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Si le continent supporte le poids de cette guerre terrible, elle trouble aussi les mers; car de tous les ports de PAmérique se sônt élancés des essaims de corsaires, qui ont fait leur entrée sur POcéan en allant bloquer ceux de PEspagne, et en li rendant une partie du mal qu’elle va faire chez eux.
II serait insensé de prétendre juger de l'issue de cette querelle par les faits ou par les acteurs du moment: c’est à peu près comme si on avait voulu juger de l’issue de la réformation par les premiers combats de Charles-Quint et de Pélecteur de Saxe, ou du terme de la révolution de France par la campagne de Champagne et la bataille de Jemmappes. Il est bien rare que les premiers acteurs des scènes de cetig nature assistent aux dernières, ou en recueillent le fruit, ou qu’elles - mêmes n’aient plusieurs fois changé de face avant que d’en
eme
une partie, on donne quinze jours à l’autre pour vider les lieux ; ils s’éloignent, en maudissant la terre qu'ils dtaient venus féconder. .
prendre une définitive et fixe. Les hommes et les faits particuliers ne sont donc aucune considération dans cette vaste question : il is porté fort pen que là cause de l'Espagne où celle de ses ennemis obtienne quelques succès sur Certains points , qui sont » relativement 4 PAmériqne, ce que quelques districts sont À la France, D'ailleurs, ces faits particuhérs sont susceptibles de mille atténuations et interpré: tations qui leur donnent une valeur intrinséque toute différente des apparences qu'ils présentent. Tout ce que Pon sait sur l'Amérique se réduit à ceci, que la contrariété de rapports dictés par des intérêts Opposés ne peut infirmer, C'est que l'Amérique est tellement im.
prégnée des principes de l'indépendance, qu’elle est tellement en mesuré ét en résolution de le$ soutenir , que ses anciens 1apports avec PEspagne sont changés, et que la lutte établie par la conséquence nécessaire de ce changement atteint toutes les puissances de l'Europe, et l’état commercial du monde entier. C’est sur cette vue générale qu'il faut s’arrêter, en né gligeant des détails qni ne sont pes même des
ombres sur ce vaste tableau. Les faits décident la première partie de cette question : leur
poids, leur nombre, l'étendue qu'ils embrassent ne laissent rien à désirer , et il n’ÿ a pas de doute qne, de Mexico au cap de Horn, PAmérique ne rompit ses liens avec l'Espagne, si elle était libre de ‘suivre le penchant qui la porte à le faire. Mais là, comme ailleurs, les agens de l'autorité, armés du pouvoir, appuyés de leurs partisans, et surtout du clergé, font effort pour arrêter un mouvement qui blesse leurs intérêts personnels : cependant déjà, dans quelques parties, l'indépendance a l’'unanimité, comme à Buenos-Ayres, où elle a pris toutes les formes des gouvernemers réguliers. Le premier point de la question n’est donc pas douteux : l'Amérique à changé de face à l’égard de l'Espagne; et, quelque chose qui ar- “rive, même le triomphe de l'Espagne, ce changement subsistera. Quant à cetriomphe même, il ne sera jamais que momentané ; fions-nous- en à la nature des choses, qui ne trompe point, ct tenons pour certain que ce qui se passe aujourd’hui parnu les colons se renouvellera,
tance entre cette Amérique recevant avec tant
jusqu’à ce que l’objet de l'insurrection actuelle soit accompli. En effet, quelle immense dis-
de soumission et d’hommages les ordres et les agens de l'Espagne, et l'Amérique couverte de congrès délibérant sur l'expulsion de l'Espagne, et sur le mode de leur gouvernement propre ! Une opposition de cette nature n’estelle pas trop forte et trop étendue pour ne pas laisser des traces profondes ? On tentera dans un temps ce que l’on avait essayé dans l’autre, et Fopposition renaîtra de ses cendres. Il faut aussi tenir compte des facilités que donnera à l'Amérique, pour son indépendance, l’accroissement inévitable dela population : elle croîtra nécessairement, cette population ; elle dépassera à de grandes distances celle de la métro pole, et, alors, elle ne reviendrait pas à ce qu’elle aurait tenté avec de moindres forces et de moindres chances de succès. Elle a profité des embarras de l'Espagne pour tenter l’entres prise : maïs l'Espagne éprouvera encore de nouveaux embarras : ils rappelleront à lAmérique le souvenir des premiers pas qu'elle avait
faits vers l'indépendance, ct l’engageront à en faire de nouveaux. Les motifs qui l'avaient porté à la désirer n’auront pas changé ; au contraire, l'Espagne leur donnera une nouvelle force par les sévices qu’elle exercera, par les rigueurs de son commerce exclusif, et ce sont là précisément les causes qui ont ! mis les armes à la main à l'Amérique.
D'un autre côté, l'Amérique se trouvera entre les Etats-Unis et le Brésil, dont l'indépendance, accompagnée de beaucoup de bonheur, la sollicitera sans cesse à se procurer un meilleur sort: ce qu’elle fera en les imitant. L'Amérique est donc portée par une tendance que dorénavant rien ne peut détourner, vers l’indépeudance, de manière à renouveler sans cesse sa lulte avec
sa métropole, ainsi que la gêne et les embarras ‘résultant pour l’Europe en général, de la continuité de ces combats. |
Voilà ce qu’il faut bien entendre et ne pas perdre de vue. Il s’agit d’un état de troubles perpétuels pour l'Europe autant què pour PAmérique. ‘
Lorsque lon délibérait dans le cabinet dé
Versailles sur la part à prendre à la guerre d’A+ mérique, il était bien évident que le motif secret et véritable de la délibération était celui que lon n’avouait ni au public, ni peut-être à soi-même. Qu'il était moins question de justice que de politique, et que l'opportunité de l'occasion pour venger les affronts que V’Angleterre avait fait subir, à-la paix de 1765, entrait pour beaucoup dans les motifs de la décision. À ne considérer que les principes du droit, la France n’avait rien à voir dans une querelle. dont les effets ne l’atteignaient pas. Il en était de même pour l'Espagne : elle se mélait dans un différend qui lui était étranger, et par: un juste retour d'équité qu’elle ne savait pas apercevoir à avance, en appuyant l'indépendance de l'Amérique du nord, elle préparait l'indépendance de celle du midi , et, à la premiére, des excuses pour l’appui qu’elle donnerait à la seconde : tant les effets de l'injustice s’étendent au loin! A cette époque, le génie de l’Europe était égaré de la voie droite, et depuis le déchirement de la Pologne, la politique vivait d’iniquités. L'école de Machiavel semblait étre
devenue celle du droit public de cette contrée (1). Il en est des états comme des particu-
qe
(1) La politique ne s’est jamais beaucoup piquée de fidélité à l'observation des règles de la morale : on le sait assez ; mais elle a paru s’affranchir de ces règles avec moins de ménagemens depuis la guerre de 1740. C’est de là qu’a daté, dans le dernier siècle, ce droit de convenance auquel l’Europe a paru soumise, jusqu'aux scènes de la Pologne. La succession de l’empereur Charles VI donna ouverture aux spéculations sur de bien de ses voisins : on se partagea Fhéritage
incontestable de Marie-Thérèse , comme une propriété
délaissée. On peut voir, dans les Œuvres de Frédéric, les aveux qu'il fait à ce sujet. Le soin de conserver un bien mal acquis , le désir de récupérer une propriété fégitime , ct cédée seulement à Pempire de la nécessité , portèrent les cabinets de Vienne et de Berlin à un état habituel de haine, d’aigreur qui, se communiquant de proche en proche, firent de la diplomatie une arène de ruses et de‘surprises , et de l'Allemagne deux camps ennemis. La Silésie a démoralisé la diplomatie allemande : c’est alors que l’on vit le roi de Pologne , électeur de Saxe, envahi en pleine paix dans, sa Capitale ; alors on vit le vainqueur justifier ce coup * de main, en marchant droit aux archives de Dresde à
liers ; leurs droits et leurs devoirs sont les! mêmes. Toutes les fois qu’une action est ct reste
mme
et au rayon sur lequel reposait le traité conclu avec l'Autriche pour le partage de ses états. Alors l’Angleterre préludait à la guerre de 1756, en enlevant une flotte française; alors elle ensanglantait le Canada avant l’ouverture des hostilités. Caätherine montait sur le trône; Louis XV s’emparait de l’inutile Corse. O justice du Ciel! ses troupes y entraient pour voir naître celui qui trente ans après... L'empereur Joseph se faisait héritier du trône de Bavière. À quelques jours de là, Catherine et lui intimaient au paisible Croissant Vordre de vider l'Europe ; car quel autre nom donner à tout ce qu’ils ont fait pendant dix ans contre les quictistes sultans , que l’on n’attaquait à son aise que parce qu’on les croyait endormis et incapables de se réveiller ? Le scandale était complété par l’agonie prolongéc de la Pologne. On peut consulter la Côrrespondance de Frédéric et du prince de Kaunitz; il semble voir deux joueurs d'échecs uniquement occupés de se dérober une marche, et de se soufiler mutuellement quelque pièce de leur échiquier. Voyez aussi la Correspondance du comte de Broglie, et la double diplomatie établie par Louis XV, sous la direction du prince de Conti, dirigée par le comte de Broglie, et guivie par Favier et Dumouriez, Voyez aussi ce que
hors de la portée d’un tiers, et qu’elle ne peut l’atteindre, il n’a pas le droit d’en connaître : 1] n’acquiert celui de s’y immiscer, que lorsque le voisinage ou la-communication le menace de dommages. Alors il devient partie intéressée dans la cause, non er ‘vue d’elle, mais à cause de lui-même, parce qu’il se doit de surveiller tont ce qui peut lui nuire. Ainsi, la guerre de l'Angleterre avec l’Amérique étant une querelle de famille, la France et l'Espagne n'avaient, sous aucun rapport, le droit d’y prendre part : le plus ou le moins de bien-être des Etats- Unis, par leurs rapports avec leur métropole, n’était pas placé sous leur surveillance, ni sujets à redressement par elles. Les intérêts des RE EE RE RU OR RO Burke en dit dans ses Lettres sur la Révolution Franfaise.
Il en est de la politique et de la morale publique comme de l'air : la corruption vient d’en-hant.
Une foule de gens bien honnêtes, mais bien pauvres d'esprit, passent le temps à s’attendrir sur les dérèglemens de notre âge, et à lui reprocher les erreurs dans lesquellesils le disenttombé: bonnes gens! quine voient que les elfets, sans jamais remonter aux causes !
deux premiers pays n’avaient pas avec ceux des Etats-Unis une cônnexion nécessaire, ni telle qu'ils fussent atteints dans des parties sensibles et déjà établies par l'issue des débats entre la colonie et la métropole. Il pouvait convenir à leurs intérêts politiques, que J'Angleterre fût affaiblie par la séparation de la colonie; mais des convenances politiques ne constituent pas des droits : s’il en était autrement , le monde flotterait sans régulateur certain , sans guide assuré, reconnu par tous, également utile à tous, la justice. | Mais il ÿ a loin de cet exemple à la nouvelle position de l’Amérique espagnole ; elle tient à l’Europe, et l’Europe lu: tierit par les liens les plus nécessaires , ceux de la richesse, cette âme des sociétés modernes. Par l’ensemble du mouvement général que la découverte des colonies a donné aux transactions commérciales de l'univers, il s’est établi un courant d’or et d'argent, qui coule des entrailles de l’Amcrique vers l’Europe, par laquelle il passe pour aller se perdre ou s’englontir en Asie, d’où il ne remonte plus aux lieux qui lui ont servi de
source ou de passage. C’est ce mouvement qu’il faut bien suivre, pour se former une idée juste de la liaison de l'Amérique espagnole avec l’'Europe et le reste du monde : c’est elle qui paie tout dans les quatre parties de l'univers. Tont, dans le monde , est monté.sur cet écoulement périodique , comme en certains climats toute récolte est calculée sur les irrigations régulières de leurs fleuves. Les mines de l'Amérique espagnole sont à l’Europe ce que le Nil est à l'Egypte. Depuis trois cents ans, elle a prospéré par ses arrosemens réguliers; elle s’est montée sûr les récoltes d’or et d’argent de l'Amérique : ses ateliers , ses cultures , ses vaisseaux, sa population, le mouvement commercial qui suit des relations formées entre toutes les parties vivantes du globe , sont établis et basés sur les produits de l'Amérique. C'est une immense machine, montée sur un nombre infini de ressorts, dont on ne peut arrêter le mouvement sans porter coup à une multitude d'intérêts existans. Ici les faits deviennent des droits, et les conséquences des
principes , comme il arrive dans l’ordre social,
DES COLONIES. 2at
où les faits admis par la société, et même quelquefois sans elle, forment des droits qui équivalent à des droits d’origine : on remonte alors au premier droit, celui qui précède les autres, le besoin de la conservation, L'Amérique espagnole appartient à l'Espagne : à la bonne heure; mais les effets nécessaires de PAmérique espagnole. et les conséquences qui en découlent , appartiennent à tout le monde.
L'Espagne est le conduit, le canal ») €t, pour ainsi dire, l’aquéduc de l’or de l'Amérique vers toutes les parties de l'Europe et du monde: Ii n’y a pas un seul de ses habitans, pas une seule de ses relations, pas un seul de ses revenus particuliers ou publics qui ne soit affecté par tont ce qui se passe-en Amérique. Lorsqu’elle fut découverte, et qu’elle inonda l'Europe de richesses, tout l’ordre des Etats et des individus se trouva changé : on a continué de vivre dans cet ordre ; on à tout calculé, tout établi sur sa Continuation, sur son extension : il ne peut donc être détourné vers un autre mode , sans que tout le monde soit blessé, et sans qu'on ait droit de remonter au principe du dommage.
Cela provient de la nature des produits de l'Amérique; ils sont d’une espète particulière. Lorsque les colonies ne renferment que des produits que lon a chez soi, ou que l’on peut trouver chez les autres, qui pourrait avoir le droit de s’immiscer dans leurs affaires ? C’est ce qui accusait le gouvernemeht francais et celui d’Espagne, lorsqu'ils prirent parti dans la guerre de l'Amérique. Ce pays ne rerfermait rien dont la soustraction ou lattribution exclusive à la métropole leur portât préjudice : mais ce n’est pas le cas pour l'Amérique espagnole; elle est irremplacable pour cette espèce de productions qui sont l'âme des transactions de l'univers. Ce qui les trouble ne tombe-t-il pas sous sa juridiction sinon immédiate, du mois médiate, d’après le dommage qu’elle reçoit , et auquel elle a bien le droit de pourvoir? S'il plaisait à l'Espagne d'interdire Pexploitation des mines , ou leur transport en Europe, si, en un mot, par un abus des droits dé la souveraineté, il lui plaisait de faire que l'Amérique n’existât plus pour l'Europe, et qu’en replaçant celle-ci à l’époque de la découverte de
PAmérique , elle la condamnät ainsi À rétrograder de trois siècles et d’une grande partie de sa richesse; dans ce cas, l’Europe, laissée à sec comme le lit d’un fleuve tari ou détourné, aurait-elle le droit de pourvoir au rétablissement de Parrosement périodique qui lui donnait les moyens de soutenir ses relations au-dedans et au-dehors ? L'Europe est placée entre PArmérique ; d’où elle recoit, et PAsie, où elle envoie ; elle gagne avec l’une et perd avec l’autre : elle paie la première avec la seconde » et ne peut se soutenir avec celle-kà que par les profits qu’elle fair sur celle-ci : se condamnera-t-elle à s’épuiser avec elle, ou renoncera-t-élle à ses relations à défaut de recevoir le dédommagement sur lequel elle avait calculé Pétablissement de ces relations? Condamnera-t-elle tous ses enfans , cette multitude d’hommés occupés. d'industries de toute espèce , qui forment sa population principale, à changer ou à perdre leur mode habituel d'existence ou d'entretien ?
Il y a donc, comme on le voit, une liaison intime entre la condition de’ l’Europe et celle de PAmérique : celle-ci est attachée à celle-là
par une chaîne d’or semblable à celle par laquelle les poètes, dans leurs brillantes fictions, ont attaché la terre à la voûte des cieux, et dont la rupture entraînerait la chute du monde. Cette question est donc beaucoup plus étendue ‘qu’elle ne paraît l’être au premier coup d'œil; ce n’est pas de l'Espagne seule et de ses droits régaliens dont il s’agit, mais des intérêts du monde entier. Comment en effect sy méprendre, lorsqu'on fait attention à ce commerce immense que l’Europe entretient avec l'Amérique, et l'Amérique avec l’Europe? C’est par centaine de millions qu'il faut compter, c’est par millions de bras. Or, depuis quelque temps, les balanciers des hôtels des monnaies de Mexico restent oisifs et suspendus dans des ateliers qui ont cessé de se remplir des métaux qui entretenaient leur activité. Un cuivre vil, inconnu à ces opulentes fabriques, a osé s’y montrer, précédé par la détresse, et enhardi par l’absence de lor et de Pargent :
pour la première fois depuis sa conquête, Me-
xico , étonné, à. Vu, frapper du cuivre; une strangurie générale, un dessèchement univer-
sel accuse une guerre dévastatrice pour les choses, exterminatrice pour les hommes, Partout où reparaît le sceptre de l'Espagne, l’exclusif marche à sa suite; tout Européen est chassé, proscrit ;sa personne estlivrée audanger; sa fortune aux avariccs, au pillage : il ny a plus ni sécurité, ni calcul certain. Déjà l'Angleterre à été.obligée de s’occuper de mesures conservatrices pour les intérêts de son commerce , établi en grand dans les parties troublées de PAmérique, et qui, luimême, souffre beaucoup dé ces conflits, incompatibles avec la fixité et Passiette quiseules Peuveni convenir au commerce, L’Angleterre vit de commerce ;. elle alimente par lui son trésor et sa population : le commerce finit toujours par y former la voix publique, qui est l’orsele toujours parlant à l'oreille du Gouvernement. Celui-ci n'a pas dissimulé
que le commerce de l'Amérique méridionale
s'élevait annuellement à une somme supérieure à deux cents millions. Voilà donc l'Angleterre partie nécessaire dans le débat de cc tie contrée, non pas par leur principe, mais par leurs conséquences par lesquelles elle se sent atteinte. Si