CHAPITRE XXII
Des Droits de l’Europe dans la guerre de l'Espagne contre l'Amérique.
L'espace et l'Amérique se combattent : la mére et la fille en sont venues aux mains ; l'une, pour retenir ses anciens droits; l’autre ) Pour faire reconnaître les siens, à peu près comme on voit les enfans, devenus majeurs, appeler quelquefois leurs parens devant les tribunaux pour se faire mettre en jouissance des droits que la nature ou les lois leur assignent. La querelle est de la nature la plus singulière. ” D'un côté un état situé en Europe, n’y occupant pas une trés-grande place, prétend rctenir Sous sa domination un continent tout entier, dont lui-même ne serait qu'une province: Pac: caparement d’un .monde par une partie d’un autre monde, est en lui-même une chose assez
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particulière pour être remarquée , et figurer dans les pièces de ce grand procès. Le droit établi à l'époque de la découverte des colonies, avait ainsi réglé la propriété sur ces terres nouvelles : le bon ordre l'avait voulu, pour régler quelque chose entre des peuples qui de toutes parts couraient aux découvertes, et qui s’adjugeaient toute terre qu’ils avaient une fois touchée. Les siècles ont confirmé à l'Espagne sa possession : pendant un long espace de temps, PAmérique n’a pas connu d’autres lois que celles de l'Espagne, pas d’autres agens que ceux que lui envoya l’Espagae, pas d’autres fournitures légales que celles de l'Espagne, pas d’autres pavillons que ceux d'Espagne, pas d’autres magasins qu’en Espagne ; c’est pour elle qu’elle a exploité ses mines, qu’elle a souf- Fert les guerres, le renchérissement des denrées que la guerre , et le défaut d'industrie de la part d’un vendeur exclusif, traînent inévitablement à leur suite; en un mot, PAmérique attachée à l'Espagne, comme l'enfant l’est aux lisières tenues par Sa mére, considérée comme une ferme dont la trop grande prospérité pour-
rait compromettre la jouissance, n’a encore existé que pour l'Espagne, et sous la dépendance de l'Espagne. Mais le temps, qui n’admet aucun de ces calculs personnels, et que rien n'arrête dans une marche dont la propriété est de développer les germes renfermés dans la nature des choses, a agi là comme il fait partout : enfant, l'Amérique s’est tenue rangée sous les ailes ou sous les lois de l’Espagne; forufiée par l’âge, éclairée par les communications avec d’autres peuples, initiée dans tous les secrets des sciences et des arts, participant enfin au nouveau mouvement de l’univers, elle aspire à faire usage de ses forces
propres, en un mot à exister pour elle-même,
et par elle-même : ainsi fait l’homme arrivé à la virilité. Les exemples les plus séduisans sont à ses portes et sous ses yeux, et l’heureuse Pensylvanie lui montre ce qu’il y a à gagner dans la séparation de la métropole , même ‘la moins oppressive et la moins fâcheuse pour des colonies, telle qu'était l'ueleterre. L?Amérique reproche à l'Espagne de ne s’être jamais occupée que d’étouffer en elle les germes
de prospérité que la natureavait multipliés dans son sein; elle l’accuse de lavoir stérilisée systématiquement par la crainte des forces que la prospérité lui aurait données, forces dont l'essor ne pouvait lui être refusé; elle l’accuse de ne pouvoir ni la défendre , ni la pourvoir; elle l’accuse d’une disette calculée au milieu d’une abondance naturelle, d’une égale impuissance contre ses ennemis et contre ses besoins, du monopole de ses marchands, de l’inexpérience de ses agens et de ses gouverneurs arrivés chez elle sans la connaître, et la quittant lorsqu'ils commencent à la connaître; et formant de tous ces griefs un acte d'accusation contre sa métropole, et un autre de justification pour ellemême, elle lui demande une émancipation volontaire, ou la menace d’un divorce prononcé sans elle, et soutenu contre elle. Ainsi, lAmérique répudie l'Espagne comme sa maîtresse et comme l’auteur de ses souffrances , et brise le joug pour ne pas subir tous les désastres qu'il porte avec lui. Déjà des mouvemens précurseurs de ce grand déchirement avaient annoncé cette espèce de fermentation, qui précède de
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près toute révolutior:, comime les mugissemens de la terré précèdent ses trémblemens , ou l’éruptieñ des feux qu’elle recèle. Ce que quelques particälier ; avaient déjà tenté, l'Amérique en
‘corps l’a réalisé, et combat pour le faire recon-
paîtré. La lutté est établie sur tout ce vaste con: tinient { aucun point n’en éstexempt. Du détroit de Magellan à la Californie, on se bat, on s’extermine ; c’est la plus vaste guerre civile dont l'humanité ait eu encore à gémir : il semble que le sort de cëtte Amérique soit d’être dévastée de siècle en siècle par les enfins de l'Europe, ambitieux d’y dominer ; et cé qui aggrave le
mal, non seulement la colonie se bat contre
les soldats de la métropole, mais encore les différentes parties de la population s’exterminent entre elles, suivant les différens degrés
‘de la couleur, et ceux de l’attachement ou de
laversion pour l'Espagne : cruelle suite du funeste présent que lui fit l'Espagne en mélant son sang à celui des sujets des Incas et des fils du Soleil! Aïnsi le sang ruissclle, versé de toutes parts par des mains féroces, et par des hommes aveclesquels, dès que la guerre com-
inence, humanité finit, et qui, dans l’homme qu'ils combattent, ne voient jamais qu’un objet d’extermination; car voilà la manière dont les Espagnols des deux partis et des deux mondes considèrent et traitent tout ce qui leur est opposé : tant les durs procédés de PAfrique font partie des mœurs espagnoles ! Les immanités, qui révolteraient partout ailleurs, sont leurs moyens ordinaires de ramener les dissi:
dens , et quiconque n’est pas pour eux et avee eux, doit périr (1),
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(1) On en a vu un exemple effrayant dans les traitemens que les habitans de la Havané et de Porto- Ricco ont fait subir aux réfugiés de Saint-Domingue. Ces infortunés avaient formé dans ces deux îles, des établissemens qui, par leur active industrie ; ajoutaient à la prospérité de ces colonies. La révolution d'Espagne éclate; la Fureur des Espagnols Américains s'allume contre ces malheureuses victimes de la TÉVG = lution de Saint-Domingue : ils veulent absolument voir des complices de Napoléon dansde paisib'es culti: vateurs, éloignés de lui de deux mille lieues, étrangers à sa domination, On se jeite sur eux, on en'tue