‹ Des classes ouvrières en France, pendant l'année 1848Chapitre 3 sur 7 · LILLE ET LE DÉPARTEMENT DU NORD · texte numérisé non relu

LILLE ET LE DÉPARTEMENT DU NORD

Le département du Nord , peuplé d’un million d’habitants, présente le spectacle le plus saisissant des misères de notre état social, tel qu’il s’est transformé peu à peu , depuis un demi-siècle, sous l’influence du régime manufacturier et des vicissitudes industrielles qui en ont été la conséquence. Rien n’a pu le sauver des atteintes fatales de cette lèpre qui mine, sous le nom de paupérisme, tous les pays de travail organisé en grands ateliers : ni la richesse de son sol et la perfection de sa culture , ni la variété de ses industries , ni les progrès merveilleux qu’elles ont faits en tout genre. Nulle part l’industrie agricole n’est plus avancée, plus fortement combinée avec l’industrie manufacturière, plus in-

timement liée aux grandes spéculations du commerce. Il suffit de citer les sucreries de betterave, les huileries, les amidonneries, la production et le travail du lin , l’extraction de la houille et la fabrication du fer, pour apprécier à sa juste valeur le rôle que joue l’élément territorial dans ce vaste atelier de production , plus important que certains royaumes.

Le département du Nord est pourtant celui de France où règne la plus grande misère à côté de la plus brillante opulence, et dans lequel la fortune semble avoir accumulé , d’une manière désespérante, les problèmes les plus difficiles du temps où nous vivons. On n’y saurait toucher à une industrie, si prospère qu’elle paraisse , qui ne souffre de quelque mal inconnu , et qui ne se débatte contre l’incertitude de sa destinée. L’industrie cotonnière y lutte, comme à Rouen et dans la Seine-Inférieure, contre l’invasion des grands métiers, et le travail patriarcal de la filature domestique succombe devant l’insuffisance du salaire. LaJfilature du lin ne s’est établie sur une grande échelle qu’en immobilisant des capitaux énormes dans des usines condamnées à travailler sans cesse, sous

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peine de ruine , et qui se ruinent aussi , en travaillant toujours. C’est le vice organique de tout notre système manufacturier : produire sans certitude de débouché, naviguer sans boussole, marcher sans savoir où l’on va, et ne pouvoir s’arrêter sans danger. Quelle perspective !

J’ai interrogé avec une sollicitude extrême les principaux chefs de toutes les industries importantes de ce département, et les ouvriers les plus consciencieux : les uns et les autres sont d’accord sur la réalité du mal , et ils ne diffèrent d’avis que lorsqu’il s’agit d’en apprécier les véritables causes , et surtout d’en trouver le remède. Bientôt le Gouvernement publiera les résultats de la grande enquête ordonnée par le décret du 25 mai 1848, et l’on verra quel concert unanime de doléances s’est élevé de toutes parts sur le malaise des travailleurs, dans les départements réputés les plus florissants. Écoutez l’industrie du tissage , et vous jugerez du trouble soudain qu’y a jeté l’invasion de la navette volante et celle des fils à la mécanique. Demandez aux habiles manufacturiers de Roubaix , qui ont si rapidement et si ingénieusement transformé leurs métiers à calicots en

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métiers à stoff, ou à satins de laine, sur quelle base repose l’avenir de leur fabrication : ils répondront qu’il suffît d’une saison pluvieuse pour jeter la défaveur sur un article qüi leur aura coûté des prodiges d’intelligence et de goût. Interrogez les fabricants de batistes, naguère si recherchées, si parfaitement travaillées dans le département du Nord ; et vous apprendrez avec tristesse que cette belle et gracieuse industrie française disparaît peu à peu , frappée, comme les autres, d’une irrémédiable langueur.

La fabrication des tulles de coton et celle des dentelles de fil s’affaissent également, quoique soumises à deux régimes opposés, le premier tout mécanique, le second tout manuel. Il n’est pas jusqu’à l’industrie anciemie des fdtiers ou producteurs de fils à coudre qui ne souffre à son tour, et qui n’exhale des plaintes amères, du sein de la ville de Lille, contre la concurrence meurtrière que lui fait la campagne. Ce n’est plus au Gouvernement cette fois , ni à la contrebande, ni à l’insuffisance des droits protecteurs , que les filtiers s’en prennent de la détresse qui les accable : c’est à deux petits villages, Commines et Wervick, Français comme

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eux, qu’ils attribuent la baisse de leurs salaires. On peut voir dans leurs cahiers de remontrances les mesures étranges qu’ils proposent contre ces deux innocentes localités, dont le seul tort est de produire à meilleur marché que la ville de guerre.

Que dire de l’état présent des industries purement agricoles, telles que les sucreries de betterave, les huileries de graines, les distilleries, les féculeries, toutes en proie au mal qui dévore les autres branches du travail manufacturier ? A la vue de ces perturbations profondes, on ne sait si nous entrons dans une période de transformation ou de décadence ; on ne sait s’il faut considérer cette crise comme la conséquence naturelle d’une organisation vicieuse de l’industrie française, ou comme un simple contre-coup des graves événements qui se sont accomplis depuis une année. De quelque manière qu’on l’envisage, ce terrible problème se pose toujours le même, quoique avec des données différentes, sur tous les points du territoire; mais, dans le département du Nord, il est principalement remarquable par le contraste de toutes les chances de prospérité qui semblaient de-

voir lui assurer une autre solution. Le département du Nord est sillonné de routes, de canaux et de chemins de fer : il possède les plus riches * mines de houille ; il communique avec l’étranger par deux frontières, une de terre, et l’autre de mer; son sol est le meilleur de France; et cependant l’indigence désole ce beau pays, et nous y verrons bientôt des misères à nulle autre pareilles, dont on ne peut , sans effroi , sonder la profondeur.

' C’est surtout dans l’enceinte des murs de Lille que sont concentrées toutes les douleurs morales et toutes les difficultés économiques du système manufacturier. La ville de Lille est une place de guerre, dont la population s’est accrue d’une manière disproportionnée à l’espace qu’elle occupe. C’est la cité de Flandre qui a conservé le plus de traditions de bienfaisance, et elle a été renommée de tous temps pour l’activité de ses institutions charitables. Les sympathies héréditaires de ses habitants pour la classe ouvrière y ont créé une sorte de droit commun au partage des subventions municipales, dont le reste des travailleurs du département est exclu. Celte considération y a retenu et augmenté la

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population , en lui assurant , sous forme de secours réguliers, un véritable supplément de salaire qui empêche les plus malheureux d’émigrer, de peur de perdre, faut-il le dire? leur place à l’hôpital , ou leur tour aux distributions de vêtements et de vivres. On y compte un indigent sur trois habitants.

Si maintenant on considère que les trois grandes industries de cette ville, celle du coton, qui emploie 15,000 personnes, celle du lin, 4 ou 5,000, et celle des filtiers ou retordeurs de fil à coudre, qui en occupe près de 8 , 000 , sont précisément les plus exposées aux crises industrielles, il sera facile de prévoir à quelles extrémités peuvent être réduites les populations qui les exercent. Ainsi les trente-quatre établissements cotonniers de Lille, qui faisaient mouvoir, au mois de février 1848, 239,445 broches en fin et 159,000 à retordre, n’en avaient plus, au mois de juillet suivant, que 21,558 travaillant onze heures par jour, 43,397 travaillant neuf heures, 160,774 travaillant six heures, et 163,724 inactives! Un chômage complet avait paralysé l’industrie du tulle , et nous avons vu des centaines de pauvres femmes qui ne pou-

vaient pas gagner plus de 25 centimes, en travaillant pendant quinze heures par jour à faire de la dentelle.

Toutes ces industries sont tellement solidaires qu’il suffit d’un temps d’arrêt chez une seule, pour qu’elles s’arrêtent toutes. Dès que la filature de coton est réduite à diminuer son œuvre, aussitôt l’on voit cesser celle des mécaniciens , des constructeurs en bois, en fer et en cuivre , des couvreurs de cylindres , des ferblantiers , des corroyeurs , des manneliers , des cordiers , des fabricants de cardes et d’une foule d’autres, qui , ne pouvant plus se livrer à leurs consommations habituelles , entraînent dans leur détresse une armée de petits détaillants. Les fabrications les plus invulnérables en apparence ne sont pas plus exemptes que les autres du contre-coup de ces chômages. C’est ainsi que l’industrie du fil à coudre était réduite de plus de moitié à Lille , à la suite des malheurs qui avaient frappé, en 1 848, toutes les branches manufacturières du pays. Par quelles mystérieuses corrélations la tempête avait-elle pu atteindre cette fabrication modeste d’un produit indispensable*/ On avait donc cousu moitié moins

que de coutume , et la crise avait donc pénétré jusqu’aux plus intimes occupations du foyer domestique ! Quelles leçons pour les économistes et pour les hommes d’État, dans ces simples rapprochements ! Que de malheurs s’expliquent et pourraient être prévus par une observation intelligente et analytique des faits !

On en jugera par l’exposé succinct delà constitution peu connue d’une des principales industries de la ville de Lille, celle des filtiers ou fabricants de fils à coudre. Cette industrie a été longtemps florissante, et, quoiqu’il n’y soit survenu aucune des révolutions qui ont bouleversé la filature et le tissage du coton en les perfectionnant, elle souffre aujourd’hui du désordre qui les afflige, et son produit total est tombé de 1 1 millions à moins de 5 , en une seule année. Déjà même, avant les événements qui ont laissé de si cruelles traces de leur action sur toutes nos fabriques , cette industrie était en proie aux abus qui les désolent toutes, et qui les menacent de crises perpétuelles. Elle offrait le tableau plein d’intérêt d’une lutte intestine, éminemment capable de refroidir le zèle des réformateurs , qui supposent qu’on peut régler,

par des formules générales et par des tarifs officiels , les salaires du travail. Y a-t-il rien de plus simple , en apparence , que de retordre du fil de lin ou de coton , pour le rendre propre à l’aiguille ?

Cependant, cette industrie si patriarcale est une de celles où se rencontrent réunis au plus haut degré les avantages et les inconvénients de la division du travail. On y compte une armée d’ouvriers spéciaux , tous jaloux de leurs prérogatives , tous intéressés à la solution de plusieurs petites questions d’une importance vitale pour leurs familles, et dont le sujet même est inconnu comme leurs noms. Qui sait en effet, hors des murs de Lille, ce que c’est qu’un étriqueur, un empercheur , un chevilleur , un parlisseur, un lustreur , un bobineur, un mou lineur au frais , un balanceur , et un plieur à la baguette? Eh bien, il n’y a pas un seul de ces hommes qui ne soit mécontent de son salaire , et qui ne m’ait fourni un mémoire consultatif à l’appui de ses réclamations. Une augmentation de 1 centime serait , pour quelques-uns d’entre eux, le maximum de l’ambition ; d’autres bornent leurs vœux à 15 centimes pour uneli-

gature dans le pliage, et à 20 centimes pour deux. Ce centime supplémentaire , c’est quelquefois la vie ou la mort d’un enfant , c’est la possibilité d’acheter une paire de sabots, un verre de lait , un peu de bois de chauffage.

Voici le budget d’un de ces braves gens , tel qu’il l’a rédigé lui-même dans une année heureuse : « Je suis chevilleur ; je gagne 2 fr. par jour. Ma femme est dentellière, et gagne 1 0 à 1 5 centimes par jour. J’ai quatre enfants. L’aînée a dix ans ; elle va en classe chez les sœurs de la Présentation. Les plus jeunes vont à la salle d’asile. On mange 24 kilogrammes de pain bis par semaine, à 22 centimes 1/2 le kilogramme. 5 40 « La viande est trop chère ; nous ne mangeons que des débris trois fois par

semaine , à 25 centimes » 75

« Il n’y a que moi qui mange du beurre, à raison de 250 grammes par semaine. . » 50 « Ma femme et mes enfants mangent de la mélasse ou des fruits avec leur pain. » 80 « Nous consommons des pommes de terre et des haricots pour l »

A reporter ... 8 45

Report. ... 8 45 . « Du lait, line demi-pinte par jour. . . » 35 « Le loyer d'une cave à 3 mètres au-

dessous du sol 1 50

« Du charbon; cette consommation est un peu forte, parce qu’il faut faire sécher

le linge au feu 1 35

« Savon et éclairage 1 10

« Total pour la semaine 12 75

« Nous recevons, au bureau des secours, 3 kilogrammes de pain bis tous les quinze jours. Ma fille aînée reçoit aux vacances , chez les sœurs , soit un mouchoir , soit une chemise ; les trois petites reçoivent à la salle d’asile , tous les ans , à Noël , une robe de molleton , une chemise, quelquefois des bas. Malgré cette fa- • veur , et malgré notre travail , ajoute ce brave ouvrier, sous peine d’être nus , nous vivons en mendiants ; et la loi le défend. »

Telles sont les doléances de l’un des soldats de ce corps peu connu des filtiers , qui compte tant d’armes différentes ; et cette histoire est celle de ses beaux jours. J’aurais pu faire aussi, d’après nature , l’histoire de tous les autres, et

en fbàncb:

démontrer à quel point tant d’hommes laborieux vivent d’une vie précaire , môme dans les, temps de calme et d’occupation. En étudiant avec attention ces exposés fidèles, on devinerait aisément à quelles rudes épreuves les filtiers doivent être condamnés aux époques du chômage : nous les retrouverons bientôt dans ces mauvais moments. Mais ce qu’on ne sait pas assez, c’est que les chefs de ces industries jadis si sûres, aujourd’hui si périlleuses, ne jouissent pas de plus de sécurité que leurs ouvriers, et que la concurrence leur impose trop souvent des conditions incompatibles avec leur intérêt et même avec leur honneur.

Astreints à déférer aux ordres de leurs commettants , ils sont forcés de subir des commandes capricieuses et souvent frauduteuses , parce que les dimensions de longueur des écheveaux et la longueur des tours varient à l’infini. Nulle division métrique régulière et constante n’y garantit la sûreté des acheteurs et la loyauté des livraisons , de sorte que les fabricants ne peuvent faire sans péril des approvisionnements préparés sur des mesures fixes et authentiques. Ils se ruineraient par leur probité même, et ils

sont obligés de vivre au jour le jour , pressés quand on fait des demandes, désœuvrés quand on n’en fait pas. Cette industrie a donc été livrée au hasard , qui les gouverne à peu près toutes aujourd'hui ; et quoique ses débouchés reposent sur la consommation qui paraît la plus certaine, on l’a vue cette année tomber au-dessous de celle des articles de luxe , et frappée au cœur comme la fabrication du tulle et des dentelles.

La filature et le tissage du lin n’ont pas éprouvé des vicissitudes moins cruelles, et c’est dans l’histoire de cette grande et récente industrie que la science trouverait les plus graves sujets de méditation. Avant la découverte de la fdature mécanique du lin, dont la ville de Lille a vu s’élever dans ses murs les premières fabriques, la matière première des toiles était filée à la main et tissée dans les campagnes, principalement en Flandre et en Bretagne, où elle utilisait les longues veillées de la chaumière dans la mauvaise saison. En moins de vingt années,

; la mécanique a privé de travail les 200,000 femmes qui filaient le chanvre et le lin. Le rouet et la quenouille ont été remplacés par des appareils formidables établis dans de véritables

arsenaux, à la fondation desquels ont concouru des sociétés puissantes. La protection de l’État et des douanes ne leur a pas manqué; et ces usines étaient à peine nées , qu’elles succombaient déjà de toutes parts, comme frappées par la foudre, ou lentement minées par un mal intérieur.

Quel est ce mal ? Et qu’est-il advenu de ces brillantes créations dont notre pays était naguère si fier? D’immenses capitaux y ont été engloutis, sans profit pour les actionnaires, sans avantages définitifs pour les ouvriers. L’immuable nécessité de ces entreprises était de produire sans relâche pour ne pas perdre l’intérêt de leurs avances , et de travailler sur une grande échelle pour produire avec économie. Elles ne faisaient d’ailleurs que déplacer le travail de la campagne pour l’attirer dans les villes , et. accroître ainsi la somme de misère inhérente aux vastes agglomérations d’hommes. Il suffit d’y avoir pénétré une fois, pour juger de leur influence matérielle sur la santé des ouvriers. En dépit du luxe et de l’habileté qui ont présidé à leur construction , ces filatures offrent toujours , dans quelques-unes de leurs dispositions, tous les extrê-

mes de la fatigue humaine , des ateliers où la poussière obscurcit l’air et dessèche les poumons ; tandis que dans les ateliers voisins les ouvriers se débattent contre l’inondation , la vapeur et l’humidité. Heureux si, môme au prix de ces inévitables rigueurs , ils étaient assurés d’une tâche régulière, et protégés contre les chances du chômage !

Mais l’expérience a prouvé que les demandes de la consommation ne pouvaient suffire à la fièvre de production qui est la loi fatale de ces usines; elles n’ont pas tardé, en effet, à entraîner l’ouvrier lui-même dans l’orbite de leur parcours orageux; et nous avons vu l’association des plps habiles ingénieurs, des plus riches capitalistes et des ouvriers les plus intelligents , n’aboutir qu’à des liquidations désastreuses, après avoir grevé le budget de la misère partout om elles ont été établies. La société n’a recueilli jusqu’ici de ces tentatives hardies que la baisse du prix des toiles , faible compensation aux sacrilices de toute sorte qui lui sont imposés par la nouveauté inquiétante d’une telle situation.

Ainsi la ville de Lille ne possède pas une in-

dustrie importante qui ne soit exposée à quelques chances de perturbation. Le développement de ces diverses fabriques , comprimé dans l’étroite enceinte de ses murs, y a donné naissance à des complications d’une nature spéciale, qui aggravent au plus haut degré le sort des classes ouvrières. Chacun sait que , par suite d’un usage immémorial, une portion considérable de la population manufacturière de cette ville habite dans des caves situées à deux ou trois mètres au-dessous du sol, et sans communication avec les maisons dont elles font partie : ces caves ne reçoivent d’air et de jour que par la porte de l’escalier qui y conduit, et qui donne sur la rue ; leur étendue est rarement de deux mètres à deux mètres et demi de hauteur sur cinq mètres de côté, et il y en a une infinité qui ont des proportions beaucoup moindres. N^tre honorable confrère , M. Villermé , a caractérisé avec une triste concision le sort des malheureux qui les habitent , en disant « que pour eux le jour arrive une heure plus tard que pour les autres hommes, et la nuit une heure plus tôt. »

Cette population de parias ne se retrouve dans aucune autre ville de France, et elle sem-

ble vouée à des misères inconnues môme de l’elat sauvage. C’est un spectacle vraiment effrayant que celui de ces ombres humaines, dont la tête arrive à peine à la hauteur de nos pieds , quand le demi-jour qui les éclaire permet de les apercevoir du haut de la rue. Mais nulle plume ne saurait décrire avec une exacte vérité, pour qui s’est hasardé à y descendre , l’épouvantable aspect de cos asiles, capables de

faire envier aux hommes les repaires des hôtes

de nos forêts. J’ai visité presque toutes ces caves à plusieurs reprises, tantôt accompagné d’un médecin qui en connaissait tous les habitants, tantôt avec les autorités de la ville, épouvantées des découvertes déchirantes qu’elles faisaient en y entrant. Il faut que la France entière sache ce qui se passe dans ce monde souterrain, et nous allons le lui dire.

Le quartier principal de la misère lilloise, celui de Saint-Sauveur, n’est pas le seul où il existe des caves ; mais c’est celui où il en existe le plus, et dans lequel toutes les combinaisons semblent avoir été réunies pour l’insalubrité. C’est une suite d’îlots séparés par des ruelles sombres et étroites, aboutissant î\ de petites

cours connues sous le nom de courettes , servant tout à la fois d’égouts et de dépôts d’immondices, où règne une humidité constante en toute saison. Les fenêtres des habitations et les portes des caves s’ouvrent sur ces passages infects, au fond desquels une grille repose horizontalement sur des puisards qui servent de latrines publiques le jour et la nuit. Les habitations de la communauté sont distribuées tout autour de ces foyers pestilentiels , dont la misère locale s’applaudit de tirer un petit revenu. A mesure qu’on pénètre dans l’enceinte des courettes , une population étrange d’enfants étiolés, bossus, contrefaits, d’un aspect pâle et terreux, se presse autour des visiteurs , et leur demande l’aumône. La plupart de ces infortunés sont presque nus, et les mieux partagés sont couverts de haillons.

Mais ceux-là , du moins, respirent à l’air libre ; et c’est seulement au fond des caves que l’on peut juger du supplice de ceux que leur âge ou la rigueur de la saison ne permet pas de faire sortir. Le plus souvent , ils couchent tous sur la terre nue sur des débris de paille de colza, sur des fanes de pommes de terre des-

séchées, sur du sable, sur les débris même péniblement recueillis dans le travail du jour. Le gouffre où ils végètent est entièrement dépourvu de meubles; et ce n’est qu’aux plus fortunés qu’il est donné de posséder un poêle flamand , une chaise de bois et quelques ustensiles de ménage. « Je ne suis pas riche , moi , nous disait une vieille femme en nous montrant sa voisine étendue sur l’aire humide de la cave ; mais j’ai ma botte de paille, Dieu merci ! »

L’industrie de ces femmes consiste à ramasser dans les rues des épluchures de légumes dont elles essayent d’extraire un peu de nourriture, ou à recueillir des cendres pour les tamiser et les vendre, après s’en être servies en guise de matelas. J’en ai vu qui brûlaient de vieilles chaussures de cuir, faute de combustible, et qui ajoutaient cette infection à l’infection naturelle du logis. Une odeur inexprimable s’échappait de ces foyers , autour desquels se tenaient accroupis des enfants souvent entassés trois par trois dans de vieux paniers ronds, où ils représentaient assez bien, au bonheur près, de véritables nids d’oiseaux. Le père de famille habite rarement ces tristes demeures ; il se hâte de les

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fuir au lever du jour, et n’y revient que fort tard vers la nuit. La mère seule , par sa tendresse vigilante, brave l’horreur d’y vivre, pour assurer la vie de ses enfants.

Que dirai-je de plus? Il est des tableaux dont il faut être sobre ; mais il en est aussi qu’il faut remettre sans cesse sous les yeux des hommes, comme un avertissement et un appel au devoir. A l’heure où nous parlons, plus de 3,000 de nos concitoyens vivent de cette horrible existence daus les caves de la ville de Lille, si justement renommée par l’esprit charitable et chrétien de ses habitants. Oui , il y a des femmes qui ne mangent pour toute nourriture que deux kilogrammes de pain noir par semaine , et si maigres, que leur corps est presque diaphane ; il y a des milliers d’enfants qui naissent seulement pour mourir d’une longue agonie. Le docteur Gosselet, médecin distingué de Lille, qui a publié le chiffre des victimes de ce martyrologe, s’écrie en finissant : « 11 y a donc chez nous autre chose que la misère , pour causer de telles pertes au début de la vie ! A ce fléau il faut une barrière ; il faut qu’en France on ne puisse pas

dire un jour que sur 21,000 enfants il en est

mort, avant l’âge de cinq ans , 20,700 ! »

Cette effrayante mortalité et les misères ineffables du quartier aaint-Sauveur ont excité de tout temps la sollicitude des autorités lilloises ; et la réforme des caves, qui en sont la cause principale, a été poursuivie avec persévérance. La chambre de commerce s’en est occupée sans relâche, et elle attend avec impatience l'adoption législative du projet en vertu duquel les administrations municipales seront investies du droit d’expropriation. Il n’y a, en effet , qu’un moyen de résoudre la question des logements , et de mettre un terme aux calamités de tout genre qu’elle traîne à sa suite : c’est d’interdire l’habitation des caves, et de préparer les voies à un système d’assainissement général , obligatoire, et sévèrement surveillé. Il est triste de dire aussi que tous les efforts des manufacturiers et des magistrats de Lille ont échoué devant la résistance opiniâtre des habitants des cuves; mais c’est surtout en pareille matière que la fermeté mène au but, et que des règlements de police, vigoureusement exécutés,

changeraient en peu de temps l’état des choses. On pourrait citer à ce sujet une excellente ordonnance du dernier préfet de police, M. Gervais (de Caen), sur la salubrité des hôtels garnis fréquentés par les ouvriers de Paris.

Je crois devoir placer, en regard de ces sombres tableaux de l’état économique et social de la ville de Lille, le résultat d’une décision économique qui s’y rattache , celle de la suppression du travail des détenus dans les prisons. Le jour même où je finissais la visite des caves de la rue des Étaques , de la cour Ghâ , de la cour du Sauvage , de la place aux Oignons , et des autres fosses à hommes de cette industrieuse cité, je fus admis à parcourir la maison centrale de Loos, occupée par 1 8 ou 1 ,900 prisonniers des deux sexes. Quel contraste ! et quel air d’aisance respiraient ces beaux lieux ! On se serait cru dans un palais. Une propreté exquise régnait dans tous les corridors. Les lits étaient rangés en ordre dans les dortoirs, pourvus de bonnes couvertures, bien aérés; les salles de réunion bien éclairées, bien chauffées. Les détenus étaient vêtus d’uniformes tout neufs, chaussés d’excellènts sabots doublés de bas de

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laine ; et, sans la garde armée qui veillait à leur porte , on aurait pu les prendre pour un couvent de moines.

Ils en avaient presque tous l’embonpoint.

L’inaction à laquelle on les avait contraints les avait tellement engraissés, qu’on leur faisait faire chaque jour, dans l’intérêt de leur santé, une promenade régulière dans des préaux couverts. Rien ne manquait à la cuisine et dans les magasins, tous bien approvisionnés d’aliments sains, et servis avec une exactitude parfaite. Ma pensée se reportait involontairement vers les malheureux habitants du quartier Saint-Sauveur, où j’avais vu, quelques moments auparavant, des mères de famille honnêtes, et plus d’une sublime peut-être, réduites à chercher, dans des débris immondes, une nourriture malsaine que le travail ne leur assurait pas toujours. La suppression du travail des prisonniers n’avait pas sauvé la part de travail des autres, et il restait toujours cette affligeante question à résoudre : La sollicitude publique ne commence-t-elle à s’étendre sur le citoyen que lorsqu’il en est indigne, et l’État n’a-t-il des entrailles que pour les gens qui troublent son repos? Enlîn, faut-il

beaucoup plus d’intelligence pratique pour mettre un terme aux misères de la rue des Étaques, que pour maintenir l’ordre et l’abondance dans la prison de Loos ?

Poser ainsi la question , ce n’est pas la résoudre assurément ; mais c’est en démontrer la gravité. Voici, en réalité, le fait nouveau, le fait capital du système manufacturier de nos jours : Partout où s’élève une grande usine , la population ouvrière se groupe autour d’elle, s’accroît d’une façon désordonnée, se loge mal, se nourrit mal, et se trouve assujettie à toutes les chances d’instabilité des profits et des salaires. La concurrence qui s’établit entre les chefs d’usine , et celle que ne tardent pas à se faire les ouvriers, diminue forcément les profits des uns et les salaires des autres. Supposez l’explosion d’une crise ou d’une révolution , l’ignorance exploitée par les passions politiques, la suppression des débouchés accoutumés de l’usine, l’accroissement des impôts, que devient le sort de l’ouvrier? Pour apprécier la part de responsabilité qui appartient à chacun, c’est au point de départ qu’il faut étudier la marche rapide des

conséquences économiques et morales de cet état nouveau.

Le point de départ pour l’entrepreneur, c’est le choix du lieu, du moment, et de la spécialité de l’usine ; pour l’ouvrier , c’est son aptitude , son éducation , son entrée dans l’atelier. Convient-il de laisser indéfiniment à l’arbitrage de chaque fondateur de fabrique le droit implicite d’entasser, dans une ville de guerre telle que Lille , des populations que l’intérêt de la morale, de l’ordre et de l’humanité commanderait plutôt de faire refluer vers les campagnes?

Est-il prudent de laisser errer à l’aventure le flot des oiivriers , quand ce flot , bien ou mal dirigé, peut répandre sur un pays la richesse ou la désolation ? La société n’a-t-elle rien à apprendre à ces ouvriers, sur le meilleur emploi de leur intelligence et de leurs aptitudes ? Quand on observe la différence qui existe entre la condition de ceux de Lille et de Roubaix , par exemple, ou de Dunkerque ou d’Anzin, et qu’on compare le sort des travailleurs du midi à ceux du nord de la France, ainsi que nous le ferons bientôt, quels éclairs ne voit-on pas jaillir de

celle nuit encore si sombre et si effrayante?

Mais l'enseignement devient plus significatif et plus concluant aussitôt qu’on sort de Lille et qu’on pénètre dans ses faubourgs. On dirait que la condition du travailleur s’améliore aussitôt qu’il a franchi le dernier pont-levis. On rencontre déjà beaucoup moins d’hommes ivres de cette ivresse alcoolique , au regard fixe et hébété, aux lèvres contractées et brûlées, qui caractérise l’intempérance des villes manufacturières du nord. Les enfants ont meilleure mine ; les femmes sont mieux vêtues , et leur physionomie n’offre plus ces types abrutis et désespérés de la population des caves. Les logements sont généralement sains et habitables. Dans beaucoup de villages de la banlieue, plusieurs fabricants, jaloux d’assurer le bien-être de leurs ouvriers , ont fait construire pour eux des maisons simples et commodes, et les leur ont louées à des prix très-modérés. Nous en avons beaucoup vu qui étaient déjà pourvues d’un mobilier complet , et où régnaient l’ordre et la propreté. A Roubaix , il y a des rues entières ainsi bordées de pavillons contigus et indépendants, tous occupés par des fileurs ou des tisseurs, entou-

rés de leurs familles, et vivant au milieu d’elles dans une véritable aisance. Nous avons retrouvé la même physionomie à Anzin , où la sollicitude d’une compagnie intelligente et puissante a presque résolu, en ce qu’il a de praticable, le problème de la combinaison des efforts au profit de tous les intérêts de la communauté laborieuse.

Il est pourtant difficile de se défendre d’un secret sentiment d’inquiétude, en parcourant les fabriques d’une ville aussi rapidement improvisée que celle de Roubaix, et dont la population a doublé depuis moins de vingt-cinq ans. On n’y voit partout que de vastes usines bâties en briques , à la manière anglaise , et , comme elles, vouées aux périls de la fabrication illimitée. Grâce au génie inventif de leurs chefs, ces manufactures ont subi en temps propice les transformations nécessitées par les circonstances; mais pourront-elles se plier toujours aux exigences capricieuses de la consommation , et traverser sans encombre des temps aussi agités que les nôtres ? Les hommes qui ont assisté aux formidables grèves, volontaires ou forcées, des premiers mois de l’année 1848,

se souviendront longtemps des processions d’ouvriers sans travail que la révolution avait livrés à eux-mêmes. L’existence de plusieurs milliers d hommes repose dans ce pays sur un travail qui peut manquer d’un jour à l’autre, et que le moindre perfectionnement de concurrence , ne fût-ce que dans l’industrie des contrebandiers , réduirait en peu de mois à des proportions désastreuses. Que deviendrait celte ville nouvelle avec ses 30,000 habitants, presque tous fileurs ou tisseurs, si, par un de ces revirements si fréquents dans le système manufacturier, les tissus de laine et les étoffes mélangées étaient frappées tout à coup de quelque rivalité sinistre ?

C’est là surtout qu’est le péril, quoiqu’il soit le même à peu près partout aujourd’hui. Le département du Nord expie en ce moment sa grandeur et sa richesse, comme toutes les puissances. Il a soumis son agriculture même aux vicissitudes de l’industrie , en la faisant industrielle. La fabrication du sucre de betterave a attaché à ses flancs le vautour qui ronge le cœur de nos colonies, la terreur du sucre étranger , les malédictions de la navigation au

long cours. L’herbe qui pousse dans les rues de Dunkerque est entretenue par les usines qui fabriquent du sucre à Valenciennes. En dépit des droits protecteurs et de la défaite du sésame , les huileries de graines de la plaine de Lille sont en décadence, et les moulins 'à vent s’en vont.

Ainsi tout est artificiel et précaire dans ce beau département , excepté ses richesses naturelles. Un article de loi favorable aux justes réclamations du Midi peut frapper d’un coup terrible ses manufactures de coton et de lin. L’admission des sucres étrangers sans surtaxe peut anéantir ses sucreries de betterave; la libre entrée du sésame peut arrêter le développement de ses huileries de colza. Un jour viendra bientôt où, l’expérience confirmant les théories et les prévisions de la science économique, la France voudra savoir ce que lui ont coûté les lois d’exception qui entravent l’essor de sa navigation et de son commerce : le département du Nord pourra fournir de précieux éléments à cette étude ; car c’est de son sein que sont parties les protestations les plus passionnées en faveur du système restrictif. 11 n’y a pas un seul

E\ FRANCE

document émané des chambres de commerce , pas une doléance de fabrique , pas un exposé officiel qui ne renferme à cet égard des vœux Irès-expressifs.

Mais la tendance actuelle de toutes les branches d’industrie est de vivre sous un régime libre, et les privilèges de manufactures touchent à leur fin comme tous les autres. Il est permis de demander, à la vue des misères de Lille et des pays d’industrie protégée, si ce n’est pas réellement au système prohibitif qu’il convient d’attribuer l’existence précaire et misérable des jjopulations ouvrières et les luttes de la concurrence intérieure, qui les déciment chaque jour par la réduction du salaire, en même temps qu'elles ruinent les entrepreneurs par la slippression des débouchés. Quelle protection plus efficace que la prohibition absolue pouvait assurer la prospérité de l’industrie cotonnière? Et, cependant, c’est celle où les ouvriers sont le plus malheureux. La filature et le tissage du lin, la fabrication du fer, et jusqu’à l’ extraction ' de la houille, sont protégés par des taxes qui pèsent sur le peuple français; et, dans chacune de ces industries, la condition des ouvriers est

en raison inverse du degré de protection accordé à l’industrie elle-même.

De toutes les villes du département du Nord , celle dont l’esprit s’est maintenu le plus libre au plus fort de la tourmente révolutionnaire, est la ville de Dunkerque. Quoique frappée d’une manière cruelle par la destruction du cabotage, depuis le mois de février 1 848 sa population ouvrière n’a pris aucune part aux saturnales économiques del’époque, et n’a jamais failli un seul instant aux traditions d’honneur et de bon sens qui distinguent les pays maritimes. On y prenait en pitié les orateurs qui spéculaient sur la misère et l’ignorance des ouvriers lillois, pour les exciter à la révolte. Tout le monde a souffert, sans doute ; mais, dans leur détresse même, les ouvriers de Dunkerque sont restes fidèles à leurs vieilles habitudes d’ordre et de résignation. J’ai parcouru les demeures d’un grand nombre d’entre eux., et visité beaucoup de veuves et d’orphelins de la mer : il régnait parmi eux une grande misère ; mais le courage des femmes de marins est d’une trempe peu commune, et cette noble race luttait avec fierté contre des douleurs

qui auraient accablé les hommes les plus énergiques dans toute antre cité.

La population du département du Nord se divise, comme les diverses branches de son industrie, en trois grandes catégories: les ouvriers de l’agriculture , ceux de la fabrication et ceux de la navigation, qui tous ont souffert, à des degrés différents , de la crise que nous venons de traverser. Les plus disgraciés sont assurément ceux des manufactures de fil et de coton , soit en ateliers séparés, soit en ateliers réunis, puis ceux des fabriques de laine. Partout on retrouve au premier rang des industries souffrantes les tilateurs et les tisserands : ce fait est désormais acquis aux discussions économiques. C’est parmi eux que le vice recrute ses victimes dans les deux sexes ; c’est parmi eux que le plus grand nombre des enfants manque à l’appel des instituteurs. Ainsi, tandis qu’à Dunkerque, ville de marins, sur 850 garçons et 815 filles qui vont à l’école, on ne compte que 1 50- absents, un peu moins du dixième ; à Lille, à peine le quart des enfants fréquente-t-il les écoles: les uns, parce qu’ils sont prématurément occupés dans les fa-

briques , contrairement à la loi ; les autres , aveu pénible à faire, parce qu’ils ne sont pas assez vêtus pour sortir de leurs caves.

On peut considérer dès aujourd’hui comme règle générale, comme une véritable loi économique, la marche décroissante du salaire dans les industries que nous venons de citer. Plus ces industries sont condamnées à produire pour se soutenir, plus les chances de perte sont grandes pour les entrepreneurs , et celles de chômage ou de réductions pour les ouvriers. Ceuxci , ne trouvant plus dans leur travail une existence régulière, finissent par tomber dans un abattement moral , qui affaiblit peu à peu leurs meilleurs sentiments , le lien conjugal , le dévouement paternel, le respect de soi-même.

On les voit se défaire successivement des objets les plus précieux de leurs ménages, et trop souvent de leurs vêtements même, pour vivre et faire vivre leurs enfants; puis, ces faibles ressources disparaissant aussi, les enfants sont abandonnés à leur tour. Le père devient étranger à sa propre demeure; il cherche à s’étourdir dans l’ivresse, et finit par tomber dans l'abjection. On en voit qui vivent cyniquement aux

dépens de leurs femmes et de leurs enfants, que la fatalité du système manufacturier leur a fait préférer par les chefs de l’industrie, parce que leur salaire est moins élevé , et qui ne rentrent au logis que pour consommer sans pudeur le peu que la famille a gagne.

Hâtons-nous d’ajouter qu’il n’en est pas ainsi des autres industries , et qu’elles offrent généralement une carrière plus tranquille aux ouvriers qui les exercent. Il en est un grand nombre où ces ouvriers peuvent même acquérir une aisance réelle, et s’élever, par l’ordre et par l'économie , aux jouissances de la propriété. Les mécaniciens, les constructeurs, les charpentiers, les artisans employés au travail régulier des services dont la société éprouve le besoin ' continuel et périodique , et ils sont heureusement presque partout en majorité , prennent chaque jour leur part du progrès général de la civilisation française. C’est en eux que réside la principale force productrice du pays, la plus indépendante des crises de l’industrie , la plus morale, la plus éclairée. Celle-là tend sans cesse à monter ; les ouvriers de l’industrie mécanique tendent au contraire à descendre. Nous

exposerons à la fin de ce rapport , lorsque le moment sera venu de faire des réponses catégoriques aux questions du programme rédigé par T Académie, les causes essentielles de ce double mouvement, et ses conséquences probables. Nous nous bornons à constater que le mal de l'industrie est circonscrit, et que la santé règne habituellement en dehors de ces grands lazarets qu’on appelle des manufactures de fil et de coton.

L’examen attentif de toutes les branches de la production dans le département du Nord démontre jusqu’à l’évidence cette vérité consolante. A mesure qu’on s’éloigne du foyer spécial des industries maladives, on voit pour ainsi dire s’élever le thermomètre de l’aisance et de la moralité. A Lille, par exemple , l'ouvrier des faubourgs est déjà plus heureux et moins abruti (pie celui de la ville. A Roubaix , à Tourcoing , sa condition est encore meilleure ; elle l’est davantage à Denain , à Anzin, où l’industrie consiste dans l’extraction de la houille et la fabrication du fer , moins exposées aux vicissitudes de l’offre et de la demande. Elle serait excellente à Dunkerque, si l’imperfection de notre législa-

tion économique, et les erreurs de notre politique, n’avaient successivement atteint la navigation coloniale, les armements maritimes, et toutes les branches, jadis si prospères, de notre commerce extérieur. Nous n’avons cessé , depuis la paix de 1815 , de prodiguer les encouragements à l’industrie manufacturière , et nous avons paru oublier qu’à l’aide de notre agriculture et de notre commerce , nous pouvions vivre d’une vie moins factice et moins orageuse. Les résultats brillants et passagers obtenus à l’aide des sacrifices imposés à la nation, ont fait place aujourd’hui à des problèmes redoutables qu’il faudra bien résoudre tôt ou tard, car ils inquiètent la société tout entière.

N’est-ce pas, en dehors même des plus simples détails descriptifs , un fait grave et digne de méditation , que la situation économique du département du Nord? Quoi! le pays le plus riche de France, celui où l’agriculture et l’industrie ont fait le plus de progrès, est celui où la misère est la plus grande, où l’on compte un indigent sur cinq personnes dans la campagne, et un sur trois dans certaines villes ! C’est en vain que le génie industriel accumule méliers

sur métiers , perfectionnements sur perfectionnements, écoles sur écoles; c’est en vain que l’Etat aura prodigué ses ressources à doter ce beau pays de canaux et de chemins de fer; que la nature lui aura donné les premières mines de houille du territoire et le sol le plus fertile , "des villes populeuses pour consommer, presque autant que d’usines pour produire : tout ce magnifique déploiement d’intelligence et de labeur humains n’aurait abouti qu’à multiplier le nombre des pauvres , et à créer cette misère sans nom qui siège dans les caves de la rue des Étaques et de la cour du Sauvage !

Non, non ! ce n’est pas là le dernier mot de la Providence et de la civilisation. Les mêmes puissantes mains qui ont improvisé des villes comme Roubaix et Denain , et qui élèvent tous les jours dans les airs les cheminées de tant d’usines, sauront bien fermer quelque jour les caves homicides de Lille. La volonté est aussi une force. Ce contraste étonnant de tant de pauvreté au sein de tant de richesse deviendrait une arme trop dangereuse aux mains de l’anarchie, si les amis éclairés de l’ordre n’en faisaient pas sortir des enseignements décisifs. Il y a évi-

EN FfiAKCE.

demment un vice profond et cache sous ces dehors brillants. Il y a une grande loi économique méconnue qui ressortira, nous l’espérons, triomphante de la comparaison respective du travail dans le midi et dans le nord. Nous allons lavoir se manifester à Lyon, dans cette glorieuse métropole de la première de nos industries, appelée à favoriser la transition de l’ancien au nouveau régime, et dont il est temps d’exposer aussi la physionomie originale et agitée.

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