EOUEN ET LA SEINE-INFÉRIEURE
Le département de la Seine- Inférieure est un de ceux qui ont le plus souffert de la crise de 1848 . Nulle part en France, si ce n’est peutêtre à Lille , les travailleurs n’ont été plus cruellement atteints par le fléau du désordre , par toutes les misères qui en sont la consé- -quenee , et dont le souvenir restera plein d’enseignements ineffaçables pour les classes ouvrières.
La Normandie a longtemps figuré au rang des plus opulentes provinces de France par son agriculture et par son commerce. Traversée par un grand fleuve, dont T embouchure est le port de Paris ; riche de ses gras pâturages, sans rivaux dans le monde ; en communication facile avec l’Angleterre par ses côtes , avec l’Amérique par le Havre , aucune catastrophe ne semblait devoir troubler sa prospérité, ni menacer l’existence de sa population , la troisième dans l’ordre départemental par le nombre, et l’une des
plus avancées par l’amour du travail et l’intelligence des affaires. L’industrie ne s’y est établie sur une grande échelle que depuis le commencement de ce siècle , et si bien combinée avec l’agriculture et le commerce , qu’elle paraissait assise pour jamais sur ces bases solides. Comment se fait-il que nous ayons à enregistrer aujourd’hui d’aussi graves mécomptes , et à constater les plus poignantes misères dans un pays destiné par excellence à la richesse?
Les causes de ce contraste sont de deux natures : l’excès du développement manufacturier, ( et le déclassement de population qui en a été la suite. Le tiers des habitants de la Seine-Inférieure est attaché directement ou indirectement aux manufactures de laine et de coton , et il a échangé peu à peu , forcément, le travail régulier de la vie des champs contre le salaire incertain et décroissant de la vie d’atelier. Les ateliers , de leur côté, condamnés à une rénovalion perpétuelle , sans cesse en guerre entre eux ou contre la fabrication étrangère, soumis à toutes les vicissitudes de l’offre et de la demande, voient chaque jour diminuer leurs chances de profit, et ressemblent à des jeux de hasard, où
il est impossible aux plus habiles do calculer la portée de leurs coups. C’est là ce qu’il importe de bien apprécier, quand on veut se rendre un compte exact des événements déplorables dont nous avons été les témoins.
Ces curieux phénomènes ont surtout éclaté au sein de l’industrie cotonnière, la plus importante du département de la Seine-Inférieure.
L’industrie cotonnière y repose sur deux bases également fragiles : l’importation complète de la matière première par un marché de monopole qui est le Havre , et le débouché indispensable de l’étranger pour tout ce qui excède la consommation nationale. Cette industrie a été prise entre deux feux presque à son origine , et elle n’a cessé de vivre au milieu des orages depuis sa fondation. Protégée dès sa naissance par la prohibition qui dure encore , elle a cédé à l’appât d’une protection trompeuse qui ne l’a défendue ni contre l’engouement irréfléchi des entrepreneurs, ni contre le mauvais choix des emplacements, ni contre la cherté des capitaux, du combustible et de la main-d’œuvre.
Elle est sur le point de succomber aujourd’hui
sous le poids de sa perfection même, qui met
hors (le service tout le vieil outillage, c’est-àdire d’immenses capitaux non amortis, et menacés de stérilité avant d’avoir fourni leur carrière.
Les fabricants de coton de la Seine-Inférieure, aussi bien que ceux de l’Alsace et du département du Nord , ne se sont aperçus que depuis peu de temps de l’orage prêt à fondre sur eux. Encouragés par le succès flatteur des premiers temps de la.fabrication, assurés du marché intérieur, favorisés par la prospéritédes autres industries qui servaient de débouché à la leur, ils ne prévoyaient pas qu’il suffirait d’un simple temps d’arrêt dans quelque branche du travail national, d’une disette en agriculture , d’un ébranlement momentané du crédit, d’une menace de guerre extérieure ou de discorde civile, pour paralyser l’effet delà consommation et pour produire à leurs dépens une crise redoutable. Ils ne calculaient même pas à quelles rudes épreuves pouvaient les mettre toutes ces industries rivales de la soie , du lin et de la laine , luttant de bon marché avec leurs produits, et descendant peu à peu à la portée des plus humbles consommateurs. C’est en vain que, trois fois en
moins de vingt-cinq ans , ils avaient reçu des avertissements sévères par le profond ébranlement qu’avait subi leur industrie : ils reprenaient courage après la tempête, en laissant quelques-uns des leurs sur le champ de bataille, et ils marchaient, de perfectionnement en perfectionnement , au périlleux dénoûment qui a été précipité par la révolution du 24 février.
Ce dénoûment ressort du simple exposé de la concurrence intérieure des fabriques françaises, et de l’examen de leur condition actuelle sous le rapport technologique. Il existe, en réalité , trois sortes de fabriques dans l’industrie cotonnière : celles qui possèdent encore l’outillage primitif, grossier, imparfait, produisant peu, chèrement et mal , à l’aide de vieux bancs à broches qui devraient être relégués dans les musées de curiosité ; celles qui ont des métiers plus avancés , quoique imparfaits encore , mais pourvus de bons moteurs hydrauliques ou à feu ; et enfin les usines montées sur un pied formidable, avec des bancs de G00 broches à renvideurs mécaniques, où rien n’a été laissé à l’homme de ce qu’on peut lui disputer, et qui
rappellent la supériorité de l’artillerie moderne sur celle des temps passés. Il est évident que , même en dehors de toute discussion de salaire , le fabricant armé de ces puissantes machines à filer, bien placées sur des cours d’eau réguliers, doit travailler à des prix moins élevés que le propriétaire des métiers de moindre dimension, et, à plus forte raison , que le fabricant attaché à la glèbe des petits métiers mus par les bras de l’homme.
Tel est le premier aspect de la question manufacturière dans la Seine -Inférieure; et cette situation répond aux deux ordres d’idées qui frappent l’observateur aussitôt qu’il a pénétré dans le département. L’entrepreneur qui fait travailler un ouvrier sur un banc de 180 broches , à l’aide d’un moteur essoufflé , ayant à lutter contre la supériorité d’un rival qui dispose des bancs de 600 broches , mis en mouvement par des pompes à feu infatigables, ne peut vendre son fil de coton qu’à la condition de réduire tout à la fois ses profits et le salaire de ses ouvriers au taux le plus misérable. L’infériorité de ses métiers lui en fait une loi, sous peine de ruine immédiate. L’ouvrier, condamné
à se servir de ces métiers surannés , se contente du plus modeste salaire , plutôt que de perdre le peu de travail qu’il y trouve ; et il s’établit , entre le malheureux patron et lui , comme un concert de résignation , devant l’impérieuse nécessité qui les presse tous deux. Pendant ce temps les grands appareils poursuivent impitoyablement leur triomphe, et détruisent peu à peu leurs rivaux impuissants.
Mais ces transitions inévitables et fatales ne s’accomplissent jamais sans trouble et sans déchirements. Pendant que les chefs de l’indus^ trie, hors d’état de renouveler leur outillage , s’épuisent en efforts douloureux pour conserver de l’emploi à leur capital engagé qui se meurt, les ouvriers, frappés dans leur salaire, attribuent souvent à la malveillance des réductions commandées par la nécessité; et j’en ai vu qui poussaient des cris de vengeance contre leurs patrons , quoique ceux-ci ne fussent déjà plus pour eux , en réalité, que des compagnons d’infortune. C’est* dans ces moments de malaise réciproque que les travailleurs désorientés deviennent facilement accessibles à toutes les séductions. Trop souvent incapables, faute d’instruc-
tion, d’apprécier les véritables causes de la détresse qui les accable , ils en accusent ceux qui la partagent , et ils aggravent d’une manière irréparable les grandes crises de l’industrie.
Jamais ces funestes malentendus n’ont été plus fréquents et plus regrettables que pendant les premiers mois de 1848. Au lieu de faire comprendre aux ouvriers les causes si simples et si naturelles de la crise qui pesait sur le travail à la suite d’une commotion révolutionnaire ^ soudaine, on a soufflé en eux l’esprit de sédition et de vertige. Il s’est trouvé des hommes qui leur ont prêché l’égalité des salaires," le partage des biens, la solidarité indéfinie, la spoliation enfin sous toutes sortes de formes décevantes et hypocrites. Ils se sont imaginé qu’il appartenait au Gouvernement de décréter le travail et l’abondance , comme la guerre ou les impôts. Puis, devenus le Gouvernement euxmêmes , ils ont voulu mettre en pratique ces extravagances de l’orgueil humain; et notre siècle a vu ce que nul autre ne Verra plus sans doute après une aussi humiliante expérience , tout un peuple de travailleurs licencié au nom du travail , et l’impôt chargé de fournir une
liste civile à des millions de désœuvrés , au moment où toutes ses sources venaient de tarir.
La ville de Rouen et le département de la Seine-Inférieure ont été plus atteints qu’aucune autre région de la France par celte contagion , qui les a frappés en meme temps que la crise industrielle. Le travail suspendu par la disparition du crédit, y a mis en grève subite plus de 30,000 ouvriers qui ont été plongés dans la plus effroyable misère , et auxquels on n’a pu distribuer que quelques faibles secours au prix des plus grands sacrifices , comme pour démontrer l’éternelle supériorité du travail sur l’aumône, et rappeler aux populations égarées les conditions providentielles de leur existence. Toutes les branches de la fabrication ont ressenti les effets de la commotion qui les a frappées en même temps : la filature, le tissage, l’impression. L’industrie linière n’a pas été plus épargnée que les manufactures de draps. Partout* quand j’ai parcouru ces vallées, naguère si animées , de Deville , de Darnetal , de l’Àndelle , l’inquiétude régnait sur les visages et la désolation dans les ateliers. Tandis que les chefs d’usine consternés s’épuisaient en efforts pour
maintenir le travail, l’émeute, grondant à leurs portes , terrifiait et paralysait le crédit. La détresse générale avait fait suspendre ou retirer toutes les commandes ; et je pourrais citer un des plus grands établissements de construction dont les directeurs signaient , au bas d’une de mes feuilles d’enquête, la triste et significative déclaration suivante : « Nous avions au 24 février pour treize millions de f rancs de commandes , et nous occupions environ 1,000 ouvriers. Aujourd’hui i 5 août , presque toutes ces commandes ont été annulées ; nous avons 500 ouvriers de moins, et nous sommes contraints d’en réduire le nombre toutes les quinzaines. »
Tel était, pour une seule industrie, pour une seule usine , le formidable contre-coup de ces agitations. A mesure que je pénétrais dans les autres ateliers , partout se reproduisaient les mêmes doléances, partout je trouvais le crédit ébranlé ou anéanti , les chefs au désespoir, les ouvriers dispersés et irrités, les métiers silencieux, et déjà couverts de rouille ou de poussière. Chaque patron inscrivait fidèlement , sur mes inventaires , le nombre de ses ouvriers congédiés , la valeur de ses commandes perdues ;
et les ouvriers eux-mêmes, auxquels j'avais pris soin de demander aussi leur témoignage, 11e s’accordaient que trop avec celui des maîtres pour déplorer la catastrophe qui les frappait tous si cruellement. Leur dissentiment ne commençait que lorsqu’il était question d’apprécier les véritables causes de la crise. Chacun l’interprétait à sa manière : les ouvriers l’attribuaient à l’avidité des maîtres ; les maîtres , aux prétentions des ouvriers , qui vivaient les uns et les , autres dans un état effrayant d’hostilité. On eût dit l’équipage d’un vaisseau battu par une mer orageuse , qui tournait ses efforts contre lui-même, au lieu de les unir pour conjurer la tempête.
La longue durée de cette crise a soulevé sur tous les points du territoire , et principalement dans les grands foyers d’industrie, l’examen de toutes les questions qui se rattachent au régime manufacturier. Ces questions difficiles avaient sommeillé jusque-là, ou s’étaient maintenues exclusivement sur le terrain académique et littéraire. On ne les avait [tas encore vues descendre tout armées sur la place publique, et menacer la paix des cités. Personne n’y était récl-
lement prépare , ni les chefs de l’industrie , ni les chefs de l’État. La raillerie et l’incrédulité avaient plus d’une fois accueilli les premiers avertissements donnés par les économistes ; et tout le monde s’est trouvé pris au dépourvu, dès qu’il a fallu improviser des solutions au milieu du désordre d’idées soulevé par l’insurrection triomphante. Les utopies les plus folles, les expédients les plus absurdes, les agressions les plus hardies, ont été préconisés tour àtour comme des moyens légitimes et infaillibles de réparation. On a généralisé audacieusement quelques abus réels , quelques chiffres de salaires reconnus insuffisants, pour attaquer les directeurs de l’industrie, et pour exiger d’eux, sous le coup de la menace, des sacrifices qui les auraient ruinés sans profit pour l’ouvrier, si ces sacrifices eussent été prolongés.
Le moment est donc venu de rétablir la vérité si étrangement travestie pendant cette tourmente de dix mois , et de pénétrer avec calme dans ces ateliers naguère si agités, pour y recueillir du moins les leçons du passé. Examinons donc une à une les erreurs déplorables qui ont égaré les classes ouvrières, et qui au-
raient bientôt passé à l’état d’axiome parmi elles, si la rude expérience qu’elles en ont faite ne leur avait enfin ouvert les yeux. La première et la plus grave de toutes ces erreurs a été de croire que les salaires du travail pouvaient être établis par des tarifs officiels et uniformes, sans tenir compte de la variété infinie des aptitudes, de la valeur du travail lui-même, et de l’état du marché. La seconde a été d’attenter à la liberté du travailleur par les essais malencontreux de suppression du travail à la tâche , qui ont été tentés presque partout avec une persévérance infatigable , et qui n’auraient abouti qu’à l’oppression des forts par les faibles , des hommes laborieux par les hommes sans cœur, et de l’ intelligence par la matière. La troisième erreur et la plus répandue a été de supposer que la meilleure solution du problème économique était la réduction des heures de travail par toute la France , de manière à diminuer la quantité offerte au profit du travailleur , et à lui assurer un emploi avantageux de son temps. Ces trois infractions, funestes aux véritables lois de la production, ont porté des fruits trop amers pour n’être pas signalés.
Ici , c’est un devoir pour nous de reconnaître quelques faits incontestables, et dignes de toute la sollicitude des hommes d’État. Il est évident que dans l’industrie cotonnière, et particulièrement dans les deux branches de la filature et du tissage , il existe des catégories d’ouvriers dont le salaire est insuffisant pour les faire vivre , ce salaire fût-il constant et la santé du travailleur à l’abri de toute atteinte. Il est impossible également de contester que ce faible salaire ne saurait être augmenté sans élever d’une manière proportionnelle le prix de revient des produits , celui de vente, et, par conséquent, sans détruire sur le marché étranger la seule chance que nous ayons de soutenir la concurrence de nos rivaux. Nous avons commencé par démontrer que, sous peine d’abandonner tout le vieil outillage de nos plus anciennes filatures , les chefs de ces usines étaient condamnés à n’accorder à leurs ouvriers que des salaires inférieurs à ceux des ouvriers attachés aux manufactures pourvues d’appareils plus puissants, à l’aide desquels on obtient, par une même quantité de travail à la tâche, plus de produits avec moins de dépense. Travailler à vil prix, ou ne travail-
1er pas, tel est pour les fileurs des petits métiers la condition inexorable qui résulte pour eux de » la concurrence des grands. Ils sont menacés de succomber devant ces métiers perfectionnés, comme ils ont fait succomber eux-mêmes les appareils imparfaits qui les ont précédés. Les hommes qui reprochaient si rudement naguère aux maîtres de ces métiers mourants la fâcheuse condition de leurs ouvriers , semblaient oublier que l’économie la plus stricte leur est imposée sous peine de mort , et que leur condition n’est guère meilleure que celle de leurs subordonnés. Quiconque a visité, à Rouen et dans la banlieue, ces usines primitives, et a vu manger à la même table, j’ai presque dit à la même gamelle, ces modestes entrepreneurs et leurs ouvriers, sait désormais que penser des déclamations dont on les a poursuivis.
Là, quoi qu’on fasse, est le nœud essentiel de la question ; et il convient de la bien préciser, car elle se reproduira sous toutes les formes, toujours la même, à quelques complications près , dans l’industrie cotonnière et dans celles de la soie, du fil et de la laine. C’est la loi de croissance et de transformation, doulou-
rcuse et inévitable , dont on peut sans doute adoucir les heures de transition les plus difficiles, mais qu’il n’est au pouvoir d’aucun gouvernement de supprimer, sous peine d’arrêter le progrès même qui en est la conséquence.
Heureusement, et il faut se hâter de le dire, le nombre de ces travailleurs disgraciés est extrêmement restreint ; et plusieurs d’entre eux ne font que traverser , à titre de noviciat , celte région de la souffrance, dont l’intelligence et l’habileté peuvent toujours les faire sortir.
En outre , à l’exception de quelques milliers de familles entassées à Rouen dans les quartiers les plus malsains de la ville, la plupart des fîleurs et des tisserands de l’industrie cotonnière habitent la campagne; et quoiqu’ils y reçoivent fies salaires moins considérables, ils vivent d’une vie plus heureuse et plus régulière que les ouvriers des cités. On compte , dans le département de la Seine-Inférieure, environ cent dix mille ouvriers employés aux fabriques de roucnneric à métiers non réunis , et quarante mille seulement, un peu plus du tiers, en grands ateliers à métiers réunis. Le salaire des premiers ne s’élève qu’à 17 millions de francs, tan-
dis rjiie celui des autres atteint à peu près le chiffre de 23 millions. Ainsi les travailleurs de Li campagne et du foyer domestique comptent soixante-dix mille personnes de plus que ceux de la ville et des métiers réunis , et ils touchent environ 6 millions de francs de moins par année. Les premiers ne se plaignent jamais , no se révoltent jamais ; les autres sont toujours les premiers sur la brèche du désordre et de la sédition. Singularité plus remarquable encore!
dans les filatures, ce sont les fileurs les plus rétribués et les moins nombreux qui ont toujours le verbe haut et trop souvent la menace à la bouche ; daris les tissages mécaniques , ce sont les pareurs, qui représentent à peine le vingtième de la famille totale , et qui sont le mieux payés.
Mais il suffit de jeter un coup d’œil sur l’infinie variété des ouvriers de ces manufactures , pour reconnaître l’impossibilité de fixer les salaires autrement que d’un commun accord, et sous le régime de la liberté la plus absolue des deux parts. Les fileurs, lescardeurs, les rattacheurs, les bobineurs, les encodeurs, les trameurs, les rotiers, lamiers , apprêteurs , et une
foule d’autres qu’il serait trop long de citer , hommes ou femmes, jeunes ou vieux, gagnant depuis 3 francs par jour jusqu’à 50 centimes, ne seraient pas même payés également dans chaque catégorie, à l’aide d’un salaire qu’on croirait le même pour tous. Il y a des métiers qui marchent plus vite les uns que les autres , avec le même nombre de broches, et de manière qu’au bout de douze heures deux ouvriers fdant le même numéro sur des chariots d’égale armature, auront produit une quantité de fdés différente , selon la rapidité du moteur de chaque usine. Je puis citer un exemple bien remarquable de ces débats industriels. ’
Pendant ma tournée dans le département de la Seine-Inférieure , au plus fort de la crise , le préfet, désireux de mettre un terme aux contestations qui s’élevaient tous les jours entre ouvriers et patrons, avait constitué, sous le nom de jury d’appréciation, un tribunal arbitral composé de patrons et d’ouvriers en nombre égal , sous sa présidence. On y venait plaider de toutes parts , et les ouvriers ne tardaient pas à s’apercevoir eux-mêmes du peu de fondement de leurs prétentions. C’est ainsi qu’un jour, à
la même audience , une députation d’entre eux vint réclamer une indemnité, parce que les métiers de leur usine , marchant trop lentement à leur gré , ne leur permettaient pas de gagner tout ce qu’ils auraient pu gagner par un renvidage plus prompt ; tandis que les ouvriers d’une autre usine se plaignaient de la vélocité du moteur, qui les fatiguait par un renvidage trop rapide, et leur faisait produire plus de fil dans le même espace de temps. Ils refusaient de prendre en considération l’excès de salaire qui leur revenait par suite de cette vélocité même dont leurs compagnons étaient jaloux , et ils finirent par rire avec approbation de la décision du jury, qui les invitait à changer d’ateliers, pour se mettre d’accord et pour se satisfaire.
Que dirons-nous des usines consacrées aux constructions, et dans lesquelles, suivant les tableaux que je placerai sous les yeux de l’Académie, les salaires varient, avec les capacités, de 10 francs à 2 francs par jour? Qui ne sait, d’un autre côté, que beaucoup de femmes employées dans les fabriques profitent de leurs heures de liberté pour les travaux du ménage , et utilisent , au profit de la famille , un temps
qui semble ravi à l’atelier et dépensé en pure perte? Toutes les fois que, sous la pression tle la terreur ou de l’utopie, les tarifs du travail ont été modifiés par l’autorité dans les occasions où elle est sortie de son rôle, l’anarchie la plus complète a régné dans les fabriques, les prix de revient ont été bouleversés, au grand dommage de la vente, et finalement au détriment de l’ouvrier lui-même. Partout les bons travailleurs s’empressaient de repousser le funeste présent qui leur avait été fait, et j’ai pu constater la sincérité de leurs opinions par des milliers de signatures. Je ne m’arrêterai pas à discuter aujourd’hui, en présence de l’évidence qui les a éclairés, la prétention, pour eux si désastreuse, de supprimer le travail à la tâche, véritable attentat à la plus sacrée de toutes les propriétés , celle du droit qu’a tout homme de disposer de son temps et de son travail , j’ai presque dit de sa personne.
La lutte la plus vive s’est établie sur la limitation des heures , et cette question a excité au plus haut degré l’émotion générale dans tous les ateliers. C’était réellement la seule sur laquelle il fût presque impossible de faire entendre raison
aux ouvriers. Ils supposaient tous que cette réduction des heures du travail assurerait de l'occupation à un plus grand nombre d’entre eux ; et s’ils n’avaient pas manifesté la prétention de concilier cette limitation avec le maintien et parfois avec l’augmentation de l’ancien taux du salaire , on aurait pu croire aux sentiments généreux qui semblaient inspirer leurs exigences. Dans la plupart des filatures, le travail durait cjuatorze ou quinze Jieures, au grand détriment de la santé et de la moralité des travailleurs , principalement des enfants ; et l’excès a môme été plus loin , si je suis bien informé. Il était donc naturel d’applaudir à une mesure qui promettait des conditions meilleures au travail de l’enfance, et qui ménageait davantage les forces des adultes. Mais le décret du Gouvernement i provisoire dépassait le but, et il trahissait la violence subie par ses auteurs, en réduisant la journée à onze heures, avec une exception en faveur i des ouvriers de Paris , pour lesquels elle était ! fixée à dix heures, probablement parce qu’ils menaçaient de plus près le siège du Gouvernement.
Dès ce moment , la crise du travail n’a plus
connu de bornes. D’immenses capitaux ont été frappés de dépréciation , particulièrement dans le département de la Seine-Inférieure. Plusieurs manufacturiers , menacés d’une ruine certaine , ont suspendu leurs opérations plutôt que de travailler à perte ; et une foule d’ouvriers, préférant l’ancien mode de travail à l’inaction , se sont décidés à violer la loi rendue en leur faveur, pour ne pas mourir de faim. En même temps l’État était réduit à accorder des primes d’exportation énormes, pour compenser l’élévation des prix de main-d’œuvre, causée par la limitation des heures ; et il achetait à grands frais des débouchés sans cesse menacés par les accroissements de tarifs des nations étrangères. Aucune mesure n’a suscité des hostilités plus vives entre les diverses industries, et n’a entraîné de plus funestes conséquences. Les loisirs stériles qu’elle a créés aux populations ouvrières n’ont profité qu’à leur intempérance physique et morale, aux cabarets et aux clubs. Les chefs de l’industrie cotonnière ne reconnaissaient plus leurs ouvriers , naguère si calmes et si sensés , dans ces processions bruyantes et menaçantes qui troublaient lu paix des ateliers, et qui seui-
Liaient vouloir y porter, au lieu de l’intelligence et du travail , la dévastation et l’incendie.
J’ai vu de près ces misères, et j’espère qu’elles trouveront un jour leur historien. Accoutumé que je suis aux voyages de fabriques , et au langage simple et honnête des classes ouvrières de notre pays , je ne puis me rappeler ni rappeler à mes concitoyens, sans tristesse, ces jours néfastes où l’esprit de vertige et d’erreur sc croyait en droit de refaire les lois du travail au milieu du fracas des armes ; où des hommes sérieux ont pu penser que tant d’heures perdues par des millions de citoyens se résoudraient pour eux en bien-être ; où l’on a osé dire à une nation spirituelle et ingénieuse qu’elle arriverait par le repos à la richesse, et par le travail à la pauvreté ; comme si de pareils dogmes ne devaient pas la faire rétrograder en peu de temps jusqu’à l’état sauvage ! Et ici qu’il me soit permis de dire la vérité tout entière sur les ravages que cette perturbation des âmes a causés parmi les ouvriers des grandes villes , et nommément dans la ville de Rouen. Nous les retrouverons sous d’autres formes à Lyon , à Saint- Étienne et à Lille , et nous les signalerons à
leur tour aux méditations de nos concitoyens. Il importe de les apprécier à leur juste valeur ; car nous en tirerons plus tard cette conclusion consolante , que le mal est concentré sur quelques points du territoire , plus nouveau et plus artificiel qu’on ne pense , et , par conséquent , plus accessible à l’action des administrateurs et des hommes d’État.
La ville de Boucn avait été ensanglantée par un conflit à la suite duquel plus de cent ouvriers se trouvaient détenus dans les prisons. Ils étaient réunis dans le même préau , et je crus devoir m’y rendre pour m’entretenir avec eux. Ils appartenaient presque tous au département, et ils étaient généralement d’un âge mûr, à l’exception d’un très-petit nombre de jeunes gens. La plus grande exaltation régnait parmi eux , et ils déclamaient vaguement , sans rien préciser, contre ce qu’ils appelaient la bourgeoisie, contre le Gouvernement, contre les chefs de l’industrie. J’aperçus un jeune homme de la physionomie la plus heureuse et la plus douce, et le dialogue suivant s’établit entre nous ; l’Académie me permettra d’en conserver la couleur locale dans toute sa naïveté : « Jeune
homme, lui dis-je, pourquoi êtes-vous en prison? — Pour avoir voulu délivrer ma patrie du joug des tyrans. — De quels tyrans? — Des tyrans qui nous oppriment. — Mais quels tyrans pouvez-vous redouter dans un pays en possession du suffrage universel ? N’êfes-vous pas libre de voter pour qui bon vous semble? — Sans doute ; mais je n’ai pas pensé à tout cela quand j’ai senti l’odeur de la poudre ; je suis sorti , je me suis battu , et me voilà. »
Pendant qu’il prononçait ce peu de mots , un de ses compagnons d’infortune , dont la physionomie était moins distinguée que la sienne , saisissait familièrement le pan de ma redingote, et me disait, du ton le plus ironique : « Combien de blouses ferait-on bien , monsieur, avec le prix de cette redingote? — Vous vous méprenez , mon ami ; ces blouses sont faites. La laine des moutons n’a pas passé de leur dos sur le mien sans être travaillée par quelqu’un , et ce quelqu’un a reçu son salaire. Elle n’a pas été non plus teinte , filée , tissée , apprêtée et cousue pour rien. Ma redingote a donc produit la valeur de plus d’une blouse sur son chemin , et elle a habillé plus d’une personne avant d’arri-
ver sur mes épaules. Qu’en dites- vous , messieurs ? » Tous les prisonniers applaudirent , excepté mon interlocuteur, qui s’écria en grondant : « Cela peut bien être vrai ; mais les fabricants sont de grands scélérats tout de même ! » Je me hasardai alors à faire comprendre à ces infortunés combien leur insurrection avait été fatale à l’industrie rouennaise , et combien de malheurs elle avait appelés sur la classe ouvrière , sur leurs frères , par suite de la suspension du travail. Plusieurs versaient des larmes en me donnant l’adresse de leurs familles, et ils déploraient amèrement une séparation cruelle. Je ne puis tout dire; mais, vraiment, la plupart de ces hommes avaient été égarés par des prédications criminelles ; et je suis forcé de taire, par respect pour le malheur, les preuves les plus évidentes de la fâcheuse influence exercée sur eux par d’autres prisonniers. J’ai acquis la certitude que plusieurs d’entre eux avaient été entraînés à ces luttes impies par des suggestions persévérantes, et sous le charme des théories subversives de quelques prétendus réformateurs, qui n’ont jamais mis le pied, de leur vie, dans un atelier.
F.N FBANCE. C>5
Je ne quitterai pas ce sujet sans rapporter un autre fait non moins caractéristique, et qui témoigne douloureusement du changement qui s’est opéré dans les sentiments de la population ouvrière, depuis ces fatales commotions industrielles. Chacun sait qu’entre les innombrables prétentions qui en furent la suite, l’une des plus souvent renouvelées, et la plus inhospitalière de toutes , fut celle d’expulser les ouvriers étrangers. La ville de Rouen avait vu s’élever à ses portes , au capital de plusieurs millions, une filature de lin magnifique , qui employait plus de huit cents ouvriers des deux sexes. Cette fabrique , récemment établie , et qui a succombé avec tant d’autres , avait prospéré à l’aide de fileuses irlandaises qui avaient servi de contremaîtres à nos ouvrières, et qui les avaient initiées à tous les détails de la fabrication. Après les journées de Février, ces malheureuses femmes furent impitoyablement chassées des ateliers, et jetées sur la voie publique avec leurs enfants à la mamelle. Recueillies par la pitié des habitants de la campagne , elles sont rentrées , depuis, dans la manufacture, mais seulement pour assister à sa ruine aujourd’hui déclarée.
66 DES CLASSES OUVRlËltES
Voilà ce que trois mois d’aberration avaient fa il de la population ouvrière de quelques-unes de nos grandes villes ! N’avons-nous pas entendu dans Paris môme les cris sinistres : A bas les Savoyards! A bas les Auvergnats ! A bas les Belges! comme si ces furieux avaient voulu confondre dans un aveugle anathème les étrangers et les nationaux !
y Plus je repasse dans mon esprit le spectacle saisissant de tant de graves événements, de tant de milliers d’ouvriers agités et comme électrisés par cette tempête, plus je suis convaincu que le trouble des esprits a été provoqué par la mise en circulation de quelques aphorismes sonores et trompeurs, proclamés à Paris’par deux ou trois sectes fanatiques. Les memes mots tracés sur mes feuilles d’enquête par des myriades de travailleurs crédules , sincères et peu éclairés , témoignent évidemment d’une propagande commune, et d’une espèce d’initiation générale et uniforme. On tente chaque jour de substituer le symbole d’une religion nouvelle aux vieilles croyances de nos pères , et de réveiller les appétits violents que celles-ci ont toujours cherché à éteindre. C’est au nom des idées de
partage , de bien-être illimité , de besoins sans frein , qu’on appelle au banquet de la vie des classes longtemps déshéritées sans doute , mais qui s’élevaient tous les jours , avec l’humanité tout entière, à de meilleures destinées.
On trouve dans les mêmes régions de la France, et quelquefois sous forme des contrastes les plus frappants et les plus instructifs, la preuve de cette action corrosive exercée par les grands foyers de production manufacturière.
Aux portes de Rouen , il en existe un exemple remarquable dans les villes d’Elbeuf et de Louviers , toutes deux vouées à la fabrication des draps , et séparées à peine par une distance de 20 kilomètres. La population d’Elbeuf, plus concentrée, plus agglomérée, plus urbaine que celle de Louviers, a été de tout temps plus rude, plus agitée, plus accessible aux perturbateurs. Les ouvriers de Louviers, presque tous propriétaires d’un petit champ, plus doux, plus éclairés, plus paisibles que ceux d’Elbeuf, ont conservé quelque chose des traditions pastorales de l'agriculture , et ils se distinguent de leurs voisins par plusieurs traits de supériorité morale. Leurs délassements sont d’une nature plus
délicate , et la famille y joue un rôle plus important que parmi les ouvriers d’Elbeuf ; ils sont moins avides de lectures et de nouvelles excitantes; ils surveillent davantage leurs enfants, et Ton peut affirmer, sans blesser aucune susceptibilité respectable , qu’ils l’emportent sur les autres classes de travailleurs de cette partie de la Normandie , par la douceur de leurs mœurs et la régularité de leurs habitudes.
Ces différences, si dignes d’attention, ne sont pas l’effet du hasard , et confirment , par leur reproduction sur tous les points du territoire , l’existence d’une véritable loi du progrès moral des populations. Au premier rang des causes qui contribuent à favoriser ce progrès , il faut placer la juste proportion qui existe entre le nombre des habitants et la quantité de terre destinée à les nourrir, la certitude du travail, la plus grande fixité du salaire, la plus grande latitude accordée à l’éducation des enfants, et les habitudes de tempérance, d’ordre, d’économie, qui en sont la conséquence. L’agglomération extrême des populations dans les villes, l’insalubrité des logements , la contagion de l’exem-
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pie, les abus du régime manufacturier, l’incertitude du travail , l’abandon des enfants , caractérisent généralement les grands centres de fabriques, et se trouvent réunis au plus haut degré d’intensité dans la Seine-Inférieure. Voilà pourquoi ce département , si remarquable par son agriculture , est travaillé aujourd’hui par le double fléau du paupérisme et des utopies , et ligure au premier rang des foyers de troubles parmi tous les autres. Il s’agit de signaler les points les plus vulnérables de sa constitution industrielle.
Les deux plus affligeants sont l’insalubrité des logements et l’abus du travail des enfants dans les manufactures. C’est par là que le mal se perpétue de génération en génération , attaquant l’enfance dans sa fleur, et créant une population maladive , souffreteuse , à qui manque tout à la fois la force physique et la valeur morale. Quelques efforts que puissent faire le Gouvernement et les communes, quelques lumières qu’ils essayent généreusement de répandre, tant que l’enfant ne pourra naître et vivre dans une habitation salubre et tolérable , tant qu’il sera attaché prématurément à la glèbe de l’atelier
au lieu d’aller à l’école, il n’y a rien à espérer pour l’amélioration physique et morale des classes ouvrières. L’état vraiment déplorable des logements d’ouvriers dans la ville de Rouen, et surtout dans le quartier Martainville , appelle une réforme radicale, énergique, prochaine, au nom de la pudeur et de l’humanité. Profondément convaincu de l’influence décisive que cette réforme exercerait sur les populations manufacturières , je me suis résolu à signaler le mal dans toute son horreur, et à faire un appel parti du fond de l’ûme à tous les hommes d’honneur, à toutes les mères de famille , pour conjurer ce fléau trop peu connu jusqu’aujourd’hui. 11 ne suffit pas de dire aux ouvriers qui s’égarent, de rudes vérités; il ne faut pas dissimuler, non plus, les circonstances atténuantes dans ce terrible procès qui s’agite entre la société tout entière, et quelques centaines de milliers *d’hommes exaspérés contre elle par le malheur et par la souffrance.
Oui , il existe à Rouen , et nous en verrons bientôt déplus terribles à Lille, des repaires mal à propos honorés du nom d’habitations, où l’espèce humaine respire un air vicié qui tue au lieu
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de faire vivre, qui attaque les enfants sur le sein de leur mère , et qui les conduit à une décrépitude précoce , au travers des maladies les plus tristes, les scrofules, les rhumatismes, la phthisie pulmonaire. Les pauvres enfants qui échappent au vice dans ces mortelles demeures, finissent par tomber dans l’imbécillité. Quand ils parv iennent à vingt ans, on n’en trouve pas dix sur cent capables de devenir soldats : la misère, les privations , le froid , le mauvais air, le mauvais exemple, les ont amaigris, atrophiés, corrompus , démoralisés. 11 n’est pas jusqu’aux noms de ces quartiers maudits qui n’inspirent le dégoût : c’est la rue de la Bassesse , l’impasse du Cloaque , et autres semblables , dont l’intérieur est inconnu , si ce n'est de quelques personnes bienfaisantes qiii bravent, pour y pénétrer, les plus vives répugnances.
On n’entre dans ces maisons que par des allées basses, étroites et obscures, où souvent un homme ne peut se tenir debout. Les allées servent de lit à un ruisseau fétide chargé des eaux grasses et des immondices de toute espèce qui pleuvcnt de tous les étages, et qui séjournent dans de petites cours mal pavées , en fia-
ques pestilentielles. On y monte par des escaliers en spirale, sans garde-fous, sans lumière, hérissés d’aspérités produites par des ordures pétrifiées ; et on aborde ainsi de sinistres réduits bas, mal fermés , mal ouverts , et presque toujours * dépourvus de meubles et d’ustensiles de ménage. Le foyer domestique des malheureux habitants de ees réduits se compose d’une litière de paille effondrée, sans draps ni couvertures ; et leur vaisselle consiste en un pot de bois ou de grès écorné, qui sert à tous les usages. Les enfants plus jeunes couchent sur un sac de cendres ; le reste de la famille se plonge pêlemêle , père et enfants , frères et sœurs , dans cette litière indescriptible, comme les mystères qu’elle recouvre. Il faut que personne en France n’ignore qu’il existe des milliers d’hommes parmi nous dans une situation pire que l’état sauvage, car les sauvages ont de l’air, et les habitants du quartier Saint-Vivien n’en ont pas !
Ces misérables loyers se payent depuis 60 centimes jusqu’à 2 francs par semaine. Il n’y a presque jamais de carreaux aux fenêtres, et les rez-de-chaussées sont parfois si humides que leurs parois sont tapissées de mousse. Dans plu-
sieurs rues situées le long du ruisseau connu sous le nom d 'eau de Robecq , on voit jaillir de petites sources aux portes des maisons, quand l’eau ne suinte pas le long des murs. Les propriétaires , souvent aussi pauvres que leurs locataires , ne font jamais de réparations ; et ces affreuses maisons deviennent ainsi de jour en jour plus insalubres et plus meurtrières. L’autorité a fait de vains efforts pour y introduire quelques mesures de propreté; mais le seul parti à prendre est la démolition , devant laquelle la bienfaisance municipale a reculé jusqu’ici, n’osant point appliquer le principe de l’expropriation pour cause d’utilité publique. Serait-il donc permis" de louer des logements qui tuent , quand il est défendu de vendre des aliments insalubres? L’autorité hésite-t-elle à interdire la circulation sur un pont, quand elle y est dangereuse? Ne condamne-t-on pas tous les jours, dans nos ports, des vaisseaux de fort bonne apparence , parce qu’ils sont reconnus incapables de tenir la mer? Ces mesures salutaires sont-elles des atteintes portées à la propriété ? et le principe sacré de la propriété ne se fortifie-t-il pas tous les jours par les sacri-
fices même qu’on lui impose dans l’intérêt général ?
Nul ne saurait estimer à leur juste valeur les avantages de la ^destruction complète du fléau des mauvais logements. C’est là que commencent la dissolution de la famille et toutes les misères qu’elle traîne à sa suite. Le père se hâte de fuir ces lieux inhabitables , et cherche dans les cabarets un asile contre l’horreur qu’ils lui inspirent. La femme seule y demeure avec ses enfants , quand la faim ne la force pas de les abandonner à la garde les uns des autres, ou de quelque voisine charitable. Le mari ne rentre que pour gémir ou gronder, et s’habitue peu à peu à des violences qui mettent au désespoir la partie la plus faible et la plus malheureuse de la famille. J* ai étudié avec une religieuse sollicitude la vie privée d’une foule d’ouvriers, et j’ose affirmer que l’insalubrité de leurs habitations est le point de départ de toutes les misères , de tous les vices, de toutes les calamités de leur état social. Il n’y a pas de réforme qui mérite à un plus haut degré l’attention et le dévouement des amis de l’humanité. C’est par celle-là qu’il faut commencer j presque toutes les autres en décou-
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leront comme d’une source naturelle : sans celle-là , toutes les autres seront inutiles ou insuffisantes. A peu d’exceptions près , on pourrait juger de la valeur morale d’une famille d’ouvriers par la seule inspection du local qu’elle habite. Les ouvriers du midi de la France, infiniment mieux partagés que ceux du nord , nous offriront à cet égard des sujets de comparaison décisifs.
Le premier objet qui appelle toutes les sévérités de la loi , après la réforme des logements, c’est la surveillance des enfants et la répression des abus dont ils sont victimes , jusqu’au scandale, dans certaines villes manufacturières. Le département de la Seine -Inférieure laisse beaucoup à désirer sous ce rapport. C’est l’un de ceux où la proportion des écoliers à la population totale est le plus faible. A l’heure qu’il est, les témoignages les plus compétents attestent que plus de 30,000 enfants ne reçoivent absolument aucune instruction , et que cet affligeant oubli atteint surtout les jeunes filles. Lorsqu’on examine de quelle manière l’instruction est distribuée, arrondissement par arrondissement, ville par ville , on est forcé de reconnaître que
le nombre des élèves est en raison inverse du développement industriel. L’atelier fait partout une guerre sourde et incessante à l’école , et l’on est sûr de trouver au service du manufacturier l’enfant qui manque à l’appel de l’instituteur. Cette fatale règle ne souffre nulle part d’exception. Je l'ai retrouvée à Lille ; on la déplore dans l’Alsace même, à Lyon, à Reims, à Saint-Quentin, dans les Ardennes, dans les Vosges.
Il est facile de penser à quelles funestes influences se trouvent ainsi exposés des enfants sans défense contre les rigueurs du travail et contre la perversité de l’exemple. Leur corps et leur âme sont attaqués à la fois. Misère et dénûment au foyer domestique, fatigue et démoralisation dans l’atelier, voilà ce qui les attend : encore est-il juste de reconnaître que, le plus souvent, ils sont mille fois mieux au sein de l’usine que dans les réduits infects où vivent leurs parents. Je ne veux rien dire de tous ceux que j’ai vus, invalides précoces, déjà mutilés par leur imprudence autour des machines , ou rabougris au point de causer d’étranges méprises sur leur âge à la suite des longues veilles ,
quand on veillait , ou d’un travail excessif dans les moments d’urgence. Ce martyrologe aurait sans doute son éloquence ; mais j’aime mieux signaler l’abus que d’en flétrir les auteurs. Tant que la société ne commencera pas cette réforme par la base , c’est-à-dire par une vigilance infatigable sur l’éducation de l’enfance , elle tournera perpétuellement l’affreuse roue d’Ixion, et nos villes manufacturières seront des foyers continuels de désordre , d’immoralité et de sédition.
La période révolutionnaire que nous venons de traverser ne nous a que trop appris ce que pouvaient devenir entre les mains des agitateurs ces enfants abandonnés, quand ils parviennent *à l’âge d’homme. C’est parmi eux surtout, bien plus que chez le peuple plus naïf et plus crédule, pourtant, des campagnes, que le désordre a recruté ses nombreuses victimes. Rien ne saurait donner une idée du trouble jeté dans les ateliers par les publications violentes des énergumènes sortis du sein des clubs , et qui ont infesté les localités les plus importantes de la Normandie. J’en ai la preuve écrite de plusieurs centaines de mains, à la suite de l’enquête
où j’ai recueilli les vœux des ouvriers dans chaque fabrique ; et il m’est permis de dire que le poison ne saurait produire des effets plus prompts et plus funestes que ces feuilles, heureusement éphémères, où les plus odieuses maximes étaient distribuées à vil prix aux heures des repas. Si le bon sens du peuple des campagnes n’avait échappé à cette contagion , c’en était fait pour longtemps de la richesse et du repos de notre pays.
En somme, le département de la Seine-Inférieure a perdu, dans ce grand cataclysme, une valeur d’environ 1 00. millions. La plupart de ses manufactures de coton ont été ébranlées, et la crise inhérente au mouvement de transition de l’ancien au nouvel outillage en a été aggravée au delà de toute expression. Elbeuf a cruellement souffert dans la fabrication des étoffes de laine feutrée , et particulièrement dans les articles de goût et de nouveautés qu’elle avait créés à côté de sa vieille et solide industrie du drap. Le tissage à la main et le tissage mécanique n’ont pas été moins éprouvés dans l’industrie cotonnière ; et les impressions qui semblaient devoir, en raison de leur bon marché bien connu,
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résister plus énergiquement à l’orage, ont vu leur production restreinte aux besoins journaliers de la consommation. La plaie des ateliers nationaux, importée là aussi, y a porté comme ailleurs les fruits les plus amers. Les vallées industrielles de Darnetal, de Déville, de Bolbec, ont eu leurs promenades séditieuses, leurs orateurs de carrefour, leurs prédications incendiaires, et tout le cortège de nouveautés économiques qui caractérise notre époque. Il a fallu nourrir des milliers d’hommes aux frais des communes , presque toutes obérées par ces efforts accablants.
Aujourd’hui que tout commence à rentrer dans l’ordre accoutumé, le moment est venu de mettre la main à l’œuvre , et de faire à l’édifice social les réparations urgentes dont il a besoin. L’étude sérieuse de cette situation grave et nouvelle ne permet pas d’ajouter la moindre foi aux spécifiques dont les alchimistes sociaux gratifient chaque jour, d’un ton hautain , le pays, qu’ils ont si profondément troublé. La grande industrie des tissus de coton subit, au moment où nous parlons, une transformation douloureuse, qui a été hâtée et compliquée par l’ébran-
lement du crédit à la suite d’une révolution. Cette transformation, laborieuse en tout temps et en tout pays, a entraîné des conséquences désastreuses pour les classes ouvrières , à cause des prétentions qu’elles ont manifestées, au lieu de venir en aide , par des mesures de conciliation , au travail menacé de toutes parts. Mais les faits caractéristiques et permanents du régime manufacturier subsistent dans toute leur vérité , après comme avant la crise de 1848. La Normandie demeure exposée , aujourd’hui comme hier, aux inconvénients résultant de l’agglomération de sa population industrielle dans les villes , aux abus du travail des enfants dans les manufactures, aux maladies physiques et morales qui déciment leurs pères. Rien n’est fini. Les mêmes causes peuvent toujours produire les mêmes effets. Les foyers de sédition ne sont pas tous éteints. Il existe toujours des jeunes gens qui veulent délivrer leur patrie du joug des tyrans. On trouve encore des ouvriers qui cherchent consciencieusement combien on pourrait tailler de blouses de toile dans une redingote de drap. Oui , nous avons assisté à d’étranges saturnales depuis dix mois; mais n’avions-nous
pas trop fermé les yeux depuis dix ans ? Le mal qui nous dévore n’est pas seulement endémique, et propre au régime manufacturier de la Seine- Inférieure : nous allons le retrouver plus affligeant et plus digne de méditation dans le département du Nord.