PHASES DIVERSES
l'observation du silence dépend des convenances et, de la disposition d'esprit de chaque détenu. Quand on réfléchit que les infractions à la règle du silence sont si aisées dans une maison de détention composée de si peu de détenus et surveillée par quinze employés salariés , sans compter les administrateurs gratuits et les visiteurs quisont au nombre de soixante- , deux ; on se demande , si dans un pénitencier de quatre à cinq cents détenus , le silence peut être une prescription efficace.
Le pénitencier de Lausanne offre un sujet d'étude très fructueux , parce qu'il a été le théâtre depuis qu'il existe de nombreux essais ayant tous pour ob: jet, moins d'intimider les détenus qu'il renferme par une aggravation matérielle du régime disdpUnaire, que de prévenir leur corruption mutuelle. Les phases diverses de la réforme introduite depuis nombre d'années dans cet établissement , attestent combien lei système des classifications et celui du silence, soit qu'ils agissent séparément , soit qu'ils agissent d'une manière simultanée sur les détenus sont impuissans pour les moraliser et surexcitent leurs mauvaises passions. M. le pasteur Boud, qui depuis douze ans a consacré sa vie à l'amélioration du pénitencier de Lausanne, a exposé avec beaucoup d'mtérét et de sagacité la succession de ces phases;
BU PENITÊlfCIER DE LAUSANNE. SQS
dans une lettre qu'il a écrite à M. Moreau-Christophe chargé par M.deMontalivet, ministre de l'intérieur , de visiter le pénitencier dont il est question et d'en étudier tous les services.
Cette lettre publiée par l'envoyé du ministre dans le rapport qu'il lui a adressé (i), fait connaître que dès les premières années de l'établissement du pénitencier de Lausanne , on employait la plupart des détenus à cultiver les terrés qui entourent les constructionSy les préaux furent même convertis en jardins ; mais comme le chiffre des récidives ne diminuait paS) que l'ordre obtenu n'était qu'apparent^ et que les détenus qu'on croyait amendés étaient prédsémenf ceux qui 1,'étaient le moins, on résolut d'aviser à de nouveaux moyens.
C'est alors qu'il fut décidé , que les prisonniers se promèneraient et causeraient deux à deux seulement, à la file les uns des autres, qu'il y aurait une certaine distance entre chaque couple , que défense lui serait Élite de causer avec celui qui le précéderait ou qui le suivrait. On alla plus loin, on établit une espèce de rotation entre les détenus de chaque couple , de telle sorte qu'au bout d'un certain temps , chaque prisonnier eût pu s'entretenir avec tous ses camarà* des d'atelier; mais le mouvement de rotation, au lieu
(i) Rapport, page 19a et suiv.
ag4 PHASES PIV£B8£S
de prévenir la corruption, ne fit que la rendre plus ingénieuse et plus active par une communication toujours nouvelle.
L'administration du pénitencier espéra remédier à l'iDconvénient de Talternat des prisonniers , dans les files» par le maintien de la promenade à deux. On assortit ou Ton prétendit assortir les promeneurs par moralité, et cette répartition qui aurait du en apparence créer des relations et des sympathies moralisantes donna naissance à niie telle incompatibilité d'humeur, que la plupart des détçnus se promenaient sans se parler ou prenaient le parti de se propaener seuls, en silence, pendant des mois entiers. Cette dernière épreuve enhardit l'administration à introduire la règle du silence dans toutes les parties de la maison , aussi bien à la promenade et au réfectoire , que dans les ateliers et dans les cellules. 11 fut ordonné que pendant les heures de récréation , les détenus se promèneraient isolément laissant quelques pas de distance entre un promeneur et l'autre. On usa de beaucoup de fermeté pour assurer l'observation du silence partout; néanmoins les efforts des surveillans et des employés de la maison échouèrent contre la ruse et les stratagèmes des détenus. Les punitions les plus sévères furent aussi impuissantes que la surveillance.
DO PlÉNITfiNGIER DE LAUSANITË. igS
Depuis 18349 la commission administrative a été autorisée à soumettre à la réclusion séparée de jour et de nuit les récidivistes qui ont subi une année de détention, ainsi que les individus réputés les pltlSI pervers parmi les autres prisonniers. Geui^ continuent à vivre sous la règle du silence. Les détenus en état de récidive et ceux qui avec lés premiers^ coitaplètent la classe d'exception > o'est«à-dire les plus corrompus, jouissent tous les jours d'une prorne» nade en plein air dans les cours; ils y sont conduits par escouade de quatre ou six, et peuvent comme les autres prisonniers^ mais en leur absence, obtenir là faveur de cultiver un carré de jardin. Lès dimanches et fétes^ils sont^ du reste, admis à tous lès ofH«ces qui se célèbrent à la chapelle.
Yoici^en résumé, quelles sont les principales règles du régime pénitentiaire suivi présentement à Latt« sanrie^ d'après le rapport que nous avons déjà cité :
I Travail obligataire mais non déterminé en fuotité, dans des ateliers communs.
a*" Réclusion solitaire avec travail, pour les eon* damnés en première récidive qui ont subi au moins un an de détention ^ avec le même pécule que les au» très et trois heures d^ exercice en plein air par se* maine, ou une demirheure par jour ^ le dimanche excepté.
agô SYSTEME D'EMPRïSOinrEMENT MI-PARTI
3*" Réclusion solitaire et travail forcé pour les condamnés en deuxième et troisième récidive i si la première condamnation a été éHun an, au moins ^ avec privation de pécule.
4"" Réclusion soUtaire pendant un intervalle de trois à douae jours ^ pour tous les détenus sans distinction, à leur arrivée dans le pénitencier.
. S"" Silence absolu partout et pour tous, le jour comme la nuit»
M. le pasteur Roud pense, avec raison, que Finsuffisance de la prescription du silence comme moyen d'isolement moral , doit conduire à la séparation individuelle et absolue, de même que Finsuffisance du système des classifications a conduit graduellement au silence, (i)
L'auteur de la Théorie de V emprisonnement, M. Charles Lucas, l'un des inspecteurs généraux des prisons du royaume , ayant eu l'occasion de visiter les pénitenciers de Genève et de Lausanne, en i8349 conçut la pensée d'un système calqué sur le régime combiné de ces deux établissemens , et il la réalisa dans la rédaction d'un programme ayant pour objet, d'organiser dans les maisons de correction et de forc^* la discipline du silence :
(i) yoy. aux pièces justificatives^ n" 2, la lettre de ce pasteur.
D£ CELUI DE GÈiriVE ET DE LAUSANNE. 297
Sans VempUn des châtimens corporels, à Faide de Vemprisonnement solitaire y
Sans la suppression des momens de repos et des promenades aux préaux, par le moyen du f radions nement des séjours des prisonniers et du roulement des admissions^
Sans ^interdiction absolue de la parole, parle rétablissement des communications verbales avec la population honnête, et par Vauiorisation accordée aux améliorés de converser à deux dans lesprome^ noirs ou préaux, (i)
J'ai fait usage des expressions même de l'auteur, pour formuler les bases principales de son système, afin de ne pas encourir le reproche d'infidélité , par une exposition rapide où j'aurais pu altérer involontairement le fond de sa pensée.
M. Lucas a espéré peut-être concilier les partisans des divers systèmes, en leur offrant une théorie qui participe plus ou moins de toutes celles qui ont reçu les honneurs de l'application. Mais malheureusement il s'est trop hâté de porter un jugement favorable sur un établissement pénitentiaire qui débutait (2) ; au lieu d'attendre les lumières de l'ex-
(1) Théorie de l'emprisonnement, vol. i, page 177.
(9) Il n^était appliqué que depuis six mois, ibid, page 178.
2QS système DfiHPBISOinrBllEKT MI^PABTI
périence ^ il n'a pris conseil que de ses premières impressions, et il s'est mis à l'œuvre pour édifier un système dont les élémens vacillaient à Genève et à Lausanne pendant qu'il en posait les dernières ossi* ses dans son livre. Ce qu'il y a de certain , o'est que peu de temps après la publication du dernier volume de son ouvrage ^ un de ses collègues ^ M. Moreau- Christophe , mettait k nu les infirmités des deux systèmes qu'il avait réunis pour en former le sien , et constatait la nécessité d'éprouver enfin en Europe la réclusion séparée avec les tempéramens que le temps y avait apportés, comme dernier terme connu du progrès de la science des prisons*
L'auteur du rapport qui constate l'état présent de5 deu:iL pénitenciers, dont M. Lucas a emprunté Itfs conditions fondamentales et le mécanisme, ne s'est pas contenté d'appuyer ses conclusions, contraires de tout point au régime de ces établissemens, sur des faits ir« récusables ; il a eu soin de les corroborer par le té* moignage de plusieurs personnes éclairées qui concourent d'une manière plus ou tnoins directe à l'administration de l'un et de l'autre pénitencier, personnes dont il cite les noms aussi bien que les qualités.
Le roi de Sardaigne, en mettant ait concours le plan de construction dans ses états d'une prison établie d'après les bases fixées par la théorie de
j» 0£tm BB GENÈVE BT DB LAUSÀims. agg
M. Lucas, paraît avoir résolu, si dous sommes biea informé, de n'ordonner l'exécution du plan qui aura été jugé digne du prix, qu'après que les chambres législatives françaises, se seront prononcées sur le choix d'un des systèmes pénitentiaires rivaux. La question de doctrine reste dès-lors entière ; d'ailleurs , comment le système de M. Lucas, qui est une fusion, d'après son propre aveu, des systèmes de Genève et de Lausanne^ pourrait-il avoir un autre sort que celui réservé aux systèmes dont il émane et qui sont à la veille de subir une nouvelle transformation, eu cédant par la force lente, mais sûre du progrès, au principe de la réclusion séparée.
Sous quelque point de vue qu'on envisage la mesure réformatrice du silence, soit qu'on essaie de la maintenir par la crainte d'un châtiment immédiat et toujours menaçant f soit que l'infliction de la peine soit précédée d'une enquête et soumise à un contrôle régulier, notre opiiiion est que la mesure en elle-même produit infiniment plus d'inconvéniens que d'avantages. Outre qu'elle entretient une irritation perpétuelle entre les détenus et les surveillans , elle préoccupe l'esprit des premiers de telle sorte, qu'absorbés par les efforts continuels qu'ils font pour tromper la vigilance des agens de la maison ou distraits par les encouragemens qu'ils don**
3oo iNGONViinEirs i>£ la théorie du silence.
nent aux efForts tentés dans le même but, par leurs camarades i ils ne sont portés ni vers les idées sérieuses de réforme que leur situation semblerait devoir leur faire aimer, ni à une résignation calme qui déjà serait l'indice d'un acheminement vers des sentimens meilleurs.
En admettant que le principe du silence opère jusqu'à un certain point la séparation morale des détenus, et qu'il prévienne en partie les effets de la eantamination, pour me servir de l'expression anglaise^ résultats qu'il serait injuste de nier, toujours est-il qu'il laisse subsister sans obstacle les relations visuelles , et sous ce rapport il ne remédie qu'iacomplètement aux inconvéniens inhérens au système de Is^ vie commune ; car en ôtant aux criniinels endurcis la possibilité de se livrer à des prédications immorales et anti-sociales , il h*empéche pas les prisonniers de se connaître et par suite d'avoir action les uns sur les autres quand ils se rencontrent dans le monde après leur libération. Cette imperfection seule suffirait, à notre sens, pour décréditer le système silencieux et pour démontrer aux hommes d'état et aux philosophes, la nécessité de le remplacer par un autre plus en harmonie avec les besoins de la réforme des détenus et les intérêts de la société.
PHASES DE l'eMPRISO^TNEMENT SEPARA. 3oi
Le système de l'emprisonnemelit séparé a eu ses phases particulières comme le système silencieux. Qaété introduit originairement à Pittsburg, sous la brme du confinement solitaire y sans travail ; mais ^Amérique y après en avoir Êiit l'essai malheureux, l'a remplacé dans le pénitencier de Cherry-Hill, par la réclusion individuelle ^ telle que nous l'avons Êiit connaître, en indiquant d'une manière générale les dçox formes principales , dans lesquelles se résu* iraient les divers modes d'emprisonnement aux États-Unis.
Cette dernière forme de détention, de l'aveu de tout le monde, est applicable sans nul inconvénient aux prévenus, et aux accusés, en raison de la courte durée habituelle de leur réclusion. Je me dispenserai donc d'examiner ce point de vue particulier de la réforme, qu'il est question d'introduire dans l'économie intérieure de nos maisons de détention^
La distribution cellulaire du pénitencier de Cherry-Hill ne comporte que deux sortes de cellules les unes avec cour, situées au rez-de-chaussée et les antres sans cour, réparties dans les divers étages de la maison. Les premières sont occupées par les détenus à long terme, et les autres par le reste des prisonniers. La cour attenante à chaque cellule du rezde-chaussée est très petite. Le prisonnier est admis
3oa EXAMEN DU BAl^PORT DE MM. MMÈtl VT BLOUET
à s'y promener durant une heure chaque jour. Il peut même, suivant son état de santé, y passer la journée tout entière. Les cellules des autres prisonniers sont plus spacieuses et plus daines. Les malades sont traités dans des cellules particulières, dépendantes d'un étage supérieur et désignées sous le nom de cellules d'infirmerie. Il arrive, quelquefois, que les malades sont autorisés à se promener dans la grande cour dé l'établissement, accompagnés d'un surveillant. Les prisons deTrenton et deMoïa-Mensing ne sont point pourvues de cour, quoiqu'elles aient été bâties d'après les mêmes données que celle de Cherry-Hill. Ce mode de construction , s'il faut en croire les renseignemens publiés à ce sujet par M. Blouet, dans son rapport, ne laisserait tien à désirer sous le rapport de la distribution de la cellule et de son étendue, et offrirait d'autre^ arvantâges qu'on ne rencontrerait pas dans le système de Chef i^- Hill ; ces avantages tendraient à diminuer le montant de la dépense des constructions, en restreignant rétendue de l'emplacement et à réduire considérablement les chances d'évasion.
M. Blouet fait observer, que dans Tôpinion du docteur Bâche, médecin du pénitencier de Cherry-tBlF, les prisonniers, dont la détention n'excède pas trois ans, pourraient se passer aisément de petites cours,
SUR L'ORGinSATION A DONHER A NOS PRTSOlfS. So3
(nais qu'elles sont nécessaires à ceux dont la détenion excède ce terme (i). Toutefois, malgré le poids Tune semblable opinion, éclairée d'ailleurs par Fex- [lérience, M. Blou^t termine son rappoi^t, en propô- Miit pour la France un plan de prison conforme au ifstèmede Philadelphie, tel qu'il est pratiqué àTrenton et à Moïa-Mensing. Il a figuré dans son projet pour l'usage des malades , huit promenoirs décou- ?erta et séparés, en même temps que des préaux^ ajant la même destination.
La prévision de M. Btouet à l'égard des prévenus mandes est pleine d'humanité et comble une lacune importante dans le système pensylvanien. Pourtant ce n'est pas sans surprise que nous avons remarqué la limitation assignée par l'habile architecte à ses promenoirs. Plus la pensée de naturaliser en France le principe de la séparation individuelle, qui préside k Féocnomie intérieure d'un grand nombre de prisons américaines, était hardie et morale en ellemême , plus MM. DemetK et Blouet devaient aller au-devant des difficultés qui pouvaient leur être opposées en raison des préjugés existans contre toute Importation étrangère , en matière de mœurs, et de la nouveauté derentreprîsc.Or,les honorables voya-
(i) il«/»por/, page 99.
3o4 EXAMEN DU RAIFORT DE MM. DEMETZ ET BLOUET
geurs qui, après MM. de Beaumont et de Tocqaeyille, leurs généreux devanciers , ont répandu tant de lumières sur la question pratique de l'emprisonnement, étudiée dans les maisons de détention les mieux administrées de l'Amérique, me semt^Ient avoir imité avec une exactitude trop méticuleuse le système de Philadelphie.
On objectait contre la réclusion séparée qu'elle n'était applicable qu'aux condamnés à courtes peines, et qu'elle devait avoir pour effet de paralyser l'action pénale, en obligeant l'administration d'user trop fréquemment du droit de grâce , afin d's^tténuer h rigueur des longues détentions.
Il fallait donc attaquer de front cette objection, et la détruire dans sa base, en admettant les détenus valides aussi bien que les malades à prendre de ^exe^ dce plus ou moins souvent dans les promenoirs et . les préaux, suivant leur âge, la nature de leur condamnation ou le nombre de leurs récidives. En procédant de cette manière, MM. Demetz et Blouet eussent été fondés à répondre à ceux qui arguent contre le principe de l'emprisonnement séparé mis en . pratique à Cherry-Hill, de la date peu reculée de son établissement(i827)etde l'insuffisance de ses épreuves, que l'expérience avait été jusqu'en 18 36, époque de leur visite, complètement favorable au système,
sua l'organisation a donner a nos prisons. 3o5
l'après les tables de mortalité et l'état comparé à 'eutrée et à la sortie du pénitencier, de la santé de chaque détenu ; que les notes hygiéniques et les soutions diverses du docteur Bâche y médecin de cette oaison (i)j| démontraient que le régime de celle-ci Lvait généralement profité à la masse des détenus , «1 les soumettant à une vie calme, laborieuse et ré- ^ère ; que ce résultat avait été constaté par eux lon-seulement à l'égard de condamnés à moins de leux ans , mais aussi en ce qui concerne des individus constitués en état de captivité depuis six anlées, et n'ayant quitté le pénitencief que par suite le leur libération ; que les faits avaient prouvé que 'emprisonnement séparé ne différait pas, sous le rap- )ort de l'état sanitaire des prisonniers , de celui qui 'epose sur la vie commune , au moins pendant une 3ériode de six ans, puisque les détenus se portaient iQSsi bien dans un cas que dans l'autre, et peut-être nieux; que, quant aux détentions plus longues, ils seraient en droit de supposer , d'après le succès constant d'une expérience de neuf années (a) , qu'elles a'offriraient pas, dans un pénitencier semblable à ceux
(i) Rapport àe M. Demetz, pièces juslificalives, notes, n° a8 et 49.
(a) Depuis le voyage de MM. Demetz et Blouet, il s'est écoulé trois aus , iioi paraisseot n^avoir apporté aucun changement aux données quUls ont recueillies.