MOEURS DES LIBÉRÉS
sonnes sembleraient le croire. Ces détenus, auxquels on donne le titre de libérés, n'ont que deux partis à prendre lorsqu'ils sont mis en liberté; et, sous ce rapport, on peut affirmer que leur avenir dépend de leur propre sagesse, ou plutôt de la direction bonne ou mauvaise de leurs penchans. Ou ils prennent rang parmi les travailleurs dont le grand nombre forme le fond de la société légale , ou ils se livrent de nouveau à leurs anciennes habitudes de désordre, et s'affilient à la classe des malfaiteurs. Dans le premier cas, ils vivent comme tout le monde, ils pratiquent les devoirs et les vertus de leur état; et par cela même, leur conduite n'offre rien qui les différencie des masses. Dans le second cas, ils deviennent membres d'une société à part, d'une communauté ennemie de la société véritable; et dès-lors ils se condamnent à vivre dans les mêmes agitations que les malfaiteurs qui composent cette société d'exception : ils fréquentent les mêmes lieux, parient la même langue, méditent et exécutent les mêmes entreprises contre la propriété d'autrui , qu'ils ne savent ni ne veulent acquérir légitimement. Néanmoins, leur qualité de libéré n'imprime pas à leurs allures de malfaiteurs une marque distinctive. Ils sont voleurs comme les premiers sont travailleurs, bravant l'infamie autant que ceux-ci la
voleurs; organisation et effectif des bandes. 2 5g
redoutent, et fuyant le travail avec non moins de résolution que les autres en mettent à le rechercher.
Les voleurs ont un penchant décidé à s'associer pour l'exécution de leurs méfaits : ce penchant est constaté par tous les documens officiels publiés sur l'administration de la justice criminelle. Ils agissent par petits groupes ou par bandes. Ils ne sont pas moins de deux, sauf un petit nombre d'exceptions où ils procèdent isolément. Les bandes sont plus ou moins fortes ; il en est qui comptent quinze individus, et quelques-unes un plus grand nombre. Chaque bande a son chef, qui, d'ordinaire, est l'homme le plus entreprenant et le plus habile. Quand elles sont assez considérables pour former deux sections , le chef principal prend la direction d'une des sections, et l'autre est confiée au plus habile après lui. Les deux sections mettent en commun leur butin particulier, et elles en font le partage. Il y a des chefs de bande doués d'une telle habileté, qu'ils sont pour ainsi dire l'âme du corps tout entier, et que leur escouade est presque toujours celle qui apporte le plus de butin. Si ces misérables prenaient à tâche de faire chaque jour quelque expédition, ils seraient pour la société de véritables fléaux. Heureusement pour elle, ils se re-
Ql6o moeurs des gros voleurs a paris.
posent jusqu'à ce qu'ils aient consumé au jeu ou dans des parties de débauche le produit tout entier de leurs rapines. On a vu de ces voleurs d'élite environnés d'une espèce de clientelle, et sollicités, pendant leur inaction , par des malfaiteurs faméliques, ou par ce qu'ils appellent des donneurs d'affaires ou courtiers.
Dans le nombre des chefs de bande, il en est qui agissent avec la plus grande circonspection, qui organisent le vol, en préparent, en dictent l'exécution, mais qui n'y participent jamais eux-mêmes; ils sont à l'affût des occasions dont ils sont informés par des indicateurs à leur solde ; ils étudient les moyens de les rendre fructueuses , et lorsque le moment d'agir est venu, ils se procurent des hommes dont ils ont lieu de se croire sûrs, et ils les mettent en mouvement pour la consommation du crime. Ces entrepreneurs, ces fauteurs de rapine entrent en partage dans le produit du butin résultantde leurs propres combinaisons; ils vivent retirés, se montrent économes et rangés ; ils s'abstiennent de paraître dans les lieux publics hantés par les voleurs pour ne pas exciter les soupçons de la police. Seulement, ils consentent quelquefois à se réunir secrètement aux instrumens qu'ils emploient, lorsqu'à la suite d'une tentative de vol qui a réussi,