police, et transmises au procureur du roi pour être vérifiées et définitivement fixées , soit diminué de moitié par l'épreuve de l'instruction judiciaire, la masse des affaires correctionnelles ou criminelles qui donnent lieu annuellementà jugement ou arrêt, peut être évaluée à i,5oo, chiffre qui, rapproché de la moyenne de i5^ condamnations afférentes aux classes aisées, et que j'ai assignée plus haut, est avec celle-ci dans le même rapport que le chiffre primitif des préventions, est avec ces mêmes classes, c'est-à-dire, dans le rapport d'un dixième.
Je devrais, pour être rigoureusement exact, opérer à l'égard des classes aisées, de la même manière que j'ai opéré à l'égard des classes ouvrières, dont j'ai déterminé la portion vicieuse sinon , d'après des documens certains, du moins d'après mes impressions et mes conjectures; mais la situation n'est pas la même des deux côtés. Les corps d'état , quels qu'ils soient , peuvent être compris indistinctement et considérés dans leur ensemble sous la dénomination de classes ouvrières, tandis que les catégories appartenant aux classes aisées que j'ai désignées privativementhe peuvent, en raison delaphysionomiedistincte qui est propre à chacune d'elles, et de la diversité de leur position sociale,recevoiraucune autre appellation
DOCUMEKS STATISTIQUES. 41
que celle qui leur est particulière, faute de dénomination générique qui leur soit réellement applicable. Cette différence dans les moyens de désignation doit nécessairement en mettre une dans la manière de procéder. En effet, n'y aurait-il pas de l'irréflexion et plus que de la témérité à faire le départ chez les étudians et les commis marchands, par exemple, des élémens sains et des élémens vicieux de leur population respective, sans données précises et certaines et sous la foi de conjectures plus ou moins hasardées? Pour moi, je n'hésite pas à le penser, et si je n'ai pas été retenu par un scrupule semblable, en ce qui concerne les classes ouvrières, c'est que j'opérais, pour ainsi dire, sur des abstractions vagues et indéfinies, et que mes évaluations, en portant sur la généralité de ces classes , n'affectaient aucun corps d'état spécialement, et ne pouvaient dès-lors avoir rien de blessant pour aucun d'eux. Je n'ai pas cru devoir m'imposer la même réserve envers les chiffonniers, parce que le cynisme de cette classe ne saurait être révoqué en doute , et qu'il est de notoriété publique.
11 paraîtra évident, j'espère, d'après ces explications , que je ne pouvais faire autre chose dans les circonstances où je me trouvais, que de me borner à désigner les catégories des classes aisées qui ren-
ferment le plus d'individus atteints par des condamnations judiciaires, sans rien préjuger sur la moralité de ces catégories elles-mêmes, et c'est à ce parti que j'ai, en effet, cru devoir m'arrêter.
On aura, au surplus, remarqué que les femmes ne figurent point dans les catégories que nous avons indiquées, mais il n'y a pas lieu d'en être étonné si l'on réfléchit que les femmes éclairées et polies se livrent très peu à l'ivrognerie et au vol , à l'exception de quelques femmes galantes , dont il sera question dans le chapitre des mœurs de la classe dangereuse ; ces femmes favorisent quelquefois les manœuvres de l'escroc de bon ton, mais ce n'est que par un rôle secondaire et de complaisance, ce qui n'empêche pas, du reste, qu'on ne doive les considérer comme complices.