PARALLÈLE ENTRE LE MALFAITEUR LIBRE
liberté, prier le directeur de leur conserver leuir place dans l'atelier j en manifestant l'intention de recommencer au-dehors leur vie de désordre et de rapine.
Le séjour de la prison est tellement dépouillé d'opprobre et de toute honte , aux yeux du grand nombre des malfaiteurs y que leur retour 4anB une maison, où ils ont déjà été détenus , occasionne ou du moins occasionait, avant 1^ règle du silence , de la part de leurs compagpons de captivité, des cris et des bouffonneries ignobles, dont ils n'étaient nullement affectés. Les directeurs des maisons centrales sont unanimes, même ceux qui sont les moins enclins à la réforme, pour réclamer une discipline plus sévère dans les prisons. Ils sentent que Faction pénale est complètement énervée , et que les geôles, par suite de la mollesse fatale , qui s'est infiltrée dans l'esprit public et jusque dans'Fadministration, sont devenues des maisons de refuge, n^ayant guère que les apparences de maisons de force.
Le parallèle que je viens de tracer de la vie du malfaiteur hors de la prison , et de celle qu'il menait dans celle-ci , s'applique de tout point au jeune libéré non réformé. C'est la même fureur de dépenses
lorsqu'il est parvenu à réaliser le prix de quelque petit vol : la même imprévoyance , les mêmes extrémités de misère, la même foi dans le hasard; la
ET LB MALFAITBUR PRI8QNH1EE. a83
prison reflraie peu, le séjour qu'il peut être obligé
dy faire de nouveau est une des cbaoces défavor
râbles de sa yie vagabonde. Il y retrouvera d'anciens
carnarades; on y travaille, mais on s'y arouse; la
nQprriture et le coucher y sont bons. Que de sujets
ie tentation dans toutes ces aisances de prison, Iofst
qu'en définitive elles remportent sur les privations
qu'entraînent la paresse et les désordres de l'incon-
duite ! La liberté est précieuse sans doute , pourtant
quand il faut l'acheter au prix de tant de traverses ,
ii n'est pas surprenant qu'elle finisse par lasser, et
c'est ce qui arrive à plus d'un jeune libéré,
£n faisant l'historique de l'intérieur des prisons fran^ai^^y j'ai fait celui de toutes les prisons de l'Europe* Elles pèchent les unes et les autres par les [QéinQs imperfections : ausi^i l'attention de tous les ^ipuverpenoens est fi^^iée sur la plaie que je signale. Lft France, rAnglejierre et la Prusse ont donné, il y ^ quelques années, une forte impulsion aux procès de la ^cience^ de$ pdsqns. Des l^ommes distin- ^ué3 appartenant à ces trois nations, et versés la plupart dans l'étude de cette science , se sont ren4us dans les ÉtatSrUnis d'Amérique pour y voir fonctionner le système pénitentiaire introduit originjaiir rement par les quakers dans ce continent, et depuis perfectionné ou plutôt accommodé à la Ëûble nar
a84 FORMES DU STSTÈME PlÉNITElTriAIRE
ture de rhomme j par la sage observation des faits et les spéculations éclairées de la philosophie.
Le système pénitentiaire existe , aux Etats-Unis, sous deux formes distinctes : l'une repose sur le silence et l'autre sur la réclusion individuelle et separée; la première a pris naissance à Auburn et la seconde dans l'état de Pensylvanie. Les maisons de détention du comté et de la ville de Philadelphie sont modelées sur cette dernière forme. Le pénitencier de Cherry-Hill est celui qui, jusqu'à présent, a réalisé le plus complètement le but du principe de la réclusion séparée.
Le système d' Auburn consiste dans le travail en commun des prisonniers durant le jour, sous l'obligation du silence et dans la réclusion solitaire de nuit.
Le régime introduit par le système de Pensylvanie consiste dans l'emprisonnement séparé imposé aux détenus la nuit comme le jour. Cet isolement complet est adouci par le travail, par les encouragemens des inspecteurs, des ministres du culte, du directeur, du médecin , des employés de la maison , et par les consolations que des personnes considérables ayant le titre de visiteurs, apportent périodiquement à chaque détenu. Ces visiteurs, revêtus de la confiance de l'administration, sont le gouver- ' neur de l'état, les membres de la législature, des corps
AUX éTATs-ums. a 85
judiciaires, ainsi que les maires des principales villes. Il faut ajouter à ces fonctionnaires plus ou moins élevés le comité actif de la société pour l'allégement des misères des prisons publiques, dont les membres représentent, à vrai dire, les visiteurs habituels et militans pour la cause de la réforme, les premiers n'étant guère que des visiteurs de luxe et de passage. Quand on examine de près les deux systèmes, on ne peut s'empêcher de reconnaître que le second j malgré les apparences, est plus doux et plus supportable que le premier pour les détenus , outre qu'il est d'une surveillance plu? facile pour le directeur et les employés dé la maison. En effet, sans parler des difficultés qui s'opposent à la stricte observation du silence parmi des condamnés nombreux placés à côté ou en face l'un de l'autre, il est certain que la prescription elle-même a quelque chose qui révolte la nature en ce qu'elle condamne à l'inaction pendant un laps de temps plus ou moins long un des instincts les plus impérieux de l'homme, celui qui le porte à communiquer avec ses semblables par la parole. Ce besoin de communication, qui constitue la sociabilité , est tel que lors même qu'il serait pour le détenu l'objet seulement d'une privation de quelques mois, il n'en resterait pas moins très malaisé à contenir, étant excité sans cesse
îi86 LOI DU silence; système d'auburn.
par la présence et par Faltra-t sympathique delre malheureux en qui réside le méiiie besoin. On jugera par les détails suivans :
Dans tous les pénitenciers organisés to Amérique^ d'après le système d'Âuburn , les infractions à la règle du silence sont punies de la réduction de ndtirriture , du cachot ténébreux ou de là peine du fouet. L'appUcatioti de ces divers châtimeris est faite avec rigueur et pourtant les occasion^ de les infliger semblent se multiplier de plus en plus. La crainte des coups de fouet est elle-même un frein impuissant là où elle semblerait pourtant devoir être augmentée par l'absence de toute information préalable et de tout contrôle. Ainsi , à Sinsing , où les châtimens corporels sont prodigués avec une sévérité inexorable par les gardiens des condamnés ^ investis sous ce rapport d'une sorte d'omnipotence, la nature comprimée ne laisse pas de se faire jour. Les détenus parviennent ^ à force de ruse et d'adresse^ à communiquer entre eux, soit à vois basse, soit par signes. Ils sont si habiles à tromper là surveillance de leurs gardiens que les plus pervers trouvent le moyen de concerter des projets criminels , dont ils remettent l'exécution après leur sortie du pénitencier. La lutte incessante qui existe entre les condamnés et ceux qui ont en main la force répres-
LOI DU silence; système d'auburn. ^87
sive peut faire naître , d'un moment à l'autre, une xévolte générale de la part des premiers. Cette considération, ou la lassitude des surveillars, amènera tôt ou tard, d'après le sentiment public, une certaine tolérance quant à l'usage de la parole. M. Demetz j envoyé sur sa demande avec M. Blouet , architecte, dans les États-Unis d'Amérique, pour y étudier les progrès de la science des prisons depuis la publication intéressante de MM. de Beaumont et de Toqueville, sur l'état et l'administration des pénilencîers de cette contrée, annonce, dans le rapport plein de faits et de documens utiles qu'il a adressé au ministre de l'intérieur, qu'il y a déjà relâchement dans la discipline de l'établissement fondé à Sinsing ; il observe avec raison que ce relâchement est une conséquence plus ou moins tardive, mais inévitable du régime lui-même ou plutôt du principe sur lequel il repose , et il s'écrie : où trouver, en eflfet , des hommes qui puissent être chargés de maintenir utib discipline aussi rigoureuse , sans devenir, à la longue, ou cruels ou négligens ?
La Grande-Bretagne a essayé du système silenciens dans quelques-unes de ses prisons, sans faire usage des châtimens corporels ; mais cet essai à échoué , et il a fallu recourir à l'emploi de la force physique pour vaincre les résistances.
ad8 STSTi:M£ silencieux; prisons de la GR.-BRETAGlfE.
A Coldbathfields (Ecosse), où Tapplication des peines corporelles est environnée de certaines formes^ et où le détenu est admis à porter des accusations et des plaintes contre le gardien , le directeur, homme d'une intelligence et d'une capacité remarquables , n'a pas moins de soixante rapports à examiner chaque matin, et en i836, bien qu'il ait, du reste , tous les moyens désirables pour faire marcher le système, les chàtimens infligés dans le pénitencier pour causeries et jui-emens, se sont élevés jusqu'à 5,i38 (i). En i838, ils n'ont pas été moindres de 9,760, sur une population de 1 3,8 12 détenus. (2)
Dans la maison de correction de Wakefield,également soumise à la règle du silence, les punitions se sont élevées durant la même année à 12,44^, pour une population de 3,438. (3)
Enfin ^ dans toutes les autres prisons de l'Angleterre , soumises à la loi du silence , on a compté 549825 punitions, pour une population totale de 109,495.(4)
(z) Rapport sur les pénitenciers des États-Unis, par MM. Demetz et A. Blouet. Paris, i838yiii-foI., p. 4a. #
(a) Rapport de^M. Moreau-Christophe , inspecteur général des prisons^ sur les prisons de l'Angleterre , de l'Ecosse , de la Suisse^ de la Hollande et dtf la Belgique , Pam, iSBq, in-4. p. 70.
(3) Ibid,y même page.
(4) Ibid.^ même page.
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STSTiMfi silencieux; prisons de la gr.-bretagne. 289
Ces résultats m'ont paru d'autant plus remarquables, que le système de classification forme le régime légal des prisons de l'Angleterre , et que ce système, combiné avec l'obligation absolue du silence introduite par les réglemens pour neutraliser les vices qu'il renferme , n'a pu réussir à empêcher les communications verbales.
MM. Crawford et Russel , inspecteurs généraux des prisons de l'Angleterre, en résumant dans leur dernier rapport^ les objections qui s'élèvent contre la loi du silence ^ répondent à ceux qui prétendent que, quelques mots lancés à la dérobée ne sont pas de nature à corrompre ceux qui les prononcent. « En admettant , en effet , qu'un seul mot ne soit « pas aussi contagieux que dix, est-ce qu'une suite c de mots successivement échangés entre les mêmes « personnes pendant un certain nombre de jours, « toutes les fois que l'occasion les réunit , ne conte stitue pas des phrases complètes ^ est-ce qu'on a c besoin, au surplus de beaucoup parler pour se « dire beaucoup de choses? est-ce qu'un signe n'est a pas toute une proposition, tout un projet, tout un « discours? nous avons mille exemples de prison-
« niers, soumis aux lois les plus sévères du silence
tf le plus absolu, qui, au bout de quelques semaines « savaient les noms et les particularités les plus II. 19
ago SYSTEBfE SILSlfGlÊUX;
0 minutieuses de l'emprisonneinent de leurs coma agnons de préau ou d atelier. » (i)
Le pénitencier de Genève repose ainsi que les prisons anglaises sur la double base des classifications et du silence; il est en outre, soumis au régime cellulaire de nuit. Cet établissement qu'on a justement et spirituellement appelé une prison micros» copique, ou infiniment petite, et que quelques ëcrivains ont offert à Timitation du reste de TËurope comme un modèle à suivre contient, terme moyen, soixante détenus. Ce chiffre ne peut s-élever plas haut, parce que, indépendamment de cinquante^ cellules de nuit, la maison ne possède que deux cellules de punition et quatre ou cinq places dans Tin* firmerie. (j^)
Malgré le petit nombre de détenus remis à sa directipn, et l'appareil d'un personnel considérable; malgré le ressort prétendu si puissant des classifications, et le mode de surveillance le plus étendu en même temps que le plus aisé ^ le directeur dapéni-
(l] Rapport de M. Moreau-Cbrislopbe, inspecteur général des {prisons, sur les prisons de TAngleterrc , deTÉcosse, de la Suisse, de la HoUande et de la Belgique, Paris, 1839, in-4, page 71.
(2) Rapport de M, Moreau-Christophe déjà citépa^e x49« — ConsuUcx aussi, Observations sur l'hygiène des condamnés détenus dans fa prison péni' tentiaire de GcnèvjR par Ch. Coindet — Rapport sur un point de l'hygiène der prisons ^fait à la commission administrative du parlement de Genève^ par^ Marc D'Espine (Annales d'hygiène publique, t. xix,p, a^S.— t, xxii, p, i83j
PÉNITEirClÈR DE GENÈVE. agi
tencier de Genève est hors d'état de maintenir le silence panni les prisonniers. M. Moreau-Ghristophe a fait subir à plusieurs de ceux-ci^ avec la permission du directeur, un interrogatoire qui démontre que la règle du silence est violée par les détenus dans uiie foule de circonstances. Il en est un , classé d'ailleurs parmi les meilleurs prisonniers , qui a donné des détails fort curieux sur la facilité qu'on a de rompre le silence.
a Si je voulais, disait-il , désorganiser l'atelier, la « chose ne tiendrait qu'à moi. On a toujours quelle ques morceaux de papier à sa disposition; mais « qui empêcherait d'écrire sur un morceau de cuir? <c Quand on n'a pas d'encre, on se sert de noir de <r cordonnier; et puis, tout le monde n'a-t-il pas de ce Fencre rouge au bout de ses doigts? On s'écrit ainsi A à Lausanne , où j^ai passé six mois. Il ne se passe « pas àe jour où il n'y ait des paroles échangées. }'ai (c commis, depuis six ou sept ans, pins de cinq cents cr infractions au silence, et je n'ai été puni qu'une ce fois. Ces infractions ont des résultats peu graves, ce mais elles pourraient en avoir et elles en auront « dès qu'on sera déterminé à faire le mal* ^ (i)
L'enquête renfermé d'autres réponses non taàlni explicites , et qui tendent également à établir que
(i) Kapport de M. Moreau-Christophej déjà cité| page i68.