‹ Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes (volume 2)Chapitre 65 sur 337 · NÉCESSAIRES AU TRAVAILLEUR · texte numérisé non relu

NÉCESSAIRES AU TRAVAILLEUR

rades l'argent dont ils avaient besoin pour se procurer un maigre repas.

Ce qui manque le plus aux classes pauvres, c'est le sentiment vrai de leur situation, et la force de s'y conformer; c'est la sagesse d'employer utilement les modestes ressources qu'elles doivent au travail. Il ne faut pas regimber contre la nécessité, mais la subir et y adapter sa vie. Médire de l'état social, ou s'étourdir sur les embarras de sa position par l'usage immodéré du vin, c'est, d'une part, ne pas connaître ce dont on médit; et d'autre part, empirer le mal, en croyant le pallier.

Sans me dissimuler ce qu'il faut de courage et de résignation pour supporter la pauvreté dans ses mauvais jours, je suis fermement persuadé que cette même pauvreté laborieuse et économe peut, dans les temps ordinaires, pourvoir aux besoins de la vie et se ménager quelques-unes des commodités créées par la civilisation. Dans aucun des rangs de la société, nul n'est en état de contenter tous ses désirs. Ce qui manque à l'ouvrier manque au contre-maître, et ce qui paraît désirable à ce dernier est un objet d'envie pour le chef d'industrie, toute proportion gardée. La mesure du nécessaire change avec la condition de l'individu, et par suite celle du superflu. Elles doivent changer, en effet, simultané-

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ment; mais elles restent toujours en deçà de la portée du désir. Voilà pourquoi, depuis que ce bas monde existe, nul n'est content et ne sera jamais content de son sort. Quelles que soient les promesses du système emphatique et creux de la perfectibilité indéfinie, quelles que soient les espérances de ceux qui appellent une refonte complète de la société, pour y faire à leur guise le lot du pauvre, l'essence de ce lot ne changera jamais; elle sera toujours l'expression plus ou moins bornée du nécessaire, selon la conduite de l'individu, l'état des circonstances et le nombre des membres de sa famille.

Quant au palliatif emprunté par l'ouvrier aux plaisirs du cabaret, je n'y vois qu'une satisfaction momentanée, suivie d'un enchaînement de privations qui s'aggravent de plus en plus, et qui atteignent sa famille, non moins fortement que luimême. Ce prétendu palliatif n'est qu'une illusion, et atteste tout à-la-fois la légèreté, l'imprévoyance et l'égoïsme de celui qui en fait usage.

On a dit, pour expliquer et justifier l'ardeur que l'ouvrier met à la recherche des plaisirs , que Dieu avait donné à l'homme un désir insatiable de bienêtre. Ce désir se révèle en effet dans l'humanité tout entière, mais il a pour corrélatif la raison qui est aussi un don du créateur et le plus éminent comme

a l'amélioration morale du travailleur. 287

le plus inappréciable des dons, puisque c'est à lui que l'homme doit sa suprématie sur tous les êtres créés et la faculté de maîtriser ses mauvais penchans. Obéir à ses appétits d'une manière aveugle et sans écouter la voix de la raison, toujours prête à se faire entendre, c'est donc méconnaître la nature raisonnable de l'homme, c'est altérer l'harmonie et l'essence de son être. Nous remarquerons à ce sujet, que certains moralistes sont presque aussi outrés que ceux qu'ils veulent endoctriner sont déraisonnables. Ils enseignent à détruire les passions, tandis qu'ils devraient enseigner à les régler. Le bon sens a plus de tact et de science qu'eux ; il fait simplement l'office de modérateur, en donnant aux appétits naturels le développement le plus conforme à nos véritables besoins. C'est lui qui est le meilleur juge du bien-être. Il n'est ni stoïcien ni épicurien ; il est ami de la mesure et de l'équilibre ; ni trop, ni trop peu, voilà sa devise; et cet aphorisme résume en quelques mots toute la science de la vie.

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