‹ Des classes dangereuses de la population dans les grandes villesChapitre 48 sur 93 · CHAPITRE P · texte numérisé non relu

CHAPITRE P

De rivrognerie. — Influence decevièe» à Paris, parmi les classes onvrières. — Examen des moyens oor^tifs rf pqeillis par M. Vi^lermé dans les villfi mannfac tarières du nord qu'il a parcourues. »- Soustraire les enfans à la contagion des manyais exemples de leurs jparens. Organisation de o« moyent — • Travail en famille, — Oisiveté dit dimanche et 4^8 jour^ dQ chômage ; comment occuper cette oisiveté ; vues à ce sujet. — Quel effet moral y aurait-il k espérer d'une augmentation de droits perçus sur les 11** quenrs fortes? — Inconvéniens de l'emprisonnement appliqué comme moyen répressif à l'ivrognerie simple. •» Avantages de la publicité donnée par la ▼oie de la presse aux faits d'ivrognerie qi)aMé$ crimçs ou délits et punis comme tels. — Utilité de l'influence des entrepreneurs pour combattre le vice de l'irrogneiie. (i)

En retraçant les mœurs et les habitudes des ouvriers, à Paris , nous avons signalé un vice qui a pour effet , non-seulement dé dégrader leur caractère

(i) Ce chapitre m\ d'un l)outi TnutTg» UAc «Wtii^à mon premior

aao ivrognerie; inelueitce de ce vice

d'homme, mais de consumer inutilement une grande partie de leur salaire, et de priver ainsi leurs femmes et leurs enfans des choses les plus nécessaires à la vie. Ce vice est l'ivrognerie : il est répandu dans toutes les classes ouvrières y et en particulier, dans quelque corps d'état où une tradition funeste et invétérée, et peut-être la nature du métier ont contribué à le perpétuer. Les ouvriers des manufactures doivent être placés en première ligne, parmi ceux qui composent ces corps d'état.

Quoique Paris soit une des villes industrielles les plus actives de France , et que , sous le rapport des forces productives et du développement du travail, il ne le cède pas à Lyon , qui est néanmoins un immense atelier , il est constant , que les cas d'ivrognerie y sont moins fréquens, relativement à la masse de la population, que dans les principales villes des départemens du nord, où l'industrie manufacturière rassemble de nombreux ouvriers. Le quartier où l'on en constate le plus, est celui de la cité , et chose remarquable , c'est un de ceux qui sont le plus étrangers aux travaux de l'industrie; sa position centrale et voisine des lignes de communication les plus importantes du commerce , le grand nombre de cabarets, de débits de liqueurs fortes, d'estaminets et de gargotes qu'on y rencontre , toutes

A PARIS. aai

ces causes expliquent l'affluence des buveurs qu'il attire et les excès que cette affluence occasionne.

Le climat exerce une grande influence sur le penchant à l'ivrognerie : ainsi , il n'est pas douteux que les peuples du midi ne soient plus tempérans que ceux du nord, et , à cet égard, les générations, outre qu'elles sont plus précoces chez les peuples méridionaux y y sont aussi moins sujettes à ces inclinations basses qui avilissent l'homme , et le font descendre dans certains momens à l'état de brute (i). Les plaintes que le travail excessif et les mœurs corrompues des enfans des manufactures ont &it naître dans quelques villes , n'ont pas peu contribué probablement à déterminer un savant académicien que nous avons déjà nommé (u), et dont nous avons fait connaître l'honorable mission, à diriger de préférence ses recherches vers le nord , qui est plus spécialement la région des manufactures.

Un des chapitres les plus instructifs que nous avons remarqués dans son rapport à l'académie des sciences morales et politiques, est celui qui traite

(i) Foy. Gh. Eoesch^ de FAbus des boissons spiritueoses, considérés sous le point de Yue de la police médicale et de la médecine légale {Annales d'hj' gène pubi. , Paris, 1 838, t. 3a, p. 5 et suiv.)

(ij M. Villermé, de Vlvrognerie , principalement chez les oumers des maaufactures {Jnn, d'hygène publ.y Parb, 1839/ 1. «ni, pag. 98 et suiv.)

2à2 INFLUENCE DU MÊME VICE DANS LES VILLES

de rivrognèrîe. L'auteur en assigne les causes avec autant de précision que d'exactitude , et il s'occupe ensuite de faire connaître les moyens que des hommes sages et expérimentés , appartenant à tout les rangs de l'industrie, lui ont indiqués dans W villes où il a séjourné, pour remédier à ce vice funeste, qu'il appelle avec raison le plus grand fléau des classes laborieuses.

Gomme j*ai été moi-même conduit, par mes propres informations, à méditer sur ce sujet si difficile, j'examinerai rapidement les solutions diverses que M. Villermé a consignées dans son travail, soit pour adopter celles qui me paraîtront bien établies , soit pour contredire celles que je jugerai inadmissibles.

Le premier moyen curatif proposé consisterait à arracher les enfans et les jeunes gens aux exemples contagieux d'intempérance et d^immoralité que leur donnent les parens.

Ce moyen est, en effet, le plus propre à remédier au mal, en le coupant dans sa racine. Nous Favons indiqué nous-méme, en parlant de l'instruction des classes ouvrières , et les documens nombreux que nous avons recueillis sur les effets moraux de la résidence des apprentis danà les ateliers où ils travaillent rendent à cet égard notre conviction complète. Cette conviction est aussi celle de beaucoup de chefs d'ate-

MAirUFAGTlTRlàRSS DU NORD ; M0TBN8 CURATIFS. ^23

lierS) chez qui elle s'est formée à la suitedi'expé* :x*iences réitérées^ ainsi que de plusieurs membres -très éclairés du clergé de Paris. Les témoignages rapportés par M. Villermé dans son rapport, prouvent qu'elle n'est pas moins répandue dans les villes manufacturières du nord.

Mais comment parvenir à réaliser cette pensée utile ? Si l'on se borne à des exhortations, il est probable que les parens et les enfans eux-mêmes résisteront à un changement ; car les premiers, lorsqu'ils touchent le salaire de leurs en£ans , y trouvent un supplément de ressources qui les excite à moins travailler et à dépenser davantage, sans utilité pour leur famille. Quant aux enfans qui disposent sans contrôle de leurs salaires , et il en existe beaucoup, du moins hors de Paris ^ il est évident qu'ils ne renonceront pas aisément à une liberté qui leur permet de se livrer impunément à toutes sortes d'excès et de désordres.

Ce n'est que par la ferme volonté des entrepreneurs qu'on peut arriver à une amélioration réelle sous ce rapport, et cette amélioration dépendrait d'une mesure qui tendrait à caserner, pour ainsi dire , dans les manufactures , les apprentis qui en feraient partie, en laissant à chaque entrepreneur le soin de pourvoir à leur nourriture, à leur entretien,

a24 LOGEMENT DES APPRENTIS.

à leur Aogement , et en général à leurs principaux besoins.

Si la charge était trpp pesante pour l'entrepreneur, comme étant au-dessus du salaire représenté par le travail de l'enfant , les bureaux de bienfaisance ou des sociétés libres de charité pourraient lui assurer certaines prestations en nature ou en argent qui diminueraient sa dépense et la réduiraient aux limites du salaire.

La vie intérieure et commune de la manufacture n'exclurait pas la récréation et le plaisir. Les jours de fête, je désirerais que les enfans fussent conduits en bon ordre par des employés de la manufacture dans les champs, et qu'ils y prissent leurs ébats sous les yeux de leurs surveillans, qui les ramèneraient ensuite à l'établissement. A Paris, il y a des milliers d'enfans qui ne vivent pas autrement, sauf la promenade en commun , et qui s'en trouvent bien. Ce régime , dont plusieurs personnes éclairées ont été à même d'apprécier l'influence salutaire aussi bien que moi, est supporté sans peine par des vagabonds sortis de la maison de réforme des jeunes détenus, qui devraient pourtant être tentés plus que d'autres par le souvenir de leur ancienne indépendance , de secouer le joug d'un apprentissage ainsi organisé. L'exemple de cette classe d enfans me paraît de na-

DANS LES ÊTABLlSSJEMSirS QUILLES SMPLOIElfT. aSlS.

^tiire à répondre à toutes les objections que Ton ;pourrait faire contre Tadoption de la mesure projposée, et qui seraient tirées de la gène à laquelle les .apprentis seraient assujettis par leur nouvelle fsiçon 4ie vivre.

Au surplus, les entrepreneurs seraient juges de l'opportunité de l'application de la mesure ; ils laisseraient sans di£Eîculté aux ouvriers économes et réglés , leurs enfans , parce qu'ils n'auraient aucun sujet de crainte à l'yard des mœurs de ces derniers;, mais ceux qui, d'après leurs informations, appartien- .draient à des parens livrés à des habitudes vicieuses f ne seraient reçus dans les ateliers que sous la condition expresse d'y fixer leur demeure, et d'y vivre d'une manière conforme aux règlëis que les entre* preneurs auraient établies.

L'adoption d'un usage semblable aurait sans doute pour résultat de mettre fin au trafic odieux dont les enfans de la classe pauvre sont victimes dans certaines contrées , et en particulier dans l'Alsace. Ce trafic, qu'on ne peut attribuer qu'à des hommes cupides et vils , consiste à réunir des enfansen troupes, je devrais dire en troupeaux, et à les faire travailler dans des fabriques , à tout prix et à toute condition. Ces jeunes malheureux sont de véritables serfs; ils sont nourris et soignés tout juste II. 1 5

aa6 1IOTIN5 D'occupn l'oibitsté

comme des bétes de somme , ^t l'excédaiit de leur salaire profite aux trafiquans indignes qui exploitent leur faible industrie.

Une autre opinion s'est déclarée en farenr du travail en famille, afin de soustraire les apprentis aux habitudes du compagnonage , dans les métiers où le vice de l'ivrognerie domine. Cette forme de travail est incontestablement la meilleure , sous le rapport des mœurs, cpiand les parens mènent une conduite honnête; mais il faut qu'ils prêchent d-emmple.

^ Quelques personnes ont demandé que Ton prît des mesures pour prévenir l'oisiveté absolue du di^» manche , et celle de tous les autres jours de chômage, à l'aidje d'oceupations instructives qui tour« neraient à l'avantage des mœurs, et augmenteraient, pti^ suite, raisânee des CsmuHes.

L'idée est etêellenté ^ôti elte-tl^tne. L'embatYM serait de la ti§aliser.

Avant i83o, une association religietise, dite de Sainte Joseph, avait entrepris de veiller à la conseN vattcm des mœurs des classes ouvrières, à Paris, et sa sollicitude s'étendait, tout à-la-fois, au& en&ns et aux adultes ; elle élevait gratuitement les enfans, les plaçait en apprentissage ,- entretenait des classes d'adultes» et ne s'occupait pas moins d*égayer les

ou tB I^OISTR D1» CLASSES OUVRIERES. ^%J

loisirs de ces derniers que de les instruire dans toutes les saisons. Les ouvriers affiliés à l'association étaient reçus à la fin de leur journée par des frères de la doctrine chrétienne, dans de grands bâtimens (i) auxquels était contigu un vaste jardin. Les amnse>^ mens qui leur étaient offerts variaient suivant les faisons 9 et se terminaient ordinairement par une instruction morale et religieuse adaptée à leur oon*' dition et à leurs besoins. Non-seulement ils y trpi»vaient des moyens d'instruction et de délassement, mais on y avait même établi un restaurant^ afin de les mieux captiver.

Cette association non autorisée par ordonnance royale, mais tolérée et même subventionnée soit par la charité publique , soit par les largesses de Tandonne liste civile , a ce^sé d'exister sinon entière^ ment, du moins dans quelques-unes de ses parties. Le directeur de l'association est resté à la tête d'une maison d'éducation de trois cent cinquante enfans appartenant aux classes les plus pauvres de la population; les fonds lui ayant manqué pour continuer aux ouvriers adultes les bienfaits de son oeuvre, il s'est vu obligé de dissoudre l'association.

J'ai recherché et je croîs connaître les causes qui

(i) Les bâtimens des anciens Bejmardîns.

2 a 8 MOTEirs d'occuper l'oisiveté

ont amené cette dissolution. £IIes sont très délicates^ et quoique le but de cette association me paraisse de la plus haute importance pour la moralité publique, je n'hésite pas à convenir qu'ayant été créée sous les auspices d'un prince de la dynastie déchue, elle devait subir sous la dynastie nouvelle des modifications capables de lever tous les doutes et de dissiper toutes les craintes, que son origine ou plutôt la protection signalée et les faveurs dont elle ^vait été l'objet, pouvaient faire naître.

Jusqu'ici aucune mesure n'a été prise pour remplacer l'association détruite. Je me trompe, on a essayé de substituer à son action une action qui sans avoir la même portée, n'est ni moins morale ni moins efficace : je veux parler de l'influence des cours établis par l'administration municipale et ouverts le soir dans quelques quartiers de Paris , aux adultes des classes laborieuses. Toutefois , ces cours où l'on a mêlé habilement l'agréable à l'utile, au moy en de la combinaison de l'instruction avec le chant, n'offrent pas un lieu de plaisance comme l'jétablissement qui avait été créé par l'association dont nous parlons. 11 serait donc utile de r'ouvrir cet asile sous un autre nom , sous d'autres auspices, avec une organisation différente, et d'en établir d'autres semblables dans les quartiers les plus populeux de Paris.

ou LE LOISIR PBS CLASSES OUVRIÈRES. ^%Q

Cette institution (i) serait digne par l'importance de son but moral de prendre rang parmi les nom* breaxétablissemensscolaires et de prévoyances, dont les classes laborieuses sont redevables à la munificence et à la sagesse éclairée de l'administration municipale de Paris. L'été comme l'hiver, elle assurerait une retraite agréable et honnête à cette masse d'ouvriers , dont le désœuvrement durant les jours de fête et de chômage, est l'occasion de tant de dépenses superflues, de désordres et de rixes; ils y trouveraient des personnes éclairées et bienveillantes qui les assisteraient de leurs conseils, en attendant qu'ils pussent reprendre le cours de leurs travaux. L'établissement fondé dans les bâtimens des Bernardins réunissait près de quatre mille ouvriers qui, au milieu des jeux les plus bruyans conservaient une décence parfaite. 11 est vrai, que les frères, qui surveillaient les jeux, y prenaient part eux-mêmes ou veillaient à les rendre réguliers autant que possible. On m'a cité des ouvriers, membres de cette association qui ont quitté Paris avec deux mille francs d'économie.

L'administration municipale, en prenant en main la haute direction de ces établissemens , pourrait les

(i) A Bordeaux^ M* Fabbé Dupach, maintenaiit évèquede TAlgérie, a créé un établiascment semblable qui a conplètement réuasL

^3o MOYENS d'ooCUPBR L^OIMVETJÉ

Soumettre à une inspection et à un contrôle qui ôtertait tout prétexte à la crainte et même au soupçon.

lie premier changement à faire à Taricienne organisation serait dVn écarter tout vestige de congrégation, c'est-à-dire, tout engagement secret et tout esprit de corps. La régie des établisseraehs, Fadmîiiistration des fonds ^ la nomination des préposés laïques, en un mot toute la partie matérielle et administrative, appartiendrait à l'autorité civile^ qui Connaîtrait aus^ des réglemena intérieurs^ propres à chaque maison.

En déférant ainsi à l'autorité muntdpde la direction suprême des établissemens, et en réduisant le t^rgé à son seul ministère et à une surveillance putement morale, je n'aperçois pas quels s^^ient les inconvéniens qui pourraient résulter de leur réorganisation. D'ailleurs, pourquoi ne pas placer Finstiiution,dans sa nouvelle forme, sous la protection particulière de l'un des princes de la dynastie fondée par le vœu national ? Le patronage de cette institution toute populaire serait en parfait accord avec l'origine populaire de la dynastie elle-même.

Il serait, du reste, important de déterminer d'une manière précise l'objet des ^tablissemens projetés, en spécifiant dans les actes d'autorisation que ce seraient des lieux de plaisance , des asiles pour ks

ou U WmBi DJBS OiAfiSBS 0UYA|£AES. ^3}

clasMS ouyrières ^ mçds que rentrée dans ces asiles ne donnerait droit à aucun secours» ni pendant les jour« de chômage accidentel^ ni enqpre moins peor dant la durée des chômages périodiqi|es et proion» gés« Bien l(Hn de distribuer des secours dans ces dernier cas, je pense, qu'il serait convenable au eoiitrairei que les frères de la doctrine chrétienne qui desserviraient ces établissemens , usassent de leur influent pour hâter le départ des ouvriers noa domiciliés à Paris, afin d'éloigner de cette ville une classe nombreuse de travailleurs inoccupés i dont la situation difficile ne pourrait qu'empirer et devenir embarrassante pour l'administration.

Il ne suffit pas de procurer des moyens de travail aux néce^teux , il faut s'emparer aussi de leurs loisirs pour les égayer par des amusemens qui ne soient dommageables ni à la morale publique ni à leurs propres mœurs: c'est ainsi qu'on prévient la oor<* ruptibon et le crime, La puissance publique ^ depuis l'afËsûblissement du principe religieux, a trop négligé l'emploi des moyens préventifs. Nos pères étaient plus clairvoyans et plus sages que nous ; ils se défiaient d'eux-mêmes, de leurs passions, et cheiv chaient un appui et im frein à leurs désirs dans des exendces religieux trop midtipliés peut-être , mais 1^ purifiaient leur âme et la tenait constamment

a3a AcrioN comparée do philosophe

en haleine pour maîtriser leurs mauvaises passions. Outre ces assurances contre eux-mêmes , auxquelles ils avaient donné un si grand développement, ils avaient constitué la force légale répressive d'après des bases tellement énergiques , qu'elles touchaient à la barbarie.

Nous devons nous applaudir, sans doute, d'avoir adouci notre système pénal ; mais en restituant à la

justice et à Thumanité ses droits imprescriptibles, n'avons-nous pas nous-mêmes dépassé les limites imposées à la pitié par l'intérêt bien aitendu de la société? C'est ce que nous aurons l'occasion d'examiner ailleurs. Pour le moment, confessons que les remparts du monde moral sont à moitié démantelés, et que le clergé, sa milice naturelle, peut seul les réparer et les affermir.

Malgré la surveillance continue et énergique dont le clergé doit être l'objet comme corps hiérarchique et puissant y il n'est pas possible de nier que son influence sur les destinées d'une nation ne soit permanente et d'autant plus active, que son dévoùmisnt appartient sans partage à toutes les classe^ de la population, et plus particulièrement aux classes malheureuses. Cette abnégation persoïmelle, ce détachement de tout lien de famille qui fait du prêtre catholique un véritable soldat, imprime une force

ET BU PRIÊTRB POUR MORALISKR LES MASSES. a33

singulière à toutes les opérations de son esprit, à toutes les facultés de son âme. Son obéissance à la discipline ne contribue pas moins que son ardeur apostolique à vivifier et à propager les oeuvres charitables qu'il a créées ou auxquelles il s'est associé. De là vient que les membres des communautés religieuses ne craignent pas de se confiner dans une prison y dans un hospice , non pas pour catéchiser, mais pour servir, dans l'acception la plus humble de l'expression , le pauvre aussi bien que le prisonnier ; de là vient que le prêtre sait employer à la civilisation des mœurs et le zèle que son propre cœur lui inspire et celui des âmes enflammées de l'a mour de l'humanité que son impulsion vive et pieuse entraîne à sa suite par une irrésistible sympathie.

J'estime beaucoup la philosophie ; je l'aime lorsqu'elle est sage, douce et compatissante. Mais s'il est donné au philosophe d'agir dans l'intérêt de son prochain aussi bien que de discourir, il faut avouer que le premier lot n'est pas celui pour lequel il montre le plus d'inclination. Les établissemens charitables dus à la philosophie sont rares; et quand elle parvient à en fonder, ils durent peu, ils languissent faute de vigueur morale ; c'est cette vigueur, au contraire, qui fait prospérer ou qui soutient les œuvres empreintes du cachet de la reli-

^ion. Qu'on explique cette différeuce comme ou voudra, il n'en est pas moins vrai qu'elle est frappante^ qu'elle éclate à tous les yeux. Le philosophe vit en lui, il médite sur les passions^ sur les misères du genre humain; il travaille quelquefois à se rendre meilleur, disserte volontiers sur le bien et sur k mal: en un mot^ sa charité parle, donne, mais elle n'agit pas ou elle agit mollement.

Dans cette situatioa et lorsque la France est agitée par tant d'intérétS| par tant de mauvaises passionSi n'est-il pas d'une bonne philospphie d^ tendre la main au clergé , de l'encourager en le contenant, et de favoriser les efforts qu'il est prêt à faire pour |[ouverner doucement les masses par l'autorité de la morale religieuse ? Quant à moi , sans me dissimuler ce que l'on peut alléguer contre l'action du clergé , j'ai la conviction que cette action ne saurait être suppléée par aucune autre»

Quelques fabricans ont émis le vœu que Ton combattît l'ivrognerie en frappant d'un droit plus considérable les liqueurs fortes et le vin lui-même. Si nous étions en Amérique , je concevrais la probabilité de réaliser ce vœu sans trop d'incon véniens; mais en France^ où les départemens méridionaux tirent leur principale richesse des nombreux vignobles qu'on y cultive, je pense qu'une telle mesure

A.PPLIQITÉB A l'iYRBSSE. a35

soulèverait Tindustrie vinîcole, qui^ dans Tétat actuel de réconomie de l'impôt, se trouve déjà surtaxée et a tant de fois réclamé un dégrèvement pour écot^er plus aisément ses produits k l'étranger. L'intérêt de Tindustrie serait donc un obstacle à une augmenta'» lion de taxe, sans compter que les consomma* teurs modérés , qui forment le grand nombre , serraient eux-mêmes fondés. à protester contre une augmentation de droits non réclamée par les besoins publics : ce moyen doit donc être écarté.

On a parlé aussi de prononcer la peine de l'em» prisonnement contre les personnes dont l'ivresse aurait été constatée , et en cas de récidive d'en in» ètruire tout le voisinage. Cette peine existe dans quelques contrées de l'Allemagne (1)7 et elle n'a opposé qu'une barrière impuissante au vice qu'elle avait pour objet de réprimer; d'ailleurs elle ne serait applicable avec la circonstance aggravante, que dans de petites communes, et outre quil faudrait à l'administration de ces localités des agens préposés à la surveillance de chaque cabaret, il serait nécessaire d'établir que l'ivresse n'est pas l'effet d'un accident, d'une indisposition momentanée de l'individu, chose fort difficile à prouver, surtout si le prévenu et le

(i) Voy. Atmaks d'hygiène pti6t,f Paris, zS38^ t, xXf p« B90, et sui\.

236 EXAMEN DE LA. IPEINE DE L'EMPEISONICEMEirr

marchand de vins avaient concerté leurs déclarations à cet égard.

Dans les villes maufacturières , non-seulement la constatation de l'ivresse , comme vice ou comme acte punissable , serait entourée des plus grandes difficultés j en raison de la facilité qu'aurait l'inculpé d'échapper à la police par de faux-fuyans et des embarras qu'éprouverait l'administration pour exercer une surveillance efficace sur tous les points de la cité ; mais si le remède était employé on peut assurer qu'il serait pire que le mal.

En efFet , l'individu arrêté en état d'ivresse, serait déposé dans un corps de garde où déjà se trouveraient peut-être un ou plusieurs vagabonds. Renfermé dans le même lieu qu'eux et placé hors de la vue des hommes du poste, il serait livré à la merci de ses compagnons d'arrestation , et il est probable qu'il ne sortirait du corps-de-garde que les podxes vides pour être conduit devant le magistrat chargé de dresser procès-verbal du Êiit de la prévention. Voici un danger autrement grave: supposez que le prévenu fut jugé et condamné à quelques jours d'emprisonnement; il serait obligé de vivre pendant la courte durée de sa peine , avec des malfaiteurs j qui se feraient un plaisir de le corrompre ou de frapper de ridicule ses bons sentimens , s'il

APPUQTJÉE A L^IYBBSSE. ^"ij

^vait le courage d'en exprimer. Pour punir un cas dlvresse, le législateur s'exposerait donc à £aire Tentrer au bout de quelques jours dans la société, Tin indi^du d'ailleurs honnête , qui aurait pu rece- Toir en prison des impressions pernicieuses, et de nature à être converties , peut-être avant peu de temps , en actes contraires à la sûreté pu* blique.

En l'état de la législation qui nous régit, l'homme ivre n'est passible d'aucune peine pour le seul ùit d'ivresse, mais s'il devient un sujet de scandale pour le public , s'il est engagé dans quelque rixe, ou si par son £iit l'ordre de la cité est troublé, il tombe alors sous la juridiction pénale , et il peut être condamné comme tout autre individu, en raison des contraventions qui lui sont imputées aux peines prévues par la loi. Je crois que , sous ce rapport, le code pénal n'est susceptible d'aucune modification et que le parti le plus sage est de maintenir l'état actuel des choses.

Il me reste à examiner deux solutions qui termineront la revue des moyens curatife , recueillis par M. Villermé, contre le vice de l'ivrogrierie:

L'une tend à publier soigneusement tous les accidens, toutes les rixes sanglantes, tous les crimes occasionés par ce vice et réprimés par la justice, à

ii& ATTTACS SDLimOirS.

mcmtrer en même temps au peuple ce quHI offre de funeste et d'abrutissant.

L'autre tend à éloigner les ivrognes des ateliers e à Élire concourir à ce but la volonté des entrepreneurs.

Le. premier moyen est du ressort de la presse, rinfluence de celle-ci serait d'autant plus puissante à ce sujet, que l'instruction primaire devant aToii pour effet graduellement de rendre la lecture des jotimaux commune à toutes les classes de la société, les ouvriers puiseraient dans cette lecture de: enseignemens qui les porteraient à la tempérance soit en préservant du vice contraire ceux qui ne Yi raient pas contracté, soit en le réprimant chez ceu: qui auraient la faiblesse de s^y abandonner.

Quant au dernier moyen , je n'en connais pas di plus simple , de plus facile et de plus décisif; maîî pour avoir le droit de se montrer sévère envers ouvriers intempérans, les entrepreneurs doîvei foire preuve de justice, de bienveillance et d'humi nîté envers ceux qui sont irréprochables dans lew^ J conduite. M. Villermé fait sur ce point des obser" vations justifiées par d'honorables exemples de pa.— tronage qu'il a constatés dans la ville de Sedan , ^ t que j'ai eu l'occasion de connaître également moîméme en consultant des sources non moins dignes

de foi que celles dont il a tiré ses propres renseignemens ; ayant ùit mention^ en traitant de Findastrie, de plusieurs de ces exemples empruntés à diverses villes manufacturières | je crois superflu de les rappeler ici.

Les asiles pour l'enfance, les écoles , les classes d'adultes, les cours de chant, des retraites agréables pour égayer avec décence les loisirs de l'ouvrier, le patronage des entrepreneurs, les préceptes de la religion et les ensei^emens de la presse; voilà en dernier résultat, les moyens les plus sûrs de remédier à Tivrc^erie ou plutôt de la prévenir. C'est moins par la répression que par des moeurs nouvelles qu'on parvient à réformer les habitudes vicieuses dhin peuple.

a40 MAISONS DE TEC TOLéxÉES;

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