DU SALAIRE
s'est portée tout entière sur les ouvriers journaliers, parce que leur existence n'a aucune racine, et que, dans les momens de crise industrielle, ils composent cette multitude de nécessiteux que l'administration comme la classe riche s'efforce de sustenter.
Il existe, entre les ouvriers et les fabricans, une hostilité incessante , et la cause de cette hostilité doit être attribuée à l'insuffisance du salaire : peuton remédier à cette insuffisance ? et si celle-ci est susceptible d'un remède , quel est-il ?
Nul doute que le salaire de l'ouvrier ne soit audessous de ses besoins, puisque, en thèse générale, l'année ouvrable n'excède pas sept mois, et que l'année ordinaire n'est pas moindre de douze ; il y a donc , de fait , dans les ressources de l'ouvrier, un déficit proportionné au temps du chômage: ce déficit varie plus ou moins, il est vrai, selon que le chômage est plus ou moins prolongé ; mais , quel que soit le cours de ces variations, le mal ne saurait être révoqué en doute. Est-ce à dire, cependant, qu'il soit permis de l'imputer à l'entrepreneur ! si l'on était tenté de le faire , ce dernier ne serait-il pas fondé à dire : le salaire que j'ai payé est conforme à celui qui a été librement discuté et établi sur la place , entre les délégués des entrepreneurs et les ouvriers. J'ai subi les conditions générales imposées à mon in-
dustrie par les exigences du travail. Il n'est pas juste de me rendre responsable d'une insuffisance qui n'est pas de mon fait. Le salaire étant en tout lieu le représentant et la contre-valeur de la main-d'œuvre, il est impossible de prendre pour base de sa quotité, un autre élément que celui de la journée de travail, ou de l'année ouvrable qui forme le total de ces journées. Exiger de l'entrepreneur qu'il paie une année de douze mois , quand il ne reçoit que sept mois de main-d'œuvre, c'est mettre en oubli les lois les plus simples de l'économie industrielle, c'est bouleverser les notions reçues chez tous les peuples, sur l'appréciation du travail.
Ce langage est très raisonnable, mais le grief auquel il répond n'est pas précisément celui que les ouvriers articulent contre les maîtres. Ils s'élèvent contre la cupidité de ceux-ci, qui, dans les conjonctures les plus favorables à leur industrie et lorsque le gain s'accumule de plus en plus entre leurs mains, ne daigneraient pas accorder à leurs ouvriers une légère augmentation de salaire.
L'espoir d'obtenir le redressement de ce grief a déterminé les ouvriers à se coaliser. Leurs premières tentatives d'union ont éclaté en Angleterre. Les associations formées par les ouvriers dans ce pays ont pris, avec le temps, un très grand développement.
Elles étaient administrées par des comités investis d'une sorte d'omnipotence, et chacun des membres de l'association était soumis au paiement d'une cotisation, et à prêter lors de sa réception un serment qui lui faisait une loi d'exécuter aveuglément toutes les résolutions adoptées par le comité directeur.
Dès 1824, les sociétés connues sous la dénomination d'unions agissaient avec une précision, un ensemble et une ténacité, qui devenaient menaçantes pour les maîtres. Au lieu de renfermer leurs prétentions dans des bornes raisonnables, elles conçurent la folle pensée de dominer la volonté des chefs d'industrie et de changer de fond en comble l'organisation du travail. Il ne fut plus question, comme dans l'origine , de participer sous forme de prime ou autrement aux bénéfices des maîtres quand les circonstances auraient pu les autoriser à réclamer cette participation ; dépositaires de sommes considérables, représentées par des comités prêts à tout entreprendre et à tout oser, elles annoncèrent la prétention de dicter le prix du salaire, de déterminer la durée du travail, de restreindre le nombre des apprentis et de soumettre ceux-ci à verser dans les caisses de l'association une somme convenue pendant tout le temps de leur apprentissage, somme indépendante, au surplus, du droit d'entrée qu'ils devaient acquit-
3l8 COALITIONS D'OUVRIERS EN ANGLETERRE.
ter pour être admissibles dans le sein des corps de métier.
Les ouvriers médiocres et paresseux , formant la majorité de ces coalitions, comme il arrive partout dans les associations de ce genre, on dressa un tableau d'inscription de tous les unionistes, et il fut arrêté, qu'au fur et à mesure des besoins des maîtres, ceux-ci recevraient, de l'association le nombre d'ouvriers qui leur serait nécessaire , sans que l'on pût s'écarter pour la désignation des sujets de l'ordre d'inscription porté au tableau. Les garçons tailleurs travaillant à la journée se montrèrent les partisans les plus chauds de cette mesure qui était absurde autant qu'inique, puisqu'elle tendait à placer sur la même ligne l'ouvrier habile et l'ignorant, l'homme actif et le paresseux. Dans chaque corps d'état tout fut réglementé par les comités des sociétés d'union. On cite plusieurs de ces comités dont les décrets atteignaient tout à-îa-fois les maîtres et les contre-maîtres qui par la sévérité de leur surveillance avaient eu le malheur d'encourir la disgrâce de leurs ouvriers.
Quels étaient les moyens d'action des comités directeurs sur les maîtres pour les amener ou pour les contraindre à céder à leurs demandes ou à leurs admonitions? Ces moyens se réduisaient à un seul qui
consistait à donner l'ordre aux ouvriers affiliés à l'association d'abandonner la manufacture ou les ateliers du maître récalcitrant. La retraite s'opérait en masse et la reprise des travaux n'avait lieu que lorsque ce dernier avait déféré à la demande du comité. Pendant la durée de la suspension , le comité pourvoyait aux besoins de l'ouvrier sur les fonds de l'union.
Non-seulement l'entrepreneur dont l'établissement avait été frappé d'interdit , était privé tout-àcoup de la presque totalité de ses ouvriers , mais il ne pouvait compter sur ceux qui lui restaient parce qu'ils étaient entraînés par les sollicitations ou intimidés par les menaces des ouvriers coalisés, et les mêmes causes l'empêcbaient d'engager d'autres ouvriers pour remplacer les absens ou les timides. Les menaces dirigées contre les ouvriers qui résistaient aux injonctions des comités étaient suivies de violences graves et quelquefois cruelles exercées contre eux par des membres de l'association ou par des individus qu'elle prenait à ses gages. Les comités recouraient même au meurtre pour assurer l'exécution de leurs volontés.
Quand on examine avec sang froid et avec impartialité le but du système d'union, on ne peut s'empêcher de gémir sur l'emportement des passions et
sur la tyrannie des sociétés secrètes travaillées par les mauvais conseils du besoin, de l'intérêt , et de l'esprit révolutionnaire. Des ouvriers s'enrôlent dans des confédérations pour résister, disent-ils, à l'oppression et au despotisme des maîtres, et le premier acte de cette résistance est une mesure oppressive qui frappe les apprentis. Ils en limitent le nombre, de leur autorité privée, et après avoir organisé de la sorte un véritable monopole à leur profit, ils astreignent les parens des apprentis qui consentent à subir l'injustice de leur contrôle, à des sacrifices pour lesquels ces mêmes parens sont obligés de s'imposer les plus pénibles privations. Ils interdisent au maître le droit de choisir ses ouvriers selon ses convenances. Il est tenu de prendre sans examen le premier inscrit sur la liste des ouvriers sans travail, de sorte que ce n'est pas l'habileté de l'ouvrier qui doit régler son choix, mais la priorité de l'inscription. Enfin ils obtiennent des maîtres des conditions meilleures, quant au salaire et à la durée du travail, et lorsqu'une crise survient , lorsque le prix des matières premières augmente et que des circonstances impérieuses commandent une réduction de salaire, ils menacent de quitter les ateliers sitôt que le maître annonce le dessein d'effectuer cette réduction. Ainsi, un des reproches les
plus amers et les plus plausibles adressés en »énéral aux maîtres est de ne pas améliorer le sort de leurs ouvriers , dans les momens de fortes commandes et de grande activité industrielle, et des ouvriers coalisés contre cet abus ne craignent pas de mériter eux-mêmes un reproche semblable en refusant de se résigner à la force des circonstances , aux nécessités de l'industrie , qui veulent que le tarif du salaire s'abaisse en raison des phénomènes opposés au mouvement de la production , à la circulation des capitaux et au bon marché des matières employées. La logique de l'intérêt et des passions est la même chez tous les hommes.
Nous n'avons pas eu de peine à faire voir ce qu'il y a d'odieux et d'absurde dans les procédés du système d'union; montrons à présent combien peu il a répondu à l'attente de ses partisans. Dans quelques professions industrielles, ce système a fait hausser le taux des salaires; mais cette hausse n'a pas été durable, parce qu'elle était le fruit de la violence parce qu elle était artificielle et fausse dans son principe. Du moment que les fabricans ont été protégés par l'autorité, que les ouvriers étrangers aux coalitions ont trouvé, de leur côté, un appui dans la force publique pour se défendre des insultes et des violences dirigées contre eux par les ouvriers
sociétaires , la cause de l'union a été perdue. 11 faut voir dans les revues anglaises, qui ont rendu compte de ces tristes débats, comment l'industrie troublée et bouleversée par des prétentions insensées et des actes coupables , s'est rassise peu-à-peu et a repris son état naturel : voici de quelle manière les choses se passent. Pendant la durée de la suspension des travaux, et cette durée n'a pas été moindre de cinq mois, en 1837, dans certains districts manufacturiers, les comités directeurs contiennent aisément tous les membres de l'union, tant que les ressources provenant des cotisations et dont ils dirigent l'emploi leur permettent de subvenir aux besoins les plus nécessaires de la masse; ils s'efforcent alors d'entretenir dans l'esprit des confédérés des illusions flatteuses et ces illusions tendent toujours à faire la loi aux maîtres. Mais à mesure que le temps s'écoule, les fonds de l'union s'épuisent, on est obligé de réduire les secours , et cette réduction devient progressivement telle que l'ouvrier supplanté par de nouveaux travailleurs, ou annulé par l'usage de nouvelles machines, n'a plus que la souffrance et la misère en partage. Il vient en suppliant, demander du travail au maître, il accepte sans murmure les conditions qu'il avait jadis refusées, en un mot, il se rend à discrétion à celui qu'il s'était flatté de dominer. Mais l'entrepreneur,
COALITIONS D OUVRIERS EN ANGLETERRE. 3s3
entouré d'ouvriers soumis , choisit avec circonspection parmi les ouvriers réfractaires, éloignant les plus mutins et n'admettant dans ses ateliers que ceux sur lesquels il peut compter. Les ouvriers éconduits se contentent des plus minces salaires pour apaiser leur faim; on en a vu travailler sur une grande route aux gages de deux shillings par jour après avoir gagné dans leur ancienne profession jusqu'à trente shillings par semaine. Cette situation n'est pas encore la plus misérable: combien d'ouvriers dénués de toutes choses, et privés de travail, se livrent à la mendicité , à la fraude et au vol.
Les détails qui précèdent nous offrent le tableau de la justice et du bon droit triomphant de la force brutale. Malheureusement ce résultat n'a pas été partout le même : là où le fabricant isolé par suite de la position de son usine n'a pu se faire protéger d'une manière continue par les agens de l'autorité et par la force armée, il a été contraint, pour satisfaire à ses engagemens, de subir de la part des unionistes, une hausse de salaire exorbitante, et cette hausse l'a conduit à une banqueroute désastreuse pour lui comme pour les ouvriers qui ont abusé de sa situation.
Ainsi , soit que le maître parvienne à surmonter les obstacles suscités à son industrie par des ou-
32^ COALITIONS d'oUVRTERS EN ANGLETERRE.
vriers mutinés , soit qu'il ne puisse vaincre ces obstacles et qu'il succombe en subissant les conditions onéreuses qui lui ont été imposées , toujours est-il que l'ouvrier demeure, en dernier résultat, victime de ses propres machinations ; car, dans le premier cas, il est obligé d'implorer le pardon d'un maître justement irrité, pardon qui lui est souvent refusé, et dans le second, il est atteint par le désastre , qu'il a lui-même oecasioné et qu'il aurait pu prévenir en faisant à fent repreneur les concessions que la justice lui conseillait non moins que son intérêt.
J'ai cru devoir m'appesantir un peu sur les coalitions anglaises, parce qu'elles datent d'une époque déjà ancienne (1824); que dès cette époque elles ont été soumises à une organisation régulière et que, malgré des efforts sans cesse renaissans, malgré des dépenses qui se sont élevées jusqu'à 25o,ooo francs dans certains districts, elles n'ont jamais obtenu que des avantages passagers et qui ont disparu, soit devant la libre concurrence des ouvriers non associés, soit à la suite d'une banqueroute du chef d'industrie qu'elles n'ont jamais pu conjurer, parce que leurs prétentions étaient déraisonnables et arbitraires.
En faisant l'historique de ces coalitions qui n'ont cessé d'employer la force brutale depuis quinze ans,
COALITIONS D'OUVRIERS EN FRANCE. 3a5
sans droit comme sans profit, contre tous les ouvriers qui n'étaient pas leurs adhérens, mon but a été d'éclairer les ouvriers français et de les prémunir contre des suggestions qui tendraient aies exciter à former aussi des sociétés d'union. Quelques essais de ce genre ont eu lieu, soit à Paris, soit ailleurs, mais ils ont été réprimés presque dès leur naissance. Les entrepreneurs qui ont provoqué cette répression ont peutêtre été mus dans leurs poursuites, bien plus par l'augmentation de salaire qu'on voulait exiger d'eux que par la prétention illégitime de limiter le nombre des apprentis, et par les exactions auxquelles ceux-ci ont été assujettis dans l'intérêt des associations. Pour moi, tout en reconnaissant que les moyens employés contre les maîtres sont condamnables, je pense que l'intérêt de ceux-ci mérite encore moins de faveur que celui des apprentis, dont l'avenir est entravé et menacé par des mesures oppressive^ d'autant plus intolérables qu'elles émanent d'ouvriers qui furent eux-mêmes apprentis, et que leurs parens auraient justement résisté, sans nul doute, à des extorsions de la nature de celles qu'ils ne craignent pas de se permettre eux-mêmes contre des enfans sur lesquels ils n'ont aucune espèce de droit. Parmi les écrivains qui ont médité sur les moyens d'arriver à l'amélioration du sort des ouvriers, il en
est quelques-uns qui ont indiqué des vues dont l'objet serait de restreindre la concurrence des travailleurs en amenant ceux-ci à user avec prudence des forces reproductives de la population. Cette idée que des économistes distingués ont mise en avant produirait, selon nous, plus d'inconvéniens que d'avantages, si elle venait à pénétrer dans les moeurs des classes ouvrières, et, en définitive, la science ne réussirait jamais à atteindre le but qu'elle se serait proposé.
Malthus qui a fait un livre pour prédire les maux que devait entraîner le principe illimité de la population et qui s'efforce de resserrer le cercle de ce principe et d'en amortir l'activité, afin de prévenir autant que possible le danger dont son esprit est obsédé; Malthus, dis-je, avait recommandé la contrainte morale, c'est-à-dire la continence aux ouvriers non mariés. Il les engageait à ne contracter mariage qu'autant qu'ils seraient en état de soutenir leur famille. D'autres écrivains, après lui, ont été plus loin, ils ont conseillé aux gens mariés, appartenant aux classes laborieuses de mesurer le nombre de leurs enfans, sur la valeur de leurs revenus, et de rendre leur cohabition inféconde plutôt que de surcharger leur famille d'enfans qu'ils ne pourraient élever.
L'austère écrivain que nous venons de nommer a oublié, en établissant la doctrine de la contrainte
morale, que les niasses auxquelles il s'adressait n'étaient pas à 3a hauteur de sa théorie; que les mâles vertus de l'abstinence ne sont données qu'à quelques hommes séparés du monde, de ses passions, de ses plaisirs, et que la contemplation des choses divines, ou l'ardeur de l'étude affranchissent, pour ainsi dire, de l'influence des sens. Aussi, cette théorie, toute respectable qu'elle soit, a eu peu de sectateurs, et les écrivains, préoccupés comme Malthus de la nécessité d'opposer une barrière à la surabondance de la population se sont contentés de recommander la prudence aux ouvriers unis à des femmes par les liens du mariage ou par des conjonctions illégitimes. Les mariages qu'on appelle prématurés, ou téméraires, seront toujours préférables à l'incertitude et au désordre de l'état de concubinage. Or, c'est bien peu connaître les habitudes des classes laborieuses, que de supposer qu'un ouvrier et une ouvrière célibataires, observeront le précepte de la continence, tant qu'ils ne seront pas mariés. Dans toutes les villes qui sont le centre de quelque industrie^ il n'y a, en général, de choix pour l'ouvrier, qu'entre le mariage et le concubinage; et, tel ouvrier qui dans les liens d'une union légitime et les douceurs de la paternité, a trouvé un frein à ses passions et des motifs impérieux de pratiquer les vertus nécessaires au bonheur
3g Z DE LA CONTRAINTE MORALE
domestique, n'eût été, dans la situation opposée, qu'un homme de mœurs déréglées , sans affection réelle et profonde pour sa compagne et pour ses enfans, prêt à sacrifier la première à une passion nouvelle, et à sacrifier les seconds aussi aisément que leur mère. La paternité domestique, quelque gênée, quelque malheureuse qu'elle soit, vaut encore mieux que la paternité publique exercée dans un hospice.
L'usage de la prudence considérée comme limite de la population , n'est pas rare dans les familles aisées. Beaucoup de parens peu fortunés , inquiets de l'avenir de leurs enfans , et désirant autant que possible les élever dans la condition où ils sont nés, s'imposent le devoir d'en borner le nombre, et cette prévoyance est naturelle. On cite des contrées agricoles de la France , où la population n'est pas aussi abondante que dans d'autres localités, quoique les deux pays soient placés dans les mêmes conditions de bien-être, et cette différence tient précisément à l'adoption de l'usage que l'on voudrait introduire dans les classes ouvrières.
J'entrevois plus d'un obstacle à l'accomplissement d'un semblable projet en ce qui concerne ces classes; une des circonstances les plus nécessaires à sa réussite est la tempérance. Or, l'homme des champs , habitué à une vie sobre et frugale, n'a pas de peine à
acquérir cette vertu et à la conserver. Ii n'est pas sujet aux excès dont l'habitant des villes appartenant aux conditions laborieuses trouve l'occasion dans la fréquentation des cabarets, et qui troublent son esprit en même temps qu'ils altèrent sa santé. Il est donc peu surprenant que , dans certains départemens, les cultivateurs aient fait, de la prudence dans le mariage , un moyen d'épargne et de bienêtre, et que ce moyen soit devenu chez eux une habitude sans nuire à la paix domestique. Mais admettons pour un moment que , dans l'état actuel des mœurs des classes ouvrières, on parvienne à faire adopter la même coutume parmi celles-ci; l'ouvrier enclin à la boisson sera-t-il , pourra-t-il être exactement fidèle aux lois de cette coutume ? En supposant, d'un autre côté, que le penchant dont nous venons de parler n'existât pas chez l'ouvrier, la vie de fabrique, où les femmes sont mêlées avec les hommes, ne donnerait-elle pas lieu à des soupçons et à des discordes continuelles entre le mari et la femme? Celle-ci, pour peu que son mari fut jaloux, ne serait-elle pas exposée à des outrages et même à des actes de violence, dans le cas où elle viendrait à déclarer à ce dernier une grossesse inattendue?
Ces prévisions ne me paraissent ni déraisonnables ni exagérées; leur influence sur les mœurs publiques
33o DE LA CONTRAINTE MORALE
serait très fâcheuse. En effet elles auraient pour résultat, non-seulement de prévenir l'esprit de l'ouvrier contre les unions légitimes, et d'étendre par une suite nécessaire les progrès du concubinage, mais encore de compromettre d'une manière grave l'état et l'avenir des enfans, qui sur un doute, sur un soupçon du père présumé seraient déposés à l'hospice. Si , dans les classes ouvrières, la seule indigence conseille actuellement de tels abandons , combien ne seraient-ils pas excités et multipliés par l'existence d'un usage sujet à tant de vissicitudes, d'accidens et de passions. D'ailleurs, les économistes qui préconisent le plus l'adoption de cet usage, sont-ils bien sûrs que l'ouvrier chargé de moins d' enfans, serait plus économe et plus prévoyant? l'expérience semblerait autoriser à penser le contraire. Aujourd'hui , l'ouvrier travaille d'autant moins qu'il a plus de ressources. Du moment que ses enfans sont en état de gagner un salaire, il chôme plus volontiers, et il dépense davantage sur le sien propre. L'ouvrier a peu de souci de l'avenir : homme de labeur, il croit que son devoir comme père ne s'étend pas au-delà de l'obligation de mettre ses enfans en état d'acquérir un métier. Sitôt qu'ils ont ceint le tablier de travailleur, il serait tenté de les laisser à eux-mêmes , et c'est ce qui arrive dans les pays de fabrique , où les enfans
ont, en général, la libre disposition de leur salaire. Les choses étant ainsi , et les mœurs des ouvriers demeurant les mêmes , n'est-il pas probable que dans les familles, où, par suite de la nouvelle théorie , le nombre des enfans serait le moins élevé, ou même il n'en existerait pas du tout, le chef de ces familles, entraîné par l'exemple de ses camarades et par l'attrait des jouissances, dépenserait d'autant plus qu'il aurait moins de charges à supporter.
Pour moi, sans nier que la prudence ne soit une habitude utile à encourager dans certaines classes, où le calme de l'esprit, ainsi que des habitudes simples et régulières, permettent de ne pas s'en écarter, je suis persuadé que, dans les classes ouvrières, elle serait un sujet de trouble et de discorde , qu'elle relâcherait les liens de la paternité, et qu'en somme , loin d'améliorer le sort des ouvriers , elle ne ferait que l'empirer.
Mais en supposant que cette habitude observée avec quelque soin diminuât d'une manière sensible le nombre des travailleurs et que la concurrence étant moins vive désormais sur le marché, le salaire devînt plus élevé, est-ce à dire, qu'il n'y aurait plus de surabondance parmi les travailleurs, et que, dans un temps donné, l'équilibre existant entre la quantité de travail demandée et la quantité de travail offerte,
ne serait pas troublé par la survenance d'ouvriers sortis des conditions agricoles ou venus de l'étranger (i)? On s'expatrie de tous les points du globe pour
(i) Le lecteur remarquera sans cloute que je me suii écarté de la formule ordinaire de l'offre et de la demande employée par les économistes, c'est-àdire que j'ai interverti les termes de cette formule. Je lui dois compte des motifs qui m'ont déterminé à opérer ce changement.
La locution employée jusqu'ici par la science pour exprimer les conventions qui s'accomplissent chaque jour sur les marchés, à l'occasion du travail nécessaire à l'exploitation des diverses branches de l'industrie manufacturière, ne m'a point paru répondre exactement à l'ordre naturel et logique des actes qui précèdent ces conventions. Les parties contractantes sont l'entrepreneur ou son délégué, et l'ouvrier. La matière de la convention est le travail ou une certaine quantité de travail." Qui est-ce qui doit demander ce travail , celte quantité de travail? Ce doit être naturellement celui qui en a besoin pour remplir sa tâche de producteur, de chef d'industrie. C'est l'entrepreneur de peinture , de maçonnerie, de charpente, pour l'exercice de sa profession. C'est donc lui qui doit s'aboucher avec l'ouvrier, [l'agent immédiat du travail dont il a besoin, pour l'engager au service de son industrie, il demande du travail sur le marché, et l'ouvrier lui en offre. Voilà l'ordre naturel des idées, l'ordre naturel des actes. La demande est en première ligne; l'offre ne vient qu'ensuite. Il faut qu'elle soit provoquée, et elle l'est effectivement par la demande; or, la formule économique n'est pas d'accord avec la négociation que nous venons d'exposer, elle la représente dans un sens inverse, puisqu'elle pose l'offre comme premier terme, et la demande comme second terme de la convention.
Ce que je viens de dire du travail est également vrai de la denrée, l'acheteur prend et doit prendre l'initiative du marché ; il demande la quantité de denrée qui lui est nécessaire, et le détenteur de celle-ci ou le vendeur la lui offre. On voit que dans les deux hypothèses le phénomène économique est le même;
D'une part : demande de travail ou de denrée.
D'autre part ; offre de la quantité demandée de l'un ou de l'autre.
aller chercher des moyens d'existence dans l'Amérique septentrionale; pourquoi les Européens ne viendraient-ils pas en France chercher le travail qui leur manque plutôt que de quitter l'ancien continent?
Je pourrais opposer des considérations d'un ordre plus élevé à la doctrine contraire à l'extension de la population parmi les classes ouvrières et en général parmi les conditions laborieuses.
Quoi qu'en ait dit Malthus et son école, la population est une richesse. S'il est vrai, que chez les peuples civilisés, le travail et la paix donnent une forte impulsion au développement du principe de la population, et qu'à la longue, les générations se pressent les unes contre les autres, impatientes de prendre part chaque jour au banquet de la vie, il n'est pas moins certain qu'une loi providentielle agit sans cesse sur la masse de ces générations et qu'elle les éclaircit, soit par l'influence lente et successive de la mortalité naturelle, soit par des phénomènes terribles appelés fléaux , soit enfin en suscitant dans leur sein des révolutions sociales qui les bouleversent, ou des hommes extraordinaires qui , après les avoir soulevées par l'ascendant de leur caractère et l'énergie de leurs passions, les précipitent, sous forme de phalanges armées, sur des peuples voisins, ou les mènent à leur suite contre des nations lointaines
pour chercher une mort éclatante dans les combats. Tous ces phénomènes, quelque afligeans qu'ils soient, tendent à réduire la population et à la ramener dans ses limites nécessaires. Depuis qu'il existe des hommes ici bas, le monde n'a pas eu d'autres allures; il n'a pas vécu, il ne s'est pas renouvelé autrement. Ne serait-ce pas diminuer les forces de l'État, affaiblir sa puissance que de faire prévaloir l'individu sur la masse, dans l'espoir louable, mais peu certain, de compenser la quantité par la qualité, en essayant de procurer à l'individu un sort meilleur. Si vous soumettez au calcul l'instinct delà reproduction, qui vous répond que l'individu à qui vous aurez inculqué votre théorie, respectera vos motifs et ne se détournera pas de votre fin? ne sait-on pas ce que peut l'orgueil, la vanité et surtout l'égoïsme même chez le pauvre? 11 est facile dans la mise en pratique d'un système sur le papier de tourner les difficultés ou même de les surmonter, en supposant que l'homme agira dans la réalité comme on le fait agir clans sa pensée. On le traite comme une abstraction, sans réfléchir, que cette abstraction est de chair et d'os comme nous, qu'elle est passionnée , et qu'elle cédera d'autant plus aisément à l'entraînement des sens que le hasard de sa naissance l'a condamnée à vivre de peu tout en travaillant beaucoup.
Les disciples de Malthus, ou ceux qui par un expédient ou par un autre voudraient arriver à la limitation du principe de la population, ne tiennent pas assez compte dans leur spéculation de l'élément moral. Ils ont raison sans doute de tendre par tous les moyens légitimes à l'amélioration matérielle des classes laborieuses; mais ce premier pas fait, il en est un seconda franchir et c'est le plus difficile; il faut que l'individu en possession d'un plus haut salaire le fasse tourner au profit de ses besoins les plus vrais ; il faut qu'avant de songer au plaisir , il s'occupe des dépenses du ménage ; qu'il se procure un bon lit, un mobilier modeste, du linge, de chauds vètemens pour lui, sa femme et ses enfans, s'il en a; en un mot, il convient qu'il réforme ses mœurs et que sa vie future soit le contrepied de celle qu'il a menée jusqu'à présent. Si les économistes dont nous discutons la doctrine ne parviennent pas à améliorer les mœurs de l'ouvrier, en même temps que sa position matérielle, ils auront manqué totalement leur but, car ils auront réduit la population laborieuse, sans rien ôter à ses mauvaises habitudes.
Ne changeons pas un état social qui nous est commun avec les nations les plus éclairées et, disonsle, avec tous les peuples connus. Si la population surabonde chez nous, elle n'est pas moindre chez les