‹ Des classes ouvrières en France, pendant l'année 1848Chapitre 4 sur 7 · LYON ET SAINT-ÉTIENNE · texte numérisé non relu

LYON ET SAINT-ÉTIENNE

La question économique du travail dans la ville de Lyon se présente sous un aspect imposant et compliqué, qui ne ressemble à aucun autre. On n’y trouve point, comme dans les autres villes de fabrique, de ces grands établissements d’une forme architecturale particulière , où les ouvriers sont réunis en masses autour de métiers rangés dans de vastes salles communes , et appartenant ù un entrepreneur unique ou à de riches compagnies. La règle sévère des communautés manufacturières est inconnue aux ouvriers lyonnais. L’industrie lyonnaise ,

presque exclusivement consacrée au travail des soieries dans leurs produits les plus élégants et les plus variés , repose tout entière sur la base i du foyer domestique , et le travailleur y jouit d’un degré d’indépendance bien rare dans les fabriques de tissus en Europe.

Chacun sait que , dans cette ville , il n’y a pas de fabricants proprement dits , mais seulement des commissionnaires habiles qui reçoivent les commandes' des principales maisons de vente de France et de l’étranger, et qui se chargent spécialement du choix des dessins pour les étoffes et des matières premières destinées à leur confection. Tout ce qui a rapport à la mise en œuvre est le fait de l’ouvrier lyonnais , connu sous le nom de chef d’atelier , et propriétaire de cinq ou six métiers sur lesquels il travaille lùi-même et fait travailler, sous ses ordres, des compagnons trop souvent nomades , qui lui payent une redevance pour la location du métier. L’ouvrier de Lyon est maître de débattre le prix de son œuvre et de l’exécuter en pleine liberté chez lui , à l’aide de sa femme et de ses enfants , ou de plusieurs compagnons de son choix. C’est un véritable contre-maître , pro -

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priétaire de son métier , libre de travailler à ses heures , pourvu qu’il remette l’étoffe promise aux conditions qu’il a discutées et consenties.

L’entrepreneur et l’ouvrier sont donc, à Lyon , sur le pied d’une parfaite égalité, et il semble, au premier abord , qu’aucune circonstance fâcheuse n’aurait jamais dû altérer la bonne harmonie si naturelle entre eux. Loin de là , depuis un quart de siècle, nulle cité manufacturière en France n’a été déchirée par des dissensions plus terribles et n’a posé des questions plus difficiles aux économistes et aux hommes d’État. La ville de Lyon a été la première arène on le génie du désordre ait livré ces tristes batailles qu’on appelle sociales de nos jours , et v qui ne sont autre chose que de funestes malentendus entre des intérêts également respectables. Trois fois, en moins de vingt années, ses murs ont été ensanglantés par des discordes civiles di^practère le plus sauvage et le plus acharné, et si l’ordre matériel a été rétabli par la force militaire , il s’en faut de beaucoup que l’ordre moral ait reparu dans les esprits, de manière à faire espérer que cette ville, naguère sans rivale, retrouvera bientôt le rang qu’elle a perdu.

La question de l’industrie lyonnaise n'a rien de commun avec celle de l’industrie cotonnière, telle que nous l’avons observée à Rouen et à Lille. La filature et le tissage du coton souffrent d’un malaise inhérent à leur constitution propre, au progrès de leur outillage, à la nécessité de travailler sans cesse, à la concurrence intérieure et extérieure. Leur mal est tout «à fait technologique et matériel ; le mal de l’industrie lyonnaise est surtout moral. A Rouen et à Lille, c’est l’atelier qui démoralise l’homme; à Lyon, c’est l’homme qui démoralise l’atelier. Les souffrances de l’industrie cotonnière ont quelque chose de fatal et d’inévitable , qui ne cessera complètement qu’avec celle industrie même ; le trouble de l’industrie lyonnaise est artificiel , entretenu par les ouvriers, et il disparaîtra quand ils le voudront; mais ils sont plus éloignés que jamais de le vouloir.

Un court exposé statistique de la siti^on nous aidera beaucoup à en faire apprécier le véritable caractère. S’il est vrai que les questions ouvrières soient d’autant plus sérieuses qu’elles prennent racine dans des foyers de population plus nombreux , nulle cité ne mérite

plus que la ville de Lyon , Paris excepté , l’attention des hommes compétents. Sur plus de 200,000 habitants, elle compte près de 40,000 ouvriers , en rapport de travail avec 500 mai- * sons de commission, dont les chefs portent le nom de fabricants. Les matières premières sur lesquelles s’exerce l’industrie lyonnaise , les soies, sont d’un prix infiniment supérieur à toutes les autres. Tandis que le coton , le lin et la laine ne coûtent pas plus de 2 fr. à 1 5 fr. le kilogramme , la soie coûte près de 80 francs en moyenne, et représente môme, avant d’être mise en œuvre , une valeur que la laine , le fil et le coton n’acquièrent que par le travail. S’il faut aux industries qui les emploient un plus fort capital engagé en batiments et en métiers , il faut à la fabrique de soie un capital circulant plus considérable en matières premières.

Une particularité spéciale à l’industrie des sosies , surtout à celle dont la fabrication est chimie dans la ville de Lyon, c’est qu’elle se compose habituellement d’articles de nouveautés et de goût, soumis aux caprices de la mode ' et à toutes les variations de prix qui en sont la conséquence. Une étoffe nouvelle donne parfois

de grands bénéfices par le succès d’un dessin , d’un effet d’armature ou d’une couleur bien accueillie, et puis elle tombe au rebut quand la saison ou la mode en est passée. Les métiers ne peuvent jamais être montés, sauf pour les unis, pour une fabrication permanente et durable; et la nécessité d’en changer souvent les dispositions au gré de la demande entraîne des frais considérables et répétés. En même temps que ces chances certaines de cherté attendent les produits , une autre chance plus redoutable les menace sans cesse : c’est l’incertitude du débouché presque tout entier extérieur, en ce qui concerne les articles de Lyon. Ainsi la France consomme près de la moitié des tissus de soie fabriqués sur son territoire et pris en masse; mais les cinq sixièmes de ceux de Lyon ne se vendent que sur les marchés étrangers, où ils ont à subir les représailles partout opposées aux restrictions excessives de nos tarifs de dott^es.

Il y a une sorte de concert à cet égard parmi les nations étrangères , et qui vaut la peine d’être remarqué, car il prouve une fois de plus que notre législation économique, qui profite si peu aux industries factices, est une des principales

causes du malaise de nos industries naturelles. ) Partout , en effet , cette législation a fait proscrire ou charger de droits nos soieries : elles sont prohibées en Autriche; elles supportent en Russie une taxe de 35 à 60 p. % ; en Piémont , 30 à 40 p. % ; aux États-Unis , 25 p. % ; dans le Zollwerein , 20 p. %, et en Angleterre, de 12 à 20 p. Z.

Quelquefois ces taxes oppressives varient soudainement et bouleversent toutes les combinaisons commerciales , avant de rejaillir sur la production elle-même. On a vu en 1841 le gouvernement des États - Unis , à la suite d’une crise financière , élever le droit imposé sur nos soieries d’une manière si imprévue, que des expéditions faites sur la foi des traités eurent à acquitter, à l’arrivée, des sommes doubles et triples de celles que les expéditeurs croyaient avoir à payer au départ. Une autre fois, quatre ans glus tard , en 1844 , les Belges, en dépit du régime de faveur accordé à leurs fils et à leurs toiles, portaient de 4 fr. à 10 fr. par kilogramme les droits auxquels étaient, soumis nos tissus de soie blanchis , teints ou imprimés. Ces causes et beaucoup d’autres , provenant presque

toutes de la situation des marchés étrangers , exercent une telle influence sur l’industrie des soieries, que l’exportation varie quelquefois de 50 millions, d’une année à l’autre , ainsi qu'il résulte de la comparaison de nos états de douane en 1841 et en 1842.

On comprend facilement qu’une industrie exposée à de telles vicissitudes ne saurait échapper à de fréquentes commotions, malgré sa vitalité robuste , s’il faut joindre aux inconvénients de la dépendance extérieure celui des difficultés attachées à sa propre constitution , telles que nous allons les exposer rapidement. Ainsi, tandis ~ que la vieille industrie cotonnière tend à disparaître peu à peu , absorbée par les grandes usines et par la substitution du travail mécanique au travail à la main, l’industrie lyonnaise, longtemps indépendante de toute concurrence par la supériorité de ses produits , par la liberté et la bonne harmonie de ses producteurs , sqpvoit atteinte aujourd’hui , sous l’influence du désordre moral qui mine ses ateliers , par des causes dont l’influence était presque nulle il y a quelques années. Parmi ces causes, depuis longtemps connues , il convient de placer au premier

rang la dispersion extrême des ateliers et la séparation des diverses opérations qui ne permettent pas au fabricant de surveiller une matière aussi précieuse que la soie. Le jugement des malfaçons , trop souvent laissé à l’arbitraire , engendre chaque jour des animosités violentes de la part des ouvriers , et le piquage d’once , si difficile à réprimer, excite au plus haut point la colère des fabricants.

Il faut dire quelques mots de ce piquage d’once , qui est une des plaies de l’industrie lyonnaise, jusqu’ici incurable, comme la plupart des abus de confiance qui échappent trop souvent à la rigueur des lois , et qui déshonorent les relations humaines. Le piquage d’once est un vol de matière première, tout à fait particulier à la fabrication des soies , et qui est du en grande partie aux propriétés hygrométriques de cette substance. La soie contient généralcme»t plus du dixième de son poids d’eau , et elle peut en absorber une quantité équivalente au tiers de son poids réel. On comprend dès lors quelle latitude est laissée à la fraude sur cette échelle de to à 33 p. Z, et le conditionnement n’a clé imaginé que pour y mettre obstacle ;

mais la teinture peut aussi charger la soie de matières pesantes qui facilitent l’enlèvement d’une partie notable à chaque opération , et qui causent au fabricant des pertes considérables.

Il ne se passe pas de jour sans que de vifs débats éclatent à ce sujet entre commettants et ouvriers , et ne fassent naître parmi eux des ferments d’irritation qui tournent toujours, définitivement, au détriment de l’industrie entière.

D’un autre côté , les soies ainsi dérobées par la fraude sont employées par des hommes qui se les procurent à des prix inférieurs au cours de la place , et qui font une concurrence meurtrière et coupable à la fabrication consciencieuse et honnête. Les fabricants , doublement atteints par ces vols de matière première et par l’usage qu’on en fait contre eux , vivent sans cesse dans des alarmes d’autant plus sérieuses , que le prix de la soie est toujours assez élevé , et que le piquaye est très-difficile à constater. Une société d’assurance établie entre plusieurs fabricants pour la poursuite de cet abus n’a pu encore le détruire ni presque l’entamer. Il en est de même du vol des dessins, qui ravit non-

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seulement aux inventeurs le fruit de leur travail, mais qui en dispose au profit de l’étranger, frappant du même coup les intérêts privés et l’intérêt national.

La fabrique de Lyon, comme on le voit, pour être exempte des causes de malaise qui minent l’industrie cotonnière, n’en est pas moins atteinte d’un mal réel dont son état présent révèle toute la profondeur. Les causes de ce mal sont d’une autre nature que celles de l’industrie cotonnière : la première et la plus sérieuse de toutes est l’absence de bons rapports de clientèle entre le fabricant et l’ouvrier. Mais , depuis quelques années , il en est apparu une autre plus grave , car elle a déjà produit un commencement de guerre entre les ouvriers de la ville et ;i ceux de la campagne. Les premiers, chaque jour plus écrasés par la cherté croissante des loyers, par les droits d’octroi, par l’élévation relative des, prix de tous les objets de consommation , ont formé peu à peu , aux environs de Lyon , une colonie rivale des ouvriers restés dans la ville , et ils ont trouvé aux champs une existence meilleure , en dépit de la diminution du salaire. 11 y a eu bientôt dans le département du

Rhône deux prix différents pour la même nature de travail : la façon d’un mètre de velours du même nombre de portées , par exemple , a coûté un cinquième de moins à la campagne qu’à la ville, et comme les prix se règlent habituellement sur le taux le plus bas , le salaire des ouvriers de la ville a été affecté par la concurrence de ceux de la banlieue. Cette différence de salaires est une complication toute récente de la plus haute importance , car elle ne tend à rien moins qu’à transformer l’industrie lyonnaise avant un petit nombre d’années.

La topographie de Lyon et la distribution des ouvriers entre ses divers quartiers méritent aussi une attention particulière. Cette grande cité est entourée de faubourgs indépendants , qui jouissent du titre de commune et qui renferment plus du tiers de sa population ouvrière: tulles sont les communes suburbaines de la Croix-Rousse , de la Guillotière , de Yaise, qui enveloppent la ville sur trois points différents. Le faubourg de Vaise et le quartier Saint-Georges , suspendus aux pentes abruptes de Fourvières, commandent le cours de la Saône;

celui de la Guillotière commande le cours du

Rhône , et le formidable quartier de la Croix- Rousse , peuplé à lui seul de 20,000 habitants et appuyé sur les deux fleuves , domine la ville tout entière. Cette ville est ainsi entourée d’une véritable armée d’occupation, et les citadelles dont elle a été hérissée , à la suite des malheurs qu’elle a subis , semblent plutôt destinées à la défendre des attaques de ses faubourgs que de celles de l’étranger.

Le voyageur qui a gravi avec peine les rampes qui y conduisent , est frappé tout d’abord du bruit incessant des métiers et de la hauteur excessive des maisons habitées par cette population intelligente , énergique et inquiète. Quelquefois, au lieu d’un escarpement ou d’une côte rapide à franchir, on rencontre une série d’escaliers construits en échelle , d’une hauteur immense et de l’aspect le plus pittoresque, toujours bordés d’édifices qui n’ont pas moins de six ou huit étages , et qui ressemblent à de véritables forteresses. C’est dans ces hautes maisons, d’une malpropreté insigne, que sont établis les logements des chefs d’atelier qui composent le personnel actif de la fabrication lyonnaise. Chacun d’eux y occupe un apparte-

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ment de deux ou trois pièces , rarement plus , souvent moins , où sont disposés , près des fenêtres, les métiers à la Jacquard, généralement assez élevés pour permettre la construction d’une soupente destinée à recevoir les lits. Dans un'coin de ces vastes pièces , le même poêle sert au chauffage commun et à la cuisine du ménage. Quelquefois le chef de la famille peut disposer d’une petite chambre pour y faire coucher ses filles et les tenir h distance des hôtes habituels du logis.

En effet , presque tous les chefs d’atelier lyonnais accordent le logement à leurs compagnons , et il n’est pas rare de voir rangés sur la même ligne , dans la même soupente , le lit du maître de la maison et ceux des ouvriers nomades auxquels il loue ses métiers , moyennant les deux cinquièmes ou la moitié du prix des façons. Cette détestable coutume engendre trop souvent une promiscuité fatale aux bonnes mœurs, et tout au moins favorable aux mauvaises influences. Il est indispensable d’en tenir compte pour expliquer ces soulèvements inattendus qui ont fait descendre tant de fois sur la place publique les populations ouvrières de la

ville de Lyon , comme si elles répondaient à un signal convenu ou à un mot d’ordre militaire. Quoique la plupart de ces compagnons ne fassent que passer par la demeure des chefs d’atelier , ils sont connus de presque tous , et ils se connaissent entre eux comme s’ils étaient de la même famille. Aussi, dans les moments de trouble ou d’émotion , lorsqu’il s’agit d’imposer un tarif ou quelque modification importante aux conditions habituelles du travail , ils se concertent avec une facilité extrême , et ils agissent comme un seul homme.

Les questions de tarifs ont été de tous temps, et surtout depuis les événements de 1830 , la principale cause des troubles de la ville de Lyon et des luttes formidables qui ont ensanglanté / ses murs. Elles sont encore aujourd’hui le nœud de la difficulté économique, comme toutes les questions de salaires , et tous les efforts qu’on a tentés pour les résoudre en dehors du régime de la liberté ont toujours été infructueux.

Rien n’est plus difficile, en effet, quand on pénètre dans les détails pratiques de la fabrication, de fixer des salaires réguliers et à l’abri de toute contestation ; d’abord à cause des va-

riations incessantes de la demande , et parfois à cause de son abondance même et de sa soudaineté. Le travail , dans les principales maisons de Lyon, est ordinairement divisé en quatre saisons : la saison d’été, qui se prépare aux mois de décembre , janvier et février ; la saison d’hiver, au mois de juin, juillet et août ; et deux saisons intermédiaires , connues sous le nom de saisons d 'Amérique, parce qu’on y exécute les étoffes destinées aux marchés des États-Unis. L’emploi des ouvriers se trouve donc subordonné aux éventualités de commandes qui peuvent être importantes ou de nulle valeur, comme il arrive trop souvent.

Quand la demande est abondante et soudaine, surtout en étoffes de prix , les ouvriers élèvent naturellement des prétentions justifiées par le bénéfice assuré aux fabricants , et dont ils sont d’excellents juges. En cas d’hésitation ou de résistance , ondes a vus plus d’une fois exposer la fabrique à perdre des commandes importantes plutôt que de les exécuter sans avoir prélevé, par la hausse du tarif des façons, leur part des profits de la production. Puis, quand éclatait le moindre orage, ils refusaient leur part du sinis-

tre, et ils prétendaient faire intervenir l’autorité dans ces querelles délicates , où son apparition n’a jamais créé que des complications pleines de périls ou suivies de combats. 11 suffît d’étudier, en présence d’un métier battant , la fabrication d’une pièce de taffetas, de satin, ou de velours, pour s’en convaincre. Dans chaque spécialité de tissus , les qualités et les genres sont tellement variés par les combinaisons de matières , de réduction , et de disposition , qu’il est impossible de leur appliquer des appréciations uniformes. Des étoffes en apparence semblables diffèrent par la qualité de la soie, et l’on peut en tisser beaucoup plus de l’une que de l’autre , dans le même espace de temps.

L’expérience a démontré que le moindre danger des tarifs absolus était de compromettre la bonne confection des étoffes, c’est-à-dire l’avenir de la fabrique elle-même* et de priver les bons ouvriers du bénéfice de leur valeur personnelle, en payant toutes les façons analogues de la même manière. La fabrication des tissus de soie ne saurait être assimilée à celle du calicot ou de la toile, et sans parler ici des étoffes de luxe, dont l’exécution est une véritable œuvre

d’art, l’importance de la matière première exige, même dans le travail des tissus , des habitudes et un tour de main qui n’appartiennent pas h tout le monde. Il y a des satins dont certains ouvriers peuvent tisser quatre mètres par jour, d’autres trois mètres, quelques-uns deux mètres seulement. Il existe des satins apprêtes et des satins sans apprêt. Il y a plus de précautions à prendre avec les tissus de couleurs tendres qu’avec les tissus noirs. Le taffetas , le gros de Naples, le velours, offrent les mêmes diversités. Qui ne sait d’ailleurs les nécessités minutieuses de la fabrication des lustrines , des petits Florences, des levantines, des peluches pour la chapellerie, et d’une foule d’autres articles de l’industrie lyonnaise , dont l’exportation est immense?

Cette industrie est précisément celle qui souffrirait le moins les entraves d’une réglementation tracassière , où périraient bientôt la liberté des uns et l’habileté des autres. Il n’y a jamais eu un tarif librement consenti et compléta Lyon pour tous les genres de fabrication, et les essais déplorables qu’on a imposés un moment par la force , dans les jours de sédition , n’ont servi

qu’à préparer la ruine de cette branche magnifique de la richesse française. Pour peu qu’on étudie avec impartialité ses procédés naturels et les lois de sa constitution, on se convaincra facilement que l’avenir des ouvriers et la prospérité des fabricants ne reposent ni sur le chiffre des tarifs, ni sur quelques mesures isolées. La première vérité dont il est nécessaire que les uns et les autres se pénètrent, c’est que leur industrie, toute de luxe, sera toujours la première menacée dans les temps de troubles, au dehors par la guerre, au dedans par les discordes civiles. La crise américaine de 1841 , les changements du tarif belge en 1 844 , môme en pleine paix , lui ont été funestes ; que serait donc une guerre étrangère ?

Les ouvriers lyonnais ont le moyen de constater par eux-mêmes , avec une précision mathématique , la nature du dommage que leur ont fait éprouver tous les désordres dont leur ville a été le théâtre depuis près de vingt ans. Il leur suffirait de faire un relevé exact, à la condition des soies , des qualités de soies entrées aux époques de troubles, comparées à celles qui ont été vérifiées dans les moments de

calme et d’ordre régulier, pour être mises en œuvre. Us verront qu’au mois de juillet 1830, la ville de Lyon a reçu cinquante-trois mille kilogrammes de soie, et qu’aussitôt après la révolution, le contingent du mois d’août n’a plus été que de vingt-trois mille. Le retour de l’ordre relève bientôt la demande au chiffre de cinquante-trois mille, en novembre; les troubles du procès des ministres la font retomber à vingtsept mille au mois de décembre. L’insurrection lyonnaise de novembre 1831 réduit à trentedeux mille kilogrammes le chiffre des quantités admises, qui était de soixante- trois mille le mois précédent. Mêmes résultats en 1834, après les terribles événements du mois d’avril : les soies tombent de soixante-onze mille kilogrammes à vingt-neuf mille. Elles descendent pareillement de cent trente-cinq mille à trentedeux mille, après la révolution de février. 11 n’y a pas eu un désordre politique ou social , auquel ne corresponde une crise industrielle, dont les ouvriers de cette ville ont toujours été les premières victimes.

Comment se fait-il donc que ce soit parmi eux qu’on ait à déplorer aujourd’hui les ten-

dances antisociales les plus prononcées, les plus actives, les plus implacables? Nous avons exposé sans réticence , dans toute sa vérité , le régime intérieur de l’industrie lyonnaise : malgré ses imperfections, il est infiniment supérieur à celui des usines du coton, du fil et de la laine ; ’ mais la marche rapide du mouvement industriel dans les autres pays, l’esprit de routine qui règne dans le nôtre, et une foule de circonstances particulières et imprévues ont développé au centre de cette grande fabrication des germes de décadence longtemps inaperçus , et qui ont éclaté tout à coup au feu des révolutions. L’Angleterre, la Suisse, la Prusse, l’Italie, l’Espagne • même, ont profité des progrès que nous avons faits , et elles puisent aux mêmes sources que nous leurs matières premières. Sur certains points grâce à la perfection de leurs machines , sur d’autres grâce au bas prix de la main-d’œuvre, ces nations nous disputent la palme des tissus unis. L’industrie des soieries s’y constitue sur une grande échelle, et parvient à réduire chaque jour les frais généraux qui accablent nos petits ateliers éparpillés , pauvres , écrasés de

droits dans les villes, encore trop peu répandus dans les campagnes.

Il ne nous restera bientôt plus d’inattaquable que l’industrie des façonnés, c’est-à-dire des étoffes de luxe , et c’est la consommation de celles-là qui est la plus exposée aux chôi mages dans les temps agités où nous vivons. Pour la conserver intacte, au milieu de tant de causes de détresse , il faudrait surtout garder la paix de l’atelier, qui nous fuit chaque jour davantage, et resserrer les liens entre le fabricant et l’ouvrier , que le mauvais génie de nos réformateurs s’acharne à diviser. Il 11e faut pas se dissimuler, non plus, que s’il est des accusations chimériques, il en est aussi de fondées et dignes des méditations de la science. Déjà même on peut signaler avec évidence dans cette fabrication lyonnaise, jadis si brillante, plusieurs catégories d’ouvriers auxquels ne suffît plus un salaire réduit à sa dernière expression par la concurrence des travailleurs de la campagne , ou par la suppression presque entière de la demande. Ainsi , les velouticrs établis dans la banlieue font une guerre victorieuse à leurs frères de la ville, et acceptent à 2 fr.

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50 c. le mètre des façons qui se payent à Lyon 3 fr. 25 e., sans que l'ouvrier puisse se suffire â ce prix. Toute la passementerie était aux abois par suite des événéments qui ont paralysé ou supprimé les dépenses de luxe , et les malheureux ouvriers de cette catégorie vivaient à grand’ peine de la fabrication de quelques galons de sergents ou d’épaulettes pour les officiers de l’armée. Je me suis fait représenter les livrets de plusieurs ouvrières qui n’avaient pu gagner 300 fr. dans l’année, en travaillant quatorze heures par jour , sur des métiers où elles sont suspendues à l’aide d’une courroie , afin de pouvoir se servir à la fois de leurs pieds et de leurs mains, dont le mouvement continuel et simultané est indispensable au tissage du galon.

Ainsi acculé aux dernières limites du salaire , l’ouvrier n’a plus la liberté d’esprit nécessaire pour apprécier la situation de son industrie et la sienne. Il n’a ni le talent , ni l’impartialité que réclame l’examen de ces hautes questions , et son âme ulcérée s’ouvre trop aisément aux impressions de la colère ou du désespoir. Il attribue son malheur, tantôt au fabricant qui

l’emploie, tantôt à la société qui en souffre ; et alors, si quelque mauvais conseiller inscrit sur les drapeaux de la misère la sinistre devise :

Vivre en travaillant , ou mourir en combattant , les malheureux se précipitent dans des luttes qui aggravent leur sort, et qui retardent de plusieurs années le retour à un état meilleur.

Telle a été, depuis vingt ans, la tendance des esprits dans la ville de Lyon , et ce mouvement a commencé à l’époque des premiers symptômes de souffrances graves qui ont affligé la fabrique. Tant que l’industrie lyonnaise est restée à peu près sans rivale dans le monde, aucun nuage ne s’est élevé entre les commissionnaires et les ouvriers; les profits, pour être inégalement partagés , n’en suffisaient pas moins aux besoins de la communauté tout entière, et l’on voyait souvent de simples compagnons parvenir au rang de chefs d’atelier par l’ordre et par l’économie. Ceux-ci, à leur tour, après avoir réalisé quelques bénéfices modestes sur la location des métiers qui composaient leur capital , s’élevaient à la position de fabricants. Mais lorsque peu à peu les crises ont pénétré dans

cette brillante industrie, comme dans toutes les autres , et que , soit par de brusques variations dans l’importance des commandes, soit par l’élévation des tarifs , les ouvriers ont vu diminuer leurs salaires ou restreindre leur travail , la discorde a pénétré dans l’atelier , et la ligne de démarcation qui séparait les fabricants des travailleurs s’est bientôt agrandie.

Les premiers se sont entendus pour maintenir les prix à un taux qui leur permît de con- . server l’accès du marché étranger ; les autres se sont coalisés pour ne pas accepter des salaires qui devenaient insuffisants à leurs besoins. Une guerre sourde a éclaté dès lors, d’abord individuelle et bornée à quelques catégories d’ouvriers, puis enfin collective et véritablement organisée, jusqu’à comprendre la fabrique tout entière. Ce caractère s’est révélé à l’époque des troubles qui suivirent l’adoption du tarif imposé aux fabricants, sous la sanction * de l’autorité, en 1831. Les chefs d’atelier se constituèrent alors en association de secours mutuels, au nombre de plus de trois mille, sous le nom de mutuellistes , et les compagnons , au nombre de plus de quinze mille ,

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sous le nom de ferrandiniers , tiré d’une étoffe de soie qu’on fabriquait autrefois à Lyon , et qui s’appelait ferrandine. L’espoir de ces associations était de s’assurer un chiffre permanent de salaires , et de peser tout à la fois sur les fabricants par le tarif et sur le gouvernement par le nombre. Ce fut, dès le début, une armée prête à combattre, autant qu’une association prête à travailler.

Il était impossible qu’à la première occasion on ne fit pas sortir un incendie du foyer de tant de matières inflammables. Aussi les rapports entre maîtres et ouvriers ne tardèrent-ils pas à prendre un caractère d’aigreur qui dégénéra bientôt en hostilité déclarée. L’autorité avait commis la faute de sanctionner un traité impraticable : elle en eut bientôt à supporter toutes les conséquences. Les terribles événements de 1831 n’ont été que le prélude de la lutte qui a failli s’élever depuis aux proportions d’une guerre sociale. La ville de Lyon tomba un moment au pouvoir de ses ouvriers, et cette victoire, surtout funeste aux vainqueurs, n’a servi qu’à prouver une fois de plus l’impuissance des armes à résoudre les questions de travail. Mais

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le fatal effet de cette scission fut de mettre en hostilité directe avec le gouvernement les classes ouvrières qui , jusque-là , n’avaient été en désaccord qu’avec les fabricants. La plupart de ceux-ci avaient beaucoup souffert par suite du trouble apporté aux affaires pendant la durée de ces déchirements, et les ouvriers avaient fini par comprendre que nul ne peut faire longtemps travailler à perte, môme sous la pression d’une terreur passagère. Ils demandaient, avant la bataille, un tarif pour toutes les façons , approuvé par le gouvernement. Désormais, ce fut au gouvernement lui-même qu’ils demandèrent de jouer le rôle de médiateur responsable de leur sort ', sous peine de sédition et de révolte.

Le gouvernement de cette époque eut bientôt compris le péril d’une telle situation , et il se hâta, pour toute réponse, de faire fortifier la ville de Lyon. Peut-être, osons le dire, aurait-il dû accepter plus hardiment la véritable part de responsabilité qui lui appartenait dans ces graves conjonctures , en éclairant les ouvriers si intelligents et au fond si maniables de cette grande cité, soit par des publications spéciales , soit par un enseignement qui leur fit

connaître les vraies difficultés de leur situation et les moyens d’en triompher. On crut n’avoir plus rien à faire, après avoir rétabli l’ordre matériel ; mais aujourd’hui il ne suffit pas de vaincre au nom de l’ordre , il faut convaincre et persuader : car, on peut bien céder à la force, on ne se résigne que devant la raison. Le gouvernement abandonna aux chefs des sociétés secrètes dont la ville de Lyon fut aussitôt infestée, la direction de l’esprit public, et toutes les questions industrielles devinrent entre leurs mains des questions politiques. Les mutuellistes et les ferrandiniers furent absorbés par ces associations dont la France s’est depuis peu couverte, et qui prétendentmettre en honneur parmi nous le génie brutal et grossier des conspirations , à la place du génie éclairé des sciences et des arts.

C’est à elles qu’est, due la seconde insurrection de Lyon, en 1834, si vigoureusement réprimée et qui a laissé dans cette ville des traces désastreuses. A partir de cette époque , la paix des ateliers n’a été maintenue que sous l’empire de la force. Les ouvriers , livrés à toutes les suggestions de l’esprit de parti , n’ont cessé de vi-

vre dans la triste espérance que c’était par la force seule qu’ils pourraient améliorer leur sort et résoudre les questions économiques qui s’y rattachent. Mais pendant qu’ils en attendaient vainement les solutions de ce côté, l’Europe leur dérobait chaque jour une partie de leurs secrets, de leurs dessins et de leurs plus habiles contremaîtres. Crevelt et Eberfeld , dans la Prusse rhénane, leur dispu taient la fabrication des velours et des rubans de velours. Bâle commençait aussi à faire des rubans ; Zurich fabriquait des florences et des petits taffetas; la Savoie même montait à Faverges des métiers d’unis avec succès. Enfin , en Angleterre , Paisley, Coventry, Derby, Macclesfield et l’encyclopédique ville de Manchester, ajoutant le tissage des soies à ses autres éléments de richesse, y appliquaient en peu d’années la puissance de leurs capitaux et les merveilleuses ressources de la mécanique. Une coalition de plus de deux cent trente mille métiers européens s’organisait ainsi contre les vingt-cinq mille métiers de Lyon , en moins de trente années.

Durant cette période remarquable , les ouvriers lyonnais n’avaient pas toujours borné

leur ardeur àdes agitations politiques. Ilsavaient trouvé, en 1818 , le secret de la fabrication du crêpe do Chine , et des taffetas diaphanes, en 1825 ; ils transportaient sur le métier l’art du graveur et le moirage à réserves ; ils donnaient une impulsion originale aux châles de bourre de soie, et ils faisaient de cette substance les plus heureuses combinaisons avec la laine , le coton et le cachemire. Ils perfectionnaient les grandes étoffes de luxe , au point d’en livrer de magnifiques, d’une largeur de plus de deux mètres, et de créer des tentures en satin avec des bordures en arabesques ombrées et couleur d’or.

Ils transformaient l’industrie de la chapellerie par leurs belles et solides peluches de soie. Chacune de nos expositions quinquennales témoignait par ses chefs-d’œuvre des progrès de la fabrication lyonnaise , pendant que la démoralisation pénétrait profondément dans scs ateliers et y répandait les doctrines les plus folles et les plus subversives.

Déjà plusieurs années avant la révolution deTévrier 1 848, les ouvriers lyonnais s’étaient aceout umôs à recevoir comme des oracles ces hardis prédicateursdesédition, dont laprofession, sous

EN PHANCE.

le régime monarchique aussi [bien que sous le régime républicain , semble être de faire une guerre incessante à tous les gouvernements état blis. Les chefs de cette propagande anarchique s’efforçaient de rattacher à un centre commun tous les mécontentements et toutes les souffrances. Ils essayaient de persuader aux ouvriers que la société les traitait en marâtre, et qu’il dépendait du succès d’un coup de main de lui arracher en bien-être et en jouissances ce qu’ils n’en obtiendraient jamais dans un état régulier. Nous avons vu et entendu de trop près, depuis, ces apôtres du désordre, pour qu’il soit nécessaire de définir le caractère exact de la religion étrange qu’ils voudraient propager dans le monde. Cette fièvre des esprits passera sans doute , si Dieu veut qu’elle épargne les cœurs ; mais elle a déjà exercé des ravages inouïs dans les intelligences, et je ne saurais exprimer à quel point ces ravages ont été généraux et profonds parmi les ouvriers de la ville de Lyon.

On ne les reconnaît plus. Ils répètent presque fous à l’envi, comme une espèce de liturgie nouvelle, des formules qu’on dirait sacramentelles , tant ils y mettent de ferveur et de foi. On a ex-

humé pour eux le vocabulaire à jamais flétri des plus mauvais jours d’une époque qui avait donné à leur noble cité deux terreurs au lieu d’une , en moins de trois années. Partout où les hasards du suffrage universel leur ont assuré une influence décisive , ils ont débaptisé les rues et les p’aces publiques , pour leur infliger des noms désormais condamnés par l’iiistoire. A l’heure où nous parlons , il existe à Lyon plus de deux cents clubs où l’imagination mobile et impressionnable de ces populations s’exalte chaque jour aux discours d’une foule d’orateurs de carrefour, aussi dépourvus de talent que de modération. Il n’est pas rare de rencontrer à heure fixe, dans certains quartiers populeux, des groupes d’oisifs qui discutent avec animation sur les affaires publiques , comme s’ils étaient voués à la politique ou à la diplomatie perpétuelle. L’atelier n’est plus à Lyon qu’une succursale des clubs. Toutes les occupations et toutes les émotions du foyer domestique semblent avoir cédé le pas à celles de la place publique, et personne n’y lit plus que des journaux violents , propagateurs ou organes de ce délire infatigable et inexplicable.

Le mal est d’autant plus grand que presque tous les ouvriers lyonnais ont reçu un commencement d’instruction dans les écoles et qu’ils sont pourvus d’une sorte de demi-savoir, vague) incomplet et stérile, qui leur donne trop souvent des allures tranchantes et des préjugés opiniâtres. Il convient d’ ajouter aussi que, mhlgré la réputation dont jouit la ville de Lyon pour ses habitudes religieuses, les classes ouvrières n’y sont pas aussi orthodoxes qu’on le suppose communément. La lacune morale et religieuse , si l’on peut parler ainsi , commence précisément au moment où l’enfant sort de l’école pour entrer en apprentissage. Il n’y a pas de contraste plus affligeant et plus significatif que celui qu’il offre alors de l’état satisfaisant de ses mœurs par la vivacité limpide de son regard et la pureté de son teint , avec l’air dégagé, les traits prématurément flétris, et la démarche sui gênais, qui le distinguent dès qu’il a passé quelque temps à l’atelier. Ces ateliers ne manquent pourtant pas de décence , comme la plupart de ceux de la grande industrie manufacturière ; mais il n’y a rien de plus contagieux que l’exemple, et malheureusement

l’enfant, une fois devenu apprenti, est presque abandonné à lui-même , à l’époque où il aurait besoin de la surveillance la plus inquiète et la plus dévouée.

Aussi existe-t-il à Lyon, comme à Paris, une classe intermédiaire entre l’enfance et la virilité, qui n’a ni la naïveté de l’une ni la raison de l’autre, et qui sera longtemps, si on 11’y prend garde , la base du recrutement de tous les per-

turbateurs de l’ordre social. Il y a des gamins de Lyon comme il y a des gamins de Paris , pour qui l’agitation est un besoin, et la discorde un clément naturel. Le courage qu’ils tiennent disponible au service de tous les mouvements qui ressemblent à la guerre, les a entourés d’une sorte d’auréole dans nos temps de révolutions, et ils finiraient par prendre leur profession au sérieux, si elle devait être honorée comme toutes celles qui ont pour but d’être utiles à l’État, au lieu de le troubler. On rencontre une infinité de jeunes gens de cette nature dans la ville de Lyon, et l’expérience a prouvé que là, comme ailleurs, ils avaient toujours été les premiers à marcher au feu, les derniers à retourner au travail. C’est la maladie

de notre temps. Le haut de notre société court trop après les places , et le bas après les aventures. On oublie tous les jours que chaque homme porte sa destinée en soi-mème, et que la paternité de l’État n’est qu’une fiction dont il est dangereux d’abuser.

J’ai eu avec un grand nombre de ces ouvriers, si remarquables et si démoralisés, de la ville de Lyon, des entretiens sérieux et approfondis sur leur situation actuelle. J’ai visité avec le plus vif intérêt et la plus cordiale sympathie plusieurs d’entre eux , dans leurs demeures , et il m’est impossible de ne pas déplorer l’aveuglement qui les égare , en me rappelant une foule de traits qui font autant d’honneur à leur intelligence qu’à leurs sentiments. J’en ai vu qui souffraient des maux cruels avec une fierté stoïque, et qui n’en attendaient la fin que d’une transformation sociale impossible. J’avais beau discuter avec eux et, parfois, aidé de leurs femmes , dont le bon sens naturel déplorait ces illusions , ils revenaient sans cesse à leurs formules stéréotypées , comme de vrais musulmans , et ils ne concevaient point qu’un peuple ne puisse pas faire tout ce qu’il lui plaît, quand

il est le plus fort. Toutes les solutions , selon eux, étaient dans la possession de la force, et le droit du fusil était le seul sacré à leurs yeux.

Je dois pourtant rapporter à l’Académie , au moins en substance , une curieuse protestation contre cette doctrine sauvage , telle que je l’ai feeueillie à la suite d’une conférence de quatre heures avec un ouvrier de Lyon, nommé qui exerce un ascendant considérable sur la population ouvrière de cette ville. Cet homme inculte, mais plein de sens, de finesse et de pénétration, m’avait longuement exposé un plan d’association dont il était l’auteur, et qui avait pour but de syndiquer les ouvriers de diverses professions, pour soumissionner les travaux de l’État. Il expliquait avec une rare vivacité d’esprit tous les avantages de son système , et répétait souvent, en parlant des adjudicataires qui sous-traitent avec bénéfice, sans bourse délier : « Pourquoi dix mille ouvriers « qui travaillent n’offriraicnt-ils pas au gou- « vernement, à l’aide d’une retenue sur leurs a salaires, autant de garanties qu’un soumiso sionnaire qui ne travaille pas ? » Puis il ajoutait ces paroles remarquables : « Tout bien

«considéré, nous avons plus d’ intérêt à bien « vivre avec l’État qu’à lui faire la guerre. Nous « avons été une fois maîtres de Lyon, et nous «n’avons su qu’en faire. Une seconde fois,

« nous avons essayé de le reprendre et nous y « avons échoué. Dans ces tristes batailles, nous « avons tué bon nombre de soldats sortis de « nos rangs et qui faisaient bravement leur défi voir. Ils nous ont tué aussi beaucoup des « nôtres , — et qui donc nourrit aujourd'hui « leurs veuves et leurs orphelins?... La guerre «civile est une bêtise depuis l’invention du « suffrage universel. S’il ne sort rien de bon de «là-dedans, il faudra se résigner; c’est que, « les hommes ne trouveront jamais ce qu’il leur « faut. »

Je n’ai rien voulu changer aux paroles de ce brave ouvrier, dont les yeux rayonnaient d’intelligence et dont le langage calme, simple et ferme , respirait un certain air de commandement et de dignité, quoiqu’il fût couvert de haillons. Il était pour beaucoup dans toutes les résolutions collectives qui avait exprimé l’opinion des ouvriers de Lyon dans ces derniers temps, et je ne doute point que son influence

n’eût été plus favorable, s’il avait reçu quelques notions élémentaires des principes sur lesquels la société repose et le bonheur de toutes les classes de citoyens avec elle. C’est l’ignorance sociale qui fait la fortune des socialistes , et il n’est pas étonnant d’enténdre déraisonner de simples ouvriers sur ces questions, quand on voit tant d’hommes qui passent pour éclairés se montrer aussi étrangers qu’eux aux premiers éléments de la science économique. M. l’archevêque actuel de Dublin, qui est aussi un savant économiste , expliquait très-bien , naguère , la différence de conduite qui existe entre la population anglaise et la nôtre , en citant ce fait , très-peu connu en Fi ance , qu’il existe quatre mille écoles où l’on enseigne l’économie politique en Angleterre, tandis qu’il n’y en a pas une chez nous. Il aurait pu rendre compte également de la supériorité du peuple des États- Unis, en vertu de la même considération. Les peuples qui seront réellement grands et puissants dans l’avenir, sont ceux qui s’attachent à triompher de la matière par le travail, et qui perfectionnent leurs institutions avec maturité, au lieu d’en improviser sans cesse de nouvelles

et d’user leurs forces vives à la poursuite des chimères sociales.

Les ouvriers lyonnais feraient donc mieux de s’enquérir des vraies causes du malaise de la fabrique, que de la réforme du genre humain. S’ils avaient mieux apprécié ces causes, on ne les aurait pas vus menacer l’industrie naissante des campagnes voisines , sous prétexte d’une concurrence qui est peut-être la seule ancre de salut qui leur reste. Au lieu d’attaquer leurs frères de la banlieue , ils auraient dû les imiter et se soustraire par l’émigration aux charges fiscales de l’octroi. Le mouvement de déclassement est trop prononcé désormais pour qu’aucun obstacle puisse l’arrêter. C’est le commencement d’une métamorphose qui deviendra bientôt la loi de salut de toutes nos industries. Presque toutes les douleurs des classes ouvrières viennent de leur extrême agglomération dans les villes, où mille fléaux les attendent pour les décimer et les démoraliser sans relâche. Tout ce qui les ramène vers les champs les rend à elles-mêmes, au grand air, à la santé, à la propriété, à la tempérance.

Aussi faut-il s’applaudir de la transition qui

s’opère depuis quelques années dans les environs de Lyon, et souhaiter qu’un mouvement semblable s’accomplisse autour des grands foyers d’industrie situés dans les autres villes manufacturières; car la contagion s’établit dans les ateliers par les ouvriers rouleurs , sans feu ni lieu, qui passent continuellement d’une industrie dans une autre, et dont le vagabondage systématique est favorisé par la tolérance des grands centres de fabrique. Tels sont particulièrement ceux de Saint-Étienne, la ville des rubans, du fer et de la houille, où l’on déplore si souvent ces migrations, et qui reçut de tout temps l’impulsion des ouvriers lyonnais. L’Académie me permettra de passer sous silence les étranges exemples de démoralisation imitative que cette ville a présentés depuis un an. Le principal effet de nos troubles politiques a été de laisser croire aux ouvriers qu’ils avaient droit de refaire le gouvernement de leurs mines ou de leurs ateliers, comme Paris venait de refaire le gouvernement de l’État.

Aucun spectacle n’est plus digne de méditation que celui de ces aberrations économiques et sociales dont nous avons été les témoins , et

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qui se sont manifestées sur certains points du territoire avec une intensité extrême. Elles semblent s’être concentrées d’une manière régulière à Paris et dans les environs, à Rouen et dans les vallées voisines, à Lille et dans ses faubourgs, mais surtout à Lyon, d'où le mal a gagné Saint- Étienne, Clermont, Limoges, et la partie manufacturière du département de la Creuse. L’esprit de vertige se montre plus sérieux et plus agressif dans les foyers principaux , plus violent et plus absurde dans les succursales. Les ouvriers de Lyon parlent moins et agissent davantage ; ceux de Saint-Étienne ont toujours été plus indisciplinés , plus criards et d’une rudesse incurable. On croirait par moments que leur raison s’est complètement éclipsée , tant ils ont élevé de prétentions bizarres et puériles toutes les fois qu’ils ont pu se considérer comme les plus forts.

L’histoire de ces prétentions n’appartientpas toujours au domaine.de la science, mais il en a surgi quelques-unes qui méritent une mention spéciale dans l’exposé que j’ai l’honneur de soumettre à l’Académie. Telle fut, par exemple, celle d’instituer dans chaque puits de mine un gou-

vernement provisoire à l’instar de Paris , après la révolution de février. On chassait de partout les anciens contre-maîtres , les anciens ingénieurs, comme des dynasties déchues, et on intimait aux sociétés industrielles les plus puissantes des ordres officiellement notifiés par des proclamations. En voici une :

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